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Full text of "Memoires de l'Academie des Sciences (Agriculture, Commerce), Belles-Lettres et des Arts d'Amiens"

^.f/û, A. /A 



MÉMOIRES 

DE 

L'ACADÉMIE 

nu DÉPARTEMENT DE LA SOMME. 



Lps volumes des Mémoires de l'Académie dos Sciences, 
Belles-Lettres , Arts , Agriculture et Commerce du dépar- 
tement de la Somme , dont le tome x complète la série , 
doivent être classés ainsi qu'il suit : 



Tom. 


1" 


— 1835. 




II 


— 1837. 




III 


- 1839. 




IV 


- 18il. 




V 


— 1813. 




VI 


— 1815. 




VII 


— 1817. 




VIII 


— 1818-49-50. 




IX 


— 1851-52-53.. 




X 


— 1854-55-56-57. 


Il" série. Tom. 


1" 


— 1858-59-60. 



Antérieurement, il avait été publié un volume ayant 
])Our titre : 

Collection des Rapports analytiques des travaux dk 
l'Académie d'Amiens, l" volume. Amiens, an xiii. Caron- 
Herquier, 1 vol. in-4» de 318 pages. 

Ce volume , qui parut en 4 livraisons , contient les tra- 
vaux de l'an viii à 1811. 



iVIÉMOIRE 



DE 



/f 



' t^-lM/>^ 



rACADÉMIE 

DES SCIENCES, BELLES-LETTRES, ARTS, AGRICULTURE 
ET COMMERCE 

m DÉPARTEMENT DE LA SOMME. 



Deuxième Série. 
TOME PREMIER. 




AMIEIVS, 
IMPRIMERIE DE V.= HERMENT , PLACE PKUUiOR!), i. 

1858-1859-1860. 






DU 



BERCEAU DE L'ESPÈCE HUMAINE , 

SELON 

LES INDIENS, LES PERSES ET LES HÉBREUX, 

Par jr.-B.-F. OBRY. 

Ab Oriente lux ! 



INTRODUCTION. 

La Genèse hébraïque contient dans seschap. II et XI deux 
récits traditionnels d'une haute importance, je veux parler de 
la plantation du paradis terrestre après la création de l'hom- 
me, et de la dispersion des peuples après le déluge. Dans le 
premier, l'auteur sacré nous entretient d'un jardin de délices, 
planté à YOrient dans la contrée A'Eden, et destiné à l'habi- 
tation d'Adam et Eve , jardin arrosé par une source unique 
qui de là se partageait en quatre bras ou canaux , appelés 
Phison, Gifion, Hiddeqel et Phrath , et arrosant quatre ré- 
gions dont trois seulement sont désignées, Havilah, Kouch et 
Assur{l). Dans le second, il rapporte qu'après le déluge, 
les descendants de Noé , lors de leur émigration de VOrient, 
trouvèrent une plaine au pays de Sennaar où ils s'arrêtèrent ; 
qu'ils y bâtirent une ville (Babylone) et une haute tour (Ba- 

(1) Genèste . II, 8-14. 

1. 



bel); mais qu'ayant voulu élever cette tour jusqu'aux cieux, 
Jehovah confondit là leur lan^ige et les dispersa par toute la 
terre (1). 

Ces deux narrations ont de tout temps appelé à bon droit 
l'attention des exégètes, des ethnologues, des géographes, 
des historiens et des philosophes , de tous ceux , en un mot , 
qui ont voulu remonter à l'origine des traditions de l'ancien 
monde et fixer le point de départ des premières migrations 
des races humaines. La seconde a été récemment l'objet d'une 
discussion intéressante entre MM. Ewald (2) et Lassen (3) , 
d'une part, et MM. E. Burnouf (4), et F Nève{5), de l'autre, 
au sujet de l'origine aryenne ou sémitique des récits indiens 
sur le déluge. MM. Ewald et Lassen se sont également pré- 
occupés de la première (6) , et leurs aperçus nouveaux sur 
la situation d'Eden , de son jardin et de ses quatre fleuves, 
ont été acceptés en France tant par M. le baron d'Eckstcin (7) 
que par M. E. Renan (8), ancien lauréat et aujourd'hui 
membre de l'Institut. 

(1) Ibid, XI, 1-8. 

(2) Geschichte des Volkes Isi-aèl , I , p. 302-20 , l.'^édit. 
(») Indische Alterthumskunde , I , p. 528-9 et 539-40. 

(4) Bhâgavata-Pourâna , III , préface , p. XXUI-LI. 

(5) Voyez les quatre articles insérés dans les Annales de philosophie 
chrétienne de M. A. Bounetty, de janvier à avril 1851, 4." série, t. III, 
p. 47-63; p. 98-113; p. 185-201, et p. 256-73. Voyez aussi les deux pré- 
cédents articles du même indianiste publiés antérieurement dans les 
mêmes annales, avril et mai 1849 , 3.^ série, t. XIX, p. 263-79, el 
p. 325-44. 

(6) Voyez leurs ouvrages ci-dessus cités, aux mêmes pages. 

(7) D'abord dans VAthenœum français des 22 avril, 27 mai, 19 août 
1854, ensuite dans le Correspondant du 27 juillet, même année, et enfin 
dans le Journal Asiatique de 1855. 

(8) Histoire générale des langues sémitiques, liv. V, chap. il, §. V, p. 
447-63. Paris, 1853, in. 8."— De l'origine du langage, ch. XI, p. 219-36. 
Paris, 1858, iii-8'. 



Le point de savoir si la Iradiiion indienne du déluge serait 
originairement étrangère à l'Inde, reste controversée. M. E. 
Burnouf la considérait comme une importation Sémitique ou 
Chaldéenne. M. Lassenafini par se ranger à cette opinion (1); 
mais M. Ewald a persisté dans la sienne (2) , et , comme 
le remarque très-bien M. E. Renan (3) , les récents travaux 
de R. Roth (4) , A. Weber (S) , Fr. Windischmann (B) , 
A. Kuhn (7), fondés sur l'élude des Yèdas, semblent lui avoir 
donné gain de cause. Il paraît en résulter que les récils in- 
diens du Çalapâtha-Bnîhmana (8) , du Mahâbhârata (9) et 
du Bhâgavata-Pourâna [IQ) , sur le déluge de Manou-Vdivas- 
vata, ne seraient que les échos partiels , plus ou moins alté- 
rés, de la tradition générale sur le grand cataclysme. 

Les anciens interprètes de la Bible pensaient généralement 
que l'Orient du premier récit génésiaque était le môme que 
celui du second , et qu'en conséquence il fallait chercher le 
jardin d'Eden à l'Est des possessions sémitiques , et même 
au delà de l'ancien empire des Perses, c'est-à-dire, soit au 
Nord de l'Inde dans la chaîne de l'Imaiis (l'Himalaya) , soit 



(1) l7id. Alterth., I. Anhang, p. xciii. 

(2) Gesch des Volk. Isr., I, p. 361, 2.» édit., et Jahrbûcher der biblis- 
chen Wissenschaft, IV, 1852, p. 227. 

(3) Hist. géfi. des langues sémitiques, I, p. 458. 

(4) Mûnchenev Gelehrte Anzeigen, 1849, p. 26 et suiv.; 1850, p. 72. 

(5) Indische Studien, I, 1850, p. 161 et suiv. 

(6) Ui-sagen der Arischen Vœlker (Mûnchen), 1832), p. 4 et suiv. 

(7) Zeitschrift fur Vergleichende sprachforschung , IV, p. 88 (1854). 

(8) Oiipanichad extrait par M. A. Weber du Yadjour Véda blanc 
et traduit en français par M. Nève dans les Annales de Phil. Chvét., 
cah. de janvier 1853, p. 57-8. 

9) Episode édité par M. Bopp en 1829, et traduit eu français par 
M. Pauthier, Revue de Paris, année 1834, t. XLII, p. 205-10. 
(10) Traduction de M. E. Burnouf, III, p. 339-70. 

1=^ 



- 4 - 

au Sud dans l'île deSéreudib (l'île (le Ceyiiin) (1). A la renais- 
sance des lellres, les conimentaleurs adoptèrent d'abord celte 
corrélation. Mais dans la suite, ayant remarqué que l'arche 
de Noé s'était arrêtée sur les montagnes de l'Ararat (2) , et 
que la plus ancienne géographie historique des Sémites se 
rapporte à l'Arménie, à la Gordyène et ta la Médie-Atropatène 
des Grecs, où on les voit campés depuis le temps d'Arphaxad, 
l'un des ancêtres d'Abraham (3), ils firent volte-face; ils 
partirent de l'hypothèse, déjà admise avant eux, que, dans 
le grand cataclysme, l'espèce humaine avait trouvé une 
planche de sahit dans les lieux mêmes qui avaient abrité son 
berceau (4). D'où ils conclurant que le jardin d'Eden devait 
être cherché dans la région montagneuse où le Phase, l'Araxe, 
le Tigre et l'Euphrate prennent leur? sources (ij). Il est vrai 
que, pour arriver à celte conclusion, il fallait méconnaître 
le sens que la Genèse applique toujours au mot hébreu Mqdm, 
ou à l'Orient, qui figure dans les deux récits génésiaques 
comme déterminalif lopographique. C'est aussi ce qu'ils ne 
manquèrent pas de faire. Pour cela ils mirent à profit la 
double acception de ce terme circonstanliel , signifiant, dans 
les textes hébreux, tantôt à l'Orient , et tantôt au Commen- 
cement, comme si le Pentaleuque contenait un seul verset 
où Jtf(/(/m serait appliqué au temps, et non à l'espace (6). 

(1) Voyez là-dessus le résumé de D. Calmet, Bibl. de Vence, I, p. 
332-5, in-4». 

(2) Ge?ièse, VIII, 4. 

(3) Sur cet antique séjour des Sémites , voyez les observatious de 
M. E. Renan, Hist. des langues sémitiques , p. 25-30 et 449-5. 

(4) Ce point de vue, critiqué par Malte-Brun, Géographie universelle, 
m, p. 17, édit. de M. Cortambert, est encore suivi de nos jom-s par 
quelques e.xégètes d'Allemagne. 

(5) Sanson , Reland , D. Calmet, le p. Romain-Joly, etc. Voy. Bibl. 
de Vence, ubi suprà, p. 339-53. 

(G) Mqdm y signifie partout ab oriente, comme Qdmh y veut direorjgH- 



Le docle évêque d'Avranches a réfuté celle erreur dans son 
Traité du Paradis terrestre (1) , el depuis ce temps elle n'a 
pas été reproduite, à ma connaissance du moins. 

L'hypothèse qui place le jardin de délices et l'arche dilu- 
vienne sur le même groupe de montagnes a été adoptée par 
les Indiens, et il n'y a guères d'apparence que ces peuples 
Aryens l'eussent empruntée aux nations Sémitiques. La 
simple liaison des idées pouvait également y conduire les 
uns cl les autres , tant elle semble naturelle 1 Mais en la pre- 
nant pour base, on peut aujourd'hui se demander si l'Ararat 
de la Genèse (â) était le même que l'Ararat des livres bi- 
bliques subséquents (3), ou, en d'autres termes, si cet 
ethnique, d'origine douteuse (4), ne reproduisait pas, en 
l'altérant, un terme aryen, c'est-à-dire zend ou sanscrit, 
Aryâratha , char des Aryas , désignant vaguement une mon- 
tagne septentrionale, située ailleurs qu'en Arménie , et, par 
exemple, au nord de la Médie, de la Perse, de l'Inde ou 
même de la Bactriane , comme le conjecturait déjà , au siècle 
dernier, le savant abbé Millot (5) : montagne ainsi nommée 
parce qu'à sa cîme était censé tourner le char des sept 

tem versùs.\ojez les exemples cités dans le Thésaurus linguœ hebr. de 
Gesenius, p. 1193-4. 

(1) Voyez ce Traité , p. 38 à 53. 

(2) Genèse, VIII, 4. 

(3) Voyez II Rois , XIX, 37 ; Isaïe, XXXVII, 38 ; Jérém., LI, 27. 

(4) Les Arméniens le prétendent syncopé d'Arayi-Araf, tache ou 
flétrissure ffAr-ayi, leur ancien roi, battu dans la plaine d'Aïrarad par 
Tarmée de Sémiramis (Gesenii thés. ling. hebr., t. I.", p. 155, A); mais, 
dans cette supposition, n'aurait-on pas écrit et prononcé en arménien 
Arayiarat, au lieu (VAirarat ? 

(5) Mémoires de l'anc. Acad. des inscript., LXV, p. 48-9, édit. iu-12. — 
Avant lui, Gorope Bécan,.W. Raleigh et Schuckfort avaient émis, les 
mêmes opinions. Voy. à ce sujet l'Hist. univ. des Anglais, I. p. 194, 
in-4'>. 



— 6 - 

Mahàrchis Brahmaniques, des sept Am^chaspaods persans et 
des sept Kôkabim chaldéens, c'est-à-dire le char des sept 
astres de la grande Ourse. 

Cette question ne paraîtra point trop hasardée à ceux qui 
savent : 1." qu'en sanscrit le litre d'Aryas, les illustres, les 
nobles, les vénérables, se donnait aux plus grands dieux 
du Panthéon védique (1); 2." que les sept astres ou Richis de 
la grande Ourse étaient du nombre (2) ; 3.» que cette cons- 
tellation portail aussi les noms de Vâhanam et de Ratha, 
chariot (5) ; 4.° que les récils indiens du déluge font naviguer 
les sept dêvasqm la composent, dans l'arche diluvienne avec 
leur Noé (Manou-Vâivasvata) , non-seulement pour lui tenir 
compagnie sur l'immense Océan des eaux débordées, mais 
encore pour l'aider à amarrer son vaisseau à l'un des plus 
hauts pics de l'IIirnavat, appelé tantôt Nâubandhanam , at- 
tache du navire (4) et tantôt Manoravasarpanam , descente 
de Manou (5) ; T)." que les Chaldéens partageaient ces idées 
mythiques, comme le prouve la complainte d'Isaïe sur la 
chute de l'orgueilleux monarque de Babylone , de cet astre 
du malin, fils de l'aurore, de cet oppresseur des nations qui 
s'était vanté de ne pas descendre, à l'exemple des autres 
rois, dans les profondeurs du Chéol, mais d'aller s'asseoir 

(1) Voyez la table du Rig-Véda, traduction Langlois, in Verbo. 

(2) Voy. Ibicl. au mot Richis. 

(3) Colebrooke, Miscell-Essays, II, p. 357. — A. Kuhn, Zeitschrit fur 
die Wissenschafl der Sprache, I, p. 151-60, Berlin 1846.— F. Nève, Essai 
sur le mythe des Ribhavas, p. 306. Paris, 1847. — Sàyana, dans le Rig- 
Vêda de M. Wilson, I, p. 16. 

(4) Mahûbhârata, m, 187, v. 127-93 et suiv., I, p. 6G5. 

(5) Çatapâtha-Brâhmana, trad. de M. Nève , dans les Annnales de 
Philos, chrét., 4.<= série, 111,1851, p. 58. Cet autre nom rappelle celui de la 
Naxuanade Plolémée, première descente, ville située à 3 myr. Sud-Est de 
l'Ararat de nos cartes. Voyez là-dessus les Mém. sur l'Arménie de Saint 
Martin, I, p. 267. 



— 7 — 

au-dessus des étoiles du Dieu fort et de prendre place à côté 
du Très-Haut sur la montagne de l'assemblée (en hébreu 
Har-Môad) , sous-entendu des Chébâ-kôkabim ou des sept 
astres delà grande Ourse, au flanc septentrional (1). Remar- 
quons d'ailleurs que ces conceptions Chaldéennes se sont 
perpétuées chez les Tsabiensde la Mésopotamie qui mariaient 
le culte des sept planètes à l'adoration des sept astres de 
la grande Ourse dans leur célébration des mystères du Nord 
sur leur haute montagne du septentrion, réputée séjour du 
seigneur des lumières, du père des génies célestes, et nom- 
mé Schemâl,\e Haut-Dieu, synonyme de l'hébreu £/«dn 
(Alioun), le Très-Haut (2). 

D'un autre côté , on se rappelle que Ptolémée mentionne 
une ville d'Aratha dans la Margiane , à l'Est de la mer Cas- 
pienne (5), et le Mahàbhârata une nation d'Araltas dans le 
Pendjab (4). En faisant précéder ces deux noms de l'ethnique 
Har , montagne, à la fois zendet Hébreu, on pourrait en 

(1) Isale, XrV% 4-20.— S'. Théodoret {Interprét. sur Imïe, II, p. 64), dit 
très-bien à ce sujet : « On rapporte qu'il y a au Nord des Ass}Tieus et 
des Mèdes une haute montagne qui sépare ces peuples des nations 
scythiques, et que cette chaîne est la plus haute de toutes les mon- 
tagnes de la terre. » [Cest sans doute une allusion à VAlhordj des 
Perses, séjoiu- d'Ormuzd et des Amschaspands, placé d'abord dans les 
monts Belour-Tag, au Nord de Bactre, puis dans les monts Elvend au 
Nord de Persépolis.] L'expUcation de Théodoret a été adoptée tant 
par Michaelis, Orient. Bibl., V, p. 191, et Supplem. ad Lexica hebr, p. 
1112, que par Gesenius, Cowwewtar. Mèe)'e?ew lesaia, I, p. 403-4, et II, 
p. 316-26, et Thesaur. linguœ Hebrœœ, p. 606, B. 

(2) Voyez l'extrait du Fihrist-El-Vlùn de Mohammed Ben-Isluig- 
in-Nedîm, publié et traduit par le D.' Chwolsohn, dans sou livre 
intitulé die SSabier undder SSabismus, II, p. 1 et suiv. (St.-Petersbourg, 
1856, in-4°), oubien la note de Gesenius, sur Isaïe, II, p. 324. 

(3) Géogr. VI , G. XE. 

(4) Voyez l'extrait donné par M. Troyer dans la Mdfa-Tara/igini, 1 , 
p. 565 et suiv. 



tirer les composés Hararatha , monlagne d'Aratha et Harâ- 
rattas , montagne des Arattas , puis, en supprimant les dési- 
nences a ou tas , en déduire les formes sémitiques Hararath 
ouHararat, (texte Samarilaioffrri), désignant des peuples ou 
des pays placés sur de hauts plateaux au Nord de l'Inde 
ou de la Perse. 

Il est vrai que le texte hébreu n'a point l'H initial et que 
les Arméniens écrivaient Aïrarat , ce qui suppose un com- 
posé zend Airyaralha. 11 est vrai encore que les ethniques 
Ariaralhus , Àriarathis , Ariarathia, Ariarathœa Qi Aria- 
rathira, relevés par Bochart (1) et par Cellarius (2), 
tant pour la grande Arménie que pour la petite, c'est-à-dire 
pour la Cappadoce , induisent à penser que les Bactro-Mèdes, 
en étendant leur domination sur ces contrées , mi-partie 
aryennes, mi-partie sémitiques, ont pu appliquer à la pre- 
mière ce nom zend à'Airya-ratha , raccourci par les Sémites 
en Ararat , tout aussi bien que celui de Har-Aralha, 
abrégé également par eux en Ararat, en sorte que l'Ar- 
ménie resterait en possession de la montagne diluvienne. 
Mais n'oublions pas qu'après le déluge, les descendants de 
Noé étaient venus de l'Orient dans la plaine de Sennaar, et 
que l'Ararat de nos cartes est au Nord de cette plaine. Il faut 
donc que le premier rédacteur de la Genèse ait eu en pers- 
pective quelque sommet gigantesque situé à l'Est de Baby- 
lone, car c'est là nécessairement qu'il se place par la pensée 
lorsqu'il parle d'émigration de l'Orient et d'arrivée au pays 
de Sennaar (3). 

(1) Phaleg, I, t. 3. 

(2) Geographia antiqua ,11, p. 21 et suiv. 

(3) Von BohJen [die Genesis, p. 94), et, après lui, M. Benfey {Monatma- 
men , p, 197), faisaient venir Ararat du sanscrit Aryâ-Varta (séjour des 
hommes honorables), nom par lequel les lois de Manou, II, 22, dé- 
signent l'Hindoustan propre. Mais l'étymologie pèche en ce qu'elle: 



— 9 — 

On n'ignore pas, d'ailleurs, que les anciens n'étaient pas 
unanimes sur la situation de l'Ararat diluvien. Si la plupart 
des interprètes le plaçaient en Arménie , quelques auteurs 
désignaient le Caucase (1), d'autres une montagne de Phry- 
gie (2), d'autres encore l'un des monts Gordyéens ou Car- 
duques,au centre du Kourdistan (3). Ce dernier Ararat, 
prôné par les Chaldéens et admis par les Juifs de la Babylo- 
nie, conviendrait mieux que celui de l'Arménie adopté par 
les Juifs de la Palestine et de l'Egypte (4), comme étant situé 
à l'Orient de Babylone. Toutefois , il pèche encore en ce qu'il 
s'élève non pas à l'Est, mais au Sud de Ninive; car les Per- 
sans, les Afghans et les Boukhares, convertis à l'Islamisme, 
étendent l'Ararat de la Genèse, les premiers au mont Elvend 
près d'Hamadan , l'ancienne Ecbatane de Médie (5), les se- 

supprime arbitrairement le V radical de Varia. On ignorait alors que 
Ylran des Perses s'était appelé en zend Qaniratha-Bâmi (haut char 
orné), nom altéré par Auquetil en Khounnerets-Bàmi , et synonyme, à ce 
qu'il semble , du sanscrit Tchâitra-ratha (char peint), désignant le jar- 
din du dieu des richesses, planté au nord de l'Inde, et qu'en substi- 
tuant Airya à Qani, on pouvait facilement arriver à Airya-ratha , 
arménien Aïramt (le cliar illustre ou des illustres). 

(1) Josephe Ben-Goriou, Historia Judaica, VI, p. 96. 

(2) Sibyll. Orac, p. 159 , édit. de Serv. Galle. — Gedrenus, Histor. 
compend. Il, p. 10 D.-Moses khoren., dans Saint-Martin, Mém. sur l'Ar- 
ménie, II, p. 349. 

(3) Bérose , Alexandre Polyhistor , St.-Epiphane , Jonatlian-Ben- 
Ouziel, etc., etc. Voyez la Geographia Sacra du savant Bochart, qui 
approuve ce sentiment, Phaieg, I, ch. m, p. 19-20 , ou les Mém. de 
Saint-Martui sur l'Arménie, I, p. 260-8, et notez les noms de Baris, 
Masis , Korkoura , Kibôtos , c'est-à-dire arche , navire ou vaisseau , don- 
nés à ces divers monts d' Ararat. 

(4) On désignait deux à trois monts d' Ararat dans la Gordyène et 
autant dans l'Arménie. Voyez là-dessus les détails fournis par Saint- 
Martin , ubi suprà. 

(5) Kazwiui, dans Ritter , Asien , VI , 92-5. 



— 10 — 

condsau inonlKowncr ou Notirgil (raonl lumineux) de l'Afg- 
hanistan propre (1), el les derniers au Noura-Tag (mont lu- 
mineux encore) de la grande Boukharie (2). Il est probable 
qu'au temps de la domination des Arabes dans l'Hindoustan , 
les Kachmiriens leur montrèrent le mont Nâubandhanam 
[attache ou lien da navire], pic énorme des monts Hiraâlayas 
qui s'élève à trois journées de marche du district de Lar (3), 
et revendiquèrent également pour leur vallée le Gan-Eden 
[jardin d'Éden] de la Genèse. Leurs voisins n'étaient pas en 
reste avec eux sur ce second point. Les Persans montraient 
la vallée de Sc/ie6-Baomn, dans leFarsistan, près du désert 
de Naubendan, et les Boukhares la vallée de Sogdh (4). 

Du reste, les deux traditions du Paradis terrestre el du 
Déluge ne sont pas tellement liées entre elles que l'une ne 
puisse marcher sans l'autre. Aussi les livres Zends, qui 
font mention de la première, ne disent-ils rien de la seconde. 

Notons ici qu'en adoptant les idées généralement reçues 
en cette matière , les Perses auraient transporté leur Al-Bordj, 
pour Har-Bordj, mont élevé (5), successivement de l'Est au 

(1) A. Burnes , Voyage à Bôkhara, treiâutlioix de M. Albert Monte- 
mont, p. 76 et 80 ; ou Traveh in Bôkharn (texte anglais), I , p. 117, 

(2) Baron de Meyeiidorfî , Voyage d'Oremhourg à Boukliara, traduc- 
tion de M. Jaubert, p. 97 , 149-50. 

(3) Wilford, Asiat. Researches, VI, p. 522. — Vigne , Travels in Kas- 
mere, etc., I, p. 272. — MM. Troyer , Buruouf, Lassen et Nève ont mal- 
à-propos , ce me semble, élevé des doutes sur l'antiquité de ce nom , 
donné par le Mahûbhârata et qui paraît se retrouver dans celui des Na- 
bannai de Ptolémée. Aussi M. H. Kiepert l'a-t-il maintenu sur la carte 
de rinde antique dressée pour le grand ouvrage de M. Lassen. 

(4) D'Ilerbelot, Biblioth. orient., p. 336, 352, 658 et 797.— Le désert 
de Naubendan , situé au Sud du mont Damavand qui le domine , tire- 
t-il son nom de celui de Nâubandhanam , qu'aurait porté autrefois cette 
montagne volcanique ? 

(5) En Zend Berezat-Gairi , (masc), haut mont, ou Hard-Berezaiti, 
(fém.), montagne élevée. 



— 11 - 

Sud, puis à rOucsl de la mer Caspienne, depui? le Belour-tag 
jusqu'au Caucase, tandisqu'à l'inverse les Juifs et les Arabes 
auraient transporté leur Ararat de l'Ouest au Sud , puis à 
l'Est de la même mer, depuis le Caucase jusqu'au Belour- 
tag. Mais s'il est vrai de dire, avec l'auteur de la Genèse, que 
les anciens peuples ont suivi dans leurs premiers déplacements 
la marche journalière du soleil, ce grand régulateur de leurs 
migrations successives , l'opposition ci-dessus signalée ne 
sera-t-elle pas purement imaginaire? Ne faudra-t-il pas ad- 
mettre que les Sémites, en retournant dans les contrées orien- 
tales d'où ils étaient venus à l'origine, y ont tout simplement 
retrouvé, reconnu et ressaisi les noms de leurs anciens sites? 
Et ne sera-ce point le cas de répéter après le Psalmiste : Et 
Jordanis conversns est retrorsum? C'est ce que pensaient les 
anciens Pères de l'Eglise, et je ne vois pas de motifs suffisants 
pour m'éoarter de leur opinion. 

Avant la découverte des livres zends et sanscrits , nombre 
d'exégètes avaient cherché le paradis terrestre, non seule- 
ment dans la Colchide vers les sources du Phase et de l'Araxe, 
comme je l'ai dit ci-dessus, mais encore soit dans la Syrie 
Damascène, entre le Khrysorrhoas et VOronte (1), soit dans 
la Palestine , vers les sources du Jourdain (:2), soit dans l'A- 
rabie-Heureuse, entre le fleuve Salé et VAkhana de Pline (3), 
soit enfin et surtout dans la Babylonie, à l'endroit où VEu- 
phrate et le Tigre se réunissent pour former le Chât-El-Arab, 
puis se partagent en deux bras avant de se jeter dans le golfe 
Persique (4). Les partisans de ce dernier système avaient 



(1) Leclercq , le P. Abram , etc. 

(2) Heidegger, Lakemacher, etc. 

(3) Jean Herbin et le P. Hardouin. 

(4) Calvin, E. Morin , Bochart, Huet , les auteurs anglais de YHistoire 
universelle, le P. Brunet, etc., etc. 



— 12 - 

compris que le Gan-Eden de la Genèse devait avoir été planté 
à l'Est et non pas au Nord ou au Sud de la Judée (1). Mal- 
heureusement leur hypothèse, au lieu de quatre fleuves sor- 
tant d'Eden , en donnait deux qui y entrent. En outre, elle 
supposait , contrairement aux données de la Géographie an- 
cienne, que le Tigre et l'Euphrate se rendaient autrefois à 
la mer par une seule embouchure (2). Enfin elle avait le dé- 
faut de ne pas avancer assez loin dans les pays réputés Orien- 
taux par rapport aux peuples Sémitiques. 

De nos jours on a senti la nécessité d'en revenir aux indi- 
cations des pères de l'Église, quelque vagues qu'elles 
fussent (3), en s'arrêlantde préférence aux montagnes situées 
au Nord de l'Inde ; car la mention de l'île de Ceylan , placée 
au Sud, ne paraissait être que !e résultat d'un mal-entendu 
provenant soit de l'équivoque des dénominations, soit de la 
similitude des récits traditionnels (4). On a comparé les écrits 
des Juifs, des Chrétiens et des Musulmans à ceux des Brah- 
manes, des Bouddhistes et des Mazdayaçnas, inconnus dans 
les siècles passés, et l'on en est arrivé à reconnaître que le 
Jardin d'Éden avait dû être placé à l'Orient de Babylone, de 
Suse, de Ninive , d'Ecbalane et de Persépolis. On penche à 
croire que les Sémites, après leur émigration de l'Orient, 
ont, par esprit national, substitué le Tigre et l'Euphrate à 
deux fleuves plus orientaux , et que, par cette intrusion , ils 

(1) Huet , de la situation du Paradis terrestre , p. 38 et siiiv. 

(2) Voyez là-dessus D. Calmet, Bible de Vence, I, p. 336. 

(3) Cependant Scliulthess, Tuch, RoseumuUer etGesenius ont persisté 
à placer Édcn au Nord-Ouest de la mer Caspienne , tout en adoptant 
rindus pour le Phison. Voy. le Thesaur ling. hebr. du dernier, p. 282, 
606, 993 et 1096. 

(4) Les Indiens eux-mêmes avaient reporté dans cette île des fables 
d'abord propres aux monts Himàlayas. Voyez les articles Ravana et 
Sim de la Biogr. univ. de Miubaud, partie mythologique. 



— 15 — 

ont gâlé la traiiilion primitive (1). Du reste on avoue la diffi- 
culté de retrouver sur la carte et les deux anciens fleuves rem- 
placés par Hiddeqel et Phralli et les deux autres appelés 
Phison et Gihon. 

Les hésitations des investigateurs proviennent de ce que 
rindeet la Perse peuvent également bien fournir chacunequatre 
grands fleuves pour remplir le cadre génésiaque ; car désormais 
il semble que c'estenlre ces deux régions orientales que le dé- 
bat doit se concentrer. L'Assyrie et la Babylonie sont à écar- 
ter, en ce sens du moins que leurs fleuves (le Tigre et l'Eu- 
phrale), ne figurent là que comme deux traits d'union entre les 
Sémites et les Aryens ou Japhétiques. Même en acceptant ces 
deux derniers cours d'eau, les deux autres n'en resteraient pas 
moins à déterminer. Jusqu'alors les savants se sont presque 
tous arrêtés pour ceux-ci, les unsauGangeetàl'Indus (2), les 
autres à l'Oxus et à llaxarte (5), et d'autres à l'Indus et à 
rOxusencorc(4).Cette dernière solution est en vogue aujour- 
d'hui, parce qu'elle a l'avantage de marier les traditions per- 
sanes avec les récits hindous. Mais il reste beaucoup à dire là 
dessus. Avant tout, il s'agit de savoir si leGan-Éden des Hé- 
breux répond au Mèrou des Indiens ou à l'Albuidj des Perses, 
ou à l'un et à l'autre à la fois ; question d'autant plus diffi- 
cile à résoudre d'une manière 'complète et satisfaisante, que 
sa solution dépend de celle de quatre ou au moins de deux 
autres inconnues dont on ne peut la dégager qu'après les 
avoir elles-mêmes résolues. 

(1) H. Ewald, Geschichte des Wolkes Israël, I, p. 376-7, note 2, 
2« édit. ; et E. Renan , Histoire générale des Langues Sémitiques, I , 
page 451. 

(2) Les pères Philippe de la S'«-Triuité, Georgi et Paulin de S'-Bar- 
thélémy , etc. 

(3) G. Wahl cite à ce sujet Ibn-Batouta et Aluned Beu-ElTendi. 

(4) Benfey, Lasseu, Ewald , baron d'Eckstein , E. Renan , etc. 



- 14 — 

Le travail qui va suivre dalc déjà de plus de 24 ans. Il a 
été lu à l'Acadéuiie d'Amiens dès 1854 , puis retouché , mo- 
difié et relu à la même compagnie en 1842 , et enfin refondu 
en 1854 pour entrer dans un plus grand ouvrage, interrompu 
par suite degrands malheurs de famille et qui, probablement, 
ne verra jamais le jour. Cet essai arrive un peu lard, je le 
sens. Il paraîtra bien long à ceux qui ont lu sur la ques- 
tion les deux courts résumés de M. E. Renan , de ce jeune 
et vigoureux athlète qui tient aujourd'hui chez nous , 
dans la littérature orientale ou Sémitique, le rang que 
E. Burnouf y occupait naguères dans la littérature Aryenne 
ou Sanscrite En me décidant à le livrer enfin à la pu- 
blicité, mon dessein a été de développer, d'éclaircir et de 
rectifier les aperçus de mes devanciers. Que cette intention 
me serve d'excuse 1 

J'y traiterai d'abord dnMêrou, puis de VAlbordj , ensuite 
du Gan-Éden, en même temps que de leurs quatre fleuves 
respectifs, et enfin, dans une 4.« section, de quelques 
points accessoires qui se rattachent à ce séjour primitif 
des deux races de Japhet et de Sem. Si je passe à peu près 
sous silence la troisième race, celle de Kbam , c'est qu'elle 
s'est mêlée de bonne heure aux deux précédentes et que ses 
souvenirs se confondent avec les leurs (1). 

(1) D'après la Genèse, x, 21, des trois fils de Noé , Japlict était Vaine. 
Sem le cadet, et Kham le derniev-né. 



PREMIERE SECTION. 



LE MÊROU ET SES QUATRE FLEUVES. 



Les Pourânas indiens désignent sous le nom de Mêrou un 
groupe montagneux placé au Nord de l'Inde (1), dans l'une 
des trois chaînes parallèles de l'Himalaya, du Kouen-Lun ou 
des Thian-Chan, reliées entre elles à l'Ouest par la chaîne 
méridienne du Belour-Tag. On sait que celle-ci règne sous 
diverses dénominations entre les deux Turkestans, et que 
celles-là séparent: la première l'Indoustan du Tuhet, la se- 
conde le Tubet de la petite Boukharie, et la troisième la pe- 
tite Boukharie de la Kalmoukie ou ancienne Dzoungarie. 

Le Mérou de l'Himalaya est le Mâha-Pantha ou grand 
chemin (du ciel) , qui domine la contrée de Gorh val ou Garhval , 
célèbre par ses cinq montagnes ou Pantchaparvata. Mais il 
paraît d'invention relativement moderne, et sa renommée n'a 
pas franchi les frontières de l'Inde (2). 

Le Mêrou du Kouen-Lun ou plutôt du groupe montagneux 
du Kaïlas, en Tubétain Gang-disri (mont couleur de neige), 

(1) Je me sers principalement pour ce cliapitre d'mi cmrieux mémoire 
deWilford, imprimé dans les Asiatic Researchei, VIII, p. 245-367, édi- 
tion iu-4.", sous le titre suivant: i4« essai/ on the sacred isles in the 
West. 

(2) Von Schlegel, Ind-Biblioth., I,p. 387. — Ritter, Asien, II, p. 947- 
52. Christ. Lassen, Indisrhe Alterthumskunde, I, p. 49-50. 



- 16 — 

situé entre le Kouen-Lun et l'Ilimâlaya , jouit d'une bien 
plus grande réputation. 11 se concentre dans le Kailâsa, sé- 
jour des pics (l), qui domine la région de Nga-rio\i des cinq 
montagnes (2), environné qu'il est par quatre cîmes énormes, 
au centre desquelles brille son sommet doré, comme Agni 
entouré d'une ceinture de feux (3). Il porte dans les pays 
d'alentour les divers noms de Kaïlas, Gangdis-ri , Kentaisse 
ou Kantisse, Raldang , Rirou, Richi-lunbo ou Righiel-lunbo, 
Moly, Men-Moly, Kouen-Lun , Aneouta , Oneouta , Oneouto , 
OncM^o, etc., etc. (4), empruntés aux langues des nations 
voisines. Car les traditions des Indiens, des Tubétains, des 
Tartares, des Mongols et des Chinois s'accordent à placer sur 
sa cîme gigantesque les palais des grandes divinités Brahma- 
niques, Bouddhiques et Tao-sse. 

Enfin le Mérou des Thian-Chan se résumerait, selon Wilford, 
dans le groupe central et culminant de cette chaîne, appelé 
en Mongol Kalmouk Roghda-oola, la sainte montagne (5). 
Ce groupe est célèbre en effet par ses trois pics énormes , 
couverts de glaces et de neiges éternelles, et semblables à 
des colonnes de cristal qui percent la voûte céleste. Nombre 
de prodiges y éclatent, si l'on en croit les indigènes qui l'ont 
en grande vénération (6). Mais ce Mèrou conjectural de 
Wilford est inadmissible ; car il serait difficile, pour ne pas 



(1) Lasseï), ubi suprà, p. 34, note 1. 

(2y En tubétain Nga signifie cinq et ri montagne abrupte , selon 
Klaproth, Journal asiat, 2.* série, p. 306 et 321. 

(3) Bhâgavata-Pourâna, II, p. 429, II, 28. 

(4) Sur tous ces noms, voyez Klaproth, Magazin asiatique, II, p. 235-G 
et 284-6. —Deshauterayes, Journal asiat., VII, p. 150 et suiv. — Paulin 
de St.-Barthélemy, Sijstema Brahmanicum, p. 291, etc., etc. 

(5) Asiat. Res. VIII, p. 310-1. 

(6) Diction, géogr-univ., aux mots Bokda-oola et Thian-Chan. — A- 
de HumboliH , .Asif cnfrale . II. \i. 350. 



— 17 - 

dire impossible , de trouver autour du Boghda-oola les sources 
des quatre grauds ffeuves paradisiaques, les rivières qui s'en 
écoulent étant toutes de maigre apparence. 

Je ne dirai rien ici d'un quatrième Mérou qui paraît avoir 
existé entre la chaîne méridienne de l'Hindou-Kouch et la rive 
occidentale de l'Indus, au-dessus d'Attok et de Pakheli, dans 
une région raontagueuse où les compagnons d'Alexandre ont 
cru découvrir \e Méros de Zeus dans lequel leur Dionysos avait 
été renfermé après le foudroiement de sa mère, et la Nysa qui 
avait servi de berceau au jeune dieu (1). Je le passe, quant 
à présent, sous silence parce que, d'une part , il n'est men- 
tionné que par les auteurs grecs et romains, et que, de l'autre, 
on y chercherait vainement l'origine des quatre fleuves. 

Nous verrons plus loin, soit dans celte section soit dans la 
suivante, quele Mèrou primitif des Aryas (2) de l'Inde doit 
être cherché au Nord-Nord-Est du prétendu Mêrou des Macé- 
doniens, entre la grande et la petite Boukharie (les deux Tur- 
keslans de nos caries) , dans la chaîne méridienne du Belour- 
Tag, à laquelle aboutissent vers l'Ouest les Irois chaînes pa- 
rallèles de l'Himalaya, du Kouen-Lun et des Thian-Chan, 
soit que l'on remonte à son extrémité Nord-Est, appelée 
Mouz-Tag , d'où s'écoulent le Sir et le Kachgar-daria, soit 
que l'on descende à son extrémité Sud-Ouest , nommée 
Hindou-KoKch, d'où s'échappent le Kokcha et le Kameh, soit 
enfin que l'on s'arrête à son point central sur le célèbre pla- 
teau de Pâmer ou mieux Pamir , vers les sources de l'Aniou 

(1) Voyez là dessus VInd. Alterth. de M. Lasseu, II, p. 133-6. 

(2) Les Aryas par a bref sont à proprement parier les hommes de la 
classe très-nombreuse des marchands et agriculteurs , comme les Aryas 
par â long sont les hommes des deux premières classes, les prêtres et 
les guerriers ; mais la première forme s'emploie en sanscrit pour dési- 
gner la nation toute entière. Le zend ne connaît pas la seconde. Voyez 
E. Burnouf, Commentaire sur le Yaçna . p. 460-2, note 325. 

2. 



— 18 - 

et du Yarkand-daria. Nous verrons aussi que ce Mêrou ori- 
ginaire correspond à la fois et à VAl-Bordj des Médo-Perses 
et hVOneouto des Bouddhisleschinois. Mais, quanta présent, 
nous n'avons à nous occuper que de celui du Kouen-Lun, ou 
plutôt du Kailâsa , le plus renommé de tous et le seul que les 
Pourânistes paraissent avoir en vue. 

Les Pourânas racontent des merveilles de leur Mêrou-Kai- 
lâsa, et les livres Bouddhiques renchérissent encore sur leurs 
descriptions. Les uns et les autres le prennent à la fois pour 
la partie la plus élevée du monde terrestre et pour le point 
central du ciel visible , confondus par l'ignorance de la véri- 
table constitution de l'univers (1). Le fait est que si , dans les 
plus anciens livres sanscrits , le Mêrou représente le pôle- 
Nord (2), appelé Soumêrou (bon Mêrou), en opposition au pôle 
Sud, nommé par ironie Koumêrou (quel Mêroû I), il désigne 
généralement dans les écrits postérieurs le centre de la terre 
habitable ou du Djamboudvîpa , a la lettre, du continent de 
l'arbre Djambou, c'est-à-dire de l'arbre de vie (3), continent 
pris par les uns pour l'Inde elle-même (4), par les autres 
pour une région qui y confine au Nord, telle que le Tubet (5), 
et par d'autres enfin pour le très-vaste périmètre qui em- 
brasse l'Inde, la Perse, les deux Turkestans et la Chine (6). 

(1) A. de Rémusat, Journal des savants, année 1833, p. 008. — E. 
Burnouf, Introduction à l'hist. du Bouddhisme indien, I, p. 599. — Lan- 
glois, Rig-Véda, I, p. 566, note 92. 

(2) C'est ce que pense M. Lassen, Ind. Altherth., I, p. 8/t7 et 547, 
note 2. 

(3) Selon le Dict. sanscrit de Wilson, in-V", ce nom est composé de 
Djam, mangei-, et de Bouh, fruit, littéralement fruit bon à manger. 
C'est le Thoub hûts Imakl de la Genèse, lU, 6. 

(4) Wilford, ubi suprà, p. 318. 

(5) Dict. sanscrit de Wilson, au mot Mérou. 

(6) Hiouen-Thsang, dans les Voyages des pèlerins Bouddhistes, tra- 
duction de M. Stan. Julien, I, p. 273 et 437. — Le premier volume, pu- 



— 19 — 

Avant de résumer les conceptions indiennes sur le Mérou 
central , il importe de rappeler et de faire bien entendre que 
les quatre grands fleuves sont réputés sortir d'une source 
unique et s'écouler vers les quatre points cardinaux. Voilà , 
qu'on ne l'oublie point, les deux conditions essentielles de la 
tradition , tant chez les Brahmanes que chez les Bouddhistes, 
(et chez les premiers depuis la période védique, ainsi qu'on le 
verra à la fin de celte section) ; j'ajoute tant parmi lesTao-sse 
que parmi lesMazdayaçnas, sauf quelques variations quant au 
point de départ. Les Grecs en avaient une connaissance con- 
fuse, car Aristote (1 ) parle d'un mont Parnasos (pour Parnisos) 
de l'Asie centrale , qui partage les eaux vers le Nord, vers 
l'Ouest, vers le Sud et vers l'Est ;et Strabon (2) présente comme 
fort ancienne l'idée de la division de la terre en quatre par- 
ties, répondant aux quatre vents du ciel, selon Aulu-Gelle (5). 

Maintenant , si nous voulons nous faire une idée du mythe 
indien, représentons-nous, au centre d'une vaste surface, 
j)lane et très-haute , entourée de diverses rangées de mon- 
tagnes, un bloc gigantesque, colonne et axe du monde, 
élevant sa tête superbe au plus haut des cieux d'où tombe sur 
sa cînie, au pôle-Nord, la divine Gangâ , source de tous les 
fleuves, laquelle s'y épanche dans un lac idéal, puis fait 
sept fois le tour de la montagne en descendant du séjour des 
sept Richis de la grande ourse (4) , pour déverser ses eaux 

blié en 1853, porte le titre à^ Histoire de la vie de Hiouen-Thsang et de ses 
voyages, et le second, publié en 1857 avec une excellente carte de M. 
Vivien de Saint-Maiita, celui de Mémoives sur les contrées occidentales. 
— Comme les deux volumes qui ont pai-u jusqu'à ce jour ne contiennent 
que les récits des pérégrinations de Hiouen-Thsang, je me bornerai, 
pour abréger, à l'indication de son nom. 

(1) Météorol, I, 13. 

(2) Géogr. I, p. 59, édit. de 1707, Amst. 

(3) Noct atticœ, V. p. 22. 

(4) Wishnu-Puràna, p. 170 et 227-9. — Bhàgav. P. Il, p. 431-3. 

S)* 



— 20 — 

dans quatre lacs dislincls, placés sur quatre sommets voi- 
sins de cette immense pyramide et servant d'arcs-boutants 
à ses quatre côtés. Supposons que sur la cîme de chacun de 
ces quatre soutiens du Mèrou , tournés vers les quatre points 
cardinaux et nommés portes de l'Est , du Sud , de l'Ouest 
et du Nord, croît et s'élève, dans un jardin enchanté et près 
de son lac spécial, un arbre merveilleux, appelé du nom 
générique de Kalpavrikcha , Kalpadrouma , Kalpatarou , 
arbre des désirs ou des périodes , qui semble être à la fois 
arbre de vie , comme le Djambou , et arbre de la science du 
bien et du mal , en ce qu'il prolonge les jours en comblant 
tous les vœux (1). Supposons encore que les quatre lacs , 
alimentés par les eaux de la céleste Gangâ, alimentent à 
leur tour q^uatre rivières terrestres qui s'échappent de là par 
les têtes , gueules ou bouches de quatre animaux précieux ; 
que ces quatre cours d'eau deviennent quatre grands fleuves 
arrosant quatre régions distinctes, nommées Mahâ-dwipas , 
grandes îles (2), et allant se décharger dans quatre mers oppo- 
sées, à l'Est, au Sud , à l'Ouest et au Nord du Mèrou cen- 
tral , et nous aurons un abrégé de la Géographie mythique 
des Indiens (3); je devrais dire de leur Cosmographie my- 
thique, car le Mêrou , tel qu'ils le conçoivent, le Mêrou, 

(1) Le mot sanscrit Kalpa, racine Klip, comporte les deux sens in- 
diqués ci-dessus. Voyez le Dict. sanscrit de Wilson, in-V<>. 

(2) Dv'i-pa est syncopé de Dvi-âpa (persan douâb), deux eaux, par 
suppression de à et allongement de I. Ce mot ne désigne donc , à pro- 
prement parler, qu'une région arrosée par deux fleuves qui lui servent 
en même temps de limites, une véritable Mésopotamie. Voyez Lassen , 
Ind-Altertk. I, p. 735. 

(3) J'ai empnmté ce résumé des légendes indiennes sur le Mérou , 
à la courte mais substantielle analyse que M. Guigniaut en a faite 
dans les Religions de l'antiquité, 1, 2.* partie, p. 582-4. On peut con- 
sulter aussi dans le Journal général de l'instruction publique du 8 
mai 1836, vol. v, n." 55, p. 437-8 , son intéressant article sur la Géogra- 



— 21 — 

ce roi des montagnes, cet immense géant, embrasse et 
réunit les trois mondes ; il a sa tête dans le ciel , son corps 
dans l'atmosphère et ses pieds dans les profondeurs de la 
terre. La source unique qui en découle est souvent confondue 
avec la voie lactée (2) , et à ce titre appellée la ceinture des 
cieux (3). Aussi la représente-on comme arrosant successi- 
vement les trois mondes, d'où ses surnoms de Triçrôtas, 
aux trois sources, de Tripathagâ, aux trois voies, et de 
Trigamyâ, aux trois canaux (4). Mais comme chacun de ces 
trois mondes se divise en quatre parties, répondant aux quatre 
points cardinaux , on suppose que cette rivière par excellence 
(Richikoulyâ) irrigue par ses quatre canaux les quatre ré- 
gions célestes, les quatre contrées aériennes et les quatre 
continents terrestres. 11 paraît même, par les lés légendes plus 
modernes, qu'après avoir baigné ces derniers , elle va revi- 
viûer les habitants de l'empire souterrain des morts, compté 
pour un quatrième monde, bt également divisé en quatre 
grands districts dans lesquels figurent quatre éléphants mons- 
trueux, placés aux quatre points cardinaux pour soutenir sur 
leur dos le poids de l'univers (5). Il va sans dire que les quatre 

phie mythique des Hindous, sujet que le docte professeur a traité de 
nouveau l'hiver dernier dans une de ses leçons au Collège de France. 
— Pour être juste, je dois renvoyer également au curieux sommaire de 
M. Parisot, inséré au mot Swa de la Biographie universelle de_Micliaud, 
partie mythologique, HT, p. 450-61. 

(2) Chézy, Sakountalâ, p. 235, note 157. — Wilson , Vishnu-Purâna, 
p. 229. 

(3) Fragm. du Mahâbhârata, traduits par M. Th. Pavie, p. 247. 

(4) Lassen, Ind-Alterth., I,p. 50, note 4, donne encore d'autres titres 
curieux à consulter. 

(5) Voyez à ce sujet le récit grandiose du Gangàvatararn ou des- 
cente de Gangàsur la terre, extrait soit du Ràmàyana par M. Guigniaut 
{Religions de l'antiquité', I, 2.^ partie, p. 614-5), soit du Mahâbhûrata 
par M. Th. Pavie {Fray. 4, p. 227-48), soit enfin du Çiva-Pourâ/ia par 
M. Parisot {Ubi suprà, au mot Gangù, II, p. 301-8.) 



— 22 - 

pics qui entourent le Mêrou et les quatre animaux qui 
donnent issue aux quatre fleuves sont de quatre métaux 
différents et de quatre couleurs analogues à celles des quatre 
castes de l'Inde , c'est-à-dire ceux de l'Est blancs ou d'ar- 
gent , pour les Brahmanes ; ceux du Nord rouges ou de 
cuivre, pour les Kehatlriyas; ceux de l'Ouest jaunes on 
d'or , pour les Vâiçyas, et ceux du Nord bruns ou de fer, 
pour les Coudras ; qu'en outre les quatre lacs, les quatre 
fleuves et les quatre océans se composent de diverses liqueurs 
également en rapport avec les quatre castes , et que celles-ci 
sont réputées être parties des quatre flancs du Mêrou , pour 
aller peupler toute la terre (1). 

Il est entendu aussi que le Mêrou et ses quatre grands con- 
treforts s'élèvent au milieu d'un continent central on Madhya- 
dvîpa très-haut, auquel on donne les noms de Svarga-bhoiimi , 
terre céleste , Souvarna-hhoumî , terre d'or, Akrida-bhoumî , 
terre des divertissements, Touchita-bhoumî , terre de joie (2), 
et plus généralement ceux A'ilâ-varcha, Ilâ-vrita , Ilâ-varta, 
section , province ou région d'Ilâ, fille et femme de Manou , 
considérée comme mère du genre humain (3). 

(1) Pour ce dernier trait, voyez Y Histoire des Banians, de Heni'y Lord, 
p. 5, et pour les autres le mémoire de Wilford, Âsiat-Res., VHI, p. 
315-7 , 343-5 et 349 , ou le Vishnu-Pur, p. 167-8. — Les Bouddhistes 
qui ne s'an-êtent pas aux quatre castes, remplacent le cuivre et le fer 
par le saphir et le cristal de roche. Voy. Foe koue ki, p. 36-7. 

(2) Voyez Wilford , Ubi Suprà, p. 311. — Lassen , hid. Alterth., I, 
p. 841, note 1, et suppl., p. xxxix. 

(3) Voyez le même Wilford , Ibid., p. 296 , 314 , etc. Mais ce n'est là 
que le côté populaire. Dans le Çatapâtha-Brûhmana (traduit par M. Néve, 
Annales de Philos. Chrét., n» de janvier 1851, p. 57-8), la filiation à'Ilâ 
et son union avec Manou ont pris un caractère ascétique. Ild y figure 
comme la prière ou la louange. On y lit, SI. 10, que Manou vécut avec 
elle priant, louant et se mortifiant, désireux de postérité, et que par 
elle il engendra cette race qui est appelée aujourd'hui encore généra- 



— 23 — 

Enfin, il est bon de rappeler que les quatre fleuves, depuis 
leurs sources aux quatre flancs du Mêrou jusqu'à leurs em- 
bouchures respectives dans les quatre océans où ils se dé- 
chargent, sont sous la garde de quatre dieux principaux, 
appelés Lôkdpâlas on protecteurs des régions (célestes, aé- 
riennes et terrestres] (1), et entourés chacun de sept autres 
dieux qui chantent leurs louanges, d'où résulte un ensemble 
de 52 personnages divins, lesquels , avec le Dieu-Suprême, 
trônant sur le Mêrou central, forment le groupe des Trayas- 
trinchadévas ou des trente-trois dieux, si célèbres dans la 
mythologie brahmanique (2). 

tion de Manou (Manohpradjâti) . — Sur les divers sens d'Ilâ dans la reli- 
gion védique, il faut lire les savantes remarques d'E. Burnouf , Bhâga- 
vata-Pourâna , III, préf. p. Lxx-Lxxxviil. — On y verra que ce nom qui, 
dans les Vèdas, s'écrivait llù, Idù, lira ou Ira, désignait primitivement 
la, ferre, comme l'avaient déjà remarqué MM. Wilson {Vishnn-P.. page 
350), E. Lassen [Ind. Altert., I, p. 498.) On pourra en conclure avec 
MM. A. Kulm {Ind. studien de M. A. Weber, I, p. 352) et Alfred iMaury 
{Histoire des Religions de la Grèce antique, I, p. 78, note 5), d'abord 
que le nom grec Esa et le nom irlandais Ire, terre, viennent du nom 
sanscrit Ira, et ensuite que celui de la déesse Rhëa en a été formé par 
métathèse. Mais, puisque Xldù védique était une véritable Pârvati, 
déesse montagneuse, serait-il téméraire d'y voir le type du nom d'Ida, 
donné au.\ montagnes de la Plirygie et de la Crète sur lesquelles était 
adorée la ^;}Tî)p i^alu oula («ijV^îfi apei* de ces contrées, soit Rhéa, 
soit Cybèle, soit Déméter, Je soumets cette conjecture (qui n'est peut- 
être pas neuve , à la sagacité de mon ami M. Alfred Maury, aujour- 
d'hui membre de l'Institut, digne élève et coUaborateiu" du maître 
célèbre qui l'a initié aux études mythologiques en l'associant à ses der- 
niers travaux sur les Religions de l'antiquité, traduites de Fr. Creuzer 
et refondues en très-grande partie. 

(1) Lois de Manou , III , 87. — Mahûbhàrata , III , p. 77 ; VIII , p. 55.— 
Lassen , Ind. Alterth., I , p. 736, note 3 , et 771, note 2. — Le Bhàgavata- 
Pourâna , II , p. 467 , les place avec leurs villes aux quatre coins du 
Mânasôttara-Giri , montagne dont je parlerai plus loin. 

(2) Les Bouddliistes distribuent les Trente-deux 8 par 8 aux quatre 



— 24 - 

Revenons avec plus de détails sur les points essentiels de 
cette distribution mythique, les quatre fleuves, les quatre 
animaux, les quatre lacs et les quatre contrées. 

Et tout d'abord disons encore quelques mots du Mêrou et 
surtout de son lac central. 

Le mot Mêrou signifie qui a un lac, selon l'étymologie de 
M. E. Burnouf (i). Ce lac est le Manassarovar, ou mieux, le 
Mânasa-Sarôvara , excellent lac de l'esprit, appelé par les 
Tubétains Mapham-Dalat , lac non surpassé , et par les Boud- 
dhistes Anavatapta (en san%cv\l),Anavatalta (en pâli] , Anavdat 
(en birman), Anotatto , Aneouta , Oneoulo , Oneuto , Aneou, etc. 
(en chinois (2), c'est-à-dire non échauffé par les rayons du 
soleil (o). 11 s'étend au pied du Kailâsa vers le sud ; mais les 
Hindous le placent à son sommet, ou plutôt ils supposent que 
le petit lac d'en bas qu'ils voient n'est que l'image d'un grand 
lac d'en haut qu'ils ne voient point , et que c'est celui-ci qui 
alimente les quatre lacs d'où s'écoulent les quatre fleuves (4). 
Us croient que ce Mânasa idéal figure au centre de la cité 
lumineuse du bienheureux Brahmâ (Brahmâ-pourî), ville par- 
faitement quadrangulaire, entièrement d'or (5), et arrosée 

angles du Soumérou dans autant de palais distincts, le 33« trônant dans 
un palais central. Voyez le Foe koue ki, p. 144. 

(1) Dans \"Asie ce?itrale de M. A. de Humboldt, I, p. 115 , en note. 

(2) On lit dans Hioiien-Tsang, d'abord Aneou ou Oneov, I, p. 273, et 
0-na-pho-fa-io, II, p. lxxiv. 

(3) E. Burnouf, dans le Foe koue ki, p. 37. — Les Tubétains l'appellent 
en leur langue Ma-dros-pa, non calefadus , selon l'observation de 
M. Schott, dans l'ouvrage cité de M. de Hiunboldt, II, p. 419. 

(4) Wilford , As. Res., vm , p. 323. — Notons en passant que Hiouen- 
Thsang mentionne au nord-ouest de Moung-kie-li (Manikyala) un grand 
lac situé au sommet d'une montagne appelée Lan-po-lo et [ilacée au nord 
du Pendjab (voyez préface de M. Stan. Julien, I, p. Lii-ut). Serait-ce là 
le Mérou Çringa des Pourânistes que les compagnons d'Alexandre ont 
pris pour le vrai Mèrou, selon Wilford, Ubi Stiprà, p. 315? C'est ce que 
je rechercherai à la 3.' section. 

(5) Bhàgav.-Pour., II , p. 429, H. 29. 



- 25 - 

par une source divine qui de là s'en échappe par ses quatre 
portes en forme de quatre fleuves. 

Remarquons tout de suite , avec réserve d'y revenir plus 
lard, que les deux grandes épopées indiennes, le Râmâyana 
et le Mahàbhârata, suivies en ce point par le Mâtsya , le Çiva , 
le Vâyou et le Padma-Pourânas, comptent sept fleuves, au lieu 
de quatre , les font sortir d'un autre lac plus septentrional 
que le Mânasa , donnent à ce lac le nom de Vindousaras, lac 
des gouttes d'eau, le placent au nord du Kailâsa , à côté d'un 
autre mont Mêrou , nommé Hiranya - Çringa ou Hêma- 
Çringa,pic d'or (1), et paraissent désigner par le premier 
nom le lac Sir-i-Koul du plateau de Pamir, au nord du Bal- 
tistan ou petit Tubet (2) . C'est Brahmâ , selon Valraiki , qui a 
créé de son Manas ou de son esprit le Mânasa-Sarôvara (3). 
C'est lui par conséquent qui en a fait la source des fleuves 
sacrés, probablement en imitation du Vindousaras que le dieu 
Çiva remplissait des gouttes d'eau tombant de sa chevelure (4). 
Le Kâlika-Pourâna contient une légende analogue sur l'adop- 
tion par Brahmâ du bassin ou lac de l'Assam supérieure, 
appelé de son nom Btahma-Kunda , réservoir de Brahmâ , en 
même temps que sur celle du nom de Brahma-Poutra, fils de 
Brahmâ, donné au grand fleuve du Tubet (le Yarou-Dzangbo- 

(1) Lassen, Ind. Alterth., ï, p. 43-4, avec les notes.— Le Vâyou-P. 
donne au lac le nom de Vindou-Sarôvara , et à la moutague celui de 
Gaura. Wilford, Ubi Suprà, p. 330. 

(2) Voyez la précieuse carte de M. H. Kiepert, jointe au 1^ vol. de 
Vlnd. Alterth. de M. Lassen, et l'ouvrage lui-même, I, p. 25, 527, 843-6. 

(3) Dans Lassen, Ubi Suprà, p. 34 , note 1. 

(4) Le syncrétisme indien a postérieurement fait concourir les trois 
dieux du Trimourti à la production des quatre fleuves. Ainsi , dans le 
Vichnou-Pourâna, la som-ce céleste tombe du pied de Vichnou au pôle 
nord sur la tête de Çiva, dieu de l'Himavat, et de là dans le lac de 
Brahmâ ou Mânasa-SanWara. Voyez Vishnu-Pur., p. 171. 



— 26 — 

Tchou) après sa traversée par ce lac et sa jonction avec le 
Lôhita (1). 

Ces deux fables ont un sens historique qu'il importe de 
relever dès à présent. La seconde indique clairement la 
marche des Aryas de l'Inde , depuis le Manassarovar jusqu'au 
Brahmakunda, de l'ouest à l'est. La première révèle leur 
marche antérieure du nord au sud , à partir des lacs d'où 
sortent leKameh, le Tarira, l'Oxus et l'Iaxarte. Mais restons 
auprès du lac Manassarovar. 

Il est de tradition parmi les Brahmanes , les Bouddhistes et 
les Tao-sse, que ce lac donne naissance aux quatre fleuves 
paradisiaques , et cette tradition a passé des mythologues aux 
astronomes (2). Il faut entendre par là le Mânasa idéal qui 
se mire au sommet du Mérou , et qui s'épanche dans les quatre 
prétendus lacs d'en bas d'oîi sortent les quatre fleuves diri- 
gés vers les quatre pays environnants. 

Voici d'ailleurs les noms sanscrits qu'il importe ici de rele- 
ver, et qui sont à peu près les mêmes dans les divers Panrânas 
indiens (5). 

Points Lacs. Rivières. Contrées. 

cardinaux. 

Est. Arounôda. Cita. Bhadraçva-Varcha. 

Sud. Mânasa-Sarôvara. Gangf^(4). Bhârata-Khanda. 
Ouest. Çîtôda. TcJiakchou{^).Kêtou-Mâla. 

Nord. Mahâ-Bliadra (6). Bhadrâ (7). OuUara-Kourou. 

(1) Voyez Lassen , Ind. Alterth., I , p. 554 . note 1. 

(2) Voyez le texte de Bhâskara cité par Colebrooke dans son Mémoire 
sur les sources du Gange, Asiat. Res., XI, p. 43-9, et par M. Pauthier 
dans le Jouriml Asiat., 3" série, VIII, p. 276. 

(3) Voyez Wilford, Asiat. Res., VUI, p. 305 ; 315-7; 322-7 ; 346-55. — 
Vishnu-P., p. 170 et 229. — B/%ay.-P., II, p. 431, II. 5-9. 

(4) Ou Alakûnandâ , ou même Bhâgîrathi. 

(5) Ou Soutchakchou. 

(6) Ou Citôdaka. 

(7) Ou Bliadriisomti. 



— 27 — 

Quant aux dieux el aux animaux sacrés qui y président , 
ce sont : à l'est, Indra et l'éléphant; au sud, Yama et le 
bœuf; à l'ouest, Varouna et le cheval; et au nord, Soma, 
Indou ou Kouvêra, et le lion (1). 

Tous les savants s'accordent aujourd'hui à reconnaître dans 
les lacs , fleuves et pays du sud et de l'ouest , d'un côté, le 
Manassarovar, le Gange et l'Inde, et, de l'autre, le Sir-i- 
Koul , l'Oxus et la grande Boukharie (2). Mais pour ceux de 
l'est et du nord , les divergences sont tellement grandes entre 
les érudits que l'on pourrait dire ici tôt capita, toi sensus (5). 
Le seul moyen de répandre quelque jour sur ces difficultés, 
c'est de comparer les traditions des Pourânistes ou Brahmanes 
de l'Inde avec celles des Bouddhistes du voisinage. 

Le lac Manassarovar ne donne naissance à aucun cours d'eau 
remarquable. Mais il s'épanche à l'ouest par un ruisseau dans 
un lac voisin, le Ravan-Hrad ou Lanka, en sanscrit Râvana- 
Hrada , lac du géant Ravana, et ces deux lacs sont en grande 
vénération parmi tous les peuples d'alentour qui y viennent 
en pèlerinage, malgré tous les dangers et même au péril de 
leur vie (4). Notons toutefois que du Ravan-Hrad au Nord, 
s'échappe l'une des deux branches supérieures du Selledje, 
tandis que l'autre sort des montagnes à l'Ouest , pour for- 

(1) Je reviendrai plus loin sur cette association. 

(2) Wilford, UbiSuprà, p. 325-6 , prenait le lac C(7(5c?a pour le lac 
Badakchan, ou Div-Saran, lac des dieux, réputé source du Kokcha , 
affluent méridional de l'Oxus. Mais depuis on a vu que ce devait être 
le lac Sir-i-Koul, d'où s'échappe au nord le Pendj, bras principal de 
ce fleuve. 

(3) Ce qui faisait dire à M. Guigniaut, dès 1836, qu'il en était du Cita 
et du Bhadra des Pourànas comme du Phison et du Gihon de la Genèse. 
Journal général de l'Instruction publique , du 8 mai 1836 , vol. 5 , n" 55 , 
p. 437-8. 

(4) Voyez là-dessus M. Troyer, RûdJa-Tanuif/iuî , I, p. 466-7. 



— 28 — 

mer avec la première le Lang-djing ou Lang-dzing coulant 
au Nord-Ouest jusqu'à Chipke où ce cours d'eau prend le 
nom de Selledje , en sanscrit Çatadrou et court désormais 
au Sud-Ouest (i). Il faut dire aussi qu'à des distances rap- 
prochées des deux lacs sacrés , on voit sourdre à l'Est du 
premier le grand fleuve du ,Tubet, le Yarou-dzany-bo- 
Tchou qui, dans son cours inférieur, prend les noms de Lôhita 
et de Brahmapoutre , en changeant deux fois de direction , 
et à l'Ouest du second] le Sarayoû , aujourd'hui Gogra ou 
Sardjou , coulant au Sud. Les sources du Gange et de l'Indus 
apparaissent un peu plus loin, les unes à l'Ouest et les autres 
au Nord des lacs en question et à des distances à pou près 
égales, si l'on s'arrête pour le premier à la Gaurî-Gangâ , 
circonstances qui ont porté les Tubétains et les Hindous à 
prendre également ces deux derniers fleuves pour des écou- 
lements du Manassarovar, Comme l'opinion qui fait sortir le 
Gange de ce lac n'est pas ancienne dans les livres sanscrits, 
au jugement des Indianistes (2) , tout porte à croire que, 
dans l'origine, le Sarayoû, son affluent, tenait sa place et 
complétait le nombre des quatre fleuves; car les Hindous 
croient encore que celui-ci s'écoule du Manassarovar. 11 semble 
qu'une raison analogue aurait dû faire substituer l'Indus à 
son affluent le Setledje. Mais des motifs plus puissants ont 
contribué à maintenir ce dernier. D'abord il avait l'avantage 
de prendre réellement sa source dans l'un des deux lacs 
sacrés; ensuite son cours supérieur vers le Nord-Ouest en 

(1) Klaproth, dans son Magaziii asiatique, II, p. 285, appelle la pre- 
mière branche Lang-Tchou , la seconde Ln-Tchou , et les deux réunies 
Setledje, en même temps qu'il donne au lac Ràvan-Hrad le nom tubé- 
tain de Lang-Mthso, lac de l'éléphant, et non du bœuf , comme il le dit 
par erreur. Comparez ihid., p. 237. 

(2) Von Schlegel, lad. Biblioth., J, p. 383, et Lassen, Ind. Alterth., 
I, p. 34, note 1. 



— 2v) — 

Faisait le pendant nécessaire , quoique peu exact , du Yarou- 
dzang-bo-Tchou, coulant à l'Est; enfin, pour remplir le cadre, 
il fallait un fleuve du Nord , en opposition au Sarayoû , 
fleuve du Sud. L'Indus supérieur pouvait seul jouer ce rôle , 
car, à partir de ses sources, placées très- près de la branche 
du Setledje qui sort du Râvan-Hrad , il court au Nord-Nord- 
Ouest jusqu'au mont Haramoch , situé au Sud de Burchal et 
de Gilgit (I), en passant successivement par Gartope, Ladakh 
et Iskardou sous les noms de Dzang-bo , Sampo , Sampou , 
Singhe-dzing , Singh-Kabab , Singhe-Tchou, Singke-Kampa , 
etc. (2). On prit donc ce grand tronc de l'Indus pour le fleuve 
du Septentrion , de préférence tant à son bras oriental, le 
Chayouk, qu'à son bras occidental , le Kameh , qui avaient 
le double défaut de sortir de montagnes beaucoup plus éloi- 
gnées et de couler tous deux du Sud au Nord à partir de leurs 
sources respectives (5). 

Quoiqu'il en soit, il est reconnu que les Bouddhistes du 
Tubet admettent pour fleuves paradisiaques : 1." à l'Est le 
Tarou-dzang-bo-Tchou ; 2.° au Sud le Gange, en place du 
Sarayoû plus voisin ; 5.» à l'Ouest le Setledje, et 4." au Nord 
le Dzangbo ou Indus supérieur. Us les font saillir des quatre 
montagnes qui entourent leur Gangdisri-Kailâsa , et aux- 
quelles ils donnent à la fois les noms et les formes: 1.» du 
cheval pour le Yarou-dzang-bo ; 2." du paon (en place du 

(1) Un chautre védique déclare qu'Indra, par son grand pouvoir, a tour- 
né le Sindhou vers le Nord. Rig-Véda-Wilson, II, p. 246. Le traducteur 
anglais demande si ce Sindhou est l'Indus. La chose ne me paraît pas 
douteuse. Voyez ci-après à la fin de ce chapitre. 

(2) Sur tout cela voyez la carte déjà citée de M. H. Kiepert jointe au 
premier vol. de \!Ind. Alterth. de M. Lassen, et les p. 33-6 du texte, la 
note 6 de la page 65, la note 1 de la page 534 et les p. xxxix et .xlviii-ix 
du supplément. 

(3) Voyez la même carte de M. 11. Kiepert. 



— ÔO — 

bœuf) pour le Gange; 5." de l'éléphant pour le Setledje , 
et 4.0 du lion pour le Sindh ou Dzang-bo (1). Ils supposent 
que le lac d'où sortent les quatre fleuves est enfermé par 
quatre montagnes que séparent quatre petites vallées ou- 
vertes vers les quatre points cardinaux et qui en forment 
comme autant de portes par lesquelles il faut passer pour 
y aller puiser de l'eau. Aussi ces quatre montagnes portent- 
elles , sur d'anciennes cartes manchou-chinoises , les noms 
caractéristiques de portes de l'Est, du Sud, de l'Ouest et 
du Nord (2). 

Le système tubétain reflète assez exactement la physiono- 
mie des lieux ; il pêche très-peu quant à l'orientation. Il 
prend le grand Tubet , l'Inde Gangétique , le Pendjab et le 
Baltistan pour les quatre régions environnantes ; mais trois 
des quatre lacs manquent , ainsi que deux des quatre océans, 
pour ne rien dire des autres accessoires. 

Un récit indien , probablement bouddhique , rapporté par 
le colonel Polier , nomme pour fleuves le Brahmapoutre , le 
Gange, l'Indus et l'Oxus , et pour animaux le cheval, le 
bœuf, le chameau et le cerf (5). Malgré les différences de 
noms, cette tradition ne diffère de la précédente qu'en ce 
qu'elle substitue l'Oxus au Setledje, quoique leurs sources 
soient très-éloignées les unes des autres , car le Brahma- 
poutre est ici le Yarou-dzang-bo-Tchou , après sa jonction 

(1) W. Mooreroft, Trnve/s in the himûlayan provinces of Hindusf an , 
II, p. 261. — Klaproth, Magaz. asiatiq., II, p. 238-9. — Id. Mémoires 
relatifs à l'Asie, II, p. 419. 

(2) Abel Rémusat, Foe koue ki, p. 37, et Klaproth, Magaz. asiat., II, 
p. 284. 

(3) Dans les Relig. de l'antiq., I, p. 136, note I. — Wilford, uhi suprà, 
p. 318, nomme le premier fleuve Pnhkiou et le dernier Çita. Mais il 
reconnaît dans l'un le Brahmapoutre et dans l'autre YOxus. Cependant, 
aux p. 325 et 327, il suppose que le Cita désigne le Setledje, appelé Çi- 
Inilron . par i liref , dans le vocabulaire (VAmarn-SHiiha. 



- 51 — 

avec le Lôhita , venant de l'Est , et l'Indus représente le 
Dzang-bo , Singhe-Tchou, Sampo ou Sarapou après la di- 
rection de son cours vers le Sud. Néanmoins on voit qu'elle 
remplace le grand Tubet par l'Assam, et le Baltistan par la 
Bactriane, en négligeant l'orientation des quatre fleuves. 

La plupart des Bouddhistes nomment , en place du Yarou- 
dzang-bo-Tchou-Brahmapoutre , le Tarîm ou Ergheou-Goul 
de la petite Boukharie , formé principalement par la réunion 
des deux rivières de Kachgar et de Yarkand, fleuve dont les 
sources avoisinenl celles de l'Oxus et qui passe, aux yeux des 
indigènes, pour être issu du même lac que lui, le Sir-i-koul, 
situé sur le haut plateau de Paraer ou Pamir , au centre de la 
chaîne méridienne du Belour-Tag. En conséquence ils nous 
présentent le tableau suivant : 

1.» Au Sud-Est, le Gange, le bœuf , le Bengale et le golfe 
du même nom ; 

2.» Au Sud-Ouest, l'Indus, l'éléphant, le Sindhy, et le 
golfe d'Oman ; 

o.» Au Nord-Ouest, l'Oxus, le cheval , la Bactriane et le 
lac Aral : 

El 4 " au Nord-Est, le Tarîm , le lion , la petite Boukharie 
et le lac Lop (1). 

Il n'y a pas lieu de s'arrêter ici à la dilTérence des points 
cardinaux avec les points intermédiaires , pour la direction 
des quatre fleuves et la position des quatre mers. Mais il 
faut noter qu'au lieu d'une source unique pour les quatre 
grands cours d'eau , ce système en exige deux : le Manassa- 
rovar du Kailâsa pour le Gange et l'Indus, et le Sir-i- 
koul de Pamir pour l'Oxus et le Tarîm. Cela indique le 

(1) Voy. le Foe koue ki, , p. 36-7, ou mieux Hiouen-Thsang, II, >7itro- 
duction , p. LXXiv. — Le P. Horace de la Penna, dans YAlphab. tibéta- 
num de Georgi, p. 185-6, semble donner l'éléphant au Gange et le biiffle 
àrindus , mais il y a probablement transposition 



mélange de deux traditions aryennes, l'une primitive et 
l'autre secondaire, ainsi que nous le montrerons h la S"" section . 
On voit que l'unité de plan est rompue, et que, pour la recons- 
tituer, il faut recourir à des communications souterraines 
entre les deux lacs. 

Les Chinois de la secte de Lao-Tseu ont à leur tour substi- 
tué auTarîm le Ho-ang-ho. Ils parlent pour cela d'une sup- 
position très-ancienne h la Chine , consistant à dire que le 
grand cours d'eau de la petite Boukharie , après s'être perdu 
dans le lac Lop , coule sous terre le long du désert de Gobi ou 
Charao, et reparaît ensuite dans le pays de Khoukhou-Noor 
sous le nom de Ho-ang-ho , fleuve Jaune (1). En leur qualité 
de Chinois , ils font de leur fleuve la source céleste et le pre- 
mier des quatre courants (2). Les Tubétaius en font autant de 
leur Yarou-Dzang-Tchou et les Birmans de leur Lôhita-Brah- 
mapoulre (3). 11 est bien entendu que, pour ramener les quatre 
grands cours d'eau à une source unique , les Birmans et les 
Tao-sse ont recours à des conduits souterrains qui les font 
sortir de terre à différentes distances les uns des autres (4). 

Il paraît que les habitants delaSibérieontaussi voulu faire 
entrer l'Obi au nombre des quatre fleuves paradisiaques , sans 
doute en remplacement de l'Indus supérieur coulant au nord. 
En effet, le voyageur Moorkroft a retrouvé jusque dans la 
petite Boukharie une vieille tradition portant que la rivière 
Irtyche, qui forme le cours supérieur de l'Obi, prend sa 
source dans celte contrée (5). 

(1) Foe koue ki , p. 37. — A. Rémusat , Histoire de la ville de Khotan, 
p. 2 , 11, 32 , 80 , lis. — Moorkroft , Ubi Suprà , I , p. 379. — Hiouen- 
Thsang, I , p. 273 , et II , introduction, p. Lxxiv.. 

(2) Mémoires concernant les Chinois , I, p. 106-7. 

^3) Wilford, On tlie ancient Geography oflndin. Asiat. Res., xiv, p. 437 

(4) Id. , ihid. 

(5) Ou peut voir dans ses Trai^els in the Himàlni/an prorinrcs, etc., I , 



l>e (Iode anglaisVVilford s'est eiupnré de ces deux traditions 
lartare et chinoise pour prétendre que les quatre rivières 
ÇUâ,Gangâ, Tchakcliou al Bliadrd des légendes brahma- 
niques, appelées Pourâ7ias, devaiont être : à l'est, le Ho- 
ang-Ho ; au sud, le G auge; à l'ouest, l'Oxus, et au nord , 
rirtyche-Obi ou peut-être même rAngara-lénisscy. Il en 
concluait que les quatre lacs pouràniques Arounôda, Mânasa, 
Çitôda cl Mahâbhadra on ÇUôdaka désignaient l'Orin-Noor, 
leMaaassarovar, le Div-Soran [lac du Kokcha, en place du Sir- 
i-Koul , lac du Pcndj], et le Dzaïssang ou le Baïkha! , réputé? 
sources de ces quatre ou cinq fleuves ; que les quatre contrées 
de Bhadrâçva, de Bhâ'mta , de Kêtoumdla, et d'Outtara- 
Kourou représentaient la Chine, l'Inde, la B.îctriane et la 
Sibérie; qu'enlin les quatre océans de l'est, du sud, de 
l'ouest et du nord liguraient la mer Jaune, le golfe du Bengale, 
la mer Caspienne ou le lac Aral et la mer Glaciale (1). Ainsi , 
au sens le plus large, le Mêrou embrasserait le Turkestan-Chi- 
uois tout entier, ou le grand plateau de l'Asie centrale, borné 
au sud par l'Himalaya, à l'ouest par l'Hindou-Kouch et le 
Bclour-Tag , au nord par l'Ail:'.'! et à l'est par divers groupes 
de montagnes qui se succèdent depuis l'Alla'i jusqu'à l'Hima- 
laya (2). Et en ell'et , d'une part , le Mahdblidrata contient, 
dans le livre Bhichmakanda, des renseignements géogra- 
jibiques où le Mêrou figure plutôt comme un vaste terrain 

p. 377-8, les explic-atious que ce voyageur y a reçues des mdigèiies sur 
l'origine du cours d'eau innommé qui , après avoir traversé les régions 
septentrionales du Turkestani chinois , se réunirait à l'Iiiyche supé- 
rieure et prendrait son nom. 

(1) Wilford , Asiat. Res., VIII , p. 286 , 309-10. 

(2) C'est bien ce que prétend Wilford , Ubi Suprà , à la page 309 où 
il invoque le Bralimânda-Pouràna. Ce plateau, dont la hauteur n'est pas 
uniforme , paraît situé environ entre le 30^ et le 50« degré de latitude 
boréale, et entre le «''0^ et le 110" degré de longitude occidentale. 

3. . 



— .14 - 

élevé que coiiuik! une montagne distincte, et pourvoit d'eau 
les sources des grands fleuves du monde (1), système assez 
conforme à un passage d'Bippocrate, qui disait, il y a deux 
mille ans, que les plateaux stériles du pays des Scythes 
(d'Asie) , sans être couronnés de montagnes , vont en s'élevant 
jusqu'à la constellation de l'Ourse (2). D'un autre côté, c'est 
de cette grande région que sont sortis à toutes les époques de 
l'histoire ces essaims de peuples nomades et conquérants qui 
faisaient dire à Leibnilz que l'Asie centrale était l'oËBcinedes 
nations, fabrica Gentium. Enfin, si l'on veut se restreindre 
à la petite Boukharie, limitée au nord par les Thian-Chan, 
au sud par les Kouen-Lun , à l'est par le désert de Gobi et à 
l'ouest par le Belonr-Tag , on pourra remarquer avec M. A. de 
Humboldt, que le sol de cette région centrale est tellement 
configuré qu'il offre à l'espèce humaine tout ce qui est néces- 
saire àson développement, l'habitation, la nourriture et lecora- 
bustible, et cela à une hauteur au-dessus du niveau de la mer 
où l'on ne rencontre partout ailleurs que des neiges éter- 
nelles (5). Aussi le système grandiose de WHford a-t-il été 
adopté sans conteste par MM. Faber (4),Wilson (3), Lan- 
glois (6) etW.-F.-A. Zimmermann (7). Sous ce rapport, il 
mérite un examen attentif. 

(1) Voyez-en l'extrait dans Ritter, Asie», I, \). 6-12. 

(2) Je cite ce texte sur la foi du docteur W.-F.-A. Zimmermann, le 
Monde avant la création de l'Homme , p. 344 de la traduction française. 

(3) A. de Humboldt, Cosmos, I, p. 441 de la traduction française. 

(4) Pagan. Idolatry, I, p. 315. 

(5) Vishnu-Purûna, p. 171-3 , en notes, et Diction. Sanscrit , au mot 
Mérou. 

(6) Chefs-d'œuvre du Théâtre indien, II, p. 432 et 434, aux mots Mû- 
nasa et Mérou. 

(7) U Momie avant In création de l'Homme . p. 345 de la traduction 
française. 



Les Pourânas, on le snil , sont relativement modernes, 
bien qu'ils contiennent des récits ardiques, comme l'exprime 
leur nom. On en peut dire à peu près autant des écrits boud- 
dhiques, sauf qu'en plusieurs points ils paraissent relative- 
ment plus anciens. Il est donc possible que l'hypothèse de 
Wilford soit celle des manuscrits qu'il a compulsés. Car, d'un 
côté, il paraît que le Râmâyana, le Mahûbluîrata (1) et le 
Brahmâ-Pourâna (2) parlent du pays du Nord ou de VOultara- 
Koîtro?* comme d'une région indéterminée qui s'étendrait au- 
delà des Thian-Chan et même de l'Altaï. D'un autre côté, les 
légendes des Brahmanes, de même que celles des Bouddhistes, 
vont jusqu'à étendre à la terre entière ce qu'ailleurs elles pa- 
raissent restreindre à l'Asie centrale. Elles s'expriment même 
à ce sujet en termes qui supposent la connaissance des Anti- 
podes et, à ce qu'il semble, celle des quatre parties du 
monde représentées par les quatre Mahâ-Dvîpas (5). En d'au- 
tres termes, elles remplacent les quatre points cardinaux par 
les cadrans de l'équateur, c'est-à-dire par les deux extrémi- 
tés est et ouest, par le centre et l'antipode du centre, ainsi que 
l'a très-bien remarqué M. Heinaud, membre de l'Institut, 
dans son savant mémoire sur l'Inde (4). 

(1) Voyez Wilson, Asiat. Res., XV, p. 51. — Lasseii , Ind. Alterth., I, 
p. 511-2, 549, note 2, 654 et 846-7. — Troyer, RMja Tamnginl . 1, 
p. 500. 

(2) Dans Wilford, Asiat. Res., VIII, p. 354. — L'auteur anglais en con- 
clut que cette contrée s'étendrait depuis le 52^ jusqu'au G4'' degré de 
latitude nord, ou, en corrigeant, ihid. , p. 310 , depuis le 47« jusqu'an 
59'. 

(3) Lassen, Ubi Suprà, I, p. 832. — On sait que, dans les temps po.s- 
térieurs , les Tochari et les Sacœ se sont avancés dans le Tokharestnn 
et la SoÂ-aïtane (Sedjcstan) , au nord-ouest et au sud de l'Hindoustan 
propre. 

(4) Voyez Vishnu-Purâna, p. 218-9. — Bhnyavata-Pourâna , II, p. 473-5, 
SI. 7-11. — Foe koueki, p. 80-2 et 143. — A. Krnmi^ai, Jniir/ifi/ des swanfx, 

8* 



— ô(î — 

CepeadaiU M. A. Je llunilioîdl doute avec raison (|iie les 
peuples du nord nienlionnés dans les deux grandes épopées 
indiennes, comprennent les liabitants de la Sibérie (1). Les 
seuls qui se trouvent au-delà des monts célestes habitent le 
nord-ouest. Ce sont 1° les Çakas o\.i Sacœ dont le siège prin- 
cipal était alors la vallée du haut Sir-L)aria, appelée Ç«Aa- 
Dvîpa par les Brahmanes, sa^av in^t; par Ptolémée et Sakila 
par d'Anville, et 2° les Totikhâras ou Tochari, voisins des 
Saces , campés alors au-delà de ce fleuve (2). 

C'est de ce côté que nos indianistes les plus célèbres in- 
clinent à placer le premier séjour des deux grandes familles 
aryennes qui plus tard ont envahi et possédé l'Inde et la 
Perse (3). Dès lors c'est de ce côté aussi, ce semble, qu'il 
convient de chercher la Bhadrânadi (heureuse rivière) et le 
Mahâ-Bhadra-Hrada (grand et heureux lac) des anciens Brah- 
manes, ainsi que leur Oullara-Kourou primitif. 

Je ne vois là de fleuve considérable que le Sir-Daria, Si- 
houn ou laxarte, et de lac digne du nom de grand que Vlssi- 
koul, Touzkoiil o\i Temourtou, non loin duquel apparaissent 
au sud plusieiirs de ses sources. Les cartes chinoises qui con- 
fondent ce fleuve avec la Tchoui, lui donnent l'Issikoul pour 
point de départ (5). Peut-être cette rivière n'étail-elle autre- 

;iiini''e IS31, p. <iOS. — Pàulicha-Siddliantii, composé par Paul le Grec, 
dans le Mémoire géograpliique , historique et scientifique sur l'Inde , de 
M. Reinaud, t. XVIII , 2« partie , p. 341 des Mémoires de l'Acad. des hm-r. 
et Belles-lettres. — Tchang-Choue, dans Hiuucn-Th-,-(i»;/. II, p. iami, 
Iraductimi de M. Stau. Julien. 

(1) U/jiSuprà, p. 341. 

(2) A.-W.-S. deSchlégel, de l'Oriyine des Hindous, dans ses Essai'i de 
littérature et d'histoire , p. 435-8 et 515-6. — Lassen, Ind. Alterth., I, 
p. 515 et 52C-8. — E. Burnouf , Yaçna, addit. et correct., p. cLXXXi-v. 

(3) Asie centrale, I, p. 144-5, et Cosmos, II , p. 504, note 79. — Pour les 
noms et demeures de ces nations .sei)lenlrinnales, voyez l'/wrf. Alterth., 
I,p. 847-53. 



— 57 — 

lois qu'un affluonl du Sir-Dnria (I). Il est possible aussi que 
le bras méridional de ce fleuve, celui qui, à partir de ses 
sources, va droit au nord, soit alimenté par un lac du plateau 
de Pamir, appelé égniemeut Touzkoul sur les caries chinoises 
et réputé origine d'unafllucnt de l'Oxus (le Chiber ou Adem- 
Kouch) coulant au sud (2). Mais ce qui paraît moins problé- 
matique, c'est que la branche la plus septentrionale de 
riaxarte, h Nart/m , Narim, Narijn ou Narin, prend nais- 
sance à l'angle sud-ouest du premier et grand lac Touzkoul, 
Issikoul ou Temourtou (o). 

On n'ignore pas du reste que le Sir-Daria, après avoir re- 
cueilli toutes ses eaux, coule d'abord du sud-est au nord-nord- 
ouest depuis Kodjend jusqu'à Touukat. Il parcourt toute la 
Transoxiane, et jjaraît s'être toujours déchargé dans la mer 
d'Aral au nord-ouest, tandis qu'autrefois l'Amou-Daria, 
Djihoun ou Oxus, se jetait dans la mer Caspienne à l'ouest, 
après avoir arrosé toute la Bactriane (4). Quant au lac Issi- 
koul où l'une des branches du Sir-Daria prend sa source , les 
Chinois l'appellent Ta-Thsing-Tchlii, grand lac pur, Ye-Haï, 
mer chaude, ou Hien-Haï, mer salée (o). Ils lui donnent 14 
à 1500 ii (70 à 75 myr.) de circonférence, et disent que, 
sans être poussés par les vents, ses vastes flots s'élèvent or- 
dinairement à une centaine de pieds (G). 

(1) Klaproth, Magaz. Asiaf., I, p. 84. —A. de Humboldt, Asie cen- 
trale, II, p. 378; m, p. 369 et 589-90. 

(2) Elle se perd aujourd'hui dans un lac. 

(3) Klaproth , Diction, géogr. univ-, au mot Djihoun. 

(4) A. de Humboldt, Ubi Suprù. — K\aproth, Magaz. Asiut., I, p. 84. 

(5) Voyez là-dessus l'art. Djihoun du dict. précùté , et la Géogr.' univ. 
de Malte-Brun, V, p. 613 et suiv., 5= édit. 

(6) Le second titre répond au nom turc Issikoul , lac chaud , et le 
troisième au nom Kirghiz Touzkoul , lac salé. Le. nom Kaluiouk Temour- 
tou sisnifio fcrruf;iucux. 



— o8 — 

Si la Bhadrâ et le Mahâbhadra du Nord sont le Sir-Daria 
etl'Issikoul, la Çitâ et VArounôda de l'Est doivent être, l'une 
le Tarîin et l'autre leKarakoul ou lac noirâtre du plateau de 
Pamir (1). Il résuite en effet des voyages modernes que les 
deux principales rivières qui forment le Tarîni , celles de 
Kachgar et de Yarkand , sans compter ici les rivières 
d'Aksou et de Khotan , ont deux branches qui sortent de ce 
lac, l'une sous le nom de rivière de Tachbalik, et l'autre sous 
celui de rivière de Sérakol (2). On i^ail d'ailleurs, par Iliouen- 
Thsang d'abord , puis par le P. Horace de la Penna , Georgi , 
Paulin de Saint-Barthéiemy, Pallas, Schmidt et Bergmann, 
que les Bouddhistes appliquent généralement le nom de Cita , 
en chinois Sito , en mongol Childa ou Cliida, en tubétain Sita 
ou Sida, tant aux rivières de Kachgar et de Yarkand, 
qu'au fleuve Tarira ou Ergheou-Goul formé de leur réu- 
nion (3). Remarquons, d'un côté, que ce fleuve appelé 
0(';£;«;<^<?, OiVà^uf, oi^oJas par Ics Grecs(4), a pu être ainsi 
nommé comme sortant deux fois d'un lac, ou peut-être même 
comme issu de deux lacs , puisque Hiouen-Thsang suppose 
que la rivière de Sérakol passe par lelacSir-i-koul (5), car 
les formes helléniques semblent venir d'un nom sanscrit 
Yihradah, pour Dvihradah . qui a deux lacs (6). Ajoutons, 

(1) Le sanscrit Arounôda signifie eau couleur de Faube du jour, 
c'est-à-dire d'un roux tirant sur le noir. 

(2) Pour la première, voyez A. de Huniboldt, Asie centrale, II, 
p. 405 , et pour la seconde , W. Moorkroft, Travels in Himalaya etc., 
I, p. 376, et II, p. 272. 

(3) Voyez Hiouen-Thsang , I , p. 272-3 , 277 et 438 , avec les notes de 
M. Stan. Julien , et Foe koue ki , note d'A. Rémusat, p. 36-7. 

(4) E. Burnouf, Mémoire sur deux inscriptions cunéiformes, -[t. 156; et 
Lassen , hid. Alterth., II , p. 535. 

(1) Ubi Sujjrà, p. 272 et 438. 

(6) Comparez le sanscrit Vinçaii et le latin Viginti [pour Dvinçati et 
Dviginti], d'un côté à Trinçaf, Tclintràrinçnt, Pantchdçat, et, de l'autre, 
:i Trigintfi , Quadroginta et Quiiii/uaginfu. 



— 59 — 

d'autre part, que le nom de BItadrâcva-Varcka , région de 
l'heureux cheval, convient parfaitement à la petite Boukharic 
qu'il arrose, puisque cette contrée nourrit dans ses steppes du 
Nord des chevaux sauvages et indomptés, et que les coursiers 
apprivoisés qu'elle livre à la Chine y sont aussi renommés que 
ceux delà Transo\iane l'étaient dans l'Inde (I). 

Le cadre des Pourànas me paraît donc avoir été originaire- 
ment celui-ci : 

A l'est, le Karakoul , le Tarîm, l'Élépliant , la petite Bou- 
kharie et le lac Lop ; 

Au sud , le Manossarovar, le Ginge , le Bœuf, l'IIindoustan 
propre et le golfe du Bengale ; 

A l'ouest, le Sirikoul, l'Oxus, le cheval, la grande Bou- 
kharic et la mer Caspienne ; 

Et au nord, l'Issikoul , l'Iaxarte, le lion, la Transoxiane 
et le lac Aral. 

Ce thème ne diffère de celui des livres bouddhiques qu'en 
ce qu'il substitue le Sir-Daria au Sindhou, c'est-à-dire un 
fleuve du Nord-Nord-Ouest à un fleuve du Sud-Sud Ouest. Mais 
cechangement est d'une haute importance, ainsi qu'on le verra 
plus loin à la deuxième section. Si les Bouddhistes, à l'exemple 
des Tubétains, avaient d'abord entendu par leur fleuve Sin- 
dhou rindus supérieur, coulant au nord-nord-ouest, comme le 
Sir-Daria-laxarlc , le remplacement signalé serait facile à 
expliquer, soit en descendant de celui-ci à celui-là , soit en 
remontant de celui-là à celui-ci , selon que l'on ferait voyager 
les Aryas indiens du Sud au Nord ou du Nord au Sud. De ces 
deux suppositions, la seconde serait la plus probable : on en 
conclurait que les Brahmanes avaient mieux conservé que les 
Bouddhistes un vague souvenir du séjour de leurs ancêtres 

(5) A. Rémusat, Histoire de la ville de Khotan , p. 19 et 28. — Malte- 
brun , Gcogr. unie, p. 81-3, 5' édil. 



— 40 — 

vers les sources do l'iaxiirlc , cl que s'ils uni placé le Gange 
au rang des quatre lleuvcs du iMèiou, en opposition au Sir- 
Daria , ils ue l'aurout l'ail que pour opposer leur patrie d'a- 
doplionàleurpaysd'origine. Quant aux Bouddhistes, on pour- 
rait dire qu'après avoir substitué riudus supérieur à l'Iaxarle, 
ils l'ont remplacé par l'Indus inférieur, tant pour en faire le 
vis-à-vis du Gange qu'ils ne pouvaient pas se perniellre de 
retrancher, que pour ne pas employer deux fois le môme 
fleuve Indus au nord et au sud. 

Ce nouveau point de vue élanl commun à l'Inde et à la 
Perse, j'en renvoie l'examen à la section suivante. Je me borne 
dans celle-ci à quelques remarques succinles. 

D'abord, des quatre lacs mentionnés par les Pourânas, 
[l'Arounôda-Kara-koul, le Mànasa-Sarôvara, leCîtôda-Sir-i- 
koul et le Mahâbhadra-Issikoul], le second auquel on assigne 
le Gange, serait le seul qui ne donne pas naissance à son 
fleuve. Le Sarayoii , affluent le plus voisin de ce lac , 
n'eu sort pas (1). Il n'y a que le Setlcdje, affluent de 
l'Indus , qui puisse être réputé en provenir comme éma- 
nant du Uàvanhrad , alimenté en partie par le iMânassa- 
rovar. 

En second lieu, si, en place du Gange ou de son 
affluent le Sarayoù, les Pourànistes avaient pu prendre 
sur eux d'adopter le KIwnar, Kameh , Khoaspe ou petit 
Sindli , qui coule constamment du nord au sud el qui se 
jette dans l'Indus après s'être uni au Kaboul ou Kophen 
des Grecs, ils lui auraient facilement trouvé pour origine 
le lac Hanou-Sar, situé au pied du glacier Poiichtigour (mon- 
tagne de la nourriture ou de la prosi)érilé) (2), et pour 

(1) Voyez Vlnd. Alterth., 1 , p. 34 et la caite qui y est jointe. 

(2) Nommé encore PoMc/i^e/iOMr, Pouhtir/hcr, PonchtikhcrelPouchtihar. 
I.c second Icrnie est Gain' on Uurà qui signifie montagne, en zend. Ou 



— 41 - 

conlinualeur au sud le grand Indus lui-iiiémc dont il est ia 
branche occidentale la plus cloiguée vers le nord (l). Leur 
cadre eut été plus régulier et serait resté indien par l'Indus. 
Seulement leur fleuve de prédilection , le Gange , aurait dis- 
paru du cadre, et avec lui le Manassarovar, sa source sup- 
posée. 

Enfin, malgré l,i vénération immémoriale et traditionnelle 
des Hindous pour la céleste Gangà , on va voir que , sous la 
période védique, cette déesse cédait le pas à sa sœur, la 
Sindhoû , dans l'opinion des anciens Aryas de l'Inde, en sorte 
qu'cà cette époque reculée, le petit Sindh [Kameh , Konar ou 
Khoaspe) aurait très-bien pu figurer, en place du Gange, 
au rang des quatre fleuves paradisiaques , et communiquer 
sa prérogative au grand avec lequel il s'unit dans le Kaboul. 
Les Pourânistes ont mieux aimé sacrifier Flndus au Gange. 

Dans tous les cas, ilsonldiiici préférer l'Iaxarteet IcTarîm, 
fleuves assez voisins de l'Oxus, à l'Obi et au Ho-ang-Ho, qui 
en sont beaucoup plus éloignés. En effet , sous la période 
épique, l'Inde entretenait plus de relations avec la Sérique 
et la Transoxiane qu'avec la Sibérie et la Chine. Si , plus 
tard, sous la période mythologique, on a tenté de ramener 
les sources du Ho-ang-Ho et de l'Irtyche-Obi au Turkestan 
oriental , considéré alors comme le centre du Djambou-dvipa 
ou ancien continent , tels que le connaissaient les Indiens (2), 
on n'a pourtant point osé prendre ces deux grands cours 
d'eau pour la Cita et la Bhadrà des Pourànas. Nous avons ia 
preuve de cette circonspection dans un récit bouddhique sur 

conuaît en Perse, daas le groupe du Zayros des aucieus, uu moût Pouch- 
ti-Kôh de même signification. 

(i) W. Moorki-oft , Trave/s etc., II, p. 269. — Lassen , Ind. Alterth., I, 
p. 20, 25, et II, p. 128-9. 

(2) Revoyez ci-dessus, p. 22. 



— 42 - 

lequel je reviendrai plus loin (l). Les quiilre fleuves désignés 
dans ce récit sont ceux desBouddliistes. Le Gange et l'Oxnsy 
représentent la Gangâ et la Tchakchou des Brahmanes ; le 
Sindliou y remplace la Bhadrâ, el la Cilâ y correspond au 
Târim réputé source du fleuve jaune. Après quoi on y parle 
d'une certaine division du Djamboti-dvîpa en quatre empires 
orientés où régnent : à l'Est, le maître dos hommes (pour la 
chine) ; au Sud , le roi des éléphants (pour l'Inde) ; à l'Ouest, 
le maître de.- trésors (pour la Perse) , et au Nord , le maître 
des chevaux (pour le Turkeslan chinois et la Sibérie méri- 
dionnale), habités par des cavaliers nomades, Scythes, Huns, 
Gètes, Turcs, Mongols, et autres peuples appelés vulgairement 
lartares (2). Dans le système de Wilford, c'était le cas, ou 
jamais, d'abord de rétablir la Bhadrâ, si elle représentait 
Vlrtyche, au lieu d'y substituer l'Indus, et ensuite de déclarer , 
non pas que le Cita dans lequel il voit le Ho-ang-Ho , est un 
courant qui donne naissance au fleuve jaune, mais bien qu'il 
est le fleuve jaune lui-mènie. Les bouddhistes de l'Inde ne sont 
pas allés jusque-là par respect pour la tradition aryenne, et 
leurs copistes de la Chine ont gardé la même réserve. Leur 
(Jt7a est resté ce qu'il était, je veux dire le fleuve Tarîm de la 
petite Boukharie, de même que leur Bhadrâ, qui, pour les 
Tubetains, représentait l'Indus supérieur , est demeuré le 
fleuve laxarte de la Transoxiane pour les Pourânistes de 
l'Inde. 

Remontons maintenant à la période védique. 

Les poètes du Rig-Véda ne parlent ni du mont Mêrou ni du lac 



(1) Voyuz ci-aiirès, p. 47-8 avec les notes de reuvoi. 

{i) Voyez tout ce texte traduit du sanscrit en chinois par Tchang- 
Cboue, el du cbiuois en français par M. Stan. Julien, dans les Voyages 
ries- peter in" Bonddhisles, II, introduction, ji. Lxxiv-v. 



— 4.3 — 

Mânasa (l),et, au lieu des quatre fleuves du monde, ils men- 
tionnent fréquemmeal sept fleuves de l'Inde qu'ils ne nomment 
pas d'ailleurs (2), mais qu'ils désif^nent vaguement par les titres 
de Sapta Sindhavah , les sept eaux ou les sept sindhous, Sapta 
Yahvîh, les sept écoulements, et Sapta Nadih, les sept ri- 
vières (5). Ils les supposent d'ailleurs issus tantôt de la sphère 
céleste des Saptarchayas ou sept Richis de la grande Ourse, 
d'où ils retombent successivement dans les trois mondes du 
ciel, de l'atmosphère et de la terre , tantôt du terrestre foyer 
d'Agni Saptartchi (aux sept rayons) d'où ils remontent dans 
les mêmes mondes. Comme ces sept fleuves de l'Hindouslan 
propre semblent n'être qu'une imitation des sept fleuves de 
la terre entière , admis et prônés par le Râmâyana , le Mahâ- 
bhârata , lePâdma, leMâtsya, le Çivâ et le Vâyou-Pourâ- 
nas (4) , quelques savants se sout hâtés d'en conclure ou que 

(1) Mais il faut noter aussi qu'ils ne nomment jamais l'Himalaya, quoi- 
qu'ils invoquent assez souvent les montagnes célestes, aériemies et ter- 
restres. Voyez la liste des noms propres in fine, au mot montagnes. 

(2) Sâyana , et M. Langlois, Rig-Vêda , IV, p. 493 , note 20 , d'après 
un texte du poète Sindoukchit , ibid., p. 305 , Il , 4 et 5 , désignent pour 
tels, en allant de l'Est à l'Ouest, loGangà; 2» Yamounà; i" Ardjiklya 
(Drichadvati ?) ; 4° Sarasvatî ; 5° Çoutoudri ; 6» Maroudvridhâ (Akesines) 
et 7" Sindhoù , c'est-à-dire le Gange avec un seul de ses affluents [la 
Djoumnà] et l'Indus avec quatre des siens. — M. Wilson, de son côté, 
Rig-Vëda , 1 , p. 88 , se borne à rapporter les noms donnés par le M- 
mâyana , le Mahâbhôrata et les Pourûnas , et applicables les uns aux 
sept fleuves du monde et les autres aux sept fleuves de l'Inde. 

(3) On compte au moins vingt textes où figurent tour à tour ces trois 
dénominations. 

(4) Le Mabâbhàrata en donne plusieurs listes rapportées tant par 
M. Lassen , Ind. Alterth., I , p. 844, que par M. Wilson , Vishnu-Purâna> 
p. 171, et Rig-Véda , I , p. 88. — La liste du Râmâyana et des Pourânas ^ 
discutée par M. Lassen , Ubi Suprà , p. 843-6 , comprend à l'Est NdlM , 
Pûvani et Hlùdini ; au Sud Gangâ , et à l'Ouest Soutchakchou , Cita et 
Sindhoù. — Wilford, Asiat. Res., VIII, p. 330-3 et W. Schlegel , Râ- 



la division en sept est plus ancienne chez les Indiens que la 
division en quatre (1) ou que le mythe du Mèrou est bien 
postt^rieur à la période védique (2\ 

Il paraît en eiïet que le Mahâbhdrala est le premier livre 
sanscrit dans lequel il soit question du Mérou (5), mais déjà 
le Hâmàyana parle du lac Mànasa et des fleuves qui en dé- 
coulent (4). Quant au Rig-Voda, s'il fait souvent mention de 
sept rivières , il lui arrive une fois au moins de n'en compter 
que quatre. On lit en effet dans un hymne du chantre iVdr///fl5, 
fils de Gôtama : « L'œuvre la plus belle , la plus merveilleuse 
» du superbe Indra (o), c'est d'avoir, d'une onde aussi douce 
» que le m.iel, rempli le lit des quatre fleuves (6). » Le com- 
mentateur indien Sayana (qui écrivait au xiv siècle de notre 
ère) n'hésite pas à nommer ici la Gangâ et les autres, c'esl- 
cà-dire la Çitâ, la Tchakchou et la Bhadrd des Pourànisles (7). 
Et, en effet, un autre poète védique, à propos des quatre 
régions célestes, admises par les Aryas de l'Inde (8) , de- 
mande que les eaux fécondes de ces quatre régions coulent 
à l'euvi sur ce 3*^ monde où coulent les mille torrents de 

miji/mw , 1 , 20 partie , i). 13G , voyaieut dans les trois rivières de l'Est 
le Ho-aug-ho , lo Yang-Tscu-kiaiig et le Yarou-dzaug-bo-Tchou , ce qui 
reste incertain, et dans les trois de l'Ouest , l'Iaxarte , l'Osus et l'Indus , 
en plaçant Çitâ avant Soutchnkchoti , au lieu d'y reconnaître le Tin-i/n. 

(1) Wilford , Asiat. Res., VIII , p. 284. 

(2) Langlois, Rig-Véda , I , p. 566 , note 92. 

(3) Voyez les textes cités par Lassen, Ind. Alterth.. I , p. 546 , note 1, 
p. 500 , à la note j et p. 844 avec les notes. 

(4) I, 26, 8-9, dans Lassen, Ubi Suprà, p. 34 , note 1. 

(5) Surnommé Divaspatir, latin Diespiter, grec l^î-j; -tio.ty,:-, 

(6) Rig-Véda, I, p. 121, si. 6. 

(7) Ibid.,l, p. 274, note 6. 

(8) Ibid., III, p. 84 , st. 8. — Les chantres védiques en comptaient 
quelquefois huit, y compris les quatre points intermédiaires. Voyez 
ibid.. I , p. 67, si. 8, ft IV, p. 800-1, si. 3 cl sniv. 



- 45 — 

Sôma (1). Si l;i division on sopt iltMivc.-i est prise, comme il 
lep.traît, des sept nslrcs du grand chariot [les quatre du 
quarré et les trois du timon], en revanche la division eu qua- 
tre pourrait bien l'être du quarré seul (2). Celle-ci a d'ail- 
leurs sur celle-là l'avaulagi! de mettre les quatre cours d'eau 
qu'elle compte en harmonie avec les quatregrandes divisions 
du ciel , de l'atmosphère et de la terre, surveillées par quatre 
dieux védiques du nom dcLôkapâlas '.protecteurs des régions) . 
On sait que la mythologie indienne plaçait ceux-ci aux quatre 
points cardinaux , savoir : Indra à l'Est, Yama au Sud , Va- 
rouna à l'Ouest et Sôma ou Indou au Nord (5). 

Celte division paraissait si naturelle que les pieux chantres 
des Yêdas avaient pris soin de la retracer d'abord dans les 
quatre foyers qu'ils allumaient aux quatre coins de leur en- 
ceinte sacrée durant leurs solennités religieuses (4), puis dans 
la construction du foyer oriental ei journalier d'Agni î\ quatre 
côtés (S) , ensuite dans celle de VOultard-Vêdi ou estrade sep- 
tentrionale du même dieu, dressée aux jours de fête (6), et 
enfin dans les épilhètes de cerf blanc ii quatre cornes (Tcha- 

(1) Ibid., TV, p. 51, st. G. 

(2) Les sept Richis de la grande Our.se jouent un grand rôle dans le 
Rig-Vêda. Voyez, enire autres textes, II, p. 187 , si. 8, p. 255, note 24. 
— IV, p. 118 , in fine, p. 423, si. 11. — Le Mêrou s'appelait en lubétain 
Riclii-Lunbo , selon le P. Paulin de Saint-Barthélémy (Systema lîraluna- 
nicum , p. 291), c'est-à-dire mont des Richis ou des contemplateurs 
que ce missionnaire prend à tort pour les sept dieux-planètes. — 
L'épithète de Richikoulyû , donnée à la Gangà céleste , me paraît avoir 
signifié originairement issue des (sept) Richis de la grande Ourse. 

(3) Lois de Manou , III , 87, et Lasseu, Ind. Alterth., I, p. 736 , note 3, 
et p. 771, note 2. 

(4) Ricj-Vêda, trad. Wilson, I , p. 3. 

(5) Rig-Vëda, trad. Langlois, II, p. 259 , note 22. 

(li) Sàyana , dans le Bhàgavcda-P. d'E. Burnouf , III , préf. p. iaxiii et 

LXXVI. 



— 46 — 

touhçringah) , et de personnage h quatre yeux (Tchaloiira- 
kcha) par lesquelles ils caractérisaient ce prototype védique 
du fameux Brahmâ à quatre visages (Tchatouranana) qui a 
pris le premier rang dans les âges postérieurs (1). Et rappe- 
lons à ce sujet : d'abord que les Pourânas placent les quatre 
Lôkapâlas que je viens de nommer dans quatre villes ou dans 
quatre tours , situées aux quatre côtes du Mèrou , sur les 
quatre montagnes qui l'environnent (2) , tandis que la grande 
cité de Brahmâ resplendit au centre sur le sommet du M»Vou 
lui-même; ensuite que chacune de ces quatre villes a son 
jardin de délices, son lac , son fleuve, son arbre de vie, ses 
dieux gardiens, etc., etc., et enfin que les quatre Lôkapâlas 
se trouvaient originairement en rapport, selon toute appa- 
rence, avec les quatre fleuves qu'ils protégeaient, et cela par les 
quatre animaux qui leur servaient de véhicule. En effet, aujour- 
d'hui encore, l'iconographie indienne représente Indra porté 
par l'éléphant et Yaraa par le buffle (3). Varouna devait 
l'être par le cheval , et Sôma oti Indou par le lion , quoique 
depuis on ait substitué le crocodile au cheval pour Varouna, 
considéré comme dieu de la Mer occidentale, puis le cheval 
au lion pour Sôma ou Indou identifié avec Kouvêra, le dieu 
du Nord et des richesses (4). 

(1) Rig-Vi'da. — Langlois, II, p. 210 ; st. 2 et 3 , et p. 259 , notes 20-2. 

(2) Vishnu-Purâna, p. 169. — Foe koue Ici , p. 129. — Le Bhâgavata- 
P-fU, p. 467, s. 30, les met aux quatre angles d'une montagne plus 
septentrionale située dans le Pouchkai-a-Dvîpa , région que Wilford as- 
simile à rOuttara-Kourou , Asiuf. lies., VIII, p. 283 et 328. Nous y re- 
viendrons à la prochaine section 

(3) Relig. de l'Antiquité, IV, pi. viu , n" 44 , et pi. xv, n<" 83-4. 

(4) Ibid., pi. XV, n<" 89 et 90. — Dans le Zodiaque indien publié par 
W. Joues, où les planètes figurent comme Dikpatis, maîtres des régions, 
analogues au.x Lôkapâlas , on voit 1° Vriliaspati-Jupiter sur un bœuf; 
2° Soûrya-Soleil sur un lion; 3" Çani-Saturne sur un éléphant, et 4."Man- 
gala-Mars sur un cheval. 



- 47 — 

11 laul remarquer aiis-i (jir.tprè-; leur installation dans 
l'Hindouslan , pris au sens le plus large , les Aryas de l'Inde 
partagèrent ce pays en quatre régions de l'Est , du Sud , de 
l'Ouest et du Nord , composées la première du Bengale et de 
la côte d'Orissa, la seconde de tout le Dekhan jusqu'au con- 
fluent du Gange et de laDjouranà, la troisième du Malva et 
du Guzarate, et la quatrième de l'Afghanistan , du Tokha- 
restan et du petit Tubet, et qu'ils placèrent entre elles un 
pays du milieu (Maiihyadôca) situé entre les monts Ilimavat 
au Nord , les monts Vindhya au Sud , le confluent de la 
Djouninâ et du Gange à l'Est et le Yinaçana à l'Ouest (1), le 
tout par imitation des quatre Mahâdvîpas et du Madhyadvipa 
de la terre entière. J'ajoute, en preuve de cette imitation, 
qu'après le démembreraenl de la royauté iVlndraprastha ou de 
Delhi, les quatre chefs ou Râdjas(]\i\ se partagèrent l'Hindou- 
tanetqui remplacèrent le grand roi tourneur de la roue d'or 
(Mahàràdjatchakravartlî (2), prirent des litres semblables à 
ceux qu'une tradition bouddhique (d'époque incertaine) attri- 
i)ue aux rois des quatre Mahâdvipas de la Chine , de l'Inde , de 
la Perse et du Turkestan-Ghinois, en agrandissant le cercle 
des quatre régions circummérouennes. Les deux récits pa- 
raissant calqués, sauf quelques variantes, sur un modèle 
aryen plus antique, on peut y voir les titres des quatre an- 
ciens rois tourneurs de roue mentionnés dans les légendes 

(1) Voyez A. Rémusat, Mém. Acad. /«scr.,XIII, p. 383. — Lassen , 
Ind. Alterth., I, p. 92-3 ; et Reinaud , Mémoire géogr. etc. sur l'Inde, 
p. 40. 

(2) Ce titre emphatique, octroyé au souverain de Dellii, supposé roi 
des quatre parties du moude , faisait allusioQ à Indra, dominateur des 
quatre régions célestes. Pour l'obtenir, il fallait avoir été sacré, comme 
ce roi du ciel, dans les quatre Mahd-Dvipas et baptisé avec l'eau des 
quatre océans. Voyez le Foe kouc ki , p. 134 , et pour le sacre d'Indra, 
VAitarijéa-Oupanichad , extrait du Rig-Vèda et traduit par Golebrooke, 
Mise. Essuys. I, p. 37-43. 



— 4<S - 

inilicniics, savoir : 1'^ à l'Esl (pour Bhadràçva) , le litro, de 
Narapali , seigneur des hommes ; 2." au Sud (pour Bhàraln- 
Khanda), celui do Gadjapali , seigneur des éléphants; 
5" à l'Ouest (pour Kèloumâla), celui de Tc/fa/rajoah', seigneur 
du parasol, (variante de Kôçapali , seigneur des trésors), 
et 4° au Nord (pour Outlara-Kotirou) , celui (VAçvapali, sei- 
gneur des chevaux (1). 

Disons en terminant que les lettrés chinois ont aussi voulu 
appliquer au céleste empire la tradition aryenne du Mérou, 
rapportée en Chine par les Tao-sse. Dans celte vue , ils se 
sont constitué chez eux un système complet où figurent une 
montagne centrale, quatres autres montagnes environnantes, 
quatre lacs, outre le lac du milieu, quatre fleuves, quatre 
régions et quatre mers, avec la prétention, réalisée en très- 
faihle pirtie, d'obtenir l'orientation requise. Mais l'imitation 
est si maladroite, les choix sont si mal concerté'^ que le sino- 
logue A. Rémusat n'a pu s'empêcher d'en faire la cri- 
tique (2). 

En résumé, la tradition des quatre fleuves est plus an- 

(1) Voyez là-dessus A. I^èmusat et E. Bnrnouf, soit dans le Foe-koue-ki, 
p. 82, soit dans le Journal Asiafiq. de février et d'avril 1827, p. 122 et 
236, soit dans le Journal des savants de 1831, p. 603. Voyez aussi 1." 
M. Reinaud , Mémoire géogr. sur l'Inde, p. 203-4 ; 2.» M. Dubeus, 
Tartane, p. 274-5, dans l'Univers pittoresque; 3" M. Lassen, Ind. 
Altertii, II, p. 27-8, et les auteurs qu'il cite (Sterling, Taylor, Buclia- 
nan), et 4.° Tchang-Clioue, traduction de M. Stanislas Julien, dans 
Hiouen-Thsang, II, p. hwiv. — Revoyez pareillement la p. 42 ci-dessus. 

(2) Voy. son article Chine dans le Diction, ge'ograpr. univ. — Les 
quatre fleuves, entre autres, appelés See-tou, sont le Yaug-Tseu-Kiaug, 
le Ho-ang-Ho, très-bien choisis , puis le Hoai et le Tsi, affluents moins 
importants et moins convenables que d'autres. L'adoption de ces deux 
derniers et celle des montagnes qui s'y rattachent, tenaient d'ailleurs 
au système rehgieux qui prescrivait de.s sacrifices périodiques sur les 
plus hautes cîmcs des quatre points cardinaux de l'ancien empire. 



— 49 — 

cienne à mon avis que celle des sept; et ces quatre lleuves 
étaient d'abord, selon moi, le Tarîm à l'est, l'Indus au 
sud, rOxus à l'ouest, et l'Iaxarle au nord. Le Gange n'en 
taisait point alors partie , ce me semble , quoique Sâyana , 
par une erreur facile à coiuniettrc de son temps, le désigne 
en têle des quatre cours d'eau indiqués par le poète Nôdhas. 

En effet, la Gangâ n'est mentionnée qu'une seule ibis dans 
le Rig-Vêda '1) , tandis que la Sindhoû y figure douze fois 
au moins (2). La première n'y est invoquée dans le Sloka qui 
la désigne, qu'en compagnie de plusieurs autres cours d'eau, 
plus ou moins considérables , comme si elle ne méritait point 
d'en être distinguée. El il faut remarquer que ces autres cou- 
rants, au nombre de seize au moins, sont pour la plupart 
des affluents de l'Indus (5). La Sindhoû, au contraire , y ap- 
paraît dans des Slokas distincts , avant et après toutes ces 
rivières, comme leur source et leur réservoir commun, comme 
la première par sa force. « Sindhoû, lui dit le poète 
» Priyamêdha, fils de Sindhoukchii , SmrfAoîî, les autres 
» rivières viennent à toi , et t'apportent leur tribut, comme 
» les vaches apportent leur lait à leur nourrisson. Quand tu 
» marches à la tête de ces ondes impétueuses, tu ressembles à 
» un roi belliqueux qui étend ses deux aîles de bataille (i). » 
Il est évident que le poêle fait ici allusion aux affluents de 

(1) Rig-Vêda, IV, p. 395, si 5, et Ind. Alterth., I, p. 733. 

(2) Rig. Vêda, I, p. 216, si 9, p. 302, si. 6. — II, p. 335, si 9. — III, p. 
78, si 3 ; p. 272, si. 25. — IV, p. 281, si. 9 ; p. 305, si. 1 à 4 ; et p. 306, 
si. 6 à 9. — Dans les deux premiers passages, M. Lauglois rend Sindhoû 
par Inde, et réduit ainsi les 14 textes à 12. 

(S) Ibid. IV. p. 305, si. 5 et 6. — Voyez à ce sujet les notes du tra- 
ducteur, in fine, et surtout les remarques de Lassen, Ind. Alterth, I, 
p. 741. 

(4) Rig-Vcda, IV, p. 305, st. 4. — Puis vient dans les st. 6 à 9 ub 
c'ioge pompeux de la Siiidlioù. 



— ;iO - 

(Iroile, venant (hi Kaboul, tout autant qu'aux ainueiils de 
gauche, venant du Pendjab, ces deux contrées étant alors 
le siège principal des possessions brahmaniques (1). J'en con- 
clus que , sous la période védique, l'Indus était le grand 
nouvelles Aryas de l'Inde, et que, pour le rattachera la tradi- 
tion primitive des quatre cours d'eau du I>jamboudvipâ, ces 
peuples prenaient pour ses sources véritables celles de son 
bras occidental , le Karaeh , Khonar , Khoaspe ou petit Sindh 
sortant du lac Uanoussar au pied du mont Pouchtigour. 
Quant aux trois autres fleuves, ils devaient être alors le 
Tarîm , l'Iaxarte et l'Oxu*. 

Le remplacement de Tlndus par le Gange ne peut dater 
que de l'époque où les Aryas de l'Inde , de gré ou de force, 
abandonnèrent les rives du premier pour placer le centr de 
leur puissance sur celles du second. Cela explique pourquoi 
la Sindhoû a disparu du cadre des quatre fleuves dans les 
pourânas, tandis qu'elle y figure à côté de la Gangà dans les 
livres bouddhiques. Ceux-ci nous reportent évidemment à 
une époque intermédiaire entre la période védique et la pé- 



(1) C'est uu poiot aujourd'hui bieu reconnu, comme l'a constaté chez 
nous M. Ad. Régnier, membre de l'institut, dans son Etude sur l'i- 
diome des Vêdas, p. 117, avec la note 1. Aussi les poètes Aryas dé- 
signent-ils quatre affluents de l'Ouest, 1." le Souvâstou (Soastus-Souvad), 
i." la Koubhà (Kophen, Kaboul) ; 3." la Kramou ou Kroumou (Korrum) 
et 4." la Gomati (Gomol), appartenant les deux premiers au Kaboulistaii 
et les deux derniers au Kandahar. Voy. Rig. Vèda, II, p. 335, si. 9; III, 
p. 268, si. 37, p. 285, si. 30, et IV, p. 30G si. 6. — Notons d'ailleurs 
(jue le célèbre poète védique Kakchivùn habitait le pays des Gandhûra<< 
ou le Kandahar et qu'il célèbre le prince Bhàvya, roi du Sindhou. Voy. 
Rig-Vèda, — Langlois, I, p. 310-1, si. 1 et 7. — Voyez aussi et pour ces 
noms de fleuves et pour les premières stations des Aryas indiens dans 
le Pendjab, l'Ind. Alterth., I, p. ii90-2, p. 733-4, III, p. 128 avec la note 
b, ainsi que les opuscules de MM. R. Roili et A. Wcher auxquels ren- 
voiiMil MM. Lassen et Réguiir. 



— 51 — 

riode légendaire. Et il faut noter que les Bouddhistes , en 
accueillant les deux fleuves, semblent mettre l'Indus au- 
dessus du Gange, si l'on s'en rapporte aux traductions chi- 
noises. Ainsi , dans l'une , on dit que le royaume de Minthou 
(pour Sinthou) , c'est-à-dire l'Hindoustan, s'appuie sur un 
grand fleuve nommé Sin-tao, en pâli Sindao, en sanscrit Sin- 
dhavah , les eaux), qui prend sa source au mont Kouen- 
Lun (i), et se divisant en cinq grands courants, forme ce 
que l'on désigne par le nom générique de Heng-choui , les 
eaux du Gange (2). Il y a ici confusion du Gange avec le 
Sindh. Mais comme l'Inde ne s'appuie pas sur le premier, 
puisqu'il la traverse , tandis que le second la borne à l'Ouest, 
comme d'un autre côté , on nous parle , non plus de quatre 
courants, mais de cinq, on peut y voir une allusion aux 
cinq rivières du Pendjab et en conclure que le fleuve Sintao 
qui se partage en cinq n'est autre que le Sindhoû avec une 
désinence plurielle (3). 

On peut tirer la même conclusion, pour la période védique 
elle-même, de l'expression de Sapta-Sindhavah , les sept 
eaux ou les sept Sindhous, dont se servent les poètes du Rig- 

(1) Cette Ludicatiou nous reporte au Chayouk . bras oriental de 
rindus, considéré par les indigènes comme le tronc de ce fleuve. Voyez 
là-dessus A. Burnes, Travels into Bokharn, II, p. 223, etLassen, Ind. 
Alterth. , I, p. 20, 587, note 2, et 846. 

(2) Extrait d'un livre chinois traduit par M. Pauthier, Journal asia- 
tique, 3.» série, VIII, p. 276. 

(3) M. Benfey , dans le grand article Indien de l'encyclop. allemande 
E. Ersch et Gruber, 2.>-' sect., XVII, p. 13, ne voit pas d'où les Chiuoi.< 
ont pris la division de la Gangà en cinq et non en quatre fleuves, et 
cite à ce sujet tant le Foe-Koue-Ki, p. 36, que le Journal of the asiat. so- 
ciety of Bengale, de janvier 1837, p. 66. Il conjecture que la Gangâ a 
été comptée deux fois, comme céleste et comme terrestre. Mais s'il 
s'agit de la Sindhoû, la difficulté disparaît : l'Indus supérieur est réputé 
produire les cinq fleuves, réabsorhés par l'Indus inférieur. 

4* 



— 52 — 

Vêda, coDcurreinnicat avec celles de Sapta-Yahvih , les sept 
écoulements et de Sapla-Nadili , les sept rivières, pour dési- 
gner les sept cours d'eau de l'Inde supérieure et occidentale 
où ils résidaient alors. Nulle part, en effet, ils ne disent Sapta- 
Gangâh , les sept Ganges, quoique les sept branches de la 
Gangà (1) soient devenues tellement célèbres dans la suite 
des âges que, selon la remarque de M.Wilson, elles pa- 
raissent avoir été connues des Romains au temps d'Auguste (2). 
En s'exprimont ainsi, les chantres védiques entendent sans 
doute parler tant des cinq rivières du Pendjab que de la 
Sarasimtî et de la Sindhoû (Sarsoulî et Sindh actuels qui 
bornent ce pays, l'une à l'Est et l'autre à l'Ouest. Le titre de 
Sapta-Sindhavas , les sept Sindhous, répond, ainsi que l'a 
montré M. Lassen , à celui de Sapta-Hendou , les sept Indes , 
du Vendidàd-SaJé (3), en mène temps qu'il indique l'indus, 
et non le Gange, son rival postérieur, pour source commune 
des six autres fleuves de l'IIindoustan supérieur. Dans l'ori- 
gine , c'était doue l'indus, et non le Gange, qui était censé 
faire sept fois le tour du Mérou avant de couler au Sud et de 
s'y distribuer en sept canaux dans la région qu'arrosent le 
Sindh et la Sarsoulî, pendant que les trois autres grands 

(1) Nommée par cette raison SaptadKâ, divisée en sept, et Sapta- 
moukhi, ayant sept bouches. Les Indiens ont dû dire anssi Sapta-Gnn- 
fjûs, les sept Ganges, puisqu'ils disaient, par imitation sans nul doute, 
Sapta-Sarasvatas et Sapta-Gôdàcaras , les sept canaux , affluents ou 
bouches de la Sarasvati (Sursoutî) et de la Gôdùvari (Godaveri). Voyez 
à ce sujet Lassen, Ind. Alterth. I, p. 56b, note 2, 593, note 2, et 734-5. 

(2) Ce célèbre indianiste cite à ce sujet dans sa version anglaise du 
Ruj-Vêda, II , p. 320 , le texte suivant de Virgile : 

In septem surgens sedatis amnibus altus 

Pertacitum Ganges... ^ueid., IX, 30. — Voyez aussi Pomponius 
Mêla, '/e situorhis, lib. III, t. VII, p. 27'J. 

(3) Ind. Alterth., I , p. 3 ft 73'i. 



fleuves, l'Iaxarte, l'Oxus et le Tarîm, allaient, chacun de 
leur côté, baigner les trois autres grandes contrées du Nord, 
de l'Ouest et de l'Est , le Transoxiane , la grande Boukharie 
et la petite. Il en résultait seulement celte singulière ano- 
malie, déjà signalée ci-dessus, à savoir : que l'Indus, pas plus 
que le Gange , n'avait réellement sa source dans le lac Mâ- 
nassarovar, ni même dans le lac vois'n , le Râvanhrad , tandis 
que les trois autres fleuves prenaient réellement naissance 
dans les lacs d'oîi on les faisait sortir. Mais au moins on pou- 
vait remédier à ce défaut en s'arrêtant à son grand affluent 
le Setledje , issu du Râvanhrad. On pouvait faire mieux en- 
core , c'est-à-dire abandonner ces deux lacs sacrés , ainsi que 
je l'ai déjà insinué ci-dessus, et en partant des lacs Mahàbhadra- 
Issikoul, Arounâda-Karakoul et Cîtôda-Si-ri-koul, sources des 
trois autres fleuves (laxarle , Tarîm et Oxus), s'arrêter au lac 
Hanou-Sar , source du Khonar-Kameh-Khoaspe ou petit 
Sindh , bras le plus septentrional du grand Indus , qui rem- 
plissait parfaitement le rôle de fleuve méridional , puisqu'il 
coule constamment du Nord au Sud , depuis ses sources jus- 
qu'à sa réunion au Kaboul , direction que l'Indus prend déjà 
avant de les recevoir tous deux , et qu'il continue de suivre à 
son tour jusqu'à son embouchure dans le golfe d'Oman. 

Les Aryas de l'Inde me paraissent avoir débuté par là et 
passé du plateau de Pamir à celui de Ngari. C'est ce que nous 
verrons mieux encore à la seconde section qui va suivre. 



BEUXÏÈME SECTIOH. 



L'ALBORDJ ET SES QUATRE FLEUVES. 

Les fragments qui nous restent des livres zends, pehivis 
et parsis , nous offrent à peu près le pendant des livres in- 
diens sur les quatre fleuves paradisiaques ; mais par lambeaux 
obscurs et tronqués. De même que les Âryas de l'Inde pla- 
çaient leur fabuleux Mêrou entre la petite Boukharieet l'Hin- 
doustan supérieur, de même les anciens Aryas de la Bac- 
triane plaçaient leur mythique Albordj (l) entre la petite 
Boukharie et la Bactriane. Et cet Albordj était à la fois, 
comme le Mêrou , le pôle et le centre du monde , le point fixe 
du ciel autour duquel le soleil et les planètes faisaient leurs 



(1) Eu zend, Harû-Berezaitl , la moutagne élevée, acc'f Haranm Bere- 
zaitîm , d'où , en pelilvi Har-Bordj, puis Al-Bordj (joignez-y la forme 
Bourzin). Il ne faut pas songer ici à l'article arabe Al , ni traduire le 
Bordj, ainsi que Ta montré M. MûUer, Essai sur la langue pehlvie , Jour- 
nal Asiat., S'' série, VII, p. 337. — Le Zend-Avesta dit plus fréquem- 
ment Gairi Berezanç, de même signification , plur. Garayô Bcrezantô, 
ace"' sing. Gairim Berezantem. Sur l'origine et les dérivés de Fadjectif 
zend Berezan , thème Berezat (sausc. VrUiat), voyez E. Burnouf , Yagna, 
p. 185-6 , 239-40 , avec la note 115 ; tbid., not. et éclaire, p. Lxv, n" 3, 
et p. Lxxix, et Journal des savants, année 1833, p. 599. — Notre pro- 
fond philologue avait oublié de joindre :'.' sa liste des noms gréco-latins 
tirés de ce qualificatif zend , celui de la montagne de Plirygie où rési- 
dait la mère des dieux, je veux dire du mont Bérérijnfhe. Je le lui ai 



— 56 — 

révolutions (l). A la céleste Gangâ des Brahmanes , les Maz- 
dayaçnas opposaient la céleste Ardvi-Çoûrâ (Ânquetil Ard- 
ouisour), appelée le palais des ruisseaux, qualifiée coursier 
vigoureux , et supposée descendre au raidi du trône d'Or- 
muzd (2) . Ils opposaient à l'arbre de Vie Djambou ou Sôma l'ar- 
bre de Vie Haoma ou Gogard , planté comme l'autre dans la 
source divine (3) ; aux jardins de Brahmà les jardins d'Or- 
muzd (4) ; à la ville quarrée du premier la ville quarrée du 
second , arrosée aussi par un fleuve unique qui de là s'épanche 
également par ses quatre portes en forme de quatre fleuves (5) , 
et enfin à VAryâvarta brahmanique, placé entre deux mers 
(les golfes du Bengale et d'Oman), l'Airyana persane, aussi 
renfermée entre deux mers (le golfe d'Oman et le lac d'Aral). 
Il ne manque guère ici que les quatre animaux de la bouche 
desquels s'épanchent les quatre fleuves. Cependant , si les 
fragments d'origine persane restent muets à cet égard, en 

indiqué dans mon rapport sur ses travaux philologiques relatifs à la 
langue zende (Mém. de l'Acad. d'Amiens, vol. de 1835, p. 510-2), et il 
paraît avoir îiccueilli mon opinion motivée, si j'en juge par une note de 
mou savant ami M. Alfred Mam-y, aujourd'hui membre de l'Institut , in- 
sérée dans son Histoire des religions de la Grèce antique. (Voyez Ibid., I , 
p. 79, note 2). 

(1) Voyez Zend-Avesta, II, p. 365, et Anquetil, ibid., I, 2« partie, 
p. 88 , note 6. 

(2) Zend-Avesta, I, 2« partie, p. 85, note 9 et p. 246; II, p. 165-6; 
367-9 et 399. — M. E. Burnouf, Yaçna, p. 440-2 et note 296, lisait Ardvi- 
çoâra au masc. Mais plusieurs manuscrits portent Ardvi-çoùrd au fémin. 
J'adopte cette lecture après M. Maitin Haug qui ajoute à ce nom com- 
posé l'épitbète zende Anàhitâ , devenue YAnahid des Perses. Voyez son 
opuscule intitulé : Bas erste kapitel des Vendidâd , p. 11-2 et 24. 

(3) Zend-Avesta , 1 , 2« partie , p. 156 ; U , p. 70 , 150-4 , 217, 363 , 398, 
403-4. 

(4) Ibid., 1,2' partie , p. 88 , note 3 ; p. 263-4 ; II , p. 26 , 145 , 221. 
(3) Ibid., II, p. 165, avec la note 1. Comparez ibid.. 1, 2« partie, 

p. 269-70 et 275-8. 



— bi — 

revanche ils nous parlent soil de quatre oiseaux célestes pla- 
cés dans le Gorotman ou l'Albordj céleste (1), soit de quatre 
grandes étoiles sentinelles du firmament, placées aux quatre 
points du ciel et chargées de la garde de quatre planètes re- 
marquables (2) . Enfin M. E. Burnouf a retrouvé dans le Zend- 
Avesta quelques vestiges des trente-deux génies gardiens de 
l'horizon (5), de même que M. Sclimidt en avait découvert 
d'autres traces dans la tradition mongole où ils forment avec 
Khormouzda (c'est-à-dire avec Ormuzd), la troupe des Trayas- 
trincha-dêvas ou trentre-trois dieux brahmaniques (4). 

Du reste, rien de précis, rien de déterminé sur la situation 
du merveilleux Albordj, non plusquesurlesnomset les direc- 
tions des quatre grands cours d'eau qui en découlaient. Le 
Boundehesch semble même réduire les quatre fleuves à deux 
seulement qu'il nomme r^/'(/-roMrf et le Véh-roud. Il les pré- 
sente comme sortant du trône d'Orrauzd pour s'écouler l'un à 
l'Est et l'autre à l'Ouest (5), et les distingue des deux fleuves 
terrestres portant les mêmes noms qu'il place à la tête de ses 
dix-huit ronds ou cours d'eau de la terre d'Iran (6). A la ma- 
nière dont il en parle , on dirait qu'il y a eu débat chez les 
Perses entre ces deux fleuves pour la primauté , de même que, 
chez les Indiens, entre le Gange et l'Indus. En effet, le Véh- 
roud y a le pas sur l'Arg-roud ; mais avec cette mention 
qu'Ormuzd aime toujours ce dernier et qu'il l'a connu avant 
tous les autres rouds (7). 

L'Albordj des Mazdayaçnas était à la fois mythique et réel , 

(1) Ibid., 1 , 2« partie , p. 229 ; II , p. 228. 

(2) Ibid., Il, p. 349. 

(3) Yaçna, p. 340-6. 

("4) A. Rémusat, dans le Foe-koue-ki , p. 65. 
(3) Zend-Avesta, II, p. 361, 370 et 390. 

(6) Ibid., II, p. 391. 

(7) Ibid., II, même page. 



général ou particulier. Au premier cas, il répondait au\ 
Lôkalôkas des Brahmanes et aux monts Kaf des Mahomélans, 
c'est-à-dire qu'il désignait une rangée circulaire de mon- 
tagnes que l'on supj^osait environner la terre (1). Au second 
cas, il désignait un groupe montagneux plus circonscrit, 
mais dont la situation n'est pas clairement déterminée. Les 
Perses modernes placent celui-ci tantôt dans les monts Balkan, 
situés sur les côtes orientales de la mer Caspienne, près du 
désert de Kharizm ou Khovaresm , tantôt dans les monts 
Arvand , Ervend, Alvand, Elvend, Albours ou Elbours mé- 
diques, qui s'étendent parallèlement aux côtes méridionales 
de la même mer, tantôt enfin dans les monts du Causase Géor- 
gien qui s'élèvent au sud-ouest de cette mer intérieure, et 
parmi lesquels on remarque un mont Albrouz ou Elbrouz (2). 
Ces divergences ne prouvent qu'une seule chose, à savoir : 
que les Aryas de la Bactriane, en contournant la mer Cas- 
pieone à l'est , au sud et à l'ouest , ont voulu y retrouver la 
montagne sacrée de V Airyanem-Vaêdjô , en pehivi Iran-Védj, 
leur ancienne patrie , la première région créée pure par Or- 
muzd , arrosée par VArg-roud et bornée par l'AIbordj. On 
verra plus loin qu'ils en ont fait autant à l'égard de plusieurs 
de leurs anciens fleuves orientaux dont ils ont transporté les 
noms à des fleuves du midi et de l'occident , entre autres au 
Tigre, à l'Euphrate et à l'Araxe. 

Anquetil-Duperron (5) et après lui GuntherWah! (4) et 
Saint-Martin (5), trompés par une vague indication du Bound- 



(l) Ibid., II , p. 357 et 365. 

(2j Ibid. , I, 2« partie, p. 222, note 1, et II, p. 78. — E. Buraouf, 
Yaçna, p. 261. 

(3) Zend-Avesto , 1 , 2* partie , p. 5 , avec les textes de renvoi. 

(4) A/tes- und neues Vorder und. Mittel Asieu , p. 859. 

(5) Mentnii-es sur l'Arménie , I , p. 269-71. 



— o9 — 

ehesch (1), plaçaient cet Airyanem-Vaêdjô, conligu au Berezat- 
gairi , dans l' Aderhaïdjan ou Médie-A tropatène des anciens (2), 
et\'Ariéma, patrie supposée de Zoroastre, dans la ville d'Our- 
miàli , située entre des montagnes escarpées à l'ouest du lac 
du même nom. Mais celle hypothèse, déjà rejetée par Rhodc, 
Herder, de Hammer, Heeren et Salvcrle (5), ne peut plusse 
soutenir en présence des savantes discussions d'E. Burnouf (4). 
Il est maintenant avéré que le mot zend Airyanem, syncopé 
en Airan et Iran, et celui iV Airyaman , abrégé en Ariéma, 
ne désignent ni la ville d'Ourmiâh , ni à plus forte raison 
l'Arménie elle-même, malgré la ressemblance des dénomina- 
tions, et que si le second ethnique qui, en sanscrit, est l'un des 
noms du soleil (o), s'applique en zend à un pays quelconque , 
ce pays doit être cherché au nord-est, bien plutôt qu'au 
sud-ouest de la mer Caspienne, c'est-à-dire vers les contrées 
où Pline mentionne des scythes Aramœi , des Arimaspi , des 
Ariacœ, des Antariani , des Arizantes (6). Rhode l'avait vu 
tout le premier (7), mais E. Burnouf l'a démontré. 

En se plaçant au nord-est de la Caspienne, faut-il avec 
E. Salverte (8) remonter jusqu'au bassin du Sara-Sou et du 

(1) Zend-Avesta , II, p. 410. 

(2) Sur les diverses formes aucieunes et modernes de cet étlmique , 
voyez Saint-Martin , Mémoires sur l'Arménie, I , p. 128-9. 

(3) Voyez l'analyse de leurs objections dans les Religio?is de l'Anti- 
quité , 1 , 2* partie , p. 679-83 , et pour les développements Heeren , du 
Commerce et de la politique des anciens, I, p. 204, 421-4 et 430-8 , et 
E. Salverte, des Noms propres d'hommes et dépeuples, II , p. 458-80. 

(4) Yaçna, p. 248-55; note et éclaire, p. cv-vii , etaddit. et correct., 

p. CLXXXI-V. 

(5) C'est-à-dire qu'il y désigne l'un des douze Adityas ou soleils de 
l'année prenant les formes des douze astérismes qu'ils parcourent cha- 
cun durant un mois. 

(6) E. Burnouf, UbiSuprà, p. cv et suiv'. 

(7) Die heilige Sage des Zend Volkes , p. 85. 

(8) Traité des noms propres d'hommes et de peuples , II, p. 461. 



- 60 - 

Yar-Iakclii, par 49°20' de latitude boréale, sous prétexte 
que, dans l'Iran-Védj, selon le Boundehesch , le plus long 
jourd'été égalerait les deux plus courts joursd'hiver, et la plus 
longue nuit d'hiver les deux plus courtes nuits d'été (1)? 
Ou, qui pis est, faut-il avec le docteur Haug (2) s'enfoncer 
beaucoup plus au Nord dans la Sibérie, par la raison que , 
d'après le Vendîdâil-Sadé, I Iran-Védj n'aurait que deux mois 
d'été sur dix mois d'hiver (o)? 

Les rapports signalés par le critique français entre le 
jours et les nuits d'hiver et d'été, quant à leurs durées 
respectives, s'appliqueraient également bien aux bassins 
de la haute Irtyche et de la haute Angara, pays des an- 
ciens Arimaspes qui exploitaient les mines d'or des monts 
Attaï, ce qui nous ramènerait au système de Wilford 
sur l'identification de la Bhadrd des Pourânistes ou avec 
rObi ou avecl'lénissey. D'ailleurs le Boundehesch n'applique 
point sa remarque à \'Iran-\édj. Il fait sans doute allusion 
à quelque contrée septentrionale du monde habitable, c'est- 
à-dire à l'un des sept Karchavares (pays cultivés) de la terre 
entière , plutôt qu'à l'un des sept Aklim ou climats du Qani- 
ratha-Bâmi (haut char orné) ou empire d'Iran , analogues 
les uns aux sept Dvîpas indiens du monde et les autres 
aux sept Varchas de l'Inde. Car la cosmographie des Perses 
ressemblait en beaucoup de points h celle des Hindous (4). 



(1) Zend-Avesta, II, p. 398. 

(2) Dus etiste kapitel des Vendidàd , uebersetst und erlautert , p, 9 et 
24-5 ; ou dans Bunsen , (JEgyptens Stelle in der Weltgeschichte , dernier 
volume , p. 123 et 128-9. 

(3) Zend-Avesta, I, 2 partie , p. 265. 

(4) Voyez là-dessus , entre autres textes du Zend-Avesta , cités à la 
table des matières aux mots Keschvars et Khounnerets , le fragment per- 
san rapporté )h>d.. 1 , 9* partie , notices, p. xxx. 



— 61 - 

A l'égard des dix mois d'hiver et des deuK mois d'élé de 
l'Iran- Yédj, relevés par le critique allemand, celte vague in- 
dication du Yendîdàd ne suffit pas pour reléguer ce pays dans 
la Sibérie. En effet, les rapports des voyageurs constatent 
que la température annoncée convient tant au grand qu'au 
])etit plateau de Pâmer ou Pamir (1), situés l'un et l'autre 
entre la grande et la petite Boukharie, ou plus généralement 
à la chaine méridienne des Béloiir-Tag (monts des cristaux], 
ou BouUjt-Tag (monts des nuages), quoique celle chaîne, 
prise dans sa plus grande longueur, ne s'étende du Sud au 
Nord que depuis le 56« degré 1/2 jusqu'au 42° degré 1/2 de 
latitude boréale. 

C'est donc avec raison que MM Chr. Lassen (2) et H. Kie- 
pert (o) placent l'ancien Albordj des Bactro-Mcdes ou des 
Médo-Perses entre les sources de quatre grands fleuves dont 
il est le réservoir commun, savoir : llaxarte au Nord, le 
Kachgar-Tarîm à l'Est , le Kameh-Indus au Sud et le Pendj- 
Oxus à l'Ouest. Aussi l'Albordj est-il appelé deux fois nombril 
des eaux (4), en zend Nafedhrô upâm , en sanscrit Nfîbhi apâm 
(latin Umbo aquarum) ^S), qualification précieuse qui s'ap- 



(1) Hiouen-Thsang , I, p. 271 et 437. — Soug-Yun , dans Asie centrale , 
II, p. 458. — A. Biirnes, Travels info Bokhara , II, p. 207. 

(2) Ind. Alterth., I, p. 526-7. 

(3) Carte du premier volume de Yhid. Alterth., et mémoire particu- 
lier ayant pour titre : Ueber die Geographischen Anordnung der namen 
Arisdier Landschaften in ersien fargard des Vendidâd, et analysé dans 
les Monathsberichte der kœniglichen priiss. Akad. der Wissenxchaften zu 
Berlin, auss demJahre 1856, p. 621-47.— Le docteur Haug lui a répondu 
dans un article de journal où il n'a fait que maintenir son premier sys- 
tème. 

(4) Zend-Avesta ,1,2" partie , p. 255 ; et II, p. 264. — Voyez là-dessus 
le Yanui , p. 247 et suiv. 

f 5) C'est dan.s le même sens que Pliilostrate , Vie d'Apollonius de 



— (32 — 

plique très-bien au point de partage de tous les cours d'eau 
qui descendent des Mouz-Tag (monts de glace) et des monts 
Bélour. 

M. E. Burnouf s'arrêtait plus particulièrement à la pre- 
mière de ces deux chaînesdontle point culminant paraît êtrele 
Terek-Tag qui unit les monts Belour , d'un côté , aux Asférah- 
Tag ou Isférah-Tag du nord de la Sogdiane et, de l'autre, aux 
Tliian-Chan ou Tengri-Tag (montagnes célestes] du nord de 
la petite Boukharie. Des deux flancs de ce groupe, tournés 
l'un au Nord-Ouest et l'autre au Sud-Est , s'échappent di- 
verses sources du Sir-daria-Iaxarte et du Kachgar-daria- 
Tarîm. Ce serait là le plus ancien Albordj, celui que le 
Boundehesch appelle tantôt Tireh-Albordj et tantôt Haut- 
Hougiier (l), en zcnd Berezô Houkairya , le haut (mont) aux 
belles formes (2). Entre les deux fleuves ci-dessus rappelés, 
notre grand philologue ne disait rien du second et insistait 
beaucoupsur le premier. Il considérait celui-ci comme le fleuve 
de V Airyanem-Vaêdjô , dans lequel Ahriman avait produit la 
grande couleuvre , mère de l'hiver et du froid (3) , ce qui in- 
dique que , dans sa pensée , cette région devait répondre à la 
vallée du haut la'xarte , appelée Çaka-Dinpa par les Brah- 
manes s«y.:-'v (t<rt; piir Ptoléméc et Sakita par Banville (4). 

Cependant M. E. Burnouf semblait admettre un second 

Tyane , III, 3, appelle le Mèrou des Indiens ry,i lAix-y? 'Oy,$aXoç. 
C'est aussi ce me semble, à ce nombril indien des eaux que le poète 
védique Dirghatamas fait allusion dans un texte, d'ailleurs assez obscur, 
diversement traduit par M. Lauglois (Rig-Vèdn, I, p. 387, st. 33 ) et 
Wilson (Rig-Vêda, II, p. 138, st. 33). 

(1) Zend-Avesta,\\, p. 357 et 365. 

(2) E. Burnouf, Journal Asiat., 4^ série, V, p. 2(31-2. 

(3) Zend-Avesta ,1,2' partie , p. 2G4-S. 

(4) Voyez Yaçria , add. et corr., p. clxxyv. — A la p. ex des wofev et 
('claire, il suppose l'Iran- Vèdj placé à une latitude plus (■levée que la 
Sogdiane ou tout an moins sou.i le même parallèle. 



- Gô — 

Alhoidj moius septentrional, et appelé en zeiid Ouçadarena , 
en pehlvi Hôçadâstâra {knqnciW ffosc/if/a5cA/ar), c'est-à-dire 
dépositaire de l'intelligence ( i ), iiiontairne que le Boundehesch 
place dans le Sistan ou Sedjeslan (2), Li Sakistone d'Isidore 
de Kharax. Anquelil traduit le composé zend Ouçadarena par 
montagne de vie et déclare que c'est l'Albordj (5). On ne re- 
trouve celte montagne Ooschdaschtar ni dans le Sistan ni 
dans une province de la Perse plus septentrionale , et M. E. 
Burnouf n'osait en fixer la position (4). Peut-être faul-ii la 
placer dans la chaîne méridienne des Belour-Tag au nord du 
Pouchtigour, mont de la nourriture o;i delà prospérité, vers 
les monis de Pamir, d'où s'échappent à l'Est deu\ affluents 
du Tarîm , au sud le Kamch-Indus, à l'ouest le Pendj- 
Oxus et au nord-ouest un bras du Sir-daria-Iaxarte. Il se 
pourrait toutefois qu'elle appartînt à la chaîne plus méridio- 
nale des Hindoukouch (monts indiens), qui, au Nord, tient 
aux Belour-Tag par le Pouchtigour et, au Sud, aux Soulaiman- 
Kôh (monts de Salomon) par le Kôh-i-Baba (père des mon- 
tagnes). Le Boundehesch désigne celle-ci par les noms d'.4/)ra- 
sin, Aphrasin, Paresin, Paresch ou Parés, selon les transcrip- 
tions d'Anquetil (o), et d'après celles de WàWçv Arpdrdn, 
pour Harpârchi (montagne persique], Pârrîn (persique) et 
même Parc (6), comme sur les inscriptions cunéiformes (7). 

(1) Yaçna , p. 412-8. 

(2) Zetid-Avesta , II, p. 3G4 et 36C. 

(3) Ibid., I, 2« partie, p. 88, avec la noie 3 , et II, p. 322. 

(4) Yaçna, p. 41G. 

(5) Zend-Avesta, II, p. 365, 399. 

(G) Journal Asiat., S"? série, VII, p. 337. Cette chaîne est évideuiinent 
le Paropamise ou mieux Paropauise des Grecs dans lequel existait une 
ville de Parsia, aujoiu-d'hui Pvrsah. Voyez Lassen , htd. Alfo-fh., III, 
p. 127 et 134-5. 

(7) E. Biu-ûouf, Mémoire stir (Ifn.v in^rrinfinns runéiformi's i/niirees 
jirèx (l'Hnmndan . p. 86. 



— m — 

Ce livre la qualifie de chef de toutes tes montagnes après l'Al- 
bordj (1), et il eu fait découler quatre fleuves de l'Iran , le 
Balkh-roud, le Môrou-roud , le Harô-roud et Vltomand- 
roud (2), sans compter ceux des pays voisins qui n'intéres- 
saient pas son auteur. 

Ce second Âlbordj, tout indéterminé qu'il est, aurait donc 
sous l'aspect hydrographique la même importance que le 
premier. Mais il a un autre mérite sous le point de vue zo- 
roastrien. Il était , en quelque sorle, le Sinaï ou le Mèrou des 
Mazdayaçnas , c'est-à-dire la montagne oii Ormuzd , à l'exem- 
ple de Jehovah et de Brahmà , avait décrété son décalogue. 
" C'est du haut de celte montagne, remarque le profond 
» commentateur de l'Yaçna, qu'a été promulguée la parole 
» sainte, comme le démontre le texte de l'Iescht d'Ormuzd 
» où, pour posséder la parole (Maulhra), le Parse invoque 
» l'intelIigenced'Ormuzd; pour la réciter, la langue d'Ormuzd; 
» pour la promulguer, la montagne dépositaire de l'intelli- 
» gence (3). » L'Ouçadarena (que ce soit le Pouchtigour ou le 
Kôh-i-Baba ou quelque mont intermédiaire), répondait sans 
doute au groupe montagneux où le législateur des Perses 
s'était retiré dans une caverne , selon la tradition des Guèbres, 
pour y converser avec Ormuzd et méditer la loi de réforme 
qu'il voulait donner aux Mazdayaçnas (4). Malheureusement 
cette tradition ne nous appreud pas mieux que le Boundehesch 
la véritable situation des montagnes désertes où Zoroastre 



(1) Zend-AvesUi, II, p. 364. 

(2) Ihid., ]}, p. 392-3. 

(3) Yaçna , p. 418. 

(4) Dans le Vendidàd {Zend-Avcsta , I, 2* partie , p. 431), Ormuzd dit 
à Zoroastre : « J'ai répondu aux différentes questions que vous m'avez 
» faites sur la montagne , » c'est-;\-dirp sur l'Alljordj , selon le traduc- 
teur Anquetil , ihid., p. 22 , note 1. 



— 6f) — 

passa dix ou vingt années de sa vie (1). Tout ce que l'on sait , 
c'est qu'elles étaient voisines de la Perside, et encore est-ce 
par un Grec qu'on le sait (2). 

M. Lassen semble porté à étendre le premier Albordj jus- 
qu'à la partie de la chaîne parallèle du Kouen-Lun d'où 
s'échappent au nord-ouest le Yarkand-Doria et au sud-est 
le Chayouk , affluent oriental de l'Indus supérieur, plus im- 
portant, selon lui, que le Kameh, affluent occidental du 
même fleuve (3). Mais il raisonne ainsi au point de vue brah- 
manique, plutôt qu'au point de vue iranien ; car, lorsqu'il ar- 
rive à celui-ci , il ne craint pas de placer les plus anciennes 
demeures desMazdayaçnas tant à l'est qu'à l'ouest du Belour- 
Tag. Il va même plus loin : il conjecture que les Indiens en 
ont conservé quelque souvenir, puisque, dans leur cosmo- 
graphie mythique, ils placent dans ces contrées l'origine 
commune des quatre ou des sept grands fleuves du Djamboud- 
vlpa ou du monde habitable (4). 

De son côté, M. H. Kiepert n'hésite pas à identifier le Vin- 
dousaras du Râmâyana avec le Sir-i-Koiil du plateau de 
Pamir et à placer V Airyanem-Vaêdjô dans le Belour-Tag, 
entre les sources de l'Iaxarte au Nord, du Tarîm à l'Est, du 
Kameh au Sud et de l'Oxus à l'Ouest (rj). Le docte géographe 
n'ose pas d'ailleurs se prononcer sur le point de savoir si 
l'Iran- Védj est le berceau primitif de la race Iranienne, ou 
si cette race a pris pour son point de départ la plus ancienne 
station dont elle se souvenait, réserve circonspecte, approu- 

(1) Voyez là-dessus la Vie de Zoroastre, par Anquetil , dans le Zenil- 
Avesta , 1 , 2« partie , p. 22-9. 

(2) Eubulus, daus Porphyre, de Antro nympharwn , c. VI. 

(3) Voyez son Ind. Alterth., I, p. 20-1, 587, note 2 , et 846. 

(4) Lassen , ibid., I, p. 21 et 527. 

(5) Voyez sa carte de Y Ind. Alterth., et celle du mémoire cité ci-des- 
sus , ainsi que les p. 630-1 du volimie qui eu contient l'analyse. 



— 66 ~ 

vée par iM. E. Renau (1), mais que MM. Lasscn (2) et E. Bur- 
nouf (5) n'auraient probablement pas faite, eux qui tradui- 
saient Airyanem-Vaédjô , non point par Iran pur, comme 
Anquetil (4) et le docteur Haug (5), mais bien par VAiryana 
Dolre patrie, hoItq pays d'origine (6). 

Ces vues d'ensemble s'appliquent aux Aryas de l'Inde aussi 
bien qu'aux Aryas de la Perse. Examinons-les d'abord relati- 
vement à ceux-ci. Nous reviendrons ensuite à ceux-là. 

Dans ces derniL-rs temps, le vaste plateau de Pâmer ou de 
Pamir a appelé d'une façon particulière l'attention des eth- 
nographes, et surtout celle de M. A. de Huraboldt (7). C'est 
de là , en effet , que découlent les quatre grands cours d'eau 
ci-dessus désignés. Cette région alpestre, fort célèbre en 
Asie, est d'ailleurs très-peu connue en Europe. Les voyageurs 
qui l'ont parcourue (8), et ceux qui en ont approché plus ou 

(1) De l'origine du langage, 2« édit., p. 227. 

(2) Zeitschrift fiir die Kunste des Morgenlandes , VI, p. 29. 

(3) Journal Asiatiq., 4« série , V, p. 286-8. 

(4) Zend-Avesta , passim. 

(5) Das erste kapitel des Vendidâd etc., p. 9 et 25 du tirage à part. 
f6) Le premier terme , Airyanem, paraissant être mi adjectif préposé 

au second , Vaêdjô, qui , de son côté , semble être employé comme 
substantif neutre , il eût été mieux, ce me semble, de traduire /)û?r/e 
aryetme, dénomination équivalente à celle (ïAirya-n-a>im Vaédjô , pa- 
trie des Aryas , au lieu de faire de Vaêdjô un appositif ^Airyanem , con- 
sidéré comme substantif. — Du reste , M. Lassen, Ind. Alterth., I , p. 6, 
note 4, compare avec juste raison le nom actuel de l'Aderbaidjan à son 
nom zend hypothétique Âthrô-Vaédjô , en grec Atropatène , c'est-à-dire 
patrie du feu, suivant Strabon, Ge'ogr., XI, c 18. 

(7) Voyez son Asie centrale, II, p. 374-412. 

(8) Ils sont au nombre de quatre dont deux Chinois , Song-Ymi et 
Hiouen-Thsang (vi« et vir siècles de notre ère), et deux Européens , 
Marco-Polo (xtii^ siècle) et le lieutenant Wood ft838). 



- (57 — 

moins (1), en parlent comme du lieu le plus élevé de la terre 
et nommé pour cette raison Bâm-i-Dounyâ, faîte du monde (2), 
ayant au centre un grand lac en forme de croissant, réputé 
source des quatre fleuves en question et appelé Sar-i-Koul 
ou Sir-i-Koul, mot hybride, selon toute apparence, écrit de 
vingt manières différentes et dont la vraie orthographe est 
aussi difficile h démêler que sa signification originelle (o). 

La tradition qui /ait sortir de ce lac les quatre fleuves ou 
leurs bras principaux est constante parmi les indigènes. Elle 
est attestée par Wood (4) et surtout par Â. Bûmes , qui l'ac- 
cepte comme vraie après informations prises (S). Elle est pour- 
tant inexacte, car, ainsi qu'on l'a vu à la 1." section, le 
Narîm-Iaxarte vient du lac Issikoul, par 42°30' de latitude 
boréale; le Tachbalik-Kachgar-daria-Tarîmdu lacKarakoul, 
par 58"50' ou S6', et le Kameh-Khoaspe-Indusdu lac Uanou- 
Sar, par 56"30'. 11 n'y a guèresquelePendj-Oxus et un bras 
du Yarkand-daria-Tarîm qui sortent du Sir-i-Koul, situé par 
37°27', selon la supputation de Wood , par o8»40', suivant 
celle de Burnes, et par ùD'lO', d'après celle de Macartney (6), 

(1) Tels que Macartney, Elphiiistone , A. Biirnes, A. de Humboldt et 
W. Moorcroft. 

(2) Wood , Journey to the source of the river Oxus , p. 332 , 334 , 359. 

(3) La table des dix premiers volumes de VErdkunde de Ritter en pré- 
sente dix-sept formes plus ou moins altérées. Dans le nombre , je re- 
marque celles de Dmrikkul , Surikkol , Surikgot , qui peuvent faire 
songera un composé arabe Yie.Ts.a.n o\\ invc Tsarik-Koul , lac secou- 
rable , car le Boundehesch dit que la source Ardouisour qui coule au 
Midi surl'Albordj est secoicrable du haut de cette montagne [Zend-Aves- 
ta, II, p. 368 avec la note 7). Mais l'exact Wood écrit constamment 
Sir-i-Koul, d'après la prononciation des indigènes, et ce mot, ainsi 
orthographié , appelle d'autres interprétations. J'y reviendrai tout-à- 
l'heure. 

(4) Ubi Suprà , -[1. 35G-8. 

(5) Travels into Bokhara, II, p. 180. 

(6) Voyez là-dessus VAsie centrale de M. \. de Hnmholdt, II , p. 403-6. 



- 68 - 

si lanl esl que le Siirik-Kouldaihnmr, le Dsarikoul ou Sarikol 
du second el le Sir-i-Koul du premier désignent un seul et 
même lac. Le docte Rilter ne croyait pas à cette identité et 
préférait admettre au moins quatre lacs de ce nom , le premier 
au passage du Terek-Tag, le second dans les monts Belour, 
le troisième sur le (petit) plateau de Pamir et le quatrième 
sur les frontières du Badakchan (1). 

Ces divergences de nom ei de latitude ont induit de savants 
géographes à penser que le mot Sarikoul ou Sirikoul est un 
terme commun désignant un lac en général (2). J'en conclus 
qu'à ce titre il aura été appliqué aux lacs Issikoul , Karakoul 
et Hanou-Sar ; mais que, comme il était plus particulière- 
ment le nom de celui qui donne naissance à l'Oxus (nom que 
Wood , par parenthèse, transcrit constamment Sir-i-Koul (3), 
les indigènes, trompés par la ressemblance équivoque des 
dénominations, auront cru que les quatre fleuves dérivaient 
du même lac. Et, en eflet, il paraît y avoir eu confusion 
1° entre le Sir-i-Koul du Pendj et le Hanou-Sar du Kameh , 
les deux lacs étant entièrement semblables (4) ; 2° entre le 
même Sir-i-Koul et le Karakoul, en ce qu'ils semblaient tous 
deux pères de la rivière de Serakol , afiluent du Yarkand- 

(1) Voyez entre autres textes de VErdkunde, III, p. 049 et VII, p. 488-9. 

(2) Ritter, Erdkunde, VII (ou Asieyi V), p. 489; A. de Humboldt, Asie 
centrale , II, p. 407. 

(3) Le premier et le dernier terme de ce nom sont liés entre eux par 
la particule i , signe du génitif eu arabe , en persan et eu turc. Ces 
deux mots ont des significations très-aualogues. Koul , kol , goul , gol , 
gheul \e\\\ei\i dire amas d'eau, étang, lac, dans les langues tartai-es, 
tandis que , dans les idiomes aryens, sar, ser, sir, sur signifient source, 
eau, rivière, fleuve. On peut donc traduire lac des fleuves. Mais comme 
ser ou sir en persan , exprime aussi l'idée de tête, chef, cîme, etc., on 
pourrait également rendre ce composé par chef des lacs. Le lecteur 
choisira. 

(4) Wnoil, l'hi Utiprii . p. 3C.0. 



- 69 - 

daria-Tarîra , le second lui doaoant naissance et le premier 
lui livrant passage à travers ses flots (1) ; 0° entre le Karakoul 
et le Riang-Koul , sources d'un affluent de l'Oxus, appelé ri- 
vière de Karateghin (2); 4° entre le Surik-Koul de Macart- 
ney et le Touzkoul de Klaprolh , placés tous deux à o9°I0' de 
latitude boréale et réputés sources l'un du Pendj-Oxus, et 
l'autre de son affluent le Chiber ou Adera-Kouch (5), etS" entre 
ce Touzkoul du plateau de Pamir d'où pourrait bien sortir au 
Nord le bras méridional de l'Iaxarte , et le Touzkoul , Issi- 
koul ou Temourtou du Mouz-Tag d'où s'échappe le bras sep- 
tentrional du même fleuve (4). 

Quoi qu'il en soit de ces conjectures sur l'origine de la 
tradition iranienne des quatre fleuves , considérés comme sor- 
tant d'une seule et même source , l'importance reconnue que 
les Baciriens attachaient à leur grand fleuve Oxus a dû leur 
suggérer l'idée de faire jouer au lac Sir-i-Koul un rôle tout 
semblable à celui que les Indiens attribuaient au Manassaro- 
var. Pour rester dans le vrai, il faut avec MM. Wood (5) et 
A. de Humboldt (6), substituer à ce lac le plateau qui le sup- 
porte. On a ainsi un Mérou boukharien plus septentrional et 
même plus exact que le Mêrou tubétain. Les pèlerins boud- 
dhistes de la Chine ne l'entendent pas autrement. Song-Yun 
parle d'une montagne de Poi formant plateau et ayant au 
centre un lac (7) habité par un dragon venimeux (objet d'une 

(1) W. Moorkroft, Travels in Himalaya, etc., I, p. 376; II, p. 271. 
{%) Voyez là-dessus Ritter, Erdkunde , VII , p. 492. 

(3) Voyez Tart. Djihoun du Diction, géoçjr. universel. 

(4) Voyez ci-dessus, 1'* section, p. 36-7. 

(5) Wood , Vbi Suprà , p. 3S6-8. 

(6) Asie centrale , I , p. 163 ; II , p. 404. 

(7) Ce plateau et ce lac sont-ils ceux dont parle Hioueu-Tlisaug, com- 
me le suppose M. A. de Humboldt, Ubi Suprà , II, p. 390 , ou bien se 
rapportent-ils à la ville de Taclibalik et au lac Karakoul, ainsi que le 
pense M. Ritter, Asien . III, p. 499? 



— 70 — 

tradiliou de désenchantement mythique (1), et dit que ce 
sommet qui semble situé à la moitié de la hauteur du ciel , est 
appelé le milieu eutre le ciel et la terre (2). Ce dragon veni- 
meux n'est peut-être pas sans rapport avec la grande cou- 
leuvre, mère de l'hiver et du froid , produite par Ahrimaa 
dans le fleuve d'Âiryanem-Vaèdjô, selon la tradition des Per- 
ses (o). Mais la montagne de Poi rappelle mieux le Soumê- 
rou des Indiens, surnommé Mahâ-Pantha ou grand chemin 
du ciel (4). De son côté, Iliouen-Thsang déclare que la vallée 
de Po-rai-lo ou de Pho-mi-lo (le plateau de Pamir) est située 
entre deux montagnes neigeuses et forme le centre des monts 
Tsoung-Ling (monts des oignons), c'est-à-dire des monts 
Belour; car les Chinois, au lieu de restreindre les Tsoung- 
Ling aux montagnes transversales qui , au Sud-Est, relient 
l'Hindou-Kouch au Kouen-Lun , les étendent vers le Nord à 
toute la chaîne méridienne des Belour-Tag. Il ajoute qu'au 
centre de cette vallée il y a un grand lac (o) qui est situé au 
milieu du Tchen-pou-Tclieou (Djambou-DvîpaJ sur un plateau 
d'une hauteur prodigieuse, et que ce lac, dans la partie qui 
va du Sud au Nord , correspond au lac Aneou',( Anavatapta) (6). 
Wood (7) et Moorkroft (8) annoncent à leur tour que le lac 
Sir-i-Koul est très-vénéré tant par les indigènes (lesKara- 
Kirghiz) que par les peuples voisins: nouveau trait de con- 
formité avec leManassarovar. Le second rapporte même qu'au 

(1) M. Stau. Julien a traduit cette lî'geude dans l'Asie centrale de 
M. A. de Humboldt , II , p. 456-8. 

(2) Dans Y Asie centrale , p. 292. 

(3) Zend-Avesfa , I, 2'* partie, p. 264. 

(4) Lasseu, Ind. Alterth.,l, p. SO. 

(5) Hiouen-Thsang , I, p. 271-3 et p. 437-8. 

(6) C'est-à-dire au Manassarôvar. Voyez ci-dessus, 1" section, p. 26. 

(7) UbiSuprà, p. 342. 

(8) Trnvels in Himalaya etc., II, 271-2. 



— 71 - 

milieu il y a une île réputée le séjour des Djins et des Péris, 
et au centre de celte île une maison décorée par les Tubélains 
de têtes et de queues de Yaks , avec des pavillons à ses quatre 
côtés. Il parle des superstitions qui s'y pratiquent ou s'y rat- 
tachent, et rapporte que les indigènes montrent aux envi- 
rons les ruines d'un ancien fort, bâti, suivant eux, au temps 
d'Afrasiab, ce roi du Touran si célèbre dans les légendes 
persanes (1), Enfin, le premier déclare avoir découveet dans 
les contrées voisines plusieurs vestiges du culte du feu par 
les Guèbres ou sectateurs de Zoroastre (2). D'un autre côté, 
on n'ignore pas que les Tadjiks qui parlent le persan sont 
encore répandus dans la petite Boukharie, presque autant 
que dans la grande (5), et qu'au vii° siècle de notre ère, la 
religion des Mazdayaçnas dominait parmi les Turcs de ces 
régions (4). 

Ces circonstances me déterminent à prendre le plateau 
de Pamir pour V Airyanem-Vaêdjô des livres zends, c'est- 
à-dire pour le berceau de la race iranienne, pour la pa- 
trie originelle des Aryas de la Perse (5). D'un côté, en effet , 
Ammien-Marcellin plaçait des i mm entre les Sères (à l'Est) 
et les Paropamisades (à l'Ouest), en faisant observer que ces 
peuples étaient exposés aux souffles de l'Aquilon (6), ce qui 
convient aux habitants du plateau de Po-mi-lo, tel que le 

(1) Moorkroft, U, p. 271-3. 

(2) Wood,p. 333. 

(3) A. Rémusat, Histoire de la ville de Ehaton, préface, p. xiv et 
suiv. — Klaproth, Asia Pohjglotta, p. 239.— Ritter, Âsien,y, p. 511-28. 
— A. de Humboldt, Asie centrale, II , p. 412.— Lassen , Ind. Alterth., J, 
p. 527. 

f4) Hiouen-Thsang , I, p. 56. Selon le savant traducteur, p. XLvii, les 
Turcs dominaient alors , depuis un demi-sièle , de la région de l'Iaxarte 
à celle de l'Hindou-Koucli. 

(5) Zend-Avesta , I, 2« partie , p. 263-5. 

(6) Voyez p. 381, édit. Vales. 



— 72 — 

décrit Hiouen-Thsang (1). D'un autre côté, Kalhana, histo- 
rien du Kachmîr, rapporte que, suivant quelques-uns, un roi 
de cette vallée, nommé Lalitàdilya, qui régnait au vii'= siècle 
de notre ère , ayant porté la guerre au nord de son empire , y 
était mort par la chiite suhile de grands tourbillons de neige , 
dans la région appelée Aryânaka (2), texte qui, comme l'a 
très-bien vu M. Troyer, reporte VAryânaka dans les monts 
Belour (5). Or, le mot sanscrit Aryânaka y privé de son suf- 
fexe ka, paraît identique au zend Airyanem pour Aryanam, 
termequi, suivi de Yaêdjô, veut dire, chez les Perses, patrie 
aryenne, mais qui , employé seul , désigne la totalité des pro- 
vinces de l'Iran (4). 

Il est vrai que MM. E. Burnouf et Lassen inclinaient à re- 
porter l'Airyanera-Vaèdjô au nord-ouest du plateau de Pamir, 
vers les sources de l'Iaxarte, en se fondant sur cette considé- 
ration que les trois contrées qui suivent celle-là dans le Ven- 
dîdàd sont: Çoughdhâ, Môurou et BrtA^MAî , c'est-à-dire la 
Sogdiane, la Margiane et la Bactriane, et non Bâkhdhî, 
Môurou et Çoughdhâ (S). Mais on peut répondre que les Aryas 
de la Perse, émigrant du Bolor vers l'Ouest avec leurs trou- 
peaux, leurs chariots et leurs bagages, ne devaient pas s'en- 
gager dans les deux passages de Pamir et de Sir-i-Koul , entre 
le 37<= et le 59^ degré de latitude boréale, peu praticables 
pour des armées expéditionnaires, et qu'il ne leur restait à 
prendre que la roule des grandes caravanes, située par 41' 1/2 

fl) I,p. 271 et 437. 

(2) Râdja-Taranginl , liv. IV, si. 367, t. II , p. 159 de la traduction 
française. 

(3) Ibid., Il, p. 509. Le savant traducteur y montre que la tradition 
mentionnée par Kalhana a été suivie par Aboul-Fazil (H , p. 157-65). 

(4) Strabon , liv. XI , c. 11. — Yaçna , tiot. et éclaire, p. ex. 

(5) E. Burnouf, Yaçna, not. et éclaire, p. ex, et add. et correct.' 
p. cLXXXj-v. — Lassen, Ind. Alterth., I, p. 6 et 526-7. 



— 75 — 

entre les districts de Kachgar et de Khôkand , en traversant 
le Kachgar-Dabahn ou col de Kachgar, au lieu nommé autre- 
fois la tour de pierre (Litliinos-Purgos), et aujourd'hui le trône 
deSalomon (Takth-i-Soulaiman) (1). 

Il est vrai encore que le fleuve dans lequel Ahriman, selon 
le Yendîdâd , a produit la grande couleuvre , mère de l'hiver 
et du froid, semble répondre à l'Iaxarte dont le nom arabe 
Sirr, froid excessif (2), rappelle le nom sanscrit de la Çîtâ, 
Vengelée; mais nous avons vu que les Bouddhistes appliquaient 
cette seconde dénomination au fleuve Tarîm qui la méritait 
par la froideur de ses eaux au sortir des montagnes neigeuses. 
Le Pendj-Oxus pouvait aussi se l'arroger, si l'on s'en rapporte 
aux relations chinoises compulsées par Klaproth. En effet , 
on y raconte que sa source est cachée totalement sous des 
glaces compactes, sans aucune ft'nle , qu'on dit épaisses de 
40 longueurs de lances ou de plus de 167 mètres (5). J'en 
dirai autant du Vakhchâb, appelé d'abord en turc Aksou , eau 
blanche comme la neige qu'il charrie, puis Sourkh-âh, eau 
rouge, à cause de l'or qu'il roule dans ses flots. Il semble 
même qu'on puisse appliquer à celui-ci le nom pehlvi de 
Dâredjé, que le Boundehesch donne au fleuve de l'Iran- 
Vêdj (4); car, en arabe, ce mot, sous la forme Deredjè, signifie 
marche, échelon, degré, et le Vakch-âb, après sa réunion 
avec le Karateghin, court entre des précipices et tombe de 
rocher en rocher avec beaucoup de fracas (5). 

(1) Tous les géographes sont d'accord là-dessus , Heereu , Klaproth , 
Ritter, A. de Humboldt , Lassen , etc. — Voyez an surplus les remarques 
de M. Stan. Julien , dans Hiouen-Thsang, 1 , préf. p. XLvi. 

(2) On l'écrit également sir et syr, ce qui rend très-douteux le sens 
de grand froid, appliqué à ce fleuve. Voyez ci-dessus la note 3 de la 
p. 28. 

(3) Klaproth, dans le Did. géogr. univ., au mot Djihoun. 

(4) Zend-Avesta, II, p. 393. 

(5) Klaproth , Vhi Suprà. 



— 74 — 

Au surplus, il n'est pas impossible de ramener la source 
de riaxarte sur le plateau de Pamir, si l'on consent à prendre 
le bras méridional de ce fleuve pour le cours d'eau auquel la 
glose pehivie de l'Yaçna zend applique la qualification d'eau 
Arvanda (1). En effet, celte branche de l'iaxarte découle au 
Nord, par 40° de latitude boréale, du groupe de montagnes 
d'oîi sortent au Sud , par 59°, la rivière de Karaleghin, af- 
fluent du Yâkhch-àb qui, lui-même, est un affluent du Pendj- 
Oxus, et à l'Est, à très-peu de distance de cette rivière, le 
bras moyen du Kachgar-daria-Tarîm (2). 

Toutefois ce Mezzo termine ne me paraît point acceptable. 
Le Ycndîdàd entend parler d'un grand fleuve et non d'uD 
simple affluent, et ce grand fleuve dont il ne donne pas le 
nom, devait s'appeler en zend Ourvat-raodha , en pazend 
Ourvanl-roul , ea pehlvi Arvanda et répondre à l'Arg-roud 
du Boundchesch, qui, dans ce livre, forme le pendant du 
Véh-roud (o). Or, puisque celui-ci est l'Oxus, il semble que 
celui-là ne puisse être que l'iaxarte, et nous sommes ainsi re- 
portés pour FAiryanem-Vaêdjô au-delà du plateau de Pamir 
et des monts Belour. 

L'objection est très-forte et mérite d'être examinée à fond. 

Le Boundehesch auquel on en appelle, contient certain texte, 
ambigu en apparence , mais qui , rapproché de la relation de 
Hiouen-Thsang , écrite vers la même époque , conduit à une 
interprétation tout opposée. 

Yoici d'abord comment s'exprime l'écrivain chinois, en 
parlant de la vallée alpine de Pamir et de son lac central : 
« De la partie occidentale du lac sort un large courant qui , à 
» l'Ouest , s'étend jusqu'aux frontières orientales du royaume 

(1) Yaçna, texte , p. 248. 

(2) Klaproth, UbiSuprà. 

(3) Yciçna. addit. et correct., p. CLXXXl-v. 



» de Ta-mo-si-thiéti (sansc. Dhamasthiti?) (1), se joint au 
» Po-tsou ou Fo-tsou (sansc. Vatchou , Oxus) et coule vers 
» l'occident. C'est pourquoi , sur la droite de ce lac, toutes 
» les eaux se dirigent vers l'Ouest, De la partie orientale du 
» lac sort aussi un large courant qui , du côté du Nord-Est, 
» arrive aux frontières occidentales du royaume de Kie-cha 
» (Kachgar), se joint au fleuve S«7o (sanscrit Çîtâ, Tarîm) et 
» coule vers l'Orient. C'est pourquoi , sur la gauche de ce lac , 
» toutes les eaux coulent vers l'Est (2). » La question de sa- 
voir quels sont ces larges courants qui rejoignent le Tarîm et 
rOxus pour s'écouler ensemble les uns à l'Est et les autres à 
l'Ouest, est ici indifférente (3). Ce qui importe, c'est la direc- 
tion des deux grands fleuves en sens contraire. 

Le Boundehesch répète en trois endroits différents , comme 
citation extraite de la loi des Mazdayaçnas , qu'Ormuzd, par 
l'amour extrême qu'il a pour les hommes, a fait couler de son 
trône, du côté du Nord, du côté de l'Albordj, de l'Albordj 
même, deux rouds, l'un dans l'Est, l'autre dans l'Ouest, avec 
celte mention que l'un est l'Arg-roud et l'autre le Véh- 
roud (4). N'en peut-on pas conclure que le premier est le 
Tarîm, puisque le second est reconnu pour être l'Oxus? Il est 

(1) Peut-être vaudrait-il mieux dire Dharmasthitî. 

(2) Hiouen-Thsang, traduction de M. Stan. Julien, I, p. 438. Comparez 
/6irf.,p. 272. 

(3) Feu Jacquet, dans uue lettre écrite en 1836 à M. A. de Humboldt 
et analysée par M. Ritter [Asien , III , p. 493-7), prenait le Karakoul pom- 
le lac des dragons mentionné par Hiouen-Thsang. En conséquence il 
faisait correspondre le courant de l'Est à la rivière de TacKhalik et celui 
de l'Ouest à la rivière de Vakliàn. — M. Stan. Julien , qui s'arrête avec 
raison au lac Sir-i-Koul, dit que les indigènes nomment le coins d'eau 
de l'Est Oulan-Ousou. Mais il ne donne pas le nom de celui de l'Ouest. 
C'est une lacune à réparer. Je conjecture que V Oulan-Ousou est la rivièr» 
de Serakol , mentionnée par Moorkroft. 

(4) Zend-Avesta , II , p. 361, 370 , 390. 



— 7() — 

vrni que de ces trois textes le? deu\ derniers appliquent le 
Yéh-roud h l'Est et l'Arg-roud à l'Ouest , ce qui faisait croire 
à Anquciil que le compilateur entendait par Arg-roud le 
ileuve Aragiif! de Strabon , l'Arapvi de nos cartes, affluent du 
Kour ou C\ rus , dans la Géorgie (1). Mais le premier texte est 
conçu en ternies qui supposent la direction de l'Ariï-roud au 
levant et celle du Yoh-roud au couchant. Dès lors l'Arg ne 
peut être que le tleuvc de la petite Koukharie, comme le Véh 
est celui de la grande, 

M. E. Buruouf, sans s'expliquer sur le Tarîm , s'arrêtait 
h riaxarte,en s'appuyant d'aboid sur des raisons philolo- 
giques dont personne ne méconnaîtra la force , et ensuite sur 
quelques indications du Boundehesch, qui paraissent contre- 
dites par d'autres ou susceptibles d'une explication diflerente. 
\ oici les motifs qui , outre celui qui précède, me déterminent 
à rejeter son opinion. 

Le Kachgar-Tarîm, en chinois Ta-li-mou, méritait de trouver 
place dans la tradition persane tout autant que dans le récit 
bouddhique. D'une part, en effet, ce grand fleuve de la petite 
Boukharie ne le cède pas en volume et en étendue au Sihoun- 
laxarte. De l'autre, les Bouddhistes lui avaient appliqué le 
nom sanscrit de Çllô. de même qu'à la contrée qu'il arrose 
celui A'Outtara-Kourou , pays septentrional (par rapporta 
l'Inde), et au lacLop, dans lequel il se décharge, celui de 
mer du Nord-Est , par opposition à leur Tchakchou-Oxus qui 
baigne la région de Kêtoumdla et afflue à la mer du Nord- 
Ouesl ou lac Aral. Enfin, le Tarîm porte aujourd'hui encore 
des dénominations qui font songer à celles d'Arraf, Aurvat , 
Aurvand , Ourvant et \rg, par lesquelles les Mazdayaçnas 
désignaient le fleuve de la Trausoxiane, ainsi que l'a araple- 

(U Ibid.. p. 390, noto 3 . et Strabou , XI , p. 500. 



— 77 — 

nient démoulré M. E. Burnouf (1). Je veux parler des noms 
d'Ergheou, Eigoiio, Ergono, provenant sans doute de la même 
racine, arv ou arb, aller, courir. En elVel la première syllabe 
Erg est identique à VArg du Boundchesch, et s'il est vrai de 
dire avec le savant philologue que l'Arg pelilvi dérive du 
pazend Arvat (zend Aurvat), cheval ou rapide, d'abord arti- 
culé Ar(/-oî<-fU, puis réduit successivement à Arg-ou et à Arg, 
on peut hardiment avancer que la forme Erg-ou-ô pour Arg- 
ou-ô , est moins altérée encore (2). 

Il est hors de doute que les Perses ont appliqué à l'Iaxarte 
les titres relevés par M. E. Burnouf et rappelés ci-dessus. Des 
peuples cavaliers devaient nalurcllemenl le nommer cheval en 
considération de la rapidité de sou cours au sortir des mon- 
tagnes où il prend naissance. Mais ces mêmes noms ils les ont 
successivement reportés sur VOrghand-âb de l'Arakhosie, sur 
VArosis ou Oroatis de la Médie et de la Perse, sur le Pasi- 
Tigre, probablement pour Parsi-Tigre , de la Médieet de la 
Susiane , sur la petite rivière Alvand , Alvend, Elvend de la 
Médie (5), sur le Ttgre-Arvand de l'Assyrie, sur VAraxes de 
l'Arménie , sur VOronte de la Célésyrie , sur VAragus de l'ibé- 
rie,etc-,etc., partout enfin oii ils ont étendu leur domination 
avec leur langage (4). Le Tarira a dii les recevoir avant tous 

(1) Yaçna, addit. et correct., p. ci.xxii-iv. Le savant philologue cite 
en preuve les mots zends Hâvani , Vdta et Môurou-âp , devenus en pa- 
zend Hâgouana , Gouâd ou Govdd, Mourgou-ûb, puis Mourgûh. 

(2) Quant à la forme Ergh-eou , la finale eou semble être pour Ava , 
comme dans l'altération chinoise .-tweoMtapour le pâli Anavatatta. Dans 
cette hypothèse, on pourrait déduire Urgh-eou d'un qualificatif arj-en 
Arvat-vat , equis prœditus. 

(3) Voyez la carte de Rennell ou le Yaçna , p. 249 , note 121, in fi)ie. 

(4) Voir là-dessus Yaç7ia , add. et corr., p. CLXxxiu. Les anciens comp- 
taient au moins cinq fleuves du nom (VAraxes-, selon d'Anville , Me'm. 
de l'Acdd. des Inscript., XXXVI, p. 79. 



— 78 — 

ces fleuves. Car il y a toute apparence qu'à une époque très- 
reculée les Aryas de la Bactriane avaient occupé la petite 
Boukharie, en même temps que la grande, et même aupara- 
vant, comme je suis porté à le penser; de telle sorte que le 
nom zend iVAurvat-Baodha aurait passé du Tarîm à l'Iaxarte, 
plutôt encore que de l'Iaxarte au Tarîm. DeUà vient peut-être 
que les indications, d'ailleurs très-vagues du Boundehesch 
sur son Arg-roud , peuvent se rapporter au fleuve de la petite 
Boukharie tout aussi bien qu'à celui de la Transoxiane. Je 
citerai , entre autres , celle-ci que l'Arg-roud est au-dessus du 
Véh-roud (1) La Bactriane étant plus basse que la petite 
Boukharie, on a pu dire que le fleuve de celle-ci était au- 
dessus du fleuve de celle-là. Quant à la circonstance que ces 
deux rouds s'entr'aident ou coulent de concert (2), elle s'ex- 
plique très-bien dans l'hypothèse qui les fait sortir de la même 
source Ardvî-Çoûrâ pour couler en sens opposé par une sorte 
de convention tacite qui les porte à arroser en même temps 
les plus anciennes contrées de l'Airyana Sérico-Bactrienne , la 
grande et la petite Boukharie. Ajoutons qu'entre les lacs Lop 
et Kach ou Gach de ce dernier pays et près d'une petite rivière 
appelée Tirîm , nos cartes placent une v\\\e d'Orqheou-Khaitou 
qui serait en zend Aurvat-Kêtou (l'étendard du cheval), de 
même qu'elles indiquent dans le Badakchan , près des rives 
du Kokcha, une vallée à'Argandjika, célèbre par ses mines 
de fer, et non loin de là, dansl'Afghanistan, une plaine à' Ar- 
gon, arrosée par un charmant cours d'eau (3). Enfin, rappe- 
lons que les chevaux de la petite Boukharie sont très-reuom- 

(1) Zend- Avesta, II, p. 391. 

(2) IbicL, II , même page. 

(3) Wood , Ubi Supra , p. 249 et if)k.—Argh, en turc, signifie canal , 
rigole , eau courante , etc. Ce nom paraît identique à VÂnj du Bound- 
ehesch ; il vient sans doute comme celui-ci du zeml Aurvat. 



— 79 — 

mes dans la Chine (1), en sorte que, quind la glose pehivie 
ou sanscrite du Yaçiia zend rapporte, au sujet de l'Albordj, 
que l'eau Arvanda qui s'cu écoule est celle qui produit les 
plus beaux chevaux (2), on pourrait, s'il en était besoin, 
songer au Kachgar-Tarîm tout autant qu'au Sihoun-Iaxarte. 

Ce n'est pas que je veuille rejeter ce dernier fleuve , je 
l'admets au contraire , mais comme cours d'eau du Nord , de 
même que j'admets pour fleuve du Sud le Kameh , Khonar , 
Khoaspe ou petit Sind. Le premier, nous l'avons vu , a ses 
sources, sinon dans le lac Issikoul , au moins dans le mont 
Terek-Tagqui en est voisin et qui réunit lesThian-Chanaux 
monts Belour par le Mouz-Tag , tandis que le second a les 
siennes dans le lac Hanou-Sar, près du mont Pouchtiguer 
qui , de son côté , unit les monts Belour au Kouen-Lun par 
les Thsoung-Ling. Le Kachgar-Tarîm et le Vakchâb-Oxus, 
nousl'avons vu aussi , sortent l'un du lacKarakoul et l'autre 
du lac Sir-i-koul , situés tous deux sur le Belour-Tiig, entre 
rissikoul et le Hanou-Sar. Enfin, les indigènes, nous l'avons 
vu encore, se prévalent de la situation élevée du Sir-i-koul, 
au centre de la très-haute vallée de Pamir pour prétendre 
que ces quatre grands cours d'eau y prennent naissance (5). 

Les Perses semblaient faire du Kameh ou petit Sindh ap- 
pelé Kuschou Kasp dans le Boundebesch, une branche de leur 
Véh-roud-Oxus (4) , sans doute en considération de la proxi- 
mité de leurs sources. Ils n'allaient pas si loin à l'égard de 
riaxarte , mais parmi ses noms grecs , relevés par E. Bur- 
nouf (5), celui d'oli^âp;?? (Zend, Vakchou-oreta?) c'est-à-dire 



(1) Yaçna, texte , p. 247-8 , et add. et corr., p. clxxxv. 

(2) A. Rémusat, Histoire de la ville de Khotan , p. 19 et 28. 

(3) Voyez ci-dessus, p. 67. 

(4) Zend-AvestajU,"^. 393. 

(5) Yaçna, addit. et correct., p. CLXXXv. 



— 80 — 

rOxus vénéré (1), indique une certaine similitude établie 
entre les deux fleuves. Le nom plus usuel à'\alùfry,s (Zend 
Yakchàreta?) n'est peut-être qu'une atténuation du premier, 
par substitution de la faible F à la forte V , et soustraction 
de la voyelle ou. Cependant il serait peut-être mieux d'ad- 
mettre avec le docte baron de Sainte-Croix (2) qu'il dérive 
du nom mongol Ik-Sœrte, le grand fleuve, à la condition 
toutefois de remplacer ik par yakch (comparez Yar-Yakchi, 
la rivière grande) ; d'où résulterait le composé Yakchsœrte, 
le grand fleuve ou le vénéré courant , car le qualificatif Yakch 
pourrait bien être d'origine aryenne (5). Du reste, si les deux 
autres noms grecs de l'Iaxarte 'oo|«i/r)î? et 'Ofi%a!.f[x.i pour 
'Op|«?r« paraissent n'avoir rien de commun avec ceux de 
rOxus (4) , on peut dire qu'il en est autrement d'un autre 
nom du premier fleuve, celui d' AfuU;, puisqu'Hérodote l'ap- 
plique au second (5). Or, 'A^d^y,?, comme l'a montré M. E. 

(1) M. E. Burnouf, (Yaçna, p. 462, à la note in fine, et p. 473-4, donne 
encore à Areta les sens analogues de grand, illustre et lumineux qui 
conviendraient également ici. — Voyez d'ailleurs Pott, Etymol Fors- 
chimg., iutrod. p. LXii-ix. — Lassen, Ind. Alterth., I, p. 6 avec la note 3, 
et II, p. 872 avec la note 3. 

(2j Examen critique des historiens d'Alexandre, p. 717. 

(3) En sanscrit Yakcha, le vénérable ou le vénéré, est le nom des 
génies serviteurs du dieu du Nord Kouvêra et gardiens de son jardin, 
de ses trésors, de ses richesses. 

(4) La première forme peut venir du thème fort Ârvant, et la seconde 
du thème faible Arvnt, quoiqu'on ne s'explique pas bien, pour la pre- 
mière, l'insertion d'une sifflante qui, après le changement de la syllabe 
arv en arg, change celle-ci en args, ou arks. Pour la seconde, l'expli- 
cation va de soi, en admettant le nom mongol Sœrte, car Oplospr;?? 
répond alors à Argsœrte, le rapide fleuve, analogue à Yakch-sœrte, le 
respectable fleuve. Notons qu'Ammien-Marcelin doime un accusatif 
Araxatem, sans la nasale ou la liquide du milieu. 

(5) Hérodote, II, 202-11 ; IV, 40. — J'adopte ici l'interprétation de 
M. Lassen [Iml. Alterth., II, p. 113, note 4; p. 364, note 2, et p. 604), 



- 81 — 

Burnouf, dérive (l'Aryaf, réduit à Arv (1). 

Quoiqu'il en soit de ces étymologies , il me paraît suffi- 
samment établi que les mazdayçnas avaient originairement 
pour fleuves paradisiaques : le Kachgar-Tarîm à l'est , le 
Kameh-Indus au sud, l'Oxus-Djhoun à l'ouest et le Sihoun- 
laxarte au nord, tous quatre réputés sortir d'une source 
commune, arrosant quatre contrées distinctes: !.• la petite 
Boukharie; "l." le Baltistan avec le Kaboul ; S.» la grande 
Boukharie, et k.° la Transoxiane, et se déchargeant dans 

qui était aussi celle de d'Anville [Mém. de l'anc. acad. des inscrip. , 
XXXVI, p. 79-85). J'avoue pourtant que Heeren {De la polit, et du com. 
des peuples de l'antiquité, II, p. 326-7), Rennell (The yeographycal System 
of Herodotus, p. 34, 204, etc.), et Barbie duBocage IdunsVExamen cri- 
tique des historiens d'A lexandre, p. 829) tenaient pour l'Iaxarte. 

(1) Yaçna, addit. et correct., p. CLXXxv. — Ici toutefois revient la 
difficulté signalée dans l'avant-deruière note relativement à l'insertion 
d'une sifflante. On peut répondre que le thème grécisé Af«v , pour arv, 
s'est fléchi suivant diverses déclinaisons, qu'il est devenu à la troisième 
Apctï, Génitif Apaya;, à. la. seconde Afayoç^ Génitif Asayov et à la 
première encore, en partant du N'f Ap«|, pris comme thème secondaire, 
Aftc.%ri-, Génitif, A a œ^aû. Voici d'ailleurs les divers noms zends de l'Oxus, 
tels qu'on peut les déduire des transcriptions étrangères : 1." Vahou, 
sansc. Vasou, bon, saint, pur, riche ( Yaçna p. 100-3, avec les notes), 
d'où le pehlvi Véh et le chinois Vei; 2." Vanghou de même signification 
(Yaçna, ibid., st. p. 148-9. 380-1, etc.), d'où la forme sanscrite Vankou 
dans le Mahàbhàrata {Ind. Alterth. I, p. 843, note 1); 3.° Vakchou ou 
FflA'Ac/iOM, sansc, Vakchou, qui fait croître ou qui porte des bateaux, d'où 
les formes grecques Oal-.jç, 'oâl^o? (en latin Oaxes , Oaxus). Voyez 
Claudii salmasii plinianœ exercitationes in solinum, p. 984-5; 4." Vank- 
chou , même signification que Vakchou , en sansc. Vankchou , nom du 
môme fleuve dans le Mahàbhàrata {Ind. Alterth., ubi suprcà); 5." pro- 
bablement aussi Vatchou , le parleur , d'où le chinois Fa-tsou , Fo-tsou , 
Po-tsou; et 6.» enfin Tchakchou, de même si^inification , ou Sou-Tchak- 
chou, qui parle bien , fort, haut ou beaucoup , par allusion sans doute 
au bruit que font les vagues du haut Oxus à sa descente des mon- 
tagnes. 

6. 



- 82 — 

quatre mers opposées , le lac Lop , le golie de Koulch , la 
mer Caspienne cl le lac Aral. 

11 en résulte que la contrée centrale où ces fleuvfs prennent 
naissance, n'est autre que le plateau de Pamir, pris au sens 
le plus large, c'est-à-dire comme s'élendaut le long du 
Belour-Tag, probablement depuis le Pouchtigour de l'IIin- 
dou-Kouch jusqu'au Terek-Dabahn du Mouz-Tag. 

M. A. de llumboldt pense que la célébrité de ce plateau 
en Orient, n'est pas seulement due à sa hauteur prodigieuse 
qui l'a fait nommer le milieu entre le ciel et la lerro (1) , 
mais qu'elle est le reflet de cette vénération attachée au nom 
mythique de Mêrou, à ce massif duquel découlent les grands 
fleuves d'Asie et qui a été habité longtem[)s (ajoutons et de- 
puis une époque très-reculée) , par des peuples blonds à 
prunel les bleues vertes (2) que l'on croit ap]);irlenir à la souche 
Indo-germanique (5). 

M. E. Burnouf dérivait le nom de Pamir d'un composé 
sanscritique Oupa-Mêrou , comme qui dirait pays Sous- 
JMeVoMen(4), ou plutôt voisin du Mêrou, car Oiipa signifie 
auprès et dessous (o) , de même qu'il tirait Bactra du Zend 
Apakhlara (6) , par suppression des voyelles initiales OU el 
A. Quoique M. Lassen ait élevé des doutes sur la bonté de 

(1) Asie centrale, U, p. 389, et Moorkroft, Travels, etc., U, p. 271. 

(2) Seres, rutilis comis et cœruleis oculis, dit Pliue, V, 24. Voyez aussi 
Hiouen-Tsang, I, p. 396. 

(3) A. de Humboldt, ubi suprù, II, p. 412, et Cosmos, II, p. 520, note 
47. Comparez Ritter, Asien, V, p. 611-28, et Ukert, Geog. der Gricchcn 
und Roemer, troisième partie, sect. 2, p. 275. 

(4) Dans VAsie centrale de M. A. de Humboldt, I, p. 404, en note, 
et II, p. 389. 

(5) Par exemple, Oupakant/ia, propinquus, veut dire à la lettre : ad 
gulam ou subgvlû. 

(6) Yaçna, not. et éclaire, p. r,xi-ij. 



— 83 — 

cette élymologie (1), elli; paraît poiuiant très-acceptable, 
sauf nue légère raoclificalion. D'une part, en eflet , les livres 
zends placent leur source Ardvî--çoûrâ sur leur albordj, et 
non point auprès ni au-dessous (2). D'autre part, les Va- 
khânis et les Kirgliiz eu diseol autaul de leur lac sacré, 
comme le prouve leur dicton : « Le lac Sir-i-koul est sur le 
toît du monde et le tuît du monde dans Pamir (5). EnGn 
l'exact et scrupuleux Wood écrivant toujours Pamir, tandis 
que Marco-Polo, Elphinstoneel A. Burnes moins constants, 
transcrivent tantôt Pâmer ou Pamere , et tantôt Pameere ou 
Pamir, la dernière orthographe paraît être la meilleure, 
selon l'observation de M. A. de Ilumboldt (4). De Icà deux 
conséquences: la première qu'au hen d'Oupa-Mêrou , syn- 
copé en Pâmer, c'est Oupa-Mîra , abrégé en Pamir, qu'il 
conviendrait d'admettre pour le nom aryen de ce plateau, 
et la seconde que cet ethnique doit signifier non plus pays 
situé auprès, autour ou au-dessous du Mérou, c'est-à-dire 
de la inonldgïiQ ayant un lac, selon l'étymologie de M. E. 
Burnouf, mais bien pays autour du lac, en sanscrit Mira, 
suivant le même philologue (5), c'est-.à-dire pays autour du 
Sir-i-koul. En effet , le plateau de Pamir s'étend autiuir de 

(1) Ind. Alterth , I, p. 847, note 2. 

(2) Zend-Àvesta,]l,i). 144-5, 173-8, 243, 335-9, 397-8, et I, deuxième 
partie, p. 246. 

(3) Woodi Journey ta tlie source etc., p. 349-32. — A. de Humboldt, 
Asie centrale, II, ]i. MO. 

(4) Asie centrale, II, p. 402. — Ce patriarche de la science invoque 
aussi les transcriptions chinoises Po-mi-lo et Pho-mi-lo de Hiouen- 
Tsang, qui supposent une forme aryenne Pamira (comparez le chinois 
Kia-chi-mi-lo au sanscrit Kagmira). Mais elles méritent moins de 
confiance, parce que les pèlerins bouddhistes rendent Soumèrou soit 
par Sou-mi- lou, soit par Sou-mi-liu. Voyez YHiouen-Tsanff de M. Stan. 
Julien, II, p. Lsxu, et I, p. 70. 

(5j DanslM.ç/e rmtrnle de M. A de Humbnldt, I, p. 1 15, en note. 

G* 



— 84 — 

ce lac à six journées de marche en toul sens, selon Marco- 
Polo (1), A. Biirnes (2) et Wood (."), Par conséquent, outre 
le Sir-i-koul , il comprend les lacs Uanou-sar, Kara-koul , 
Riang-koul et Touzkoul , si ce dernier, nommé par Klaproth 
seul , ne se confond pas avec l'un des précédents, en un mot, 
les dilTércnts amas d'eau d'où s'échappent diverses sources 
du Kameh , de l'Oxus, du Tarîm et peut-être même de 
riaxarte. Sous ce rapport , Oupamîra pourrait être inter- 
prété \ia\s autour des lacs. Mais le singulier paraît préférable, 
parce que les Yakhânis, pour qui l'Oxus est le roi des fleuves, 
s'arrêtent de préférence au Sir-i-koul et nomment petit 
Pamir (Khourd Pamir) la partie du grand plateau dans la- 
quelle le Pendj prend naissance (4). Dans tous les cas, il ne 
faut point s'arrêtera la conjecture de Malle Brun qui, en 
se fondant sur un manuscrit fautif de Marco-Polo, lisait 
Pani-^, en place de Pamir, et traduisait pays des iources (5). 
Tout porte a croire que le petit Pamir a éclipsé le grand 
aux yeux des indigènes, car nos voyageurs européens , leurs 



(1) De rébus orientatibus, I, 37. 

(2) Travels into Bokham, II, p. 207. 

(3) Joiirneij to the source, etc., p. 355. 

(4) Wood est le seul qui distingue deux plateaux de ce nom, quoi- 
qu'il ne précise pas le petit. (Voyez ubi suprà, p. 349 et 352). 

(5) Ce géographe en appelait à un subtantif sanscrit Pan, Panis, 
on Partir, eau, source, qu'il retrouvait aussi dans l'aropa7usus,écTilp\us 
fréquemment Paropamisus et interprété par lui montagne des sources. 
(Voyez sa Géographie universelle, V, p. 124, cinquième édit.) Malheu- 
reusement les lexiques sanscrits ne donnent pas ce sens au mot Panis 
ou Panir (Voyez Lassen, Jnd. Alterfh., I, p. 757, note 4j, et il est à 
peu près reconnu aujourd'hui que le nom grécisé .-xpar. huto'. est une 
transcription écourtée d'une forme sanscrite Para-oupa-nichadha , dé- 
signant à la fois l'Hindou-Kouch ou Caucase indien et le peuple qui 
l'habitait, nommé par Ptolémée v^afo-xauT-idui. (Voyez le même 
Lassen, ubi suprà, I, p. 22, note 4, et II, p. 136 avec la note 1). 



- 85 — 

échos, ne parlent guères que du premier. Bien qu'à l'exemple 
de SoLg-Tun et de Hiouen-Tlisang (1), ils le trouvent peu 
propre à la production des céréales (2), ils n'en vantent pas 
moins les riches prairies qui le couvrent , les troupeaux d'An- 
tilopes qui s'y nourrissent, les bœufs ou yaks et les chevaux 
qui s'y engraissent et s'y rétablissent en moins de vingt 
jours (3), Du reste, ils s'accordent avec les pèlerins chinois 
pour reconnaître que la région du Sir-i-Koul forme une ter- 
rasse d'une altitude prodigieuse , du haut de laquelle l'obser- 
vateur voit s'abaisser sous ses yeux toutes les cîmes neigeuses 
de l'Asie centrale (4), et ils ne désavouent point le titre de 
Bâm-i-Dounyâ , faîte du monde, que lui donnent les indi- 
gènes (5). 

Le petit plateau de Pamir et le lac Sir-i-Koul rivalisent 
donc avec le petit plateau de Ngari et le lac Manassarovar. 
Les premiers se rattachent aux traditions des Mazdayaçnas, 
comme les seconds à celles des Brahmanes. Dans l'origine, 
rOxus et le Tarîm étaient pour les uns ce que le Gange et 
rindus étaient pour les autres , c'est-à-dire les deux fleuves 
par excellence. Voilà pourquoi le Boundehesch ne fait sortir 
du trône d'Ormuzd , placé sur l'Albordj , que deux rouds, 



(1) Biouen-Thsang, I , p. 271 et 437. 

(2) A. Burnes , IV, p. 207. 

(3) Marco-Polo , dans Malte-Brun , IX , p. 289 , 3° édit. — Wood , Ubi 
Suprà, p. 331, 355 et 365.— A. de Humboldt, Asie centrale, U, p. 404.— 
Notez que la source Àrdvî-Coûrâ est qualifiée Drvaçpâ dans les livi'es 
zends , littéralement qui épaule les chevaux , c'est-à-dire qui les remet 
en bon état. Voyez Zend-Avesta, II, p. 199, et M. Haug, Ubi Suprà ^ 
p. 24. 

(4) A. Burnes , II , p. 207. — Wood , p. 355 et 359. — A. de Hum. 
boldt,n,p. 404. 

(5) Wood , p. 332 , 354 , 359. — A. de Humboldt , II , p. 410. 



- 86 — 

l'un à l'Est et l'autre à l'Ouest, l'Arg-roud ei le Véh-roud (1); 
voilà pourquoi aussi un certain Oupanichnd , extrait du Sainii" 
Vèda et nommé Tchéhandouk par Anquetil, ne fait saillir du 
trône de Brahmâ, placé dans le Brahma-Lôka, au-des- 
sus du Mêrou , que deux grands cours d'eau, dont il n'in- 
dique ni les noms ni les direclious , mais qui étaient vraisem- 
blablement le Gange et l'Indiis, considérés dans leur cours 
inférieur, dirigé pour l'un au Sud-Est et pour l'autre au Sud- 
Ouest de leur point commun de départ (2). Ces récits frag- 
mentaires se conçoivent d'ailleurs : ils mettaient en relief 
deux fleuves nationaux et laissaient momentanément dans 
l'ombre deux fleuves étrangers, savoir : l'Iaxarte du Nord et 
le Kameh du Sud chez les Perses; le Tarîm du Nord-Est et 
rOxusdu Nord-Ouest chez les Indiens. 

Maintenant, quel est de ces deux plateaux celui qui a trans- 
mis à l'autre la tradition des quatre fleuves orientés? Car, 
quelque naturel que cela paraisse, sous le point de vue de 
l'orientation, il semble que l'idée de ne choisir que quatre 
courants parmi cette foule de grandes rivières qui s'écoulent 
du système Himâlayen , et celle de les faire sortir d'une source 
unique, soit amas d'eaux, soit massif de montagnes, n'ont 
pu naître à la fois dans deux régions différentes sans aucune 
commuoicalion. 

M. Benfey se prononçait eu faveur du Manassarovar d'où 
il faisait partir les deux branches de la famille aryenne, 
l'une vers l'Inde et l'autre vers la Perse (3). Mais depuis la 
publication des savantes recherches de MM. E. Burnouf et 
Lassensur les origines de cette race, les érudits d'Allemagne, 

(1) Zend-Âvesta , II , p. 361. 

(2) Oupnekhat , I , p. 84. 

(3) Voyez l'article Indien de l'Allgemeine Encyclopœdie de Ersch et 
Gruber, 2« sec.t., XVn , p. 14. 



— 87 - 

tels que K. Holh , A. Wehor, Fr. Windischmann , A. Kuhn, 
M'° Haiig et H. Kioperl , cités avec éloge par M. E. Renan (1), 
inclinent la plupart pour le lac Sir-i-Koul, et l'un d'eux 
(M. Haug) pour un lac plus septentrional encore. Quant à 
moi , j'ai déjà annoncé plusieurs fois à la section précédente (2) 
que je me range à l'avis de la mnjorité. Je n'hésite pas à voir 
dans !e lac de l'Oxus et du Tarîm le Yindousaras du Ràmàya- 
na. Je m'arrête à ce lac central et je le considère comme le 
point de départ des deux grandes branches de la famille 
aryenne. 

Des rives du Sir-i-Koul , deux routes s'ouvraient à l'émi- 
gration, volontaire ou forcée, de ces deux peuplades, l'une 
au Nord cl à l'Ouest , par la Sogdiane, la Bactriane, la Mar- 
giane et le Hérat; l'autre au Sud et à l'Ouest, par la petite 
Boukharie, le Baltistan , le Kaboul et le Pendjab. 

Il est reconnu que les Mazdayaçnas ont suivi la première 
pour se rendre en Perse. Tout porte à croire que les Brah- 
manes ont adopté la seconde pour descendre dans l'Inde. 

En séjournant aux alentours des lacs du Belour-Tag dont le 
plus remarquable est le Sir-i-Koul, les uns et les autres y 
auront conçu l'idée de leurs quatre fleuves sortant d'une 
source unique, et courant vers les quatre points cardinaux, 
idée qu'ils auront ensuite essayé de reproduire dans leurs 
nouvelles résidences. Ainsi, pour ne parler d'abord que des 
Brahmanes, il est probable qu'en faisant halte dans le petit 
Tubet, ils auront remplacé le Sir-i-Koul par le Manassaro- 
var, puis modifié la série des quatre fleuves, selon les contrées 
qu'ils occupaient , et pris successivement pour chef des quatre 
le Sindh du Pendjab, puis le Gange de l'Inde Gangétique. 

(1) Histoire générale des langues sémitiques , p. 138 , et de l'origine 
du langage , p. 225. 

(2) Voyez ci-dessus, p. 21, 27-8, 36, 39, 40. 



Tout me porte même à penser que les Pourânas font allusion 
au plateau de Pamir, lorsqu'ils parlent de leur mythique 
Pouchkara-Dvîpa, pays du lac ou pays du lotus, que Wilford 
identifie à V Outlarakouru (1). Le Bhàgavata, entre autres, 
raconte qu'au milieu de ce Dvîpa s'élève, à une hauteur pro- 
digieuse, un mont unique nommé Mânasôllara , lequel sert 
de limite aux deux Varchas (segments) situés au-dessous et 
au-dessus de lui, et que c'est sur cette montagne que sont 
placées, aux quatre points de l'horizon , les quatre villes des 
gardiens du monde, Indra et les autres (2). Le Vichnou dé- 
clare bien à son tour que l'arbre de vie de cette région est le 
Nyagrôdha (5), comme il est celui de VOutlarakourou dans un 
récit pourànique des quatre jardins, des quatre lacs et des 
quatre fleuves (4). Or, d'un côté, le Mânasôltara-Giri suppose 
un Mânasôttara-Hrada (l'un mont et l'autre lac septentrional 
de l'esprit divin) (o); car le nom Anavatapta (non échauffé 
par les rayons du soleil), en chinois Aneouto, s'applique à la 
fois au lac Manassarovar et au mont Kailâsa (6). D'un autre 
côté, les Bouddhistes de la Chine annoncent que le lac du 
plateau de Po-mi-lo, dans la partie qui va du Sud au Nord, 
correspond au lac Aneou ftoj, et que ce lieu est le centre du 
Djamboudvipa ou du continent habitable (7). Moorkroft nous 
apprend , en outre, que ce lac passe pour être habite par des 
Djins et des Péris, c'est-à-dire par des esprits (8). Enfin , la 

(1) àsiat. fles., VIII,p. 285. 

(2) Bhdgav.-P.,\l, p. 467, si. 30. 

(3) V>sh.-Pur.,y. 201. 

(4) Bhâgav.-P., U, p. 425 , si. 13. 

(5) Comparez ibid., II, p. 157-, si. 14, et préface, p. v, note 1, 

(6) Klaproth , Magaz. Asiat, II , p. 235-6. 

(7) Hiouen-Thsang, I, p. 272 et 437. 

(8) Travels in the Himalaya etc., II, p. 274. 



— 89 — 

divinité qu'on y adore est Brahmâ , selon les Pourânistes (1). 
Ne peut-on pas inférer de ces rapprochements que c'est sur le 
modèle de ce Manassôlara-Hiada que le dieu a créé son 
Mânasa-Saiôvara ? 

La conclusion me paraît d'autant plus acceptable que le 
Boundehesch place dans ri ran-Ycdj une montagne qu'il nomme 
tour à tour mont Manesch cl mont Zarédedj (2). Le premier 
nom, dérivé de Manas, esprit, rappelle tout ta la fois et le 
mont Mânasôttara des livres sanscrits et le mont Ouçadarena 
des livres zends, dépositaires l'un de V esprit et l'autre de 
V intelligence. Le second semble syncopé d'une forme zende 
Zarayô-Tedjô signifiant pic du lac, par allusion soit au Sir- 
i-Koul , placé sur le toîl du monde , comme disent les indi- 
gènes, soit au Kara-Koul , situé un peu plus au Nord. En 
effet , ces deux lacs devaient être également chers aux an- 
ciens Aryas, comme donnant naissance le premier au Pendj- 
Oxus, fleuve de l'Ouest ou de la Baclriane, et le second au 
Yaraan-Kachgar-Tarîm , fleuve de l'Est ou de la petite Bou- 
kharie, c'e«t-à-direaux deux grands cours d'eau qui , suivant 
les vieilles traoitions persanes, servaient de limites entre 
l'Iran placé au Sud et le Touran situé au Nord (5). El ceci, 
par parenthèse, nous explique pourquoi le Boundehesch ne 
fait découler du trône d'Ormuzd que deux fleuves, au lieu de 
quatre, l'Arg-roud-Tarîm et le Yéh-roud-Oxus, quoique 
d'autres fragments zoroastriens supposent qu'il s'en écoulait 
deux autres qui , comme on l'a vu , devaient être l'Iaxarte et 
leKhonar-Kameh. 



(1) Vishnu-P., p. 201 ; Bhdgav.-P., p. 467, si. 32. 

(2) Zend-Avesta , II, p. 356 et 364. 

(3) Anquetil, Zend-Avesta, H, p. 283, note 1. — M. Reinaud , Mém. 
géogr. etc. sur l'Inde, p. 5b. — Firdoûsi , dans le Schah-Nameh, ci-après 
analysé. 



- 90 — 

En ce point, comme en beaucoup d'autres, la tra- 
dition Bactro-Medique ou Mcdo-Persanc, telle que je la 
concilia, concordait avec le plus ancien réel Indo-Bràhma- 
nique. Elle adoptait les mêmes ûeuves et restait également 
fidèle au\ deux conditions fondamenlalesdu mythe primitif, 
l'orientation des quatre courants et leur sortie d'une source 
commune. Elle n'eu différait même point au fond en ce qui 
touche le lac et le mont sacrés; car la difl'érence des dénomi- 
nations n'entraînait pas celle des localités : le Vindousaras 
et le Sir-i-Koul , le Dêmaçringa et le Berezafgairi se confon- 
daient. Ce sont les Aryas de l'Inde qui, en remplaçant le 
plateau de Pamir par celui de Ngari , ont adopté le Mànassa- 
rovar et le Kaiiàsa. Les Aryas de la Perse, étant restés plus 
longtemps aux environs du Belour-Tag, ont nsieux conservé 
le souvenir des localités. 

Cependant les Mazdayaçnas s'étaient viis amenés de bonne 
heure à délaisser la Transoxiane et à s'étendre dans le Sed- 
jestan. Dès lors i! devint naturel de remplacer l'iaxarte, 
fleuve désormais inhospitalier et ennemi, par l'Helaiend, 
fleuve ami et bienfaisant. Il va sans dire que cette substitu- 
tion en entraîne une autre, bien moins considérable, celle 
de rindus à son alïluint le Khonar, Kameh , Khoaspe ou pe- 
tit Sindh. 

Les auteurs Persans et Firdoûsi à leur tète, nous appren- 
nent que Féridoun , septième roi de la dynastie dite des Pich- 
dddiens, antérieure à celle des /iCêans, partagea l'empire entre 
ses trois fils; qu'il donna à Selm le pays de Roum (1) et l'oc- 
cident , à Tour le pays de Touran , ou des Turcs et de la 
Chine, et à Iredj le pays d'Iran avec le désert des guerriers 

(1) Les Perses entendent par ce nom la partie de l'Asie à l'ouest et au 
nord-ouest de l'Euplirate. Voyez Zeitfl-Avesta , II, p. 307. 



- 91 — 

armés de lances (1) ; qu'à cette époque le Touran s'étendait 
depuis le pays où l'on se sert de tentes jusqu'au Maveralnaliar 
(la Tran?o\iane) où le Djihoun forme la limite entre les deux 
royaiimos ; (\nc les i)r('miers descendants de ce monarque ne 
respectèrent pas les frontières du Touran et de l'Iran, et se 
disputèrent à main armée 1 1 possession du Djihoun ; mais que 
les limites fixées par Féridoun furent rétablies sous Kâi-Ko- 
bad, premier roi de la dyni^slie des Kêans , contemporain 
d'Afrasiab , le Touranien ; que ce dernier eut toute la partie 
de la terre comprise entre le Djihoun et la frontière de Roum, 
et qui de là s'étend en Mené continue jusqu'à la Chine et au 
Khotan ; qu'enfin le premier conserva tout le pays d'Iran , y 
compris le Zaboulistan, et que son pouvoir devait finir à la 
frontière où commençait l'usage des tentes (2). 

Sans accorder à ces récits relativement très-modernes une au- 
toritchistoriquequ'ellesn'ont pas, on peut néanmoins y ajou- 
ter foi en ce qui touche les délimitations géographiques. On y 
voitque, dès une haute antiquité, le Touran embrassait d'abord 
laTraosoxiane, bornée au Midi par le cours de l'Oxus, et en- 
suite la partie du Turkestan chinois habitée par des peuples 
qui vivaient sous d<s tentes et limitée au Sud par les pays 
de Kr-chgar, Tarkaud et Khotan, en d'autres termes, par les 
rivières qui forment le système du Tarîm. On y voit aussi 
que l'Iran comprenait à l'Est, sous le nom de Zaboulistan, 
les régions montagneuses situées sur la rive gauche du haut 
et du bas Indus. 

(1) Cette légende rappelle celle des Arméniens sur le partage de la 
terre par Xisuthrus entre ses trois fils Sim ou Zérouan , Titmi et Yapé- 
tosfh (copies de Noé , Sem , Kham et Japhetli). Voyez Y Histoire de Moïse 
de Khorène , dans ses premiers chapitres. 

(2) Voyez le livre des rois ou Schali-Nayneh de Firdoûsi , traduction 
de M. Jules Mohl , membre de l'Institut et professeur au collège de 
France , I, p. 139 , 437 et 477-9. 



92 

Il résulte de ces documents dont je me sers à défaut d'au- 
tres, que, d'un côté, le Tarira et l'Oxus séparaient les Sères 
et les Iraniens, peuples sédentaires, des tribus nomades, 
Scythes ou Tnriares, et que, de l'autre, l'Iaxarle qui leu^" 
avait originairement servi de limite , était définitivement 
resté Touraoien. J'en conclus que ce fleuve a dii disparaître 
delà tradition paradisiaque des Mazdayaçnas par les mêmes 
motifs que l'Indus avait disparu de celle des Brahmanes. 

De tous les fleuves de l'Ariane persique, telle qu'elle s'é- 
tendait avant les conquêtes des rois Akhéménidcs, l'Bel- 
mend était le seul qui pîil remplacer l'Iaxarte. 

Ce grand cours d'eau du Sedjestan avait bien des droits au 
titre de fleuve paradisiaque. 11 a ses sources dans les Ilindou- 
Kouch au mont Kôh-i-Biba d'où s'échappe également le 
K;iboul , affluent du Kameh qui a les siennes un peu plus 
haut au mont Pouchtiguer. La longueur de son cours est 
d'environ 125 myr. jusqu'à son embouchure dans le lacZéreh, 
ou plutôt dans le lac Hanioiin , caraujourd'h li il ne va plus 
jusqu'au Zereh, presque desséché (I), et les livres zends en 
parlent comme d'un fleuve presqu'égal en importance à 
l'Oxus, en raison soit des villes bordées de ponts, soit des 
campagnes sillonnées de canaux et de digues qu'il parcourait 
ou fertilisait , circonstances qui lui ont fait donner le nom 
zend de Haétoumal ou Haéloumant, pehivi Itomand, Itmand 
et même Avmand, sanscrit Sétoumai , qui a des ponts ou des 
chaussées (2). Dans le moyen âge,Massoudi le représente 

(1) Cortambert , dans son édit. de Maltehrun , III , p. 58. — J.-P. Fer- 
rier, Caravan Journetjs and Wanderings in Persia , etc., p. 428, l'appelle 
Meschila, motaralie, de même signification que le persan Hamoûn, 
c'est-à-dire étendu. 

(2) E. Burnouf , comment, sur le Yaçna , not. et éclaire, p. Lvii-LXi et 
p. xcvu, — De là sont venues les dénominations européennes d'Ety- 



— 95 — 

comme environné de jardins et de champs enseraencé;? et cou- 
vert de naviies (1). Ce fleuve paraît d'ailleurs avoir été dési- 
gné par l'épilhèle zende de Phralô, le large, sanscrit védique 
PiaUmh. D'une part , eu effet, Isidore de Kharax donnait le 
nom de Phrada à la ville de Prophlhasie, Zarang ou Dou- 
chak , capitale du Sedjeslan , baignée aujourd'hui encore par 
un canal de l'Belmend (2). D'autre part , Pline désignait l'un 
de ses affluents , le Kach, Kech ou Rouch-roud actuel , par le 
titre A'Ophradus (3), répondant au zend Hou-Phrâtô, le très- 
large, ainsi que l'a fort bien vu et interprété feu E. Jacquet 
dans un savant article du Journal asiatique français ^4). 
Enfin , rUelmend correspondait à l'Oxus , en ce sens que tous 
deux bornaient au Sud et au Nord les contrées iraniennes, 
telles qu'elles sont décrites dans le Vendîdâd zend (5). 

J'insiste sur l'application h l'Helmend du nom de Phrat ou 
Frât qu'on lit d'abord dans l'Afrin pazenddes sept Amschas- 
pands et ensuite dans le Boundehesch pehlvi, parce que 
M. E. Burnouf, dans son commentaire sur le Yaçna zend, 
inclinait à le prendre pour une désignation de l'Euphrate 
babylonien (6). 

mandre , Érymanthe , Hérimanthe , Helmend , Hilmend , Hermeud , 
Hirmeud , Hindmand et Hindmend , recueillies par ce savant , ihid. 

(1) Voyez le Mémoire géogr. etc. siir l'Inde de M. Reinaud , Ubi Suprù , 
p. 216. 

(2) Gosselin , notes sur Strahon , V, p. 103 , u" 2. 

(3) Histoire natur., VI , 25. 

(4) 3« série , IV, p. 372. 

(5) Voyez là-dessus le résumé de M. Lassen,/nd. Alterth.,\,^. 526-7, 
note 1. 

(6) Addit. et correct., p. cLXXXiv. — Il est vrai qu'alors feu Jacquet 
n'avait pas encore publié l'article du journal cité tout à l'heiu-e. Tout 
me porte à penser que notre grand philologue se serait arrêté au fleuve 
du Sedjestan , s'il avait on l'ociasinii de revenir sur ce sujet. J'en ;ii 



— 94 - 

Il se peut que l'auteur du Bouiuiehesch qui brouille tout , 
ait pensé il l'Euphrale. Mais celui de l'Afrin des sept Am- 
schaspands paraît avoir soDp;é à l'Helinend. Voici, en efict, 
ce qu'il dit : « Soyez toujours fort par le mont Arvand, sovez 
» toujours fort par le mont Revand, soyez toujours fort par 
» le grand, l'excellent Pâresin, soyez toujours fort par le 
» mont Damavand. » Puis il ajoute : « Soyez toujours fort 
» par VOurvand-rond , sovez toujours fort par le Yéh-roud, 
» soyez toujours fort par L' Frâl-rmid \i). » Or, le mont 
Arvand est évidemment la montagne d'où s'écoule l'Ourvand- 
roud , soit le Sir~Iaxarle, soil le Knclignr-Tarîm , appelé eau 
Arvanda par Nériosengh (2) Le mont liévand que le Boun- 
dehesch place dnns le Khoraçan ou lierai (■"), doit être une 
montagne de laquelle s'écoule un bras de l'Oxus ou Véh- 
roud (4). On ne saurait prétendre que le Frâ(-roî/d s'échappe 
du mont Damavand , car celle montagne volcanique ne donne 
naissance à aucune rivière importante, à aucun fleuve digne 
d'être invoqué concurremment avec les deux qui précèdent (5). 
Donc le Frûl-roud doit être en rapport avec le mont Pâresin, 
nommé aussi Aphrasin, Aprasin. Parés ou Paresch, mon- 
tagne qui , suivant le Boundehesch . a sa source dans le Sed- 
jestan , s'étend au Nord jusqu'à l'Odjestan (la Tarlarie 
indépendante) (6) et livre passage à l'Itomand-roud, 



pour garant une petite conversation que nous eûmes ensemble en 1842 
au sujet des quatre fleuves dont il me savait alors préoccupé. 

(1) Zend-Avestn, II, p. 78. 

(2) Yaçna , texte , p. 247-8. 

(3) Zend-Avesta,U, p. 366. 

(4) Vraisemblablement le Mourgnh qui aujourd'hui paraît se perdre 
dans les sables. 

(5) hn Boundehesch en fait seulement découler rjr/'r-nw///, petite ri- 
vière qui parcourt le Taprislan ou Tabaristan (Zend-Avesta, II , p. 393.) 

(6) Ibid., II, p. 364-5, 392, 399, 410. 



— 95 - 

ainsi qu'à trois autres cours d'eau moins considérnhles, 
le Bailih-roud , la Môrou-roud et le llarô-roud (1). J'é- 
carte ces trois rivières parce qu'elles ne sont que de 
simples affluents ou se perdent dans des sables après un 
parcours relativement peu étendu. Il ne reste donc à choi- 
sir que rilelmend. Cependant il se pourrait qu'autre- 
fois le Héri-roud, en pehivi Harô-ioud , en zend Htnôyou- 
raodha, eût été un affluent de l'îleluiend, et qu'il eût porté 
le titre zend de Pluathô , le large. En effet, le Boundehcsch 
déclare que le Fràt-roud , h sa source, arrose Arouin ou Ha- 
roum, c'est-à-dire la ville de Hérat, selon l'interprétation de 
quelques mobeds Parses, qui voient dans ce nom pehivi Ha- 
roum une syncope de l'ace"' zend Haiôi/ôum, \V' Harôijou 
(ayant de l'eau), nom de la ville baignée par le Fléri-roud, 
l'i/'îws des anciens (2). Duns tous les cas, nous serions ici 
bien loin de l'Euphrale de la Babylouic. 

Quant au remplacement duKameh par l'Indus, il n'a pas 
besoin d'explication. En s'étendant à l'ouest de ce grand 
fleuve, les Perses virent le Kaineh se grossir du Kaboul et se 
rendre avec lui dans le Sindh. 11 n'en fallait pas tant pour 
faire de ces trois cours d'eau un seul et même fleuve auquel 
ils dtnnèrenl indifléremment les noms de Kcisé ou Kasch, de 
Kasp, de Kachgar, de Melirâ-roud , de Mehram-Hir ou de 
Mehram tout court (3). D'un autre côté , le Kameh ou Khonar 
portait autrefois le nom dcKohaspa, cheval des montagnes (4), 
analogue au nom d'Aurvat, cheval rapide, lui-même syno- 
nyme du qualificatif Te(/;'e;a, flèche lancée avec force. Ces 

|1) Jbkl., II, p. 392-3. 

(2) Ibid., II , p. 392 , note 2. — Yaçna, not. et éclaire, p. ciJ-nj. 

(3) 'Voyez Zend-Avesta, II, p. 393 ; M. Reiuaud, Mém. géogr. etc. sur 
l'Inde , Uhi Suprà , p. 215 , 277. 

(4) Lassen, I?id. AlU'rth., II , p. 129. 



— 96 — 

trois cours d'eau sout irès-rapidos et souveot resserrés entre 
des rochers et des montagnes escarpées, surtout dans la par- 
tie supérieure de leurs cours (l). Aussi les chantres védiques 
représentaient-ils l'Iiidus comme s'élançant de la terre avec 
une force infinie , semblable aux eaux qui jaillissent du nuage 
avec le bruit du tonnerre, ou au taureau mugissant qui bon- 
dit dans la plaine (2). 

La substitution de l'Helinend à l'iaxarle offrait l'avantage 
de ramener le récit, autant que faire se pouvait, à l'oricn- 
talation primitive, eu ce que le remplaçant coulait au Sud- 
Ouest en contraste avec l'Oxus, courant au Nord-Ouest. La 
symétrie était moins bien observée à l'égard des deux autres 
fleuves, le Yarkand-Tarîm et le Sindh-Indus, car le cours 
de l'un est un peu dirigé vers le Nord-Est, tandis que celui 
de l'autre ne l'est nullement vers le Sud-Est. 

Telles sont les phases que la tradition des quatre fleuves pa- 
raît avoir éprouvéeschezlcsMazdayaçnasjusqu'aux conquêtes 
d'Alexandre. Si postérieurement , elle en a subi de nouvelles, 
le Zend-Avesta n'en offre aucune trace. Celles que l'on con- 
naît et dont je parlerai à la section suivante , sont bien moins 
aryennes que sémitiques, et, sous ce point de vue, ne doivent 
pas nous occuper dans celle-ci. 

Toutefois, avant de la clore, il est bon de dire quelques 
mots d'une anecdote racontée par le père de l'histoire, bien 
qu'elle ne se rattache qu'indirectement au sujet que je traite. 
Je veux parler du récit inédo-baclrien d'Hérodote sur un grand 
fleuve d'Asie, nommé Akès (3), lequel, après avoir coulé 

(1) Voyez notamment par l'Indus le Diction, géograph. univ. au mot 
Sindh. 

(2) Rig-Vèda , IV, p. 305 , si. 3. 

(3) Groc Ax;}?, appelé A?;?? dans Hésychius. 



- 97 — 

dans une plaine environnée de tous côtés d'une montagne qui 
avait cinq ouvertures, prenait autrefois son cours par cha- 
cune d'elles , se distribuait de toute part et arrosait les terres 
de cinq peuples limitrophes, les Khorasmiens, les Hyrca- 
niens , les Parthes, les Sarangéens et les Thamanéens (1). 
Quoiqu'il ne s'agisse là que des dérivations naturelles ou ar- 
tificielles d'un seul et même fleuve dont les rois de Perse 
surent tirer parti pour le trésor royal, en faisant faire à cha- 
cune des cinq ouvertures de la montagne des portes ou éclu- 
ses qui ne s'ouvraient que moyennant finance , on n'y doit 
pas moins voir une allusion détournée aux cinq courants de 
l'ouest du Mêrou mentionnés par le Bhâgavata-Pourâna (2), 
je veux dire à cinq cours d'eau qui , en se réunissant , forme- 
raient VOxus. En effet, le nom de Pendj ou Pandj, « les cinq, » 
que lui donnent les Yakhanis , peut venir de ces cinq bras du 
fleuve , tout aussi bien que des cinq pics ou sommets indiqués 
parWood (3). Nous aurions ainsi une Pentapotamie bac- 



(1) Hérodote , lU , § cxvii , p. 94-5 , traduction Larcher. — Ce traduc- 
teur, ibid., vm , p. 5 , ainsi que Sainte-Croix et Barbie du Bocage , Exa- 
men critique des historiens d'Alexandre , p. 194 et suiv., et p. 829-30; 
Rennell , The geographical System of Herodotus ^ p. 195 ; Gatterer, Sur 
l'origine des Finnois, des Lettoniens et des Slaves, p. 17, et Heeren, De 
la politique et du com,merce des peuples de l'Antiquité', I, p. 205, pensent 
que ce fleuve est l'un des bras de l'Oxus inférieiu". Ritter, au contraire 
(voyez son Erkunde , VIII, l-'e partie, ou Asien,\l, p. 150-1), incline à 
le prendre pour ime branche du système de l'Helmend. 

(2) Voyez n , p. 427, st. 23. 

(3) Journey, etc., p. 328. — Cet estimable voyageur parle en cet en- 
droit de la ville de Kila-Pandj, capitale du pays de Vakhan , située sur 
le Pendj et nommée Pandja par W. Moorkroft {Travels, etc., II , p. 271). 
— Notez qu'un ancien affluent de l'Oxus , le Kohik ou Zerafchan , autre- 
fois Sogdh-roud et Polytiméte , qui se perd aujourd'hui dans un lac , pa- 
raît avoh- ses soin-ces dans un autre lac appelé Pandjikand, « l'urne 
des cinq, » 

7. 



- 98 - 

trienne analogue au Pendjab de l'Hindouslan supérieur, 
l'0\us jouanl dans l'une le même nMe que le Sindli jouail 
dans l'autre, celui de roi desfleuves, de source et de réservoir 
des cinq cours d'eau. 



TROISIÈME SECTIOM. 



LE GAN-ÉDEN ET SES QUATRE FLEUVES. 

Je me propose d'établir dans cette troisième section que , 
sous les anciens empires de Ninive et de Babylone , les quatre 
fleuves édénitiques sont restés pour les Assyrio-Chaldéens ce 
qu'ils étaient devenus pour les Médo-Perses , savoir : le 
Tarîm (Phison) au N.-E. ; l'Oxus (Gihon) au N-O. ; l'Indus 
(Ilid-deqel) au S. E., par continuation du Khonar, Kanieli 
ou Khoaspe , et riTclmcnd (Phrat) au S. -0., en remplace- 
ment de riaxarie , fleuves dont trois sortent du même sys- 
tème de montagnes (le Belour-Tag), arrosent trois contrées 
distinctes : la petite Boukharie (Ilavilah), la Bactriane (Kouch) 
et le Kaboulistan (Assur), et se déchargent dans trois grands 
réservoirs: le lac Lop , le lac Aral et le golfe de Koutch. Le 
quatrième seul forme une sorte de disparate , en ce qu'il 
prend naissance plus bas au S.-O., dans les monts Hindou- 
Kouch, qui font suite à ceux du Belour. Du reste il parcourt 
leSedjestan, placé à l'O. du Kaboul , et va se perdre dans le 
lac Uamoùn , autrefois lac Zéréh, au S.-O , en opposition à 
l'Indus, réputé fleuve du S.-E., eu égard à sa position seule, 
et nullement à son cours; car l'Indus inférieur coule au S. 
en face de l'IIelmend , et plus bas même au S.-O., quoique 
bien moins que celui-ci. Sur ces diverses assimilations, je 
n'ai guères à produire que le texte même de la Genèse ; mais, 
après les explications qui précèdent, ce document me suffît. 

7* 



— 100 — 

Il esl évident pour moi d'abord que l'auteur sacré fait 
d'Éden une haute région, placée entre deux autres {Havilah 
et Kouch) qu'arrosent des fleuves qui eu font le tour ; ensuite 
qu'il place au centre d'Éden le jardin (Gan) du raènic nom, 
baigné par un fleuve uuique ; enflu qu'il dirige vers les quatre 
points de l'horizon les quatre canaux dérivés de la source 
commune. 

Cette manière de voir, adoptée déjà , au moins en très- 
grande partie , par MM. Lassen (1^ , d'Eckstein (2) et E. 
Renan (3), suppose que la contrée d'Éden reste identique à 
celle de V Airyanem-Vuêdjô , telle que les Médo-Perses l'enten- 
daient , c'est-à-dire que, tout en partant des sources de rOxus, 
du Kameh et du Tarîm où l'avaient placée les Bactro-Mèdes, 
cette région se prolonge auS.-O., par une sorte de faveur ou 
plutôt par une véritable anomalie, jusqu'à celles de l'Helmend 
et aboutit ainsi à la contrée de Harôyou que les anciens nom- 
maient Aria. Il y a là une dérogation tout exceptionnelle 
et très-concevable d'ailleurs à la tradition primitive , déro- 
gation opérée par les Médo-Perses , acceptée par les As- 
syrio-Chaldéens, et restée sans influence sur la position 
du jardin de délices. Ce jardin est toujours à mes yeux le 
district du lac Sir-i-Koul , au centre du petit plateau de 
Pamir où trois des quatre fleuves ont leurs sources. Je suppose 
d'ailleurs qu'on y ramenait aussi celles du quatrième à l'aide 
de l'expédient des conduits souterrains ; car le Boundehesch 
prouve qu'à cet égard les Perses n'étaient pas en reste avec 
leurs voisins, ainsi que l'a remarqué M. E. Renan (4). 

(1) Ind. Alterth., I, p. 528-9. 

(2) Athenœum français, n" 21, du 27 mai 1854, p. 488. 

(3) Histoire générale des langues Sémitiques, I, p. 453-4 , et de l'ori- 
gine du langage, 2' édit., p. 228-9. 

(4) Hist. génér. des lant/, Sémit,, I, p. 455. 



— 101 - 

Il est vrai que le climat et les productions du plateau de 
Pamir sont loin de répondre aux images qu'on se fait de l'Éden. 
Mais, répondrons-nous avec le jeune et savant orientaliste cité 
tout-à-l'heure , il faut se rappeler que l'idée de délices, atta- 
chée au séjour primitif de l'homme, peut très-bien être une 
conception a priori , amenée par le penchant naturel des 
peuples à placer l'âge d'or en arrière (i), ou plutôt à ima- 
giner que les lieux les plus élevés de la terre sont aussi les 
plus délectables, parce qu'ils se rapprochent davantage des 
régions célestes et se confondent avec elles dans l'azur du 
firmament (2). 

Quoiqu'il en soit, le pays et le jardin d'Édeu étaient évi- 
demment situés l'un et l'autre à l'Orient des peuples Sémi- 
tiques échelonnés en Asie depuis la Médie-Atropatène jusqu'à 
la Méditérannée. En effet, quand la Genèse dit : a Et Jehovah- 
Elohira planta un jardin dans Éden du côté de l'Orient (en 
hébreu Mqdm (3) , elle entend non pas que le jardin était à 
l'orient d'Eden , mais bien qu'ils se trouvaient tous deux à 
l'Orient des Sémites , c'est-à-dire dans les contrées où se le- 
vait pour eux le soleil et d'où vinrent plus tard à Jérusalem 
les mages orientaux pour y adorer le soleil de justice, guidés 
par son étoile miraculeuse (4). Aussi l'auteur sacré a-t-il re- 
jeté le mot Mqdm, du côté de l'Orient, à la fin de la phrase , 
pour indiquer qu'il l'applique aux deux à la fois. Le res- 
treindre au jardin , comme le font certains interprètes, c'est 

(1) Id., ibid., p. 453-4. 

(2) C'est ainsi que la région alpine placée entre Ladakh, Kachmir et 
Iskardou, porte chez les Kachmiriens le nom de Deo-Sou, plaine des 
dieux (Moorkroft, Travels, etc., II, p. 263) et que dans le Mahàbhàrata, 
la contrée circummérouenne est appelée Akrida-Bhoumi, terre des di- 
vertissements des dieux. Lassen, Ind. Alterth., I, p. 841. 

(3) Genèse, U, 8. 

(4) Saint Matthieu, II, 1, 2. — Comparez Malach., IV, 2. 



— 102 — 

supposer que la Genèse aurait laissé dans le vague la situation 
d'Eden, hypothèse invraisemblable sous tous les rapports et 
démentie par le texte lui-même. En ellet, on y lit qu'aprè& 
l'expulsion d'Adam et Eve, Jehovah-EIohim plaça des ché- 
rubins à l'Orient du Gan-Eden pour en garder l'entrée , et 
qu'après le meurtre d'Àbel , Caïn fut chassé de la présence 
de Jehovah dans le pays de Noud, à l'Orient d'Eden (1). Ces 
citations prouvent trois choses : la première que la terre 
d'Eden s'étendait à l'Est du jardin; la seconde qu'Adam et 
Eve s'étaient retirés dans cette partie orientale d'Eden , et la 
troisième que le meurtrier d'Abel , repoussé plus loin encore, 
alla séjourner hors d'Eden , dans le pays de Noud , situé plus 
à l'Orient. 

Le docte Buttmann avait émis sur la situation et l'étendue 
d'Eden un sentiment particulier qui paraît avoir été partagé 
par Ewald avec une légère modification. 

Ces deux savants croient que la région de ce nom compre- 
nait tout l'orient connu des Hébreux. En conséquence, le 
premier voit dans le Phison l'Iraouaddi, dans le Gihon le 
Gange, l'Indus dans le Hiddeqel et dans le Phralh l'Hel- 
raend (2). Le second, écartant le fleuve des Birmans et celui 
du Sedjestan, prend le Gange pour le Pinson et l'Indus pour 
le Gihon, à l'exemple de Bcrnier (o) et des Pères Philippe 
de la S'" Trinité (4), Georgi (5) et Paulin de S' Barthélémy (6). 
Quant au Hiddeqel et au Phrath, il y voit tout bonnement le 
Tigre et l'Euphrate. Toutefois il conjecture que les deux der- 
niers cours d'eau qui, entre les mains de l'auteur de la Ge- 

(1) Genèse, III, 24 ; IV, 10. 

(2) Buttmann, Mijthologus . \, p. 87 et suiv. 

(3) Voyages, II, p. 263-4 , éflit. de 1830. 

(4) Itincrarium orientale , p. 147-9 , Lyon 1G49. 

(5) Alphabetum Tibetanum , I,p. 180 et 343. 

(6) Si/stema Bruhmunicum , p. 293. 



— 103 — 

nèse , seraient devenus les deux fleuves de Ninive et de Baby- 
lone, y remplacent deux courants plus orientaux qu'il n'ose 
préciser (1). 

On peut répondre aux deux critiques allemands, d'abord, 
qu'ils partent d'une hypothèse très-contestable, à savoir: 
que les Hébreux auraient complètement négligé les deux 
conditions fondamentales du récit primitif: l'orientation des 
quatre fleuves et leur sortie d'une source commune ; ensuite, 
que riraouaddi et le Gange lui-même sont tout-à-fait en de- 
hors du rayon visuel de la haute antiquité, pour emprunter 
de nouveau les expressions de M. le baron d'Eckstein (2). 

La première objection s'adresse d'ailleurs à tous ceux qui, 
en conservant le Tigre et l'Euphrale dont les sources sont 
à rO. de la mer Caspienne, veulent y joindre deux fleuves 
ayant les leurs à l'E. de la même mer. Tels sont , entre autres , 
parmi les plus modernes, l» MM. Benfey (o) , Lassen (4), 
baron d'Eckstein (5) et E. Renan (6) qui prennent l'Indus et 
l'Oxus pour le Phison et le Gihon ; 2° le d' Hanebert qui voit 
ceux-ci dans l'Hyphasis (Vipâçâ) et l'Indus (7) ; o" E. Burnouf 
qui, d'accord avec la tradition musulmane (8), semble les pren- 
dre pour riaxarte et l'Oxus (9) ; 4° enfin et à fortiori Schul- 

(1) Ewald, Geschichte des Volkes Israël, I, p. 37C-7, note 2, 2."= édit. 

(2) Athcnœum français , 27 mai 1854. 

(3) Article Indien de YAllgemeine Encyclopœdie de Erscli et Gruber, 
2«sect.,XyiI, p. 13-4. 

(4) Ind. Alferth., I, p. 528-9. 

(5) Athenœum français de 1854 , p. 367. 

(6) Ubi Suprà , I , p. 432 , et de l'orig. du Lanfj., p. 230. 

(7) Geschichte des Biblischen Offenharumj , p. 15-9. 

(8) Voyez G. Wahl, Asien, p. 833-6, et M. l'abbé Barges, Journ. asiat., 
3.e série, III, p. 142-3. 

(9) Ceci n'est poiu-tant, de ma part, qu'mie simple conjecture tirée 
d'une plu-ase de sou Comniodaire sur h Yaçna-Zend . addit. et corr., 

p. CLXXXIV. 



- 104 — 

ihess (1), Gesenius (2) et Liugerke (3) qui s'arrêtent à l'Indus 
et au Nil encore. — Cependant , notre voyageur Dernier avait 
pressenti que les quatre fleuves devaient sortir du même 
groupe de montagnes. Aussi joignait-il au Gange et à l'Indus 
la Djoumnâ et le Tchen-âb (4). M. E. Renan reconnaît le prin- 
cipe et conjecture que des deux fleuves qui , de fuite en fuite , 
étaient devenus le Tigre et i'Euphrate, mêmechez les Persans, 
le premier désignait originairement ÏHelvend, c'est-à-dire 
VHelmend (5). Quant au second, il paraît que ce savant le 
ramenait à llaxarte, car, après avoir dit que I'Euphrate 
s'était, comme le Tigre, substitué à des fleuves plus orien- 
taux, il indique pour les quatre grands cours d'eau sortant 
d'une même source dans la région de l'Imaus , l'Indus , l'Uel- 
vend, l'Oxus et le laxarte (6). Dans son système tout per- 



(1) Dus Parudies, p. 10 et suiv. 

(2) Thesaur. Ling. hebr., p. 281-2 et 672-3. 

(3) Kenaan, p. 20 et suiv. — Cosmas l'Indicopleuste est le premier, 
je crois, qui ait adopté l'Indus pour le Phison, eu place du Gange dé- 
signé par Josèphe et les Pères de l'Eglise , tels que S' Augustin , S' Jé- 
rôme , Eusèbe , etc. — D'un autre côté, c'est Michaélis qui a montré 
tout le premier en Europe que le Gihon devait être YOxus (Supplem. 
ad Lexica Hebra'ica, in-v), opinion adoptée en Allemagne par G. Wahl 
( Asien , p. 857) et en France par l'abbé Guénée ( Lettres de quelques 
oisifs Portugais, I, p. 338-42, 11« édit.). Toutefois, ces trois écrivains ont 
pris VAraxe ou le Phase pour le Phison, à l'exemple de Relaud , D. Cal- 
met et autres, et, sur ce dernier point, ils ont été suivis par Jahn , 
Rosenmuller, Link et Winer, cités dans le Thés. ling. hebr. , p. 1096. 

(4) Voyages , Ubi Suprà. 

(5) Histoire générale, etc., I, p. 453. — Voyez à la seconde section 
ci-dessus, p. 92-3, les altérations que le nom Zend de ce fleuve a subies 
successivement en passant dans les langues étrangères. La transcription 
Helvend pour Helmend n'est probablement pas fautive , car la petite 
rivière Elvend , près d'Hamadan , est nommée quelque part Elmend. 
Ce n'est certes pas de celle-ci que le docte orientaliste a voulu parler, 

(6) Ibid.. p. 4S1-2. 



~ 105 — 

sique, il eût été mieux , ce semble , de remplacer l'Indus par 
le Mourgâb , puisque le Boundehesch qualifie l'Arg-roud- 
laxarte, le Veh-roud-Oxus , le Môrou-roud-Mourgâb et llio- 
mand-roud-Celmend de l'épilhètc de célestes (1), coniine 
descenJ.'.ul tous quatre du Irôiic d'Ornuizd. 

Mai-;, idur en rcvmir à Ewald , on a lieu de s'élonner 
qu'il n'ait pas admis soit le Tarîin et l'Oxus , soit au moins 
riaxarte et l'Oxus encore, au nombre des quatre fleuves gé- 
nésiaques, en place du Tigre et de l'Euphrate. En effet, s'il 
ne va point jusqu'à dire avec Wilford que les Juifs ont fait 
de leur mont Moriâh, situé au N. de Jérusalem (2), leur 
petit Mont Mêrou (3), il reconnaît au moins, avec le prophète 
Ezéchiel, qu'ils faisaient de Jérusalem le nombril de la 
teire (4), au double sens de centre du globe el de source des 
fleuves. Il montre très-bien que , pour compléter le parallèle, 
Salomon et Ezéchias avaient cherché à imiter le? quatre 
courants paradisiaques dans la distribution des eaux dont ils 
avaient enrichi la ville Sainte. Il s'est livré là-dessus à une 
discussion minutieuse et concluante. Suivant lui, quatre 
ruisseaux arrosaient les environs de Jérusalem, et ces ruis- 
seaux étaient réputés sortir de la source d'eau vive placée 
sous le temple d'après le même prophète (5). C'étaient. 1° le 
torrent de Cédron à l'E. ; 2° la source Roguel au S. ; 3° la 
fontaine de Siloé à l'O. ; et 4° celle du Géhon au N. (6). En 
outre, les jardins royaux, plantés à l'imitation de ceux de 
Jehovah, se montraient au S. de la ville, en un lieu nommé 

(1) Zend-Avesta , n , p. 391-3. 

(2) Ps. XLvm , 2. 

(3) Wilford, Asiat. Res., VOI , p. 312. 

(4) Ezëch., V, 5. 

(5) Ibid., XLVU , 12. 

(6) Ewald , Ubi Suprà , III, p. 321-8 , 2.« édit. 



— 106 - 

aiilrcfois en hébreu Belh-kerem , maison du vignoble, et au- 
jourd'hui en arabe Foureidts, paradisiaque. 

Ce n'est donc pas sans raison que nous avons placé Edcn 
entre deux au moins des quatre régions qu'arrosaieut les 
quatre fleuves, et le jardin au centre d'Eden ou du petit Pa- 
mir. Telle était d'ailleurs sur le second point la façon de penser 
des Kabbalistes juifs, comme le prouve leur Abucus quater- 
nariisacri, publié parle P. Kircher. On y voit , entre autres 
choses, les quatre éléments, les quatre Agalhanges, les 
quatre esprits célestes, les quatre saisons de l'année, les 
quatre portes du ciel , les quatre parties du monde , les quatre 
anges présidents, les quatre fleuves du paradis, les quatre 
vents principaux et les quatre génies directeurs , tout cela 
disposé suivant Tordre des quatre points cardinaux, avec le 
Gan-Ede7i au milieu (1). 

Quelques auteurs ont pensé que le nom hébreu Eden , écrit 
ûdn par aïn , est une transcription du mot zend Airyanem, 
raccourci en Airan, avec substitution du d au r (2) , comme 
il arrive quelquefois dans la Bible (o). Mais Tétymologie ne 
se prèle pas à cette assimilation. D'un coté , le nom sémitique 
ûdn par aïn, d'où âdin, « mou , tendre, délicat, friand, » 
paraît tenir au même radical que le grec jf^^^v;; ', « plaisir, 
volupté, joie, charme, etc. », puisque les Septante et la 
Vulgatc s'accordent à traduire Gn-âdn par jardin de délices, 
lorsqu'ils ne se bornent pas à une simple transcription (4). 
Ce radical est le sanscrit svad ou svâd, « être suave, délicat , 

(1) Kirclier, Œdipus /Egypt., II, l/<= part., p. 381; et III , p. 38. 

(2) Dupuis , Origine des Cultes , V, p. 22. 

(3) Gesouius , Thesaur. ling. hebr., p. 1244 B , cite deux exemples de 
celte li-ansformatiou, savoir : Bkhq et Dkhq, se retirer, et Çrph , Çhdph, 
brûler. Ou peut y ajoutoi Ngr et Ngd , couler. 

(4) Comparez Genèse, II , 8, 10, 15 ; 111 , 23-4. IV, 10. 



— 107 — 

odorant, » d'où l'adjectif masc. smîdoiih , fém. svadhvi , rt. 
svadou, grec ■■i^'J';, rs^'u , lai. suavis, suave [ puis suadus, a^ 
um], lithuan. saldùs, pour sladùs , slave sladk , anglo-saxon 
swet, etc. (1). Les Indiens en ont tiré, avec le prépositif a, 
le nom neutre âsvadanam, « saveur, bon goût, » ce qui 
suppose le primitif svâdanam, grec ^'^ovij (pour cr:py^o-r^ ), 
hébreu âdan, lequel , en zend, se serait articulé ou qâdanam, 
par le changement ordinaire du groupe sv en q (2) , ou Hvâ- 
danam , par la permutation moins fréquente de ce groupe en 
Hv (3). Or Vain hébreu, première lettre du mot âdn, avait 
deux sons, l'un dur et l'autre faible, répondant, mutatis 
mutandis, le premier au son du kheth et le second au son 
du he , car les Septante rendaient celui-ci par «, i, o el a , 
et celui-là par y, ^c, ;;-, et les Arméniens eux-mêmes qui ai- 
maient les intonations fortes, remplaçaient souvent l'ompar 
le qoph (4) ; d'où l'on peut inférer que les Sémites ont d'a- 
bord articulé qadan ou qeden, puis hadan ou heden, par 
atténuation de l'aspirée. On sait qu'en pehlvi heden signifie 
plaisir , repos , et hedenesch , lieu de repos et de plaisir (5). 

(1) On peut y joindre avec M. Bopp , Gloss. sansc, in v.", le grec 
^cJof, y,^ô/^.ui, Fancgerm. Suazi, Suozi; le goth. Sutizô ; l'allein. Siiss ; 
le kimri Chwaethu , et le bas-bretou , Chwaesa. 

(2) E. Burnouf , Yaçna , uot. et éd., p. lxxxiv et suiv.— Delà le nom 
Zend Qastra , pour Qadtra, le goût, formé avec le SufHxe Tra ( M., 
Observatirms sur la Grani. compar. de M. Bopp , p. 78. 

(3) On a d'abord passé de Su à Hv, puis de Hv à Q, par renforcement 
de l'aspiration, qui, devenant gutturale , absorbe la lettre v. — E. Bur- 
nouf , Uhi Suprà , p. xci. 

(4) Sur ces permutations hébraïques, voyez Gesenius, Thés. Linguœ 
hébr., p. 976-7. 

(5) Auquetil (dans les anciens Mémoires de l'Acad. des hiscript., xxxi, 
p. 371, note -25), supposait Vlleden Peldvi formé de YEde7i hébraïque, à 
l'aide de l'article ^préposé. Mais la supposition d'un article araméen 
serait ici superflue : le //initial pourrait n'être qu'une simple aspiration. 



— 108 — 

Suivant la Cosmogonie des Perses, ces deux noms désignaient 
une contrée et une ville qui avaient vu naître Zoroastre et 
qui étaient situées dans \'Iran-\édj (1). 

Toutefois M. E. Renan s'est demandé si l'arcien royaume 
d'Oudyâna, c'est-à-dire du parc ou du jardin (2), situé au 
nord d'Altok et de Peichavcr (par 3S° de latitude nord et 70» 
de longitude est), ne nous cacherait poiiit le nom semitisé 
d'Eden (ô). La question est d'autant plus naturelle que les 
Sémites ne donnent pas de valeur fixe à leurs voyelles et 
n'aiment pas le son ou au commemement des mots; en sorte 
qu'ils ont très-bien pu remplacer le vau par leur aïn faible, 
prononcé o ou e, et changer Oudydna en Odan, Oden , Eden, 
de même que les Parses ont changé Airyana en Iran. D'un 
autre côté, il semble qu'en remplaçant l'iaxarte par l'Hel- 
mend , lesMédo-Pcrses ont dû substituer la région d'Oudyâna 
au plateau de Pamir, d'autant mieux que la première, plus 
voisine de leurs nouvelles résidences, était également plus 
agréable et plus fertile que le second (4). Enfin, M. Stan. 
Julien a très-justement remarqué qu'à ce pays d'Oudyâna se 
rattachent les plus anciennes traditions religieuses et les plus 

(1) Zend-Avesta ,1,2' partie , p. 9 ; II , p. 296 , avec la note 7. 

(2) Ce nom paraît désigner, comme le mot zend Varé , un endroit 
planté d'arbres et arrosé par des sources. M. Bopp , dans son Glossar. 
Sanscrit., in Verbo , l'interprète par jardin royal public, ce qui nous 
ramène au sens du Paradaêçô zend. 

(3) De l'origine du langage , p. 130. — Wilford [Asiat. Res., VI , p. 488), 
avait eu la même idée. Mais il ne s'occupait que de l'étymologie , sans 
application au pays d'Oudyâna. 

(it) Dans Hiouen-Thsang, I, p. 425 , et II , p. 131, on donne à VOudyâ- 
na, d'abord 5,000 li (250 myr.), et ensuite 1,000 li seulement (50 myr.) 
de circuit. M. Lassen , Ind. Alterth., II , p. 132-4 et III , p. 138 , suppose 
que le royaume d'Oudyâna s'étendait à l'ouest jusqu'au Kameh, à l'est 
jusqu'au haut Indus et au nord jusqu'aux pays des Gitrai et des Assacani 
Voyez aussi la carte de M. Kiepert jointe au premier volume. 



— 109 — 

vieilles légendes du Brahmanisme, sans compter que plus 
lard le Bouddhisme ( qui s'y est installé de boniie heure ) l'a 
couverte de ses monuments (1). Aussi les pèlerins bouddhistes 
de la Chine le décrivent-ils avec la plus grande complaisance. 
Ils font l'éloge des productions du sol et de ses aspects physiques 
qui donnent à la contrée l'apparence d'une région circuramé- 
rouenne , semblable aux plateaux de Pamir et de Ngari. Les 
uns racontent que son nom d'Oudydna lui vient de ce qu'il y 
avait eu là autrefois le parcou jardin d'un Râdjalchakiavarlti 
« monarque tourneur de roue (2). ■> Ils rapportent qu'au 
sud-est de la ville royale, aujourd'hui détruite et remplacée 
par un simple village, on voyait un mont très-escarpé, avec 
des précipices , des cavernes et des pics qui entrent dans les 
nuages ; que l'arbre de vie Kalpatarou s'y développaU , et que 
les sources qui jaillissaient dans la forêt , le mélange des fleurs 
y charmaient les yeux (3). Les autres parlent d'une très- 
haute montagne appelée Lan-po-lo ou Lan-po-lou, qui a un 
lac à son sommet (comme le mont M.!'rou), d'une fontaine du 
dragon (qui rappelle le lac Sir-i-koul) et d'un grand fleuve 



(1) Hiouen-Thmng, I , préface , p. Li. — Voyez aussi Lassen , Ubi Su- 
pra , I , p. 587, avec la note 2. 

(2) Les livres bouddliiques , échos habituels des légendes mdiennes , 
comptent quatre rois Tchakravarttis ; savon- : i° le roi de la roue de fer 
qui règne sur le Dvipa méridional; 2» le roi de la roue de cuivre qui 
commande à deux Dvîpas , le méridional et l'oriental; 3° le roi de la 
roue d'argent qui gouverne trois Doîpas, les deux ci-dessus et l'occi- 
dental, et 4° le roi de la roue d'or qui domine sur quatre Dvîpas, les trois 
ci-dessus et le septentrional. Voyez Foe-koue-ki , p. 46 et 134. Le der- 
nier s'appelait pour cette raison Mahûrûdjatchakravartti , monarque 
universel, tourneur de la roue d'or. (Voyez ci-dessus, 1" sectiou , p. 47, 
note 2). 

(3) Foe-koue-ki , avec les savantes notes de M. Landresse, conserva- 
teur de la Bibliothèque de l'Institut, p. 46-50. 



— 110 — 

qui y prend naissance (à rcxempleclerOxus),elc.,clc.,elc. (1). 
Du reste, ils s'accordent tous à vanter l'abondance des rai- 
sins, des cannes à sucre et des parfums de cette contrée , ses 
forêts à végétation vigoureuse, l'exubérance de ses fleurs et 
de ses fruits , et même ses tourbillons de neige mêlés de pluie 
brillant de cinq couleurs, semblables à des nuages de fleurs 
qui volent dans l'air (2). Il ne manque à leurs récits que la 
mention des quatre cours d'eau sortant d'un réservoir com- 
mun. Mais, quoiqu'ils ne désignent guèresque le Souvâstou, 
leur fleuve, appelé par eux Çoiibhavâstou (demeure de la lu- 
mière ou séjour de la splendeur) , qui répond au Soastus des 
anciens et au Souvad des modernes, le Mabâbhàrata men- 
tionne à l'ouest quatre autres rivières qui , avec le Souvâstou, 
forment cinq courants analogues à ceux du Pendjab, puis- 
qu'ils se réunissent dans le Pandjkora « les cinq bras ou 
brancbes, » répondant à la Garni des Hindous , au Guraios 
des Grecs , de môme que ces derniers se réunissent dans le 
Panlclianada « les cinq fleuves (5). » 

Ajoutons à ces données sur l'Oudyàna qu'il faut bien que 
les Astacani , ses joyeux habitants, amis du vin et des ban- 
quels (4), aient cherché à assimiler leur mont Lan-polo soit 
au plateau de Pamir, soit au Kailâsa-Mêrou , puisque les com- 
pagnons d'Alexandre crurent y voir le Mêros de Zeus dans 
lequel leur jeune Dionysos , né avant terme , avait été recueilli 
après le foudroiement de Séméié , sa mère. On se rappelle 
que, l'imagination aidant , les Macédoniens firent de la cité 

(1) Voyez Ifs descriptions d'Hiouen-T/isang, I , j). 85-8 et 425-7 ; Il , 
p. 131-3. 

(2) Ihid., I, p. 42U; II , p. 131 et 149. 

(3) Voyez Lasseu , Incl. Alterth., I , p. 2C ; II, p. 132 , note 4. 

(4) Id. , Ubi Suprà , II , p. 135 avec la uole 1. 



— m — 

voisine (i), surnommée sans donle Nichadha-ponram « la ville 
des (monts) Nichadhas » (2) , la fameuse ville de Nysa où le 
jeune dieu fut élevé après sa seconde naissance. On se souvient 
aussi qu'en interprétant le nom de Dionysos dans le sens de 
dieu de Nysa, ils soutinrent que cette prétendue Nysa du Paro- 
pamise était la seule, parmi les dix villes du même nom, ses ri- 
vales, qui pût prétendre à l'honneur d'avoir été la nourrice de 
leur dieu de la vigne (o). On sait enfin que ces prétentions, déjà 
contestées chez les anciens, l'ont été bien davantage encore 
parmi les modernes; en sorte que c'est le cas de répéter et 
adliiic sub judice lis est. Mais cette question d'ethnographie 
mythologique étant étrangère à l'objet de ce mémoire , je me 
hâte de renvoyer le lecteur d'abord aux détails fournis par 
MM. Creuzer et Guigniaut dans les Religions de l^Antiquilé (4) 



(1) Cette ville n'était probablement point celle de Moungali (ou mieux 
Mangala), ancienne résidence royale, mentionnée par //io«e«-T/wa?!/7 
(1, p. 86 et 427; n, p. 132 et 149), et remplacée aujoiu-d'liui par le village 
de Manikyola (ou mieux Mangalthan), selon les conjectures de M. Stan. 
Julien. (Ibid., I , préface, p. lu-iij , et Lassen , Ind. Alterfh., III , p. 138). 
Ce devait être plutôt une autre ville imiommée où les rois du pays 
avaient résidé plus anciennement encore et qui était située au nord- 
est de la précédente , dans la grande vallée de Tnlila , aujourd'hui Tahjl 
ou Tilyl, elle-même sise au pied des montagnes qui couvrent le nord 
du Kachniîr, sans doute à peu de distance du Mèrou Lan-po-lo. (Voyez 
Hiouen-Thsang, I, préface, p. liv-v, texte, p. 88 et 427; II, p. 149). 

(2) Je suppose après M. Lassen, Ind. Alterth., II, p. 135-6, que les 
monts Nichadhas placés avec im point d'interrogation à im degré plus 
au nord dans la carte de M. H. Kiepert, jointe au 1" volume , étaient 
plutôt situés à la latitude de la partie Nord de YOudyàna. 

(3) Les Grecs qui abrégeaient Paropanichadhah en Paropanisos , ne se 
sont-ils pas bornés à rendre Nichadha-ponram -par Nysa-polù, et Dêvah- 
Nichadhah (le dieu Nichadhien, je suppose) , par Dionysos , en chan- 
geant ni en 7iy pour donner ime base à leur étymologie ? 

(4) I, p. 148, note 1; III, p. 82-6 et p. 1014-32. 



— 112 - 

et ensuite aux nouveaux éclaircissements de M. A. Maury 
dans V Histoire des Religions de la Grèce antique (1). Il me 
suffit d'avoir signalé de nouveau l'application du nom de 
Mêrou à une haute montagne sitaée au sud du plateau de 
Pamir et au nord-ouest des monts Gangdisri-Kailâsa. Comme 
le royaume d'Oudyâna côtoyait à l'est la vallée du haut In- 
dus, il a pu servir de station aux premiers Aryas de l'Inde, 
dans leur marche du nord au sud ou du Bolor au Pendjab , 
d'où le surnom de Mêrou donné à son mont Lan-po-lo par les 
émigranls, peut-être avant qu'il ne le fût au mont Gangdisri. 
Malgré ces rapprochements, j'ai peine à admettre que 
l'hébreu Eden dérive du sanscrit Oudyâna « parc, jardin, 
verger », quoique le Gan sémitique semble se rattacher par 
l'élymologie au Gahanam aryen « bois, forêt, parc, bosquet 
ou bocage » (2), par la raison que le rédacteur de la Genèse 
aurait commis un gros pléonasme en unissant deux termes 
de même signification , Gan et Eden. Il est vrai que les déno- 
minations pléonastiques ne sont point rares dans la géogra- 
phie de l'Asie, en ce que fréquemment elles sont tirées à la 
fois de deux langues différentes. Mais celle que l'on soupçonne 
ici n'est guère vraisemblable. En effet, nous venons de voir 
que le second terme Eden, volupté, ajoute au premier Gan, 

(1) I , p. 118-22 et 300-21. — Comparez son article antérieur dans les 
Relig. de F Antiquité, III, p. 913-22. — Notons en passant que la région 
des Astacani étant fertile en vignobles , selon Pline , VI , 23, ce peuple, 
•ami de la joie , devait adorer le dieu Vênah, l'aimé, le chéri grec 
Ottoi, Eol. Fdivo,', lat. vinum, germ. weiw, slave vino , arabe waïn, 
hébr. laïn), dieu védique du Sôma ou du jus enivrant de VAsclepias aci. 
da , remplacé avec avantage par le jus de la vigne. Voyez là-dessus 
A. Kuhn , dans la Zeitschrift fur vergliecliende Sprachforsehung , année 
1851, p. 192. 

(2) Le mot hébreu Gan est formé du radical sémitique Ganan « cou- 
vrir, ombrager, » et le qualificatif sanscrit Gahanam de la racine aryenne 
G'ih <( être épais . dense , touffu. » 



~ 11.- — 

jardin , un sens détcrminatif el nécessaire en quelque sorte, 
sens que l'étyinologie ne donne point pour le sanscrit Oudyâ- 
na. Ensuite le royaume d'Oudyàna ne nous présente pas de 
fleuve sortant du lac placé sur la montagne Lan-po-lo; et la 
fontaine du dragon Apaldla, d'où s'écoule le Çouvâslou, pa- 
raît être à une très-grande distance de cette montagne (1). 
Enfin les quatre cours d'eau de l'ouest qui se réunissent dans 
le Pandjkora, ont leurs sources placées beaucoup plus haut 
au nord-ouest et ne coulent pas d'ailleurs vers les quatre 
points de l'horizon. Sous ce dernier rapport, il serait mieux 
de remonter au nord-est jusqu'à la fertile vallée à'Iskardou, 
signalée par les voyageurs modernes comme un autre point 
central d'où les cours d'eau s'écoulent dans toutes les direc- 
tions et qui d'ailleurs fait partie de la lAaine des dieuc: (2). 

Je m'en tiens donc pour le mol hélircu Eden à l'étymologie 
tirée du substantif Svddhanam , par l'entremise du pehlvi 
Héden, tout en convenant que les noms d'Oudyàna et d'Iran- 
Védj avaient reçu chez les Indiens et chez les Perses une 
valeur d'extension analogue à celle qui s'est attachée au com- 
posé Panideçô , signifiant d'abord, comme on va le voir, 
haut pays , el ensuite /ja/ys délicieux. De là vient que le Vendî- 
dâd représente VAiryanem Vaêdjô, ou l'Iran-Védj, ce premier 
pays donné par Ormuzd à ses adorateurs, comme ayant été 
autrefois un lieu de délices, d'abomJance et de bénéJiction , 
entièrement semblable au Bahista (Beheschl d'Auquetil) ou 
ciel très-Itaul. Mais en même temps il rapporte que ce fortuné 
pays a perdu la plupart de ses avantages el de ses agréments, 
parce que l'adversaire (Pailyareh) Abriman a produit dans 

(1) L'une était au nord-est de la ville de Mangala , résidence royale , 
et l'autre au nord-ouest. Voyez Hiouen-Tsang, I , préface , p. lu , texte, 
p. 85, et II, p. 133 et 141. 

(2) Moorkroft , Trarels in Hiniùloija etc., II , p. 2G1-3. 

8. 



— 114 - 

le fleuve qui l'arrose la grande couleuvre, mère de l'hiver et 
du froid , donnés par le Dow (1). 

Ces indications du Zcnd-Avesta conviennent très-bien au 
plateau du Pamir dont l'un des lacs, suivant les Bouddhistes 
chinois, est habité par un grand dragon, rempli de venin (2), 
et dont l'un des cours d'eau , appelé rivière do Scra-kol , af- 
lluent de la rivière de Yarkand, a été confondu avec celle-ci, 
qualifiée à son tour par l'épilhète de ÇHâ, la froide, la gla- 
cée, l'enchaînée, ainsi qu'on la vu à la première section (">). 
Suivant les traditions persanes, VAiryanem-Yaêdiô étail le 
berceau des Aryas Mazdéens , comme on l'a vu également 
ci-dessus (4). On racontait qu'Ormuzd avait peuplé l'Iran- 
Védj avec les Izeds du ciel , comme plus tard Djcmschid, fils 
de Vivengham, c'est-cà-dire l'orna, fils du soleil Vivasvat, et 
roi du midi, peupla le Yarena (partie du Kaboul) avec les 
hommes de l'Iran-Véd] (5). Les Izeds, en effet, qui habitaient 
le céleste Albordj, placé au-dessus de l'Iran-Védj , pouvaient 
facilement descendre du ciel dans celte haute région, et y pro- 
duire, par leur union avec les Iraniennes, les hommes forts ou 
géants dont Djemschid peupla son Varena, quoique le Vcn- 
dîdâd zend ne soit pas aussi explicite sur ce point que la 
Genèse hébraïque (6). 

L'expression composée Gan-Eden[hébr. sans points Gn-ildn) 
est équivoque, par ce qu'elle peut signifier ou jardin de plai- 
sance ou jardin d'Eden. Le rédacteur de la Genèse paraît la 

(1) Zend-Aveda ,1,2^ partie , p. 2C4-5. 

(2) Soug-Yun, clans VAsie centrale de M. A. de Ilumboldt, II, p. 390. 

(3) Voyez ci-dessus, p. 38 et suivantes. 

(4) Yoyez Suprà , deuxième sect., p. GG. 

(5) Zend-Avesta, I, S" partie, p. 274. — Sur la situation du Varetia 
(Anquetil Vérené), voyez Lassen , Ind. Alterth., I, p. 425 et 526 , aux 
notes 4 et 1. 

(G) Gewsi' , VI, 1-5. 



- M;) — 

prendre dans les deux sens. Mais les écrivains subséquents 
semblenl s'arrêter préférablement au premier, soit qu'ils se 
bornent à la copier (1), soit qu'ils la remplacentou l'expliquent 
tantôt par les terme? Gan-Elo/nm , jardin des Elohim (2) ou 
Gan-Jehovah (5) , tantôt par ceux de Har-Elohim, montagne 
des Elohim (4) , tantôt encore par ceux de Har-Môad , mon- 
tagne de l'assemblée, sous-entendu des Elohim (5) , et la 
Genèse elle-même se sert plus loin des mots Gan-Jehovah 
dans le sens de jardin de délices (G). 

Au retour de la captivité, les écrivains juifs employèrent 
plus volontiers , pour désigner le Gan-Eden de la Genèse , 
le nom de Pardès (hébr. sans points Prds), venant du sans- 
crit Paradêcas , et signifiant lieu élevé, endroit délicieux, 
zcnà Paradâeçô, g:rQC ■na^àèua-oi, latin Parad/sMS , syriaque 
Phardaiso, arabe PJiirdous ou Firdous, et arraén. Partes (7). 
Toutefois les auteurs sacrés n'y ont guère recours qu'à l'occa- 
sion des jardins royaux de Jérusalem, de Babylone ou de 
Suse (8), c'est-à-dire des parcs ombreux , plantés d'arbres et 
ornés de viviers dont les rois de TAsie et ceux de la Perse 

(1) Ezéch., XXXVI, 35. .loch II, 3. 

(2) Ezèch.. XXVII, 13 ; XXXI, 8, 9. — Pour le sens pluriel du mot 
Elohim, comparez Genèse, III, 5 et 22; XX, 13, et XXXI, 53. 

(3) Isaïe, Lî, 3. ♦ 

(4) Ezèch. ,WVm, 14 etlG. — Je ne trouve le titre de Har-Jehovnh, 
montagne, de Jehovali, appliqué qu'aux monts Siuaï et Sion. Mais il 
a dû s'étendre au Gan-Eden dans le langage populaire. 

(5) Isaïe, XIV, 13. 

(6) Getièse, XIII, 10. 

(7) Les Septante traduisent souvent Gan-Eden par 7:a.^àSît<rùr. 
Voyez les nombreux textes cités par Gesenius, dans son Thesaur. ling. 
hehr., p. 1124 A. — Sur les difîéreutes formes de cet ethnique, on peut 
consulter en outre les. annotations de MM. Guigniaut, Reiig. de Vanti- 
cftite', I, p. 335 , et A. de Humboldt, Cosmos, II, p. 473, note 30. 

(8) EcclL-ski'.-fe, II, 5. — Caidiq. de Sahm., IV, 15. — Nehe'rnie. II, S. 



— 116 — 

sarlout faisaient entourer leur forteresse royale, onlinaî- 
rement bùlic sur un lieu très-éievé (1). Ces paradis terrestres 
représentaient chez les Perses le céleste paradis d'Ormuzd , 
(les Amschaspands et des ïzeds, planté sur l'Albordj, le 
Behescht ou le Gorolmao (2) , comme celui d'Indrâgni , de 
ses Dêvas, de ses Gnndharbas, de ses Apsaràs, etc., etc., 
l'était sur le mont Mèrou confondu avec VOidtara-Kouron du 
firmament. C'est aussi dans un jardin de délices, planté sur 
une montagne sainte , que Jehovah habitait avec les Beni- 
Elohira ou fils de Dieu , avec les Séraphim , les Kéroubim et 
d'autres cohortes d'anges , comme le prouvent les dénomi- 
nations bibliques ci-dessus rappelées de jardin ou de mon- 
tagne soit de .lehovah, soit des Elohim. 

Je reviendrai sur ce point de vue à la section suivante. 
Dans celle-ci je dois me borner à la détermination des quatre 
fleuves genésiaques considérés comme cours d'eau purement 



(1) Gesenius, uhi supra. — Zend-avesf'i , I, %.' partie, p. 2G9. 

(2) J'ai déjà expliqué Albordj par liaut mont. Behescht, pour Bahista, 
sanscrit Vasichtha, signifie e'/ere. . Quant à Gorotiiwn, il n'est peut-être 
pas sans rapport avec le sanscrit Garoutman « ayant des aîles. » Les 
Amschaspands étaient ailés comme les Séraphins dlsaïe (VI, 2) aux- 
quels Gesenius les compare dans son Thesaur. ling. hebr. p. 1342, en 
note. Il en était de même des pures Ferouers ou ide'es divines des êtres 
■doués d'intelligence, génies femelles qui, avec les âmes des bienheu- 
reux , ailées aussi sans nul doute , habitaient le Gorotman , d'où elles 
protégeaient les fidèles Mazdayacnas , morts ou vivants, leurs images 
réahsées. Voyez là-dessus MM. E. Burnouf , Yaena , p. 270-1 , et Gui- 
gniaut, Reliff. de rAntiq., II, p. 702. — Ces Ferouers et ces Bieuheiu'eux 
me paraissent répondre en pai'tie aux Sâdliijas et aux Pitdras célestes 
du Rig-Vèda dont lei soleils brillent au firmament. Ou i)eut consulter 
sur ce dernier point mon Traité du Nirvana indien , imprimé dans les 
Mémoires de l'Académie du département de la Somme , \o\. di- 185K, 
p. 33'i-fi, ou p. 22-'t du tirage à part. 



- 117 - 

terrestres, je veux dire à la justification des idées que je me 
suis formées à ce sujet. 

La Genèse fait sortir d'Edcn , et non descendre du ciel , le 
fleuve unique qui arrose le jardin du même nom avant de 
se diviser en quatre bras ou canaux (I). Sous ce rapport, elle 
est moins mythique que les traditions de l'Inde et de la 
Perse (2). Mais en revanche clic ne donne pas de nom à ce 
fleuve unique. On ne peut en effet prendre pour tel celui 
d\Ad, sept. 7,p;7^ latin fons , source ou fontaine, qu'elle 
venait de mentionner comme montant de la terre continen- 
tale (Arts) pour arroser toute la surface de la terre cultivable 
(Admh) (o). Car on s'accorde aujourd'hui à traduire Ad par 
vapeur et à suppléer dans le texte une négation. Comme, 
dans les autres récits orientaux, la source commune des quatre 
courants porte le nom du premier et s'appelle Arvandâ 
chez les Bactro-mèdes , Gangâ chez les Brahmanes , et Sin- 
dhoil chez leurs ancêtres (4), pour ne point parler de leurs 

(1) Genèse, II, 10. — Le texte hébreu sigioifle tout bonnement que 
le fleuve unique avait sa source dans le jardin même qui faisait partie 
d'Eden, et non pas qu'il prenait naissance dans Eden , en dehors du 
jardin , pour venir arroser celui-ci. Encore moins veut-il dire que ce 
cours d'eau avait sa source ailleurs et passait d'Eden dans le jardin. 
On peut voir da'js le traité de Huet su?' la situation du paradis terrestre, 
p. 55, que la source en question sortait de terre dans le jardin même. 

(2) Voyez ci-dessus, sect. I, p. 19, et section II, p. 56. 

(3) Gemsc, II, 6. — Les traducteurs ne font pas ressortir la différence 
des deux noms hébreux , excepté SI. Calien qui rend Érets par le mot 
terre et Adamah par le mot sol , 

(4) Je ne parle pas ici du mythique Djambou-Nada ou Nadî, fleuve ou 
rivière Djambou, admis comme soiu-ce première non-seulement par les 
Bouddhistes {Foe-koue-ki, p. 81), mais encore par quelques Pourânas 
( Bhâcjav. P., II , p. 427, si. 20-25 ), parce qu'il me parait comparative- 
ment moderne , à moms que son nom ne soit le modèle ou la copie de 
la dénomination tubétaine Dzangbo-Tchou : car alors il pourrait désigner 



— 118 — 

imitateurs Tubclains, Birmans, Singhalais (1) et Chinois, on 
peut en conclure , ce semble, que l'auteur hébreu prenait le 
Pichoim ou Phichoiin, son premier fleuve, pour celui qui 
arrosait le Gan-Eden, avant de se partager en quatre branches 
dont il élait la première et probablement la principale. 

Dans mon système, le premier fleuve, Phichoun ou Pi- 
choun, ponctué Pliichôn ou Pichôn et prononcé Phisôn 
par les Grecs , celui qui entoure la terre de Khavilah 
ou Havilah, n'est autre que le fleuve du Turkeslan chi- 
nois, appelé maintenant Tarîm ou Ergheou-Goul. Ce grand 
cours d'eau , nous l'avons vu , se compose des rivières d'Ak- 
sou, deKachgar, de Yarkand et deKhotan, qui enveloppent 
la petite Boukharie et lui forment une espèce de ceinture, 
suivant les expressions de Hiouen-Thsang (2) , avant de 
réunir leurs eaux dans un lit commun, tributaire du lac Lop. 
Cependant ce nom , dans la pensée de l'auteur de la Genèse , 
doit s'appliquer plus particulièrement à l'une de ces rivières, 
soit celle de Tachbalik qui sort du lac Karakoul cl se joint 
au Kachgar-daria , soit celle de Sérakol qui, après avoir tra- 
versé le lac Sir-i-koul , va se réunir plus loin au Yarkand- 
daria (5). 



ou le haut Indus ou le haut Brahmapoutre, considérés à leurs sources 
respectives qui sont assez voisines les unes des autres. 

(1) J'ai ouljlié de dire à la première section, ci-dessus p. 32 ou p. 48, 
que les Bouddhistes de Ceylau avaient eu aussi la prétention de trans- 
former eu mont Mèrou leur montagne centrale , appelée Déva-kouta 
(pic des dieux), et d'en faire découler quatre rivières du nom de Gangâs 
dont la principale était la Makàvali-GamjA. Voyez là-dessus YlmL- 
Alterth. de M. Lassen, 1, p. 196. 

(2) Ce pèlerin bouddhiste emploie deux fois ces façons de parler, 
d'abord à propos du royaume d'Akini (Agni), aujourd'hui Kharachar, au 
Nord du lac Lop, et ensuite au sujet du royaume de Tche-kiu-kia (Tcha- 
kouka), maintenant Yarkand. Voyez Hiouen-Tsang, I, p. 355-6 et 46ft, 
trad. de M. Stan. Julien. 

(3) Voyez f.i-dessus, sept, 1.'% p. 38. 



— 119 — 

Le nom hébreu dont il s'agitse décompose en Pich, radical 
aryen , et en oun ou on, désinence à la fois aryenne et sémi- 
tique, qui s'écrit an ou dn en sanscrit, oun en lithuanien , av 
en grec (l), an ou oun en arabe (2). Les hébraïsants ont 
recours ici au radical araméen PoacA, « couler avec impé- 
tuosité, » lequel serait devenu Pich en hébreu par la permu- 
tation fréquente d'où en i (5). Mais, en raisonnant dans celle 
hypothèse, ne pourrait-on pas aussi bien s'adresser au ra- 
dical sanscrit Pouc/t,« nourrir, alimenter, entretenir,» et faire 
concorder le Pichoun hébreu avec le Pôuchan aryen , litléra- 
lement le nourricier (de la terre qu'il arrose? Ce titre que 
les Indiens appliquent au soleil depuis la plus haute anti- 
quité (4) , ne conviendrait pas mal à un fleuve bienfaisant. 
Mais il est plus naturel de songer au radical sanscritique Pis, 
Pic, Pich, « aller, se mouvoir, courir, puis briller , répandre 
de la lumière (5), » en sorte que Pichôu serait ou le coureur 

(1) Sur ces variétés d'uu même siilïïxo daus les langues aryennes, 
voyez les nombreux exemples fournis par M. Bopp , Vergleich. Gram- 
matik. au §§. 924-G, p. 1358 -G4. 

(2) Comparez les noms Sihoun et Sihân, Djihoun et Djihân, donnés 
pai" les arabes tant à l'Oxus et à l'Iaxarte de la Tartarie indépendante 
qu'à deux rivières de la Turquie d'Asie, le Sarus et le Pijramus des 
anciens. 

(3) Voy. Gesen. thesaur., p. 393, A; 557, A ; et*1096 A. B. 

(4) Voyez la table du Rig-Yédu. Trad. Langlois, au mot Pouchan. 

(5) Outre les dictionnaires Sanscrits à considter sur ces racines, il 
faut voir E'. Burnouf, Yaç7ia, texte, p. 41G, note 264, et not. et écl. p. 
LXVI. Notons aussi que le radical Piç signilie également broyer, piler 
dans un mortier, moudre, écraser, d'où les dérivés sanscrits et zends 
Piçoimah, Piçana, Pichana, le méchant, nom d'un mauvais génie. (Voyez 
le Diction, sanscrit de Wilson au mot Piçounah, et un article d'E. Bur- 
nouf dans le Journal asiatique, quatrième série, VI, p. 157). Le fleuve 
de la petite Boukharie aurait-il été surnommé Pichoun par allusion au 
serpent venimeux de Song-Yuu et à la couleuvre refroidissante du 
Boundehescli? 



— 120 — 

ou le lumineux. Au premier sens, ce serait un synonyme des 
nomszcnds, pazendsct pchlvis Aurvat, Ourvanl, Arg, « allant, 
qui marche ou qui court, «appliqués par les Perses au Tarîm, 
à riaxarte et à bien d'autres fleuves. Au second cas, il ré- 
pondrait au titre de Tedjas ou de Tedjô, « lumière, éclat, » 
donné par les mêmes tant à l'Okhus qu'au Mourghàb (1). 

11 serait intéressant de retrouver le nom aryen Pichdn ou 
Phichan (avec le P aspiré) parmi les dénominations du Tarîm 
ou de l'un de ses affluents. Mais la géographie du Turkestaa 
chinois est très-peu connue en Europe. Je remarque seulement 
a*x\ environs du Tarîm deux provinces qui portent des noms 
analogues. L'une qui dépend de la principauté de Tourfan 
au Nord, s'appelle Pidchan, Pidjan ou Phidcliin (2). L'autre 
qui appartient à la principauté de Khôtan au Sud, se nomme 
Phichan (ô). Or on sait que, dans ces hautes régions de l'Asie, 
les rivières prennent généralement les noms des localités 
qu'elles arrosent, de même que les provinces prennent ceux 
de leurs chefs-lieux (4). Il est donc très-possible que l'un des 
cours d'eau qui affluent au Tarîm, pi us ou moins loin avant son 
embouchure dans le lac Lop, lui ait autrefois communiqué 
l'appellation dont il s'agit. 

Du reste les pères de l'église ne nous fournissent pas 
d'éclaircissements sur ce point On sait que généralement 
ilsprenaient le Gange ou peut-être l'InduspourlePhison de la 
Genèse ; car les anciens appliquaient souvent au second le 
nom du premier, par une confusion qu'explique l'éloigneraent 
des lieux. Aussi la version samaritaine donne-t-elleau Phison 

(1) Pour ce dernier fleuve, voyez Zend-avesfa, II, p. 293, et poiu: le 
premier, rappelez-vous son nom actuel de Tedjen, l'éclataut. 

(2) Voyez Ritter, Erdkunde, VII, 325, 430-2, 442-4. 

(3) Id. ihid., VII, p. 367. 

(4) Lasser, l/id. Althertii., II, p. 128-9. 



— 121 - 

l'épithèle de Kadouph ou Kadoph , titre qui suppose un pri- 
mitif Kadaph, et fait songer au nom de Kadaphes que portait 
le second roi de la dynastie Indoscythique ou Touranienne, 
usurpatrice en partie du royaume grec de la Bactriane (1) et 
maîtresse du Kaboulistan. Le traducteur Samaritain aura eu 
sans doute en vue, pour le nom de Pichoun ou Phichoun , une 
vallée de l'Afghanistan occidental connue encore aujourd'hui 
sous les noms de Pichin ou Piching (2) et sans doute arrosée 
par quelque rivière portant une dénomination analogue. 

Revenons donc à la Genèse. 

Le Phichoun, selon l'auteur hébreu, entoure la terre de 
Khavilali par H dur ou de Havilah par H faible , pays où l'on 
trouve de bon or , le Bedoulakli et la pierre de Choham (3). 

Celte contrée porte un nom significatif qui me paraît formé 
de celui de Havir on Avir donné par le Boundehesch pehlvi 
à une région fertile , située au bas de l'Albordj , et identique 
au Yaréna de Djeinschid, si l'on en croit Anquetil, Ce nom 
pehlvi serait en zend Havirâ, pour Havilâ, « la terre de la 
production, delà naissance, de la vie, » (sanscrit Savllâ), en le 
supposant formé du radical Hoit pour Sou, « engendrer, pro- 
duire, » et du substantif védique ilâ, ira, ilrâ, idâ, terre (5). 
En effet la petite Boukharie a porté les noms de Djenia et de 
Djenistan qui peuvent signifier pays de la génération , tout 
aussi bien que terre des génies (6). Or , le nom du Khôtan , 
sanscrit Koustanah, \&\il dire mamelle delà terre, par allusion 

(1) Voyez sur ces rois indo-scythes , Lasseu, Ind. Alterth., 11^ p. 330 
et p. 386-91. 

(2) Voyez Ritter, ErdkuHde,\l[l, p. GO et p. 104-5. 

(3) Genèse, II, 11-2. 

(4) Zend-avesta, II, p. 380 et 419 avec les notes 3. 

(5) Voyez sur ce mot, ses formes et ses siguifications, E. Burnouf, 
préface du Bhûgavata-Pournna, III, p. lxvi àLxxxviii. 

(6) Moïse de Kliorène, daus Maltebrun, MÔï'-SMprù, IX. p. 178, 3" édil. 



~ 122 — 

à sa fcrlilitc, cl celui d l'ouchliçjour, « monlagne de la nourri- 
ture, » s'applique à la haute cîme voisioe des sources d'une 
branche du Yarkand-daria-Tarîm. 

Il est vrai qu'au pied de cette montagne est le lac Hanou- 
Sar, d'où s'écoule le Khonar ou Knmeh, affluent Nord-Ouest 
de rindus , et qu'en préférant la lecture renforcée Khavilah 
à la prononciation adoucie Havilah, on peut arriver avec 
MM. Lassen (l), d'Eckstein (2) et Renan (5) à prendre le haut 
Indus pour le Phisônal l'ancien pays de Kâmpila, Kâmpilln, 
Kampilya pour la terre de Khavilah. En effet le changement 
de Kâmpilah en Kapilûh, Kahilâh, Kavildh, est très-admissible, 
et Kâmpilah qui signifie parfum, remet en mémoire le nom 
de monUiqne des parfums que les Bouddhistes chinois donnent 
au sommet du Mèrou , placé au Nord du lac Aneouta (4). En 
outre, le territoire de Kâmpila qui s'étendait au Nord de 
Kachmîr et du Pendjab, était le pays des Daradas, fertile 
en paillettes d'or et voisin de celui des Issedones, célèbre 
aussi par ses pierres précieuses. Cependant, comme les Issé- 
donsel les Dardes , mentionnés par les auteurs grecs , s'éten- 
daient , de l'aveu de M. Lassen , ceux-ci jusqu'au plateau de 
Pamir et ceux-là jusqu'aux rives du Tarîm {")) , je me crois 
autorisé à remonter jusqu'à la petite Boukharie, au lieu de 
m'arrêter au Baltistan, et à choisir le Yarkand-Tarîra , en 
place du Kameh ou du Chayouk. 

Les productions de Havilah signalées par l'auteur de la 
Genèse , l'or, le Bedoulakh et la pierre de Choham, peuvent 
très-bien se rapporter à la petite Boukharie. D'abord les cours 

(1) Indische Alterth., I,p. 529-30; II, p. 528-31. 

(2) Alhenœum français de 1854, p. 3C7 et 48G-7, 

(3) Histoire générale des langues sémitiques, I, p. 452. 

(4) Foe-koue-ki, p. 36. 

(■■i) Ind. Alterth., I, p. 39-40, 418, 544, 849, III, p. 139. 



— 123 — 

d'eau qui affluent au!v rivières de Kachgar, de Tarkand et de 
Khôtan, charrient également de l'or, et l'or de ce |)ays est 
excellent, quoique ses habitants actuels ignorent ou dédai- 
gnent l'art de l'extraire ou de l'exploiter (1). C'était autre- 
fois le pays des fourrais chercheuses de l'or et des génies 
Gouhyakas, chargés de le garder i2). Ensuite on y trouve le 
chamois à musc (le Gaddery) (ô), qui produit une liqueur 
blanche, granulée, odorante, appelée en sanscrit Madalaka 
ou Madaraka. Ce musc est, suivant M. Lasscn, le Bedoulakh 
de la Genèse, nommé Bdellium par les anciens (4). Mais, 
comme on y trouve également le lapis-lazuli , appeléen sans- 
crit Ydidouryam , c'est-à-dire provenant du mont Yldoura ou 
Belour, il est très-probable que cette pierre précieuse a porté 
aussi les noms de Vdidouraka en zend , de Vâidoulaka en sans- 
crit, de Bedoulakh en chaldéen , et que c'est elle que l'auteur 
hébreu avait en vue, ainsi que le pensaient Giinther-Wahl o), 
de Bohien (6) et E. Burnouf (7). Enfin les montagnes et les 
rivières de la petite Boukharie produisent le Jade oriental , 
cette fameuse pierre chinoise de Yu , qui reçoit aussi chez les 
Perses et les autres peuples de l'Asie occidentale lee divers 
noms de Yechm, Yeachm, Yechim, Yechma, Yachma, etc. (8). 
C'est vraisemblablement le Chhm ou Chôham de la Genèse (9). 

(1) Maltebran , L'hi Suprù . IX , p. 182 , 3' édit, 

(2; Lassen , Ubi Suprà , I , p. 8+9-51. 

(3; Malte-Brun, Ubi Suprà , I, p. 536. 

(4) Ind. Alterth., I , p. 291. 529-30 et 539. 

(5; Alfes und Neiws Vorder und Mittel Asien , p. 856. — SviivaDt cet 
auteur le Bdoulkh de la Genèse se nomme en arménien Pilor, en géor- 
gien Broli , en samaritain Broulah , en latin Beryllus. 

(6; Die Genesis . sur n, 12. 

(7) Dans VAsie centrale de M. A. de Humboldt , II , p. 372. 

(8) A. Rémusat , Recherches sur la pierre de Yu , à la suite de son 
Histoire de la ville de Khôtan , p. 125 , 130 , 149 , 152 , 162. 

(9) Les interprètes de la Bible ont émis diverses opinions sur le genre 



— 124 — 

En eiïcl, la Bihlc prépose presque toujours à ce nom d'ori- 
gine et de signification inconnues, le terme générique Eben, 
pierre (I), ce qu'elle ne fait i)as pour les autres pierres pré- 
cieuses (2). Or le Jade oriental se fait aussi précéder du mot 
pierre dans les langues des peuples qui l'exploitent : les Chi- 
nois le nomment Yu-Chi, pierre de Yu; les Mantehoux Gou- 
Weklie, pierre de Gou; les Mengols Kavh-Tclnlagoun , pierre 
àç Kacli ; et les Ouïjzours ou 0\cls Kac h- DjUowi ou Kach- 
Tcholon, pierre de Kach encore (5), vraisemblablement par 
allusion h son éclat (4). 

Il ne doit plus, ce semble, rester que bien peu de doutes 
sur l'application de Pichôn et de Khavilah au Tarîm et à la 
petite Boukharie. Dès lors celle de Giklioun et de Koîicli à 
rOxus et à la Bactriaae s'ensuit naturellement. Car, pour les 
deux premiers fleuves, l'auteur hébreu passe du nord-est au 
nord-ouest, comme nous verrons que, pour les deux derniers, 
il passe du sud-est au sud-ouest. 

de cette pierre. On peut en voir le résumé dans le Tlies-. de Gcsenius 
au mot ChJim . p. 1369-70. — Dans nombre de radicaux, l'hébreu rem- 
place le h médial par un y initial, .\insi Chlim a très-bien pu devenir 
Ychm. 

(1) Job seul fait exception, xxviii, 16. 

(2) L'emploi du plur. Ahni (pierres) qui précède l'énuméralion des 12 
pierres précieuses (Exode xxxjx, 10-13 et Ezécb. xxviii, 13), était né- 
cessaire et ne prouve rien contre l'assertion du texte. 

(3) A. Rémusat, llbi Suprà , p. 127-8. 

(4) Notez qu'en s'adoucissaut À'ac/i est devenu Gat7« , puis Yacli, de 
même que liasp (montagne) .s'est changé en Gasp , Fa*/) , d'où l'hé- 
breu Yechpheh, le grec sarr.i? et le français Jaspe, de même encore 
que Kou pour Kouh (montagne) s'est adouci en Gou chez les Mantehoux 
et en You chez les Chinois. Comparez Khôtan et You-Thian. (A. Rému- 
sat, ibid., p. 237-9).— Ritter,J*î:ew, V, p. 380, etLassen, Ind.-Alterth., 
II, p. 56G, s'accordent avec feu Rémusat sur la nature de la pierre de 
Yu : ce serait le jaspe, très-précieux dans l'antiquité. 



Le mot hébreu Gikliou7i, écrit par li dur, et ponctué (îihôn 
par II faible , est un renforcement d'un qualificatif aryen Dji- 
han, qui ne se retrouve plus en sanscrit, mais qui a dû y 
exister; car cet idiômea conservé l'adjectif Djihma, « courbe, 
fléchi, sinueux , » qui n'en diflèreque par la substitution du 
suffixe ma au suffixe an ou an (1). Les Arabes l'écrivent et le 
prononcent tantôt Djilioim, tantôt Djiliàn (2), et lui donnent 
le sens de fleuve en général , comme le prouvent les noms de 
Djihoun-Gang, Djihoiin-Aras , Djihoun-Etel , désignant les 
fleuves Gange, Araxe et Volga. Cependant, lorsqu'ils veulent 
désigner rOxus, ils le aommenl Djiltoun tout court, et les 
Coptes en font autant (o), les uns et les autres probablement 
à l'imitation des Perses pour lesquels l'Oxus était le Roud ou 
fleuve par excellence (4). Aujourd'hui d'ailleurs, presque 
tous les savants, depuis Michaélis, s'accordent à prendre le 
Gihon de la Genèse pour le fleuve de la grande Boukharie (5), 
Schulthess (6), Gesenius (7) et Lengerke (8), sont à peu près 
les seuls qui persistent à y voir le Nil de l'Egypte ou de 
l'Ethiopie, par cette considération que nulle part, dans la 



(1) M. Bopp preud Djihmah, d'où DjihmagaJi (tortuose iens), serpent, 
pour une forme redoublée du radical Hà , aller, se retirer (ind. présent 
Djihê), avec le suffixe ma. Ici l'hébreu fournit la racine Gikh ou Goukh, 
« sortir avec impétuosité ou avec violence, » en parlant de l'eau, du 
vent, d'une rivière , d'un enfant qui naît , etc. 

(2) Voyez ce que nous venons de dire sur ces deux désinences à pro- 
pos de Pichoun, ci-dessus, p. 119. 

(3) Voyez là-dessus le Gesen. Thcsaur. au mot Gikhoun , p. 281 B et 
282 A. 

(4) Zend-Avesta, II, p. 391. 

(5) Voyez ci-dessus, p. 103-5. 

(6) Dos Paradies , p. 10 et suiv. 

(7) Ubi Suprù , et au mot Kotic/t . p. 672 C et 073 A. 

(8) Kenaan , p. 20 et suiv. 



— 126 — 

Bible liébraïquc , la terre de Koiieh , arrot^éc par ce fleuve, 
ne désigne une contrée réellement asiatique. Cette raison est 
bien faible; car ces doctes exégètes n'hésitent pas à traduire 
P/asonpar Indus, quoique, d'une part, aucun texte biblique 
ne les autorise à voir l'Inde , plutôt que tout autre pays orien- 
tal , dans la terre de Khavilah ou Ilavilah , et que , de l'au- 
tre, le Phison-Indus ne reparaisse pas plus que le Gihon-Oxus 
dans la géographie réelle des Hébreux. Or, du moment qu'on 
admet l'Indus comme premier fleuve paradisiaque, n'est-ce 
pas une inconséquence de rejeter l'Obus comme second fleuve? 
« Pourquoi, remarque à ce sujet M. E. Renan, pourquoi, 
» voulant désigner le Nil , les Hébreux lui auraient-ils ap- 
» pliqué le nom de Gihon , que rien ne justifie, tandis que ce 
» même fleuve est toujours appelé chez eux du nom de Chi- 
» kour? Pourquoi, ayant à décrire les pays arrosés par le Nil, 
» auraient-ils nommé le pays de Kouch, plutôt que relui de 
» Metsraïm , placé à leur porte et qu'ils connaissaient si 
» bien (i)? » 

On vient de voir que les rivières d'Aksou , de Kachgar, 
de Yarkand et de Khôtan , eu se réunissant à l'est des 
Belour-Tag, entourent la terre de Havilah et représentent 
le Phison-Tarîm. Nous devons donc chercher à l'ouest des 
mêmes montagnes quelques rivières correspondantes qui 
fassent le tour de la terre de Kouch, ou lui forment une es- 
pèce de ceinture, comme disent les Bouddhistes chinois (2), 
et qui , en se réunissant dans un même lit, produisent le 
Gihon-Oxus. Ces cours d'eau de l'ouest sont faciles à retrou- 
ver. LeBhagavata-Pourâna en compte cinq qu'il ne désigne 
point par leurs noms, mais c|u'il semble résumer dans la 

(1) Histoire générale des langues sémitiques , p. 'i5G. 

(2) Ilioucn-Thsmuj, 1 , p. 355-G ot 4G0. 



Tchakchou, sa rivière occidentale (1), nombre qui rappelle 
le nom de Pcndj, les cinq, donné au bras principal de l'Oxus, 
à celui-là même qui prend sa source au lac Sir-i-koul. Plus 
bas au sud, un second bras, fleuve sacré qui sanctifie l'eau 
du premier, selon Wilford (2), c'est-à-dire le Kokcha, sort du 
lac Badakchan et rejoint la branche principale à Kodjagour, 
près et à l'est de Balkh. Plus haut au nord , on remarque le 
Kohtk, Kouvan oaZer-Afclian (roulant de l'or), appelé autre- 
fois Sogdli-Roud et Polytimète, troisième bras qui, dit-on, 
sort d'un lac Pandjikand (urne des cinq), non loin des monts 
Kachgar-Dabahn. Ce bras septentrional se perd aujourd'hui 
dans un lac; mais autrefois il se déchargeait dans l'Oxus. 
Un bras mitoyen, le Dehâch ou Derouha, qui vient des monts 
Hindou- Kouch au sud , coule au nord-est , passe à quatre pa- 
rasangues de Balkh et se perd actuellement dans les sables , 
se jetait aussi autrefois dans le Djihoun, sous les noms de 
Zariaspa, de Bactrus et de Balkh-Roud. On peut y joindre, 
pour compléter le nombre cinq, le Chiber, Adem-Kouch , ou 
rivière de Yakhàn , que les cartes chinoises font venir d'un 
lac Touzkoul, situé par 59°10' de latitude nord et 67"50' de 
longitude ouest , et qui se jette au-dessus de la rivière de Va- 
khân dans le Pendj (5). Bien d'autresrivièros, plus ou moins 
considérables, affluent tant à la droite qu'à la gauche du haut 
Oxus. Les cinq que je viens de citer formeraient ainsi de la 
Bactriane proprement dite une Pentapotamie oxicnno, ana- 
logue au Pendjab des Indiens, et comprenant les districts 

(1) Bhâgav. Pour., II , p. 427, si. 23. 

(2) Asiat. Rcs., VIII , p. 320. 

(3) Sur tout cela voyez rarticle Djihoun de Klaproth, dans le Diction, 
géographiq. uaiversel de Picquet , ainsi que la carte de l'Asie centrale et 
de l'Inde , dressée par M. Vivien de .Saint-Martin pour l'intelligence des 
voyages de Hioueu-Tlisan". 



— 128 — 

montagneux adossés aux flancs occidentaux du Belour-Tag 
et de l'IIindou-Kouch , depuis leFerghana au nord jusqu'au 
Badakchan au sud. 

Le nom de Konch, donné à celte vaste région, paraît formé 
du radical aryen Kouç, Kous ou Kouch, « briller, resplendir.» 
Il désigne dans les livres indiens, sous la forme de.Koura, 
tantôt un fils de Brahmâ , tantôt un ancien roi de Tlnde, 
tantôt le Poa cijnosuroïdes , plante du genre des pàturins em- 
ployée dans k's cérémonies religieuses , tantôt enfin un grand 
pays situé au nord-ouest de l'Inde et nommé Kouça-Dvlpa (!]. 
Ce pavs renfermait sans doute et la Sogdiane et la Bactriane 
des Grecs, puisquaujourd'hui encore on trouve dans l'une 
un district de Koiichan , chef-lieu Kochanya , et dans l'autre, 
un affluent considérable de l'Oxus, nommé Adem-Kouch àoul 
je viens de parler. N'oublions pas d'ailleurs que les montagnes 
qui séparent l'Inde de la Bactriane s'appellent Indou-Kouch. 
Au temps de Moïse de Khorène, la Perse entière portait le 
nom de Khous. Elle était alors partagée en quatre régions 
orientées, la Susiane, la Médie, la Perside et l'Arie Cet 
historien-géographe les nommait , savoir : la première , 
Khous di Koraçan ou du soleil (couchant); la seconde , Khous 
di Khabgokh ou du Caucase, au nord; la troisième, Khous di 
Nemroz ou du sud , et la dernière , Khous di Koraçin encore 
ou du soleil (levant) (2). Et ces noms se retrouvent de nos 
jours dans ceux de Kousislan , Kouhislan , Kohistan , etc., 
donnés à plusieurs provinces de l'empire des Perses depuis 
le Lahore jusqu'à la Susiane (5). 

(1) Baron cTEckslein , Âfhenœum français de 1854 , p. 3C5-7. 

(2) Dans Saint-Martin , Mém. sur l'Arménie , II , p. 392. — Voyez aussi 
Wilforil, Asiat. Research., VIII, p. 286, 290, et M. Ueiuaud , Mémoire 
fjéograph., histor. et scientifiq. sur l'Inde , dans les Jl/e»i. de l'Arad. des 
inscript., XVIII , 2« partie , p 56. 

(3) Voyez iTnillcnrs dans le Dirt. i/cn//riii>li. luiirersel les noms des 



— 129 — 

Maiulenant osl-il besoin de rappeler que !a Bible nonniie 
Koulh ou Kouthah la coDtiée des monlogDaids Cuthœi , Cus- 
sœi, Cossœi, Cissii, campés entre la Susiane, la Médie ei la 
Perside (1), et que ces noms dérivent du mot Kouch, par le 
changement du schin eu ihan , habituel aux Araméens et 
quelquefois unie chez les Hébreux , comme Gesénius le mon- 
tre lui-même (2). Il ne faudrait pas conclure de ce nom de 
Cussœi que Nemroud ou Nenirod , fils de Kouch , serait venu 
de la Susiane à Babylone. Ce conquérant venait, comme les 
autres Kouchistes , des rives de l'Adem-Kouch-Oxus , ou tout 
au moins de celles du Khoaspe de la Cophène, aujourd'hui 
Kaboulistan. Son nom qui veut dire fleuve du Midi (5), 
nous reporte d'abord au fleuve du Kaboul , lequel , en style 
mythique, pouvait être appelé fils d'Adem-Kouch ou du 
fleuve à'Apakhtara , c'est-à-dire du Nord , roninié plus tard 
Palihlra , Baklra ou Bâcler, Bactre el Balkh-Rotid , avec la 
signification de fleuve oriental. Car, tant que les Aryas occi- 
dentaux restèrent confinés entre l'Oxus et l'Helmend , la Bac- 
triane était pour eux au Nord. Mais elle devint leur pays 
d'Orient lorsqu'ils se furent étendus à l'Ouest jusqu'au Tigre 
el à l'Euphrate (4). Ce n'est donc pas sans raison que Flavius 

villes de l'Asie roimneiiçaiit par Kouch ou Koch. Je citerai, autre autres, 
1" Kouch-âb , dans le Lahore , sur la rive gauche du Djalara ; 2", dans 
la Perse, Kourh-Gufer, aujourd'hui simple bourg; 3° Knchcn-Aharl. dans 
le Farsistan , et 4° Koch-â.b, près du lac de Van. 

(1) Voir Gesenii Thesaur., p. 673-4 , in v". — M. Troyer, dans la Ràd- 
jàtarangiuî, II, p. 324 , les compare avec raison aux Khams, peuple 
montagnard du nord de l'Inde. Car eux aussi étaient les- hrillonfs; le.s 
radicaux Kaç , Khaç et Khouç ayant la même signification. 

(2) UbiSuprà, p. 1344 A. 

(3) Les livres parses appellent le midi Nimrouz , et appliquent ce nom 
auSedjestan, pays limitrophe du Kaboul {Zpnd-Ave'ita . I, 2« partie, 
p. 273, note 3 et II, p. 401). 

(4) Sui' tout cela voyez E. Buruouf. Varna, not. el ér/nirr., p. cx-nj. 

9. 



— loO — 

Joscphe iDterprètc le nom de Gihôn par vennni d'Orient. 
quoiqu'il prenne ce lleuve pour le Nil (1) 

RemcTrquons, au sujet du texte de Josèphe , que la version 
samaritaine traduit Gihon entourant la terre de Kouch par 
Asiwph entourant la terre de KopJiiph , expressions qui nous 
reportent dans le Kaboul , renfermé entre les trois Kohistans 
ou Kouhistans de la Perse, du Beloutchistan et du Lahore. 
En efl'et Gesénius a déjà remarqué que les mots Askoph et 
Kophiph désignaient l'un le fleuve Khoaspe (aujourd'hui 
Khonar, Kameh ou petit Sindh) et l'autre la Kophêné des 
Grecs, aujourd'hui Kaboulistan , arrosée par le fleuve Kophen 
ou Kophès, (maintenant Kaboul), et par le Khoaspe ou Kho- 
nar-Kameh (2), Cette interprétation samaritaine, toute fausse 
qu'acné est, offre du moins le double avantage de placer le 
pays de Kouch à l'orient des peuples Sémitiques et d'en faire 
une région montagneuse, arrosée par deux cours d'eau qui 
l'enveloppent en grande partie, et se réunissent dans un lit 
commun , le petit Sindh , qui se jette ensuite dans le grand- 
Indus. La confusion avec l'Oxus-Djihoun vient sans doute 
des Perses eux-mêmes qui , voyant le petit Sindh prendre sa 
source avec un bras de l'Oxus au pied du mont Pouchtiguer, 
puis se grossir duKabouI et enfin se rendre avec celui-ci dans 
rindus, en ont concluquecesdivers cours d'eau ne formaient 
qu'un seul et même fleuve, ainsi que je l'ai déjtà indiqué à la 
fin de la deuxième section ( p. 9o. ) 

Le troisième fleuve, dit la Genèse, est Khiddeqel: c'est 
celui qui coule à l'orient d'Achour (3). Selon Gesénius, il ne 
peut être ici question que du Tigre. Khid par ^7/ dur, ou hid 

(1) Antiq..lud.,\, 1, § 'i. 

(2) Gcaen. thés. p. 282 A, au voln. — Cmniiarrz l.assrni, Ind. A/lfi-l/i., 
il, p. 126-32; III, p. 127-8 ci 12(1-7. 

{•i) Genèse, II, U. 



— loi — 

par h doux, signifie rapide, el deqel répond au zend Tedjerem, 
flèche, nom que les Sémites ont altéré en deqel, deghel , 
digliiha, diglalh, diglith, diglilo, daghele,ligil, didjleh, etc. 
Ainsi, Khid-deqel serait un composé hybride et pléonas- 
tique, très-bien interprété par ^ov^qq: rapidus Tigris[\.). 
Gesénius reconnaît pourtant que ce fleuve ne coule pas à 
l'orient de I Assyrie, puisqu'il la traverse du N. au S. C'est là 
une objection capitale devant laquelle ont échoué les plus sa- 
vants exégètes (2). Mais, répond le docte hébraïsant, il faut se 
rappeler qu'après la destruction du vieil empire Assyrien, les 
auteurs juifs entendaient par Achoiir les régions situées à 
l'occident du Tigre (5). Cela revient à dire que les juifs n'au- 
raient connu la tradition d'Éden et des quatre fleuves que 
durant l'exil babylonien et par les relations qu'ils entre- 
tinrent alors avec les Perses, Telle était eflectivement l'opi- 



(1) Gesen. Thés. ling. hehr.. p. 448 A. — M. Reediger. daus les Ad- 
denda, p. 88. A, in-S.", ajoute qu'en vieux pensan Tigris est Tigi-â ot 
renvoie à l'inscript. cunéiforme de Beliistoun, déchiffrée par MM. Raw- 
linson, Oppert et Benfey. — En zend, Tedjerô, masc, Tedjerù, fémin., et 
Tedjereni, neutre , répondent à acutus, a, um, ainsi qu'à celer, céleris, 
celere. d'où les sens de trait ou flèche , et de rivière , fleuve ou courant 
rapide. — Je n'ai pas, je l'avouerai , tant de coniiance dans les lectures, 
Hattekkar ou Hafteggar données par M. Rawlinson comme formes 
assyriennes du nom hébreu Hdql, quoique M. Rœdiger paraisse les 
admettre. Celle de De-ig-kit, extraite ihid. de M. Hincks, me paraît 
plus vraisemltlable. 

(2) L'évêque d'Avranches, après avoir disertement prouvé que Qdmt/i 
dans le Pentateuque signifie toujours orientem versus (voyez son Traite' 
du Paradis terrestre, p. 196-2001, traduit pourtant Qdmth Achour par 
vers l'Assyrie. C'est devant l'Assijrie qu'il fallait dire ; mais le docte 
Huet avait besoin du Tigre comme troisième fleuve paradisiaque pour 
l'établissement de son système. 

(3) Voyez son Thesmtr. ling. hehr., p. 448 A, avec les textes bibliques 
auxquels il renvoie. 

9* 



— 132 — 

nion de Benfey (1). On pourrait répondre à ce dernier que 
cette connaissance datait au moins du règne de Saionion , 
puisque, selon son avis, la contrée d'Ophir, où se rendaient les 
vaisseaux de ce monarque réunis à ceux de Uiram, roi de 
Tyr, était située dans l'Inde (2). Et cette réponse aurait pu 
être également adressée à Gesénius qui , dans deux articles 
sur Ophir, penchait manifestement en laveur de la même 
contrée (5). 11 n'est guères probable en efl'el que les navi- 
gateurs Phéniciens et Hébreux n'auraient rapporté de cette 
merveilleuse région que des paons, des perroquets, des 
pierreries , de l'or et des bois de sandal. Mais il est permis 
de remonter plus haut. 

Remarquons d'abord qu'au retour de l'exil les écrivains juifs 
se servent plus volontiers du litre de Pardês que de celui 
de Gan-Ëden, c'est-à-dire qu'ils emploient en l'estropiant 
le nom zend Paradaêçô, bien connu d'eux à cette époque , 
préférablement à son synonyme hébraïque jardin de dé- 
lices, qui suppose une tradition antérieure, commune aux 
Sémites et aux Aryas. 

Remarquons en second lieu que, sous Ninus et ses suc- 
cesseurs, l'Assyrie s'étendait jusqu'aux rives de l'Indus. 
Arrien déclare en termes formels que le pays de Kophène, 
le Kaboulistan, avait autrefois payé tribut aux Assyriens; 
qu'ensuite il fut soumis à Cyrus, et qu'il n'y avait pas très- 
longtemps qu'il appartenait aux Perses lorsque Alexandre 
s'en empara (4). 

(1) Voyez le ^Tand article Imh'en île rEiicyclop. de Erscli el Gruber, 
i" seel., XVTI, p. 13-'i. 

(2) Id., Ibid., p. 25-38. 

(3) Voyez son Themur. li,i<j. I,chr., p. l'.l, fl \' Alhjcino.im' Encijcl. 
de Ersch et Gruber, in verbo. 

[k) Arrien, Indira, p. 313, édil. (inuiov. 



— 155 - 

11 est, ce me semble , très-permis d'en inférer qu'avant la 
révolte et la domination des Mèdes, les Sémites étendaient le 
nom d'Achoin- à toutes les provinces assyriennes situées entre 
le Tigre et l'Indus, et que, par conséquent, ce dernier fleuve 
était le Hid-deqel de la Genèse C'est d'ailleurs ce qu'ont 
déjà soutenu Otter, llerderct Bultmann (1), malgré le grand 
nombre d'autorités contraires. 

Peut-être serait-i! possible d'arriver au même résultat par 
une autre voie. Chez les Indiens , les régions situées à l'O. de 
l'Indus étaient réputées impures et souillées, par opposition 
aux contrées sises à l'E. de ce fleuve, appelées saintes et pures. 
Celles-ci étaient sous la garde des Sauras, ou dieux lumineux. 
Celles-là au contraire étaient la proie des Asouras ou génies de 
ténèbres. Aussi lecodedes lois défendait-il expressément aux 
Dvîdjas ou régénérés de passer des unes dans les autres pour y 
résider, sous peine d'être exclus de leur caste. De là le nom 
d'Attaka ou défendu, donné à la ville d'Attok où pouvait s'effec- 
tuer le passage (2). On conçoit dès-lors que lequalificatif sans- 
crit/isoM?aaitpuêtreappIiquéau Kaboul par les Aryas, comme 
celui à'Acliour me paraît l'avoir été à ce pays par les Sémites, 
quoique les uns et les autres y attachassent des significations 
différentes. 

Le nom composé Hid-deqel ne se retrouve plus du reste 
qu'une seconde fois dans la Bible. Daniel, qui avait déjà eu 
deux visions, l'une à Babylone, près de l'Euphrate (5), et 
l'autre à Suse, près du fleuve Oulaï (4) ou Eulœus-Khoaspe- 
Pasitigre , en eût une troisième sur le bord du grand fleuve : 

(1) Voyez Herder, Idée.i mr la philosophie de l'humanité, traduction 
de M. Edgar Quinet, H, p. 273, note 1, et Buttmann, Mytholoyus. I, 
ji. 87 et suiv. 

(2) W. Jones, daud les lier/wrches cmafiqnc^. Il, j). m, de la tra<l. fr. 

(3) Dan., VII, 1. 

(4) Ibid., VIII, 1. 



— 1.'54 — 

Houa-Khiddeqel, « c'est Hidde(jel, » ajoute le texte (1). Cette 
addition , qui rompt le fil du récit, n'e^t probableraeut qu'une 
note marginale, insérée après coup par quelque copiste pour 
prévenir toute méprise, en ce que la Bible n'applique guères 
qu'à l'Euphrate le titre de grand fleuve (2); et cette annotation 
aura passé de la marge dans le texte. Quoiqu'il en soit, les 
septante et la version arabe traduisent : C'est le Tigre Edde- 
qel, Iddekel ou Enddeqel (ô), comme s'il s'agissait d'un autre 
Tigre que celui de l'Assyrie. Or, d'une part , les Juifs avaient 
l'habitude de supprimer la nasale devant les consonnes den- 
tales (4). Ils disaient, par exemple, Hodou pour Hondou , 
l'Inde, (zend Handou, Hendou ou Hindou (5). De l'autre, les 
Persépolitains prononçaient Hjrfoî<s ou Hidou (6). Dès-lors, si, 
de ce dernier nom, vous retranchez la désinence ou pour le 
rattacher à deqel, vous aurez Hiddeqel, le Tigre de l'Inde. 
Dans ce composé, il est vrai, l'hébreu emploie l'aspiration 
k/wth; mais le texte samaritain a ici substitué la faible à la 
forte (7), et d'ailleurs celle-ci s'adoucit fréquemment dans la 
prononciation, à tel point que ces deux aspirées se mettent 
souvent l'une pour l'autre dans les dialectes sémitiques (8). 

(1) Ibid., X, 4. 

(-2) Voilà pourquoi la version Syriaque nuinuie ici l'Euplu'ate et non 
pas le Tigre. 

(3) Voyez la Polyglotte de Wallon, in loco. 

(4) Exemples: Atha, toi, pour A)itha; Atliem, vous, ]}OViV Anthom; 
Beth, fille, pour Bcntli; Maddâ, science, pour Manda, etc. 

(5) Esther, I, 1 ; VIII, 9. Pour le zend, voyez Yaçna, notes et éclair., 

p. CIII-IV. 

(6) Lassen, Ind. Àlterth., I, p. 2, avec les renvois. 

(7j \oyez la. Polyglotte deWulton, in loco. — Gesénius, The-mur. liny. 
hehr., p. 448 A.), veut que 1'// faible qui précède Dql ne soit là que l'ar- 
ticle déterminatif. Mais pourquoi le Samaritain ne le prépose-t-il pas à 
Phichoun, à Gikhoun et à Phrth ? 

(8) Voyez là-dessus Gesenii Thesaur., etc., p. 359 A et p. 436 B. 



— 135 — 

Tout porte à croire d'ailleurs que l'écrivain qui a inséré 
Houa-Khiddeqel dans le texte de Daniel , ne songeait pas aux 
rives de l'Indus sur lesquelles le prophète n'est sans doute 
jamais allé, et qu'il n'avait en vue que l'Eulœus-Khoaspc- 
Pasitigre de la Susiane , fleuve qui, selon Deuys !e Périégète, 
roulant ses eaux indiennes, arrosait les environs de Suse (1). 
La confusion du Khoaspe-Pasitigre avec le Khoaspe-lndus se 
conçoit à une époque où , sur la simple et trompeuse ressem- 
blance des dénominations, on confondait l'Indus Nil-âb avec 
le Nil d'Egypte (2). Mais encore une fois, on ne peut sans 
preuve imputer une pareille méprise à l'auteur de la Genèse. 
Les Assyriens, au temps de leur splendeur, après les conquêtes 
de Ninus et de Sémiramis, devaient bien connaître ce fleuve 
Tigre de l'Inde qui, suivant le Rig-Vêda, s'élançait de la terre 
avec une force infinie, semblable aux eaux jaillissant du 
nuage avec le bruit du tonnerre, ou au taureau mugissant 
qui bondit dans la plaine (o). Abraham avait pu apprendre 
le nom de ce fleuve dans l'Ur des Chaldéens , sa patrie (4), et 
le transniettreàsesdescendantsavecle récit oriental du jardin 
d'Éden. 

Le quatrième fleuve, porte la Genèse , Hoiia-P/irth , c'est 
Phrath. Nous avons déjà vu que Phralh est le qualificatif zend 

(1) Poema de situ or bis, v. 107(). 

(2) Nîl-âb veut dire eau bleue. C'est le nom d'un affluent de l'Indus 
et celui d'une petite ville au-dessous d'Attok, pays où croît la plante 
qui produit l'indigo. « Ce Nil, remarque à ce sujet d'Herbelot, au mot 
» Nil-âb, convient mieux que celui d'Égj'pte à la situation du paradis 
» terrestre , lequel , selon le commun consentement des anciens , 
» était dans le milieu de l'Asie , et non pas dans l'AMque. » — Sur la 
confusion des deux fleuves faite par les compagnons d'Alexandre , 
voyez les textes cités par Gesénins, Thés. linr/. hebr., p. fi72 B. 

(3) Rig-Vêda, IV, p. 305, st. 3. 

(4) Genèse, XI, 28-31. 



- 1Â6 — 

Phrathô, le large, en pehlvi et en pazeod Fiât (l). Ce sont 
les Grecs qui l'ont complété , après les Perses sans nul doute, 
en tù^pfÙTijç, tiré du zend Hou-phralho, I)ene largus, répon- 
dant à un composé védique Soii-pralhah , en sanscrit Sou- 
prithou, de même signification. Les Indiens disaient dans le 
même sens Mérou el Soumêrou, Tchakchouei Soiitchakchou (2). 
Nous avons vu aussi , à la lin de la deuxième section, que le 
grand cours d'eau du Sedjestan , outre son nom zend Hetou- 
mant, avait diî porter également les titres de Phratô et de 
Houphratô, empruntés l'un à la ville dePhratâ ( grec (poac^c,) 
qu'il arrosait , et l'autre à son principal affluent, le Houphratô 
(Pline Ophradiis). 

On s'explique ainsi comment ces deux noms zends ont 
été transportés à l'Euphrate de la Babylonie après les 
conquêtes de Cyrus au S. 0. de la Médie. 11 en fut de même 
du nom de Tedjerem, flèche et Tigre, qui a passé successi- 

(1) Le radical Aryen est Prat, « s'étendre, se développer. » Le zend, 
qui aspire la consonne suivie de fl, en a formé Phrnt ou Phrath, le 
changement du t eu th étant inorganique, selon E. Bumouf, Yaçna , 
p. 565. Gesénius ne repousse point cette étymologie zeude , quoiqu'il 
lui préfère celle qu'il tire du radical sémitique Phith, « rompre, bri- 
ser, » bien moins convenable ici. Voyez son Thés., p. 1135 A. 

(2) Comparez le grec w^iaruV, le lithuan. Plafùs, l'anglo-saxon Brâd, 
et le gothique Braids. Bopp., Gloss. smisc, in verho, et Vergl. Gram. 
p. 913. — Gesénius, ubi supra, se trompe évidemment lorsqu'il déduit 
iùip^àry,!; d'une prétendue forme sémitique Aphrth, ponctuée Ephrath 
avec a prosthétique. Ey>caT>î? est formé de la même manière que le 
pluriel EuEfiysTrti désignant les Scythes-Saces Evergètes ou bienfaisants 
qui habitaient dans les montagnes à l'E. du //ow/i/tra^ô-Helmend où ils 
étaient sans doute venus du mont Houkainja, sansc. Souh-iya, aux belles 
formes. Voyez comm. sur le Yaçna, notes etéclairc.p.xLix-c, et Jouni. 
oMat., 4« série, V, p. 261-2. — M. Rœdiger , dans les Addenda au Tte. 
ling. hehr., p. 108, A, rappelle qu'on lit Ufrnhts dans la grande inscrip- 
tion persépolitaine de Rehisfoun. 



— 157 — 

vement du Mourghâb-Ossa au Khoaspe-Indus de la Kophène, 
au Khoaspe-Pasiligre de la Susiane et au Tigre Didjleli de 
l'Assyrie. 

Peut-on conclure de cette transmission de noms que , soit 
les Médo-Perses, soit les Assyrio-Chaldéeus, auraient éga- 
lement transmis au Tigre et à î'Euphrate la prérogative de 
fleuves paradisiaques , en place de ITudus et de ITIelmend ? 

J'oserai répondre hardiment par la négative a l'égard des 
premiers ; mais à rencontre des seconds je serai beaucoup 
plus réservé. 

Les Aryas occidentaux n'auraient pu iffecluer l'échange 
en question sans bouleverser tout leur système. Le Tigre 
et I'Euphrate prenant leurs sources à l'O. de la mer Cas- 
pienne , tandis que le Tarîm et l'Oxus, ou, si on le pré- 
fère, rOxus et riaxarte, avaient les leurs à l'E., il eût fallu, 
pour faire descendre les quatre fleuves du trône d'Ormuzd, 
placer ce trône au-dessus de cette mer intérieure: supposition 
inadmissible. Mieux eût valu, lorsque l'empire Persan se fut 
étendu jusqu'au fleuve Halys , substituer l'Ararat au Belour- 
Tag, abandonner les deux fleuves du N.-E. et les remplacer 
par deux fleuves du N.-O., tels que l'Araxe et le Cyrus, dont 
les sources n'étaient pastrès-éloignées de celles de I'Euphrate 
et du Tigre. Mais alors la tradition primitive eût cessé d'être 
aryenne pour devenir purement sémitique. Tout ce que je 
pourrais accorder relativement aux Perses, c'est que, sous 
la dynastie des Sassanides, par exemple, de ces monarques 
qui se qualifiaient rois de VJran et de VAniran (l) , les 
Mazdayaçnas, alors répandus depuis la Transoxiane jusqu'au 
Sedjestan , ont pu prendre pour les quatre fleuves paradi- 
siaques les quatre rouds auxquels le Boundehesch applique 

(1) Sur ce titre fastueux, voyez Lassen, Ind. Alterth., I, p. 7-8, ei 
E. Bunionf, Ya^nn, notes et éclairrissements, p. lxii. 



— Io8 - 

exclusivemenl l'épithèle de célestes, sans doute comme des- 
cendant à l'Ouest du trône d'Ormuzd , savoir : l'Arg-roud- 
laxarte , le Véh-roud-Osus , le Môrou-roud-Mourgâb , et 
ritoinand-roud-Helmend (1). En effet, si, d'un côté, ces 
peuples avaient gagné du terrain vers le N., de l'autre ils en 
avaient perdu à l'E. et au N.-E. L'Indus leur manquait , en 
même temps que le Tarîm , et il était naturel qu'ils cher- 
chassent à s'en dédommager par l'adoption de l'Iaxarteet du 
Mourgâb. S'ils l'ont fait, comme je le suppose, ils auront en- 
freint la règle des quatre points cardinaux , mais ils auront au 
moins respecté celle de la source commune, puisque le Belour- 
Tag d'où sortent l'Iaxarte et l'Oxus (2) , et l'Hindou-Kouch d'où 
s'écoulent le Mourgâb et l'Helmend (ô) , sont deux chaînes 
méridiennes et continues, liées entre elles par le Pouchtigour, 
leur nœud commun, qui, d'une part, regarde le Terek-Dabahn, 
terme septentrional de la première , et qui , de l'autre , fait 
face au Kôli-i-Baba , extrémité méridionale de la seconde (4). 
Les Sémites, de leur côté, ont pu se montrer plus hardis. 
Car ils n'avaient pas les mêmes motifs pour laisser le Har- 
Moâd de leurs Elahim sur le même système de montagnes que 
l'Albordj des Amschaspands , et, Caucase pour Caucase (5), 
celui de l'Arménie semblait mieux leur convenir que celui de 
l'Inde, surtout après leur émigration de l'E. au S., puisa 
ro. de la mer Caspienne. D'abord il était facile aux Assyrio- 
Chaldéens , vu l'ambiguité des noms propres, de ranger le 

(1) Voyez ci-dessus, p. 105. 

(2) Ci-dessus, l.'« section, p. 37, et 2." section, p. 61. 

(3) Voyez ci-dessus, 2.^ section, p. fii et 95. 

(4) Ci-dessus, %.' sect., p 63. 

(5) Sur le nom de Caucase indien (loiiiié à rindoii-Kourh, voyi'z E. 
Burnonf, Yarnn, p. VI 'i, note 269, et surtonl I.Mssen, Iml. Alturtli., I, |i. 
■19-20, unie -2, cl p. 21-2, note 1, 



- 139 — 

Tigre et l'Euphrale au nombre des quatre fleuves. Un texte 
de Jésus, fils de Sirakh (1) , et un autre de l'historien Jo- 
sèphe (2), me prouvent qu'ils l'ont fait. On y voit même, 
par l'ordre dans lequel les quatre fleuves y sont dénom- 
més, que le Phison, désigné en tète, et le Gikon, mis à la 
quatrième place, y ont pour représentants le Gange et le 
Nil, ce que Josèphe déclare d'ailleurs formellement (o). 
Il est très-probable que, pour arriver là, les Assyrio-Chal- 
déens auront eu recours, comme les Birmans et les Chinois , 
à la ressource si commode des canaux souterrains. Ensuite 
les peuples de l'Ibérie et de l'Arménie , moitié Aryas, moitié 
Sémites , ont très-bien pu remplacer le Phison-Tarîm ( ou 
le Phison-Iaxarte) , par le Phase de la Coichide, et le Gihon- 
Oxus par l'Araxe de l'Arménie , quoique ce nom d'Araxe fit 
plutôt songer à l'Iaxarte (4). Celle seconde supposition n'est 
pas purement gratuite , en ce sens du moins que les Arabes et 
les Turcs nous offrent quelque chose d'analogue. On sait 
qu'en souvenir du Sî7jo?<n-Iaxarte et du Djihoiin-Oxus , ces 
peuples les ont remplacés par deux rivières de la Turquie 
d'Asie, le Sihân ou Adana, l'ancien Sarus, et le Djihân, 
l'ancien Pyramus, qui tous deux sortent du Taurus et se 
jettent dans la méditerranée après un parcours de 20 à 2o 
rayriamètres (5). 
Quoi qu'il en soit, ces transformations successives de tout 



(1) Ecclésiastique, XXIV, 35. 

(2) Archéol. Jud., I, cli. 1, p. 4. 

(3) Le Phison du fils de Sirakh ne paraît pas être le Phase, mais 
bien plutôt le Gange ou J'Indus ; car l'auteur procède de l'orient à l'oc- 
cident, puisqu'il nomme l'un après l'autre le Phison, le Tigre, VEuphrate, 
le Jourdain et le Géon. 

(4) Voyez toutefois ce qui est dit ci-dessus, 2" section, p. 80 , de- 
l'Araxe d'Hérodote. 

(5) Voyez Maltebrun , VllI, p. 9i>, 3^ èdit. 



— 140 — 

ou de partie des quatre fleuves n'ont eu lieu qu'à des époques 
assez tardiveset relativement modernes Elles étaient certaine- 
ment inconnues au temps où écrivait l'auteur de la Genèse; 
car toutes ses indications nous reportent à l'Orient des pos- 
sessions sémitiques. Il est vrai qu'à l'égard du quatrième 
lleuvc, l'écrivain sémite se borne à le dénommer Phrath, 
sans autre désignation , comme s'il s'agissait d'un cours d'eau 
bien connu de ses coreligionnaires. Mais il faut remarquer 
qu'un auteur persan aurait pu s'exprimer avec le même la- 
conisme , parce que l'application de cet ethnique à l'Helmend 
devait être familière aux deux races à l'époque des patriar- 
ches antérieurs à Abraham. Il se peut du reste que les Hé- 
breux, après leur installation dans le pays de Canaan , aient 
cru qu'il était question de l'Euphrate, et que, par l'effet de 
cette méprise, le dernier rédacteur de la Genèse ne se soit 
pas donné la peine d'ajouter au texte quelques mots d'expli- 
cation, comme il le fait souvent pour les lieux de la Palestine 
qui avaient changé de nom. Mais encore une fois , cette mé- 
prise ou cette négligence ne prouve rien ici ; car, pour tout 
ce qui est étranger à la topographie du Canaan , la Genèse 
est très-sobre d'annotations. Dans ses dix premiers chapitres, 
entres autres , elle copie d'anciens mémoires , sans les inter- 
préter, et ces anciens mémoires, vu l'origine orientale du 
récit, devaient avoir en vue un fleuve plus oriental que 
l'Euphrate. 

En résumé, les quatre fleuves paradisiaques des plus an- 
ciens Hébreux étaient les mêmes que ceux des plus anciens 
Médo-Porses , c'est-à-dire le Tarîm au nord-est , l'Oxus au 
nord-ouest, l'Indus au sud-est et l'Helmend au sud-ouest. 

Terminons cette section par quelques mots sur le mélange 
qui , après les conquêtes d'Alexandre en Asie, s'opéra entre 
les traditions aryennes et sémitiques sur les quatre fleuves 
paradisiaques. L'Inde y fournit d'abord les deux premiers 



^ 141 _ 

lleiives, dans le Gange el l'Indus, et la Babylonie les deux 
derniers, dans le Tigre et l'Euphrale (1). La Perse fut entiè- 
rement mise de côté, peut-être par rancune. Mais, comme 
rindus s'appelait alors Nil-db ou eau noire et qu'il portait 
des crocodiles ; comme, d'un autre côté , les rivages de l'A- 
késines (le Tchenâb) étaient bordés de fèves, les compagnons 
du conquérant macédonien , en voyant ces deux fleuves, se 
crurent aux sources du Nil , appelé Chikour ou le noir par les 
Sémites (2). En géographie, la méprise était grossière; en phi- 
lologie, elle paraissait excusable, car le Kouca-Dvtpa des 
Brahmanes , ou pays asiatique de Kouch , s'étendait de l'Oxus 
au Sindh, et l'Elhiopie d'Afrique portait le nom de Kouch. 
Il n'en fallait pas tant pour autoriser les lettrés égyptiens, ou, 
peut-être plus simplement , les juifs hellénistes d'Alexandrie, 
à substituer le Nil à l'Indus, malgré la disparate qui en résul- 
tait pour l'ordre des quatre fleuves. Cette usurpation une fois 
consommée , ils en tentèrent une seconde qui leur réussit 
également : ce fut de transporter à leur fleuve national les 
prérogatives que les Indiens attribuaient au Gange. 

Les Musulmans , Arabes et Turcs , n'ont pas hésité à leur 
prêter main-forte. Nous en avons la preuve dans un cu- 
rieux article de M. l'abbé Barges sur le Nil el les quatre 
fleuves du Paradis, extrait d'un manuscrit arabe d'Ah- 
med Al-Menoufi qui a pour titre : Le livre du courant 
étendu ou Histoire du Nil bienfaisant (5). L'auteur, natif 
de Menouf, petite ville de l'Egypte inférieure, est relative- 
ment très-moderne, puisqu'il écrivait vers la fin du ix« siècle 

(1) Cest le système que M. Ewald prête aux Sémites et qu'il croit 
retrouver dans la Genèse , tout en plaçant Eden aux environs de l'Ara- 
rat. Voyez sa Geschichte des Vo/Ae.s- Israël, I, p. 377, 2» édit. 

(2) Voyez là-dessus Gesert. T/iesattr.. p. 672 A. 

(3) Joiiniiil nsintiqiii' . \W , 3^ st'rie , p. 97-1 U. 



— 142 — 

de i'Hégire; mais il cite ou il copie des livres plus anciens. 
Ceux qui voudrontbien parcourir l'analysedu sien y verront 
qu'Ahmed attribue nettement au Nil le privilège de source 
céleste et commune des quatre fleuves à la tête desquels il le 
fait reparaître sur la terre, comme l'Arg-Roud chez les Perses, 
la Gangà chez les Hindous , le Brahmapoutre chez les Bir- 
mans , le Yarou-Dzangbo-Tchou chez les Tubélains, la Ma- 
hâvalî chez les Singhalais et le Ho-Uang-Ho chez les Chinois. 
Au demeurant, les merveilles qu'il raconte de son fabuleux 
mont Qrt/' paraissent empruntées à l'Albordj des Perses plutôt 
encore ou du moins tout autant qu'au Mérou des Indiens. 
Telles sont celles qui concernent d'abord quatre régions 
fabuleuses , où les montagnes, les plaines et les arbres sont 
successivement de fer, de cuivre, d'argent et d'or ; puis une 
éminence d'or ayant au pied un édifice en forme de pavillon, 
également d'or , dont les quatre faces offrent chacune une 
large ouverture ; ensuite un amas d'eau limpide (le Nil cé- 
leste) qui , tombant d'un mur d'or bâti sur l'éminence , se 
rend dans l'intérieur du pavillon qui la vomit par ses quatre 
ouvertures; enfin le paradis placé derrière le mur d'or d'où 
descend le Nil, et en avant duquel se trouve une roue immense 
qui, en tournant, fait opérer au soleil et à la lune leur ré- 
volution diurne (1). 

Joignons-y , comme transition à la quatrième section , et 
toujours d'après M. l'abbé Barges, le court récit d'une aven- 
ture arrivée à un nommé Qaïd qu'un ange empêcha d'esca- 
lader le mur d'or. « Cet ange lui ofl're en dédommagement 
» un fruit du paradis qui sulBra pour le nourrir le reste de 
» sa vie , pourvu qu'il ait soin de ne jamais lui préférer un 
» aliment quelconque. Il le gratifie en efl'et d'une grappe de 

(1) Jovnitil (isitit.. rbi .\-ii/ifii, |i. 133-4. 



— 115 — 

» raisin de différentes couleurs (1). Haïd s'en retourne avec 
» ce don céleste, mais en ciiemin le diable se présente à lui 
» sous la figure d'un cheikh , portant des pommes , et il em. 
» ploie auprès de lui tant de moyens artificieux que notre 
» pauvre pèlerin, enfin séduit , consent à manger du fruit 
» qui lui est offert. L'infortuné Haïd reconnaît ensuite l'illu- 
« sion du malin esprit, et déplorant sa faute , il retourne en 
» Egypte, où il meurt (2). y> 



(1) Rappelons à ce propos que la vigue , étrangère à l'Inde, abonde 
dans TAsie centrale. 

(2) Ibid., p. 135-6. — Je n'ai pas cru devoir parler de deux autres 
hypothèses qui, renversant davantage l'ordre des quatre fleuves géné- 
siaques, nounaent successivement le Tigre, l'Euplirate, le Nil et soit le 
Danube, soit même le Niger. On pourra consulter là-dessus les disser- 
tations de Reland, Dom Calmet, Huet, etc. Je m'étonne seulement d'une 
chose, c'est que deux écrivains ecclésiastiques, originaires de Syrie , 
St.-Ephrem et Moïse Bar-Képlia, aient pu prendre le Danube pour le 
Phison, en place du Gange, admis par les autres pères de l'éghse, 
serait-ce par l'effet d'une méprise ou confusion née de ce que ce fleuve 
d'Allemagne se jetait dans la mer poT sept embouchures, à l'exemple du 
Gange dont les sept bouches étaient aussi célèbres dans l'Inde que celles 
du Nil en Egj'pte ? Quant aux auteurs qui, de nos jours, ont cité quatre 
fleuves d'Amérique comme propres à remplir le cadre, ce n'est pas 
sérieusement qu'ils en ont fait mention. 



QUATRIEME SECTION. 



LES ARBRES ET LES ANIMAUX SYMBOLIQUES 
DU PARADIS TERRESTRE. 



Le but que je me suis proposé ne me paraîtrait pas atteint, 
si je passais sous silence les points accessoires énoncés en 
tête de celte section supplémentaire. Ils font, en effet , partie 
intégrante des traditions aryennes et sémitiques tant sur le 
premier séjour de l'Iiomrae après sa création, que sur sa 
chute et son expulsion du Paradêcas. Je dois aussi, à cette 
occasion , examiner le système astronomique de Dupuis qui 
transporte de la terre au ciel ce lieu de délices. 

Le Gan-Eden , l'Albordj et le Mêrou ont été pris par les 
sémites et par les Aryas pour le berceau du premier couple 
humain, Adam et Eve, Meschia et Meschiané, Manou et 
Çataroupâ. Le fait n'est pas douteux chez les Juifs. Il 
est sous-entendu chez les Perses (1). A l'égard des Indiens, 
il ressort de leur fable sur l'origine et le point de départ des 
quatre castes (2). 



(1) Zend-Avesta , I, 2' partie , p. 278. 

(2) Ci-fless:iifi , l.-e section , p. 22. 



10. 



— 146 — 

La Genèse nous raconte comment et pourquoi l'homme 
protoplaste fut chassé du jardin de délices. Jehovah-Elohim 
l'y avait placé pour le cultiver et pour le garder (1), en lui 
attribuant la royauté sur tous les animaux qui l'euviron- 
naient (2). II en avait fait, en quelque sorte, un Keroub 
terrestre, oint pour proléger en même temps que pour com- 
mander, ainsi qu^il fit plus tard du roi de Tyr suivant la fic- 
tion d'un prophète (5). Mais la femme qu'il avait lirce des 
flancs d'Adam et mi.-e auprès de lui pour être sa compagne , 
ayant séduit son époux , séduite elle-même par le serpent, le 
plus rusé des animaux , tous deux avaient touché à l'arbre de 
la connaissance du bien et du mal, au mépris des défenses de 
leur Créateur. Il ne leur restait plus, pour perpétuer leur 
existence à toujours et devenir comme des dieux , que de se 
nourrir des fruits de l'arbre de vie (interminable), planté, 
comme, l'autre au milieu du jardin (4). Mais Jehovah ne per- 
mit point qu'après avoir acquis la science des Elohim , Adam 
et Eve pussent participer à leur immortalité. Il les expulsa 
donc du jardin d'Eden , les envoya labourer le sol (Adamah) 
d'où ils avaient été pris , et plaça à l'Orient (Mqdm) de ce 
jardin les Keroubim et la flamme (ou la lame flamboyante) 
du glaive qui tourne, pour garder le chemin de l'arbre de 
vie (5). De son côté, le Boundehesch nous rapporte en quel- 
ques mots que Meschia et Meschiané se laissèrent séduire 
par Ahriman, l'ancien serpent, qui leur avait ap[)orlé des 
fruits dont ils mangèrent ; que, par là, de cent avantages qu'ils 
possédaient auparavant, il ne leur en resta plus qu'un (6). 

(1) Ge>ièse,\\, 15. 

(2) Ibid., I, 28; II, 19-20. 

(3) Éze'chiel , xxviii, 13-16. 

(4) Genèse, III, 5 et 22. 

(5) Genèse, III, 23-4. 

(ti) i^,-ml-An:yta , II, p. ;(7S. 



— 147 - 

Quant aux livres sanscrits, ils ne nous disent rien de ces 
fruits mangés en contravention aux ordres de la divinité; 
et, à mon avis, il n'y a guère lieu de s'arrêter, sur ce point, h 
ce que Fernuad Mendès , Abraham Roger, Holwel , Henry 
Lord et les missionnaires chrétiens après eux , en auraient 
appris dans l'Inde, selon certains auteurs qui invoquent 
leurs témoignages. Ces voyageurs étaient de bonne foi du 
reste et pouvaient aisément s'y tromper, parce que , dans 
les Pourâuas, le roi du ciel Indra joue fréquemment le rôle 
du serpent tentateur (1). 

Quoique le drame qui s'est passé dans le jardin d'Eden 
entre le serpent, la femme et l'homme , soit un sujet tout 
religieux, entièrement réservé à la théologie (2), il ne sera pas 
hors de propos d'indiquer ici la cause des méprises dans les- 
quelles de très-bons esprits sont tombés en comparant les 
mythes indiens aux narrations sémitiques. 

L'anglais John Marshal, qui voyageait en Perse au xvii" 
siècle de notre ère, y a recueilli une tradition curieuse dont 

(1) Il en prend même quclquelois les formes , au moins chez les 
Bouddhistes; car Hiouen-Thsang . U, p. il, parle (ïan hidi^a-Serpent . 
à propos d'une légende expliquée tout récemment par M. le baron 
d'Ecksteiu , dans une notice extraite du Journal asintique , ï\.° 14 de 
l'année 1857, p. 49-53 du tirage à part. Ce serpent , il est vrai , y figure 
comme un Agathodémon. Mais chez les Perses il a dû revêtir un 
un caractère tout opposé. 

(2) Sur ce point, je renvoie avec plaisir aux Études philosophiques 
sur le Christianisme , par M. Aug. Nicolas, II, p. 29-53, nouv. édit., 
1854. Je regretté seulement que le docte et élégant écrivain, en rappe- 
lant la fable de Pandore , ait confoMdu Epime'thée avec Prométhée , son 
frère. L'auteur avance, en outre, que Maurice a prouve', dans son 
Histoire de l'Hindoustan^ I, ch. xi, que l'histoire d'Adam et de sa 
chute , telle gve Moïse la raconte, est confirmée par les monuments et 
les traditions des Indiens. Si la preuve est faite à l'aide de traditions et 
de monuments à la fois indigènes et antiques , il faudra modifier ce 
que je viens de dire dans le fe\te. 

10* 



— 148 — 

voici l'analyse : Les Brakinnanes dcVersQ [sic] Uii racontèrent 
qu'un grand géant fui conduit dans un fort ..au jardin qu'il 
pouvait, à certaines Cv'^nditions, porî^ Jer cternellcmienl ; 
qu'un soir, comme il était à l'ombre, un Dewla (ou malin es- 
prit) le vint trouver et le tenta, en Kii ofiVaiit uae groi-se 
Pomme d'argent que le géant refusa , n'en connaissant pas la 
valeur ; uiais qu'enfin ce Dewla lui amena une femme de toute 
beauté qui le charma teiienienl qu'il enfreignit les lois qui 
lui aii.icnt été imposées et fut chassé du jardin. 

Les rédacteurs des mémoires de Trévoux voient dans ce 
récit l'histoire d'Adam et Eve , altérée et défigurée. Et en 
effet, d'une part , Adam passait pour un géant aux yeux des 
anciens Rabbins, et de l'autre, on sait aujourd'hui avec quelle 
facilité les noms et les souvenirs bibliques se sont mêlés, dans 
l'Inde cl dans la Perse musulmanes, aux noms et aux fables 
indigènes. Dans le cas particulier, il y a évidemment amal- 
game d'un mythe aryen avec une tradition sémitique, et ce 
mélange s'est opéré dans la Perse. 

Personne n'ignore que , suivant la mythologie indienne , 
Indra , le roi du ciel , n'est pas inamovible. Son règne n'a 
qu'une durée limitée, tout immense qu'elle est. Même avant 
le terme fixé, ce prince céleste peut être dépossédé de son 
trône par le pieux mortel qui serait venu à bout d'accomplir 
cent fois le grand sacrifice du cheval, appelé Açvamêdha, ou 
de pratiquer, durant une longue série d'années, des austérités 
plus grandes que celles qui lui ont conquis sa haute position. 
Tourmenté par celte crainte au milieu de son bonheur, il s'oc- 
cupe à déjouer les prétentions des princes qui aspirent à le 
renverser par le premier moyen , ou bien il tente et cherche 
à faire succomber les saints qui, par le second, pourraient 
acquérir des mérites capables de l'inquiéter (1). L'arme qu'il 

(1) Langloiâ , dans la Sakoimialâ de Chézji, notes du premier acte , 
\i. -200-1, et unies du t^econd acte , p. 207-8. 



— 149 — 

emploie crdinaiiemenl contre ceux-ci , c'est la séduction à 
l'aide de l'une des Apsarâs ou nymphes célestes, attachées à 
sa cour, qu'il fait descendre tout exprès sur la terre et qui 
par leurs séduclions réussissent toujours à consolider le trône 
de leur maître (l).0 , les Dêvas ou Dévalas, c'est-à-dire les 
dieux brahmaniques, sont devenus des démons ou de malins 
esprits chez les Mazdayaçnas , sous les noms de Deics oii Dew- 
tas. Indra lui-même, sous celui d'Ander, n'a pas échappé à 
cette dégradation (2). C'est lui , selon toute apparence, qui 
a amené au géant du récit de John Marshal cette femme de 
toute beauté dont les charmes furent cause de la chute de 
celui-ci et entraînèreni son expulsion du jardin de délices. 

Il faut avouer d'ailleurs que si les fruits des arbres ou d'un 
arbre quelconque ne figurent pas dans les mythes indiens 
comme moyens de séduction présentés par un malin esprit, en 
revanche, la séduction par la femme n'y fait pas défaut. Elle 
y remonte même du premier homme à son créateur, et de 
celui-ci au Dieu suprême. Ainsi, Mnnoû-Svayambhoûva se 
laisse séduire par Ilâ-Çâtaroupâ; Brnhmâ-Svaijainbhoù par 
Sarasvati, et Brahma-Tad par Mâyâ-Prakriti (5). Il va sans 
dire que les unions qui en résultent ont pour but de procurer 

(1) Voyez, entre autres ,1a séduction de Richija-Sringa, charmant 
épisode du Ràmâyaua , extrait et traduit par feu Cliézy, dans les notes 
de sa traduction de Sakountalà , p. 201-4 , ainsi que le drame de Pou- 
rouravas et à'Owvasl . dans les Chefs-d'œuvre du théâtre indien, 
traduits en anglais par Wilson , et de l'anglais en français par feu 
Langlois. 

(2) Zend-Avesta, 1 , 2« partie , p. 306 , 420 ; II , p. 348 , et Yaçna , p. 
528 , avec la note où E. Burnouf prouve qu'il faut lire Indra en Zend , 
répondant au sanscrit hidra, et non pas Aridra, Anquetil Ander. 

(3) Voyez Religions de l'Antiquité; I, p. 156, 22G, 254, 264-70, 647-8, 
et IV, PL I, flg. 2; PI. xiu, fig. 110.— Voyez aussi mon opuscule du 
Nirvana indien, dans les Mémoires de l'Acad. d: Amiens, vol. de 1856 , p. 
380 , ou p. 69 du tirage à part. 



- 150 — 

la création des êtres , à conimencpr par leurs prolypes jusqu'à 
leurs formes corporelles. Tant il est vrai de dire que partout , 
et dans l'Inde particulièrement, la femme, cette faible cl 
séduisante créature, a été vue du même œil que la Pandore 
des Grecs, appelée par Hésiode chef-d'œuvre funeste, fatale 
merveille, beau mal (1). 

Dans les traditions sémitico-aryennes, qu'on est en droit 
de reporter à une époque plus reculée , les choses ne se pas- 
sent pas tout-à-fait ainsi. La femme y est considérée comme 
la moitié physique en même temps que comme la moitié 
morale de l'homme. Les Rabbins sont ici d'accord (2) avec 
les Mobeds (3) et avec les Brahmanes (4). La femme n'y 
a rien de commun que le sexe avec la rusée Bayadère 
d'Indra qui , de propos délibéré, vient tenter l'homme pour 
le faire déchoir. Si elle séduit son mari, c'est qu'elle-même 
est séduite par le serpent. Ce point de vue, plus ancien que 



(1) A. îiicoliis , Etud. philosophiq. sur le Christian., II, p. 549 el 
suiv. — A. Maury, Hist. des Rclig. de la Grèce antique , I , p. 365-72. 

(2) Voyez là-dessus 1° Heidegger, Histor. Patriarc, I, p. 128; 2" 
Bayle , Dictionn. histor. au mot Adam , uotes F et! ; 3° Histoire univers. 
dite des Anglais , I, p. 152, in-4n, et 4° Salvador, Loi de Moïse , p. 498 — 
Les Rabbius dont il s'agit se fondent plus particulièrement sur le mot 
hébreu Tsld, employé dans Genèse, II, 21-2. Ce terme, en effet, signifie 
côté ou flanc plus fréquemment que côte ; voyez Gesen. Thesaur., in V, 
p. 1171. Sous le point de vue moral, uos Rabbins ont raison , suivant 
Genèse, II, 23-4. 

(3) Zend-Avesta, II , p. 252-3 , 37G-7. 

(4) Lois de Manou , I, 32 et IX 45. — Colebroolié, Miscel. Essays, I, p. 
64, et II, p. 222 et 224. — Comparez Genèse , II, 23-4. — L'androgynisme 
s'applique d'ailleurs à la divinité chez les Indiens et plus particuhère- 
ment dans la secte des Givaïtes. Voyez, entre autres, les invocations 
an divin couple de Çiva et Bhavani , qui conimencent les 6 premiers 
chants de la Mdjatoranginl , Trad. de M. Troyer , II, ji. 1, 43, 63, 121, 
198, 250 , avec les notes du 1. 1, p. 326-9. 



- 151 — 

ie iJi'écédent, tient d'ailleurs au dogme asiatique et général 
de la dégradation de Vesprit par son contact avec la matière, 
dogme que j'ai touché en passant dans un autre opuscule (1), 
et sur lequel je ne reviendrai pas dans celui-ci, parce qu'il 
n'a rien de spécial aux localités dans lesquelles les Perses 
et les Indiens placent le Paradis terrestre. 

Il résulte des plus vieux documents aryens et sémitiques 
que c'est le créateur lui-même , Brahmà, Ormuzd ou Jéhovah, 
qui , après avoir créé le premier homme, Manou , Meschia ou 
Adam, lui procure, par dédoublement ou par formation secon- 
daire, une femme, une compagne, un être semblable à lui , 
sauf le sexe, Çataroupâ, Meschianéou Eve, et leur ordonne 
décroître et de multiplier (2) . Seulement, la défense de toucher 
à un certain arbre ne se retrouve clairement que dans la tra- 
dition hébraïque. Elle n'apparaît qu'obscurément dans le récit 
iranien. Mais les livres Hindous n'y font aucune allusion , 
bien qu'ils placent quatre arbres de vie autour de leur 
fabuleux Mêrou , et qu'ils désignent le Vêda (Scientia) par 
le titre figuré d'arbre de la connaissance. On ne peut, en 
effet , tirer ici aucun argument , soit de la guerre des Dêvas 
et des Asouras pour la possession de l'Amritara , recueilli 
dans la mer par le médecin des dieux (5), soit de la coupe de 
cette liqueur que Bhavanî présente à son époux sur le sommet 



(1) Du Nirvana indien, Ubi swprà, p. 78-83 . ou p. 67-71. — Voyez 
aussi la notice de M. le barou d'Ecksteiu sur les Mémoires de Hiouen- 
Thsang , extraite du Journal asiatique, année 1857, n." 24 , p. 71-73 du 
du tirage à part. 

(2) L'ordre de croître et de multiplier donné à Manou est bien dans 
le génie indien. Voyez ci-dessus , !.'« sect., p. 22 , note 3 , et Lois de 
Manou , 1 , 34-41, quoique ce personnage y apparaisse plutôt comme un 
dieu que comme un homme. 

(3) Voyez l'analyse de ce mytlie dans les Religions de r Antiquité , I, 
p. 183-fi ; !V, PL IV, u." 23 , et csplication , p. fi. 



— 152 — 

du Kailàsa (1). Car, dans ces doux fables, l'Anirilani, breu- 
vage vivifiant d'ailleurs, n'est point exprimé du fruit de 
l'arbre Djambou. Le dépôt en est dans la lune qui le reçoit du 
soleil et s'en remplit pendant la première quinzaine lunaire, 
afln que les dieux et les mânes puissent en boire un doigt 
par jour durant la seconde quinzaine (2). 

Les deux arbres symboliques plantés au milieu du Gan- 
Eden de la Genèse n'en méritent pas moins de fixer notre 
attention, parce qu'ils trouvent leurs analogues dans la 
mythologie indienne. 

Je viens de rappeler que les Pourânas sanscrits placent aux 
quatre coins du Mèrou quatre arbres de vie appelés généra- 
lement Kalpavrikchas , arbres des désirs ou des temps (5). 
Voici leurs noms caractéristiques : à l'est Kadamba ou JSauclea 
orientalis; au sud Djambou ou EugeniaJambu; a l'ouest Plak- 
cha ou Ficus religiosa , et au nord Nyagrôdlia ou Ficus in- 

(1) Voyez ibicL, IV, planche V', n° 27, avec l'explication de La page 7. 

(2) Voyez la table alphabétique de feu Lauglois , Chefs-d'œuvre du 
Tkéàtre Indien , II , p. 393 , au mot Ambroisie. Le silence des livres 
sanscrits connus juscpi'à ce jour sui* la défense de manger d'un certain 
fruit , considéré comme léthifère en même temps qu'instructif, n'a 
d'ailleurs rien d'étonnant. Pour les sages de l'Inde , l'arbre qui donne la 
science est aussi celui qui donne la vie. Tel, au physique, le Djambou : 
tel au moral, le Véda. Je suis porté à croire , en effet, que , chez les In- 
diens, la })omme de rose, fruit de VEugenia Jambolana, jouait le rôle de la 
pomme de grenade chez les autres orientaux et chez les Grecs, c'est-à- 
dire qu'elle était un symbole de l'amour qui dessille les yeux et du désir 
de la procréation. — Voyez sur la grenade les Religions de l'Antiquité'. 
II, p. 61 4, 660-2 j III, 271, 278. Il est vrai que de là aux idées de séduction, 
de corruption , de mal moral , de discorde et d'infortune, il n'y a qu'un 
pas , et qu'ainsi l'arbre de vie Djambou a pu devenir l'arbre de la 
connaissance du bien et du mal. Ou va voir que cette seconde concep- 
tion se serait réalisée dans l'Inde, si l'on en croit quelques missionnaires 
catholiques. 

(3) Ci-dessus, 1« secl., p. 18 el 20. 



— 153 - 

dica (1) J'ajouterai que les Bouddhistes semblent quelquefois 
ne reconnaître qu'un seul arbre de vie, le Djambou, nommé 
Pommier d'Adam par les Portugais et Rose-Apple ou Pomme 
de Rose par les Anglais (2), et en faire en même temps l'arbre 
de la connaissance. Mais généralement ilsen admettent quatre 
comme les Brahmanes, et dans le nombre figurent d'abord 
le Pâridjdta ou Erylhrina fidgens (5) ou arbre au corail, et 
ensuite la DjcUikd (4) , probablement le muscadier. Le Djam- 
bou forme le troisième. Le dernier est leur fameux arbre Bôdhi 
ou de l'intelligence ( arbre allégorique comme l'arbre du 
Vêda ) , qu'ils représentent entouré de quatre divinités ana- 
logues aux quatre gardiens du monde qu'ils adoptent égale- 
ment et qu'ils font résider aux quatre points cardinaux du 
Mêrou (S). Toutefois, Bôdhi asoa représentant parmi les vé- 
gétaux. C'est le figuier Pippala des Brahmanes ou Ficus 
religiosa, arbre sacré que les Bouddhistes désignent delà 
sorte , en mémoire de celui sous lequel Bouddha atteignit la 
Bôdhi ou la connaissance , sous-entendu des causes et des 
effets (6). Le P. Paulin de saint Barthélémy affirme que les 

(1) Wilford . Asmf. Res., VIII, p. 315 et i^9.— Vishnu-Pur., p. 168. — 
Le Bhâgnv.-Pour., II , p. 425 , si. 13, place le Kadamhn à l'ouest, en 
place du Plakcha , et met à l'est le Tchatou (Manguier). 

(2) Voyez ci-dessus, l^e section, p. 18, note 3, et Recherches asiat., trad- 
f'r., I, p. 503. — L'idée d'un arbre ou d'une plante ayant la propriété de 
donner rimmortalité n'est point particulière aux Indiens et aux Perses. 
On la retrouve chez beaucoup d'autres peuples de l'ancien monde. Voy. 
les auteurs cités par John Brande Morris, dans les. De'monstr. évang., 
publiées par M. l'abbé Migne , XVIII , p. 300 , suite de la n. 76. 

(3J Voyez le Lalita-Vistara , traduction de M. Ph. Foucaux, p. 2t}9. 

(4) Voyez le Lotus de la bonne Loi . traduction d'E. Burnouf , p. 415. 

(5) Lalita-Vistara , p. 2C8-9 , et pour les quatre gardiens, p. h, 11 , 
37 , etc., etc. 

(6) Ils le nomment encore Tàn'n/nnri-Drdinno . arbre qui fait traverser 
'l'océan de la vie), \o\cv. F.. Itiii'iioul , lut rot/, ù /'Flisf. du Bouddliis/nr- 



— Ih4 — 

Indiens , en laissant à l'arbre Djamboti son second caractère 
d'arbre de science, ont reporté le premier, celui d'arbre de 
vie, sur le Paramadjatika ou muscadier dont la noix contient 
un fruit doux , savoureux, nourrissant et salutaire dans les 
maladies. 11 va même jusqu'à soutenir que celte tradition 
orale remonte dans l'Inde aux temps les plus reculés ( an- 
tiquissimis temporibus) (1) Le P. Philippe de la sainte Tri- 
nité avait dit avant lui que les Hindous (musulmans sans 
doute) assimilaient la Parama inclica (c'est ainsi qu'il l'appe- 
lait), à l'arbre de vie de l'Apocalypse , parce que , comme cet 
arbre symbolique, elle produisait douze fruits par an, un 
pour chaque mois (2). D'autres interprètes, en plus grand 
nombre , ont prétendu que l'arbre de la connaissance était 
le Bananier , décoré par les Portugais du litre de Musa Pa- 
radisiaca (5). Ils l'identifieut avec le figuier de h Genèse, 
celui-là même dont Adam et Eve, après leur chute, cousi- 
rent les feuilles ensemble pour s'en faire des ceintures (4). 
Il était naturel, en effet, de demandera l'arbre qui avait 
été cause et témoin de la faute (5) , les moyens de la réparer. 
Aujourd'hui encore les Hindous emploient au même usage 
les feuilles du bananier (G). 

indien , I, p. 77, note 2, et p. 387, et surtout le Lalita-Vistaru. de M. Ph. 
Foucaux , p. 2G2, 273, 277, 356, 360, ou mon Opuscule du Nirvana in- 
dien , uhi su[:r(i, p. 427, ou p. 117 du tirage à part. 

(1) Sijstetna Brahmanicum , p. 293. 

(2) llinerarimn orientale , p. 299. 

(3) Tels sont, parmi les anciens. Moïse Barcéplia et Léon Africain, et, 
parmi les modernes, Gorop. Becau., W. Raleigli, Milton, Geséuius, 01. 
Celse, Von Bohlen, Tuch, etc. Voyez Histoire univ. des Anglais, l, 
p. 201, in-S", et Rfediger, dans le Gesen. Thesaur., p. 1490 B. 

(4) Genèse , III, 7. — Ce que j'ai dit ci-dessus, p. Ia2 , n. 2, de la 
grenade , s'applique également m la figue. 

(5) lbid.,\\\,^-l. 

'(i) De Bohlen . die (iene-:i>: . sui' 111 , 7. 



— 155 — 

Il est probable que les PP. Philippe et Paulin se trompent 
et qu'ils ont confondu le muscadier avec le Kadamba ou Nau- 
clea orienlalis (1). Celte confusion d'ailleurs pourrait bien 
provenir des Arabes musulmans ou des marchands Juifs qui 
trafiquaient dans l'Inde et dans la Sérique, avant l'arrivée 
des Européens; car c'était une opinion répandue parmi les 
docteurs de la Synagogue que la faute d'Adam et Eve avait 
consisté à cueillir avant le temps le fruit humain (2), ou, 
comme s'exprime saint Clément d'Alexandrie, à anticiper 
leur mariage (3). Les anciens Rabbins symbolisaient cette idée 
par la noix muscade ouverte avant sa maturité, et la liturgie 
judaïque en a conservé l'image dans une prière que le jeune 
époux prononce le lendemain de son union avec une (ille 
vierge. On y dit à Jehovah : « Sois béni , Yah , qui as placé 
» une noix dans le jardin d'Eden, la rose des vallées. L'étran- 
» ger ne doit pas dominer sur celte source cachetée; c'est 
» pourquoi la biche des amours a conservé dans sa pureté la 
» semence sainte : elle n'a pas rompu le pacte (4). » 

C'est probablement aussi par erreur que les autres exégètes 

(1) Cependant Amara-Sinlia , dans son Vocabulaire , p. 298 , lifine (i , 
donne à Djdti les significations de naissance, jasmin, muscade, lignage, 
et nous venons de voir que Djdti désigne un arbre du Mèrou , selon 
les Bouddhistes. La noix muscaile des Rabbins serait donc indienne 
autant qu'hébraïque. 

(2) Voj'ez les textes cités par Beausobre , Histoire du Manichéisme , II, 
p. 461-2. 

(3) Strom., lU , § i4,p. 554. Comparez le Paradis perdu du poète - 
théologien Milton , traduction de Delille , chant 9 , p. 193. 

(4) Voyez les notes de M. Cahen , jointes à sa version de la Bible , V, 
p. 167-8, et comparez Prov., V, 18 ; Cant. de Salomon, II, 1 ; IV, 12, 
Vn , 7-8 , etc. — A ce sujet remarquons que , par une singulière coïnci- 
dence , le mot hébreu Thanh (ponctué Thênûh), figuier, employé ici par 

"ia Genèse, est l'homonyme d'un antre nom hébreu Thanh (ponctué 
Thûndh), occursus venereus. 



— lo6 — 

désignent le bananier (1) pour le figuier d'Adam; car, outre 
que cet arbre n'appartient pas au genre figuier, ses feuilles 
qui ont plusieurs coudées de long et de large, n'auraient pas 
eu besoin d'être cousues ensiîmble pour former des ceintures , 
selon la judicieuse remarque de M. Roidiger (2). La Genèse 
parle expressément d'un figuier. Or, si le plateau de Pamir 
n'offre pas de bananiers, en revanche los figuiers à larges 
feuilles n'y sont pas inconnus Aussi les Pourânas placent-ils le 
Nyagrôdha ou Ficus indica du côié de leur Outtara-Kourou , 
pays du Nord , de môme qu'ils placent le Djambou dans le 
Bhâratakanda , qui lui est opposé. 

En résulte-t-il nécessairement que le Djambou représente 
l'arbre de vie de la Genèse, eu sorte que les Sémites auraient 
emprunté aux Baclro-Mèdes le mauvais arbre et le bon aux 
Indiens? Non , car lesdeux arbres, suivant la Genèse, étaient 
au milieu du jardin (5). 11 faut donc que le plateau de Pamir 
ait eu son arbre de vie, tout aussi bien que celui du Mérou. 
Il l'a eu , en effet, sous un nom zend , qui pourrait bien avoir 
été le Kadamba, puisque le Boundehesch pehlvi l'a raccourci 
en Khembé , en faisant remarquer qu'il croît dans l'Iran- 
Védj (4). Si cette conjecture est fondée, elle contribuera à 
expliquer pourquoi Jéhovah-Elohim posta les Chérubins à 
l'Orient, puisque c'est de ce côté de l'Iran-Yédj ou du jardin 
d'Eden que s'élevait le Kadamba ou Nauclea orientalis, 
planté, bien entendu, dans la source Aidvi-Çoûrâ, 
comme le Nyagrôdha du Nord , le Ptakcha de l'Ouest 
et le Djambou du Sud. On sait , du reste, qu'outre ces arbres 
à fruits, les Brahmanes et les Mazdayaçnas appelaient arbre 

(1) Milloii l'a tri's bieu décrit, Ubi Suprù , chant IX , p. 197. 

(2) Dans le Tliesaur. ling. hehr. de Geséiùis , p. 1490 B. 

(3) Genèse, II, 9 ; HT , 22. 
i'i) Zmd-Avesto , il , yi. 'iO!>. 



— lo7 — 

de vie l'arbuste Cynanchum Viminale ou Asclepias Acida dont 
les branches broyées ou pilées à l'aide d'uu mortier leur pro- 
curaient une espèc: d'eau-de-vie , à la fois fortiliante et eni- 
vrante , liqtieur qu'ils nommaient, ainsi que l'arbre d'où 
ils l'extrayaient, en sanscrit Sôma et en zend Haôma. Ils 
l'offraient dans les cérémonies religieuses les uns à leurs Dé- 
vas, les autres à leurs Izeds , pour les réjouir et perpétuer 
leur existence. Aussi les Indiens donnaient-ils a ce breu- 
vage sacré le nom à.' Amritam ou d'Ambroisie, à la lettre qui 
est ou qui rend immortel (1 ). Mais ce n'est probablement point 
au jus exprimé de cet arbuste que la Genèse ("ait allusion, 
Elle annonce sufljsamnient que son arbre de vie portait des 
fruits comme son arbre de la connaissance ; que c'était à ces 
fruits que la vie interminable était attachée , comme dans les 
récits chinois , empruntés aux Aryas (2), et qu'il fallait empê- 
cher Adam et Eve d'y atteindre avec la main , d'en manger 
et de vivre à toujours (5). C'est aussi d'arbres fruitiers que 
parle le Boundehesch des Perses , à propos de la chute de 
Meschia et Meschiané , séduits avec des fruits , comme Adam 
et Eve, par Vahcien serpent infernal (4). 

(1) Voyez sur tout cela le Mémoire de M. Langlois sur le dieu Sôma , 
dans le Recueil de l'Acad. des Inscr., XIX, 2'' partie, p. 326-GO, iiassim. 

(2) Noyez Mém. concernant l'histoire etc. des Chinois, I, p. 10(;-7. 

(3) Comparez Genèse , II, 9 , 16 , 17; III , 1, 6 et 22. 

(4) Zend- Àvestn , II, p. 378. — M. Lassen a montré dans son Intl. 
Alterth,, I, p. 519-20, d'abord que le nom zend Machya (Anquefil Mes- 
chia) ou Machyaka, et le nom gothique Mannisks sont des abréviations de 
Manouchya ou Manouchyaka , homme , né de Manou , et ensuite que le 
Rig-Vèda emploie les mots Manouh et Manous , tantôt dans le sens 
d'homme en général, tantôt dans celui d'homme prototype, déifié 
comme VAdam Qadmôn des Kabbalistes. — Pour les qualifications d'ow- 
cien serpent infernal et (^ancienne cotdeuvre infernale ou de couleuvre 
venimeuse, données à Alu-iman , voyez Zend-Avesta, I, 2«^ [utrt., p. 112, 
2G4, 305, 377 ; II, )i. ISR, ]9S, 20'i, 201-5, 378, UG. etc. 



— lo8 — 

Je ne dirai rieu de ce serpent , si ce n'est que son nom 
hébreu Nâkhach pourrait bien avoir quelque an;ilogie, 
comme l'a pensé Yoa Bohlen (1) , avec le non sanscrit Nâgah, 
désignant à la fois et un serpent en général et un montagnard 
du Nord de l'Inde (2). Dans les Mythes-Pouràniques, ces 
Nàgîs, hommes ou serpents, passent pour des êtres mer- 
veilleux , très-spirituels , très-ruàés , toujours prêts à tendre 
des embûches à ceux qui ne sont pas de leur race ou de leur 
espèce. Les uns et les autres sont réputés posséder des facul- 
tés surnaturelles , entre autres , le pouvoir de se transformer 
à leur gré et de dominer sur les lacs, les rivières et les pluies, 
par réminiscence des serpents védiques, Vritra, Ahi et leurs 
suppôts, les Panis, qui retenaient les eaux captives dans l'at- 
mosphère (3). Le nom de Nâgas qu'on leur donne est équi- 
voque parce qu'il peut signifier montagnards ou rampants , 
mais il estéclairci par i'épilhèted'OMm(/as, qui les représente 
rampant sur le ventre , comme le serpent de la Genèse après 
la malédiction prononcée contre lui et contre Adam et Eve 
qu'il avait séduits. 

Ceux-ci, après leur expulsion du jardin de délices, se 
retirèrent à l'Orient d'Eden , non pas en dehors de cette ré- 
gion, mais dans sa partie orientale, où ils jouissaient encore, 
quoique dans le lointain , de la vue de ce jardin et même de 



(1) Die Genesis, sur I, 3. 

(2) Voyez sur ce peuple indo-scythe les recherches de M. Troyer 
dans la Mdja-Tarangini, II, p. 310-6. 

(3) Voyez là dessus les éclaircissemeuts de M. A. Maury, à propos 
d'Apollou et du serpent Python , Histoire des religions de la Grèce 
antique,!, p. 130-42. — Joignez-y les observations de M.' Troyer, ubi 
uprà, II, p. 457-62, sur le culte des serpents dans l'Inde. — Notez en 
même temps que le Bouddhiste chinois Hiouen-Thsang appelle les 
crands amas iTeaii Nôgnhrndns. lacs des serpents ou des dragons. 



— 159 — 

celle de Jehovah (1) , car ce dieu y résidait en coiiipognie des 
Eloliim.oudu moins venait s'y promener et converser avec eux 
à la brise du soir, comme il avait fait avec Adam et Eve (2). 
Voilà pourquoi Jebovah a posté des Keroubim à l'orient du 
jardin d'Eden afin de garder le chemin de l'arbre de vie. C'est 
de ce côté en effet que nos premiers parents auraient pu ten- 
ter le retour. Dans mon sysîême, ceux-ci , en descendant les 
pentes orientales du plateau de Pamir, où résidaient les 
Elohim, ont dû tout naturellement se retirer dans le pays du 
Bolor; situé au N.-E., pays rempli de sable et de pierres , 
où les champs rapportent fort peu (o) , en un mot , pays 
propre à réaliser les menaces de Jehovah et à justifier les 
plaintes deLaniek (4) , mais qui n'étant pas trop au-dessous 
du plateau de Pamir , pouvait suggérer aux exilés le désir 
de retourner sur leurs pas 

Cette interprétation me paraît confirmée par l'histoire de 
Caïn. Ce frère meurtrier d'Abel avait mérité un châtiment 
plus rigoureux que s'espère et mère. Aussi fut-il privé à la 
fois et de la terre d'Eden et de la présence de Jehovah (5). 
Il fut relégué dans le pays de Nod ou Noiid , c'est-à-dire 
d'exil (6) , situé à l'orient d'Eden (qdmlh àdn) , où il bâtit 

(1) Voyez Genèse, IV, 1-14. 

(2) Ibid., III, 8-22.— Henry Lord, Histoire de la Religio?i des Banians, 
p. 5 de la trad. fr., dit que Crabmà , après avoir créé Manou et Çata- 
roupa, les bénit, leur ordonna de croître et de multiplier et les envoya 
vers l'Orient. Si la couleur de ce récit trahissait un peu moins son ori- 
gine judaïque ou musulmane, j'en conclurais que les Hindous, en le 
faisant, se reportaient par la pensée au plateau de Pamir et au pays 
du Bolor. 

(3) Diction, ge'ograph, unie., au mot Bolor. 

(4) Getièse, III, 19, et V, 29. 
(3) Ibid., IV, 14-6. 

f6) Ibid. — Le radical sémitique Noud « être vagabond , proscrit , 
exilé, » se retrouve en sanscrit avec le sens actif « repousser, pros- 
crire, éloigner, expulser. » 



— 1()0 — 

une ville qu'il appela soit Klianok ou Ilanok , soil Khenok ou 
Eenok (liebr., Khnouk) du nom de son tils (1). Je suppose 
avec M. Bunsen (^) , que l'auteur hébreu avait en vue la 
lisière du désert de Gohi où !a carie de Brué marque une ville 
de Guinnak, par o?" latitude N. et 80° longitude 0. Ce pré- 
tendu désert lui-même était sans doute compris dans le do- 
maine des Caïnites, car le nom qu'on lui donne est assez im- 
propre , puisque, tout pierreux qu'on le dépeigne, il n'en 
est pas moins couvert de gras pâturages (5). Là, en effet, les 
descendants de Caïn, vu l'impropriété du sol pour les céréales, 
durent forcément ou renoncer à l'agriculture ou suppléer à 
son insuffisance par les ressources qu'ils liraient de leurs 
bestiaux, des arts mécaniques et industriels (4). 

L'adoption du plateau de Pamir pour la situation du pa- 
radis terrestre est plulôt confirmée que contredite par celte 
circonstance qu'après l'expulsion d'Adam et Eve Jehovah- 

(1) Ihid., IV, 17. 

(2) Outlines of the philosophy of univemal history, 11, p. 121. 

(3) Voyez W. F. A. Zimmeviiiaun , Le monde avant lu création de. 
l'homme, p. 348 de la trad. fr. 

(4) Vou Bolilen, die Genesis, siir IV, 17, a rru retrouver le oorn de 
Khanok, pai' Kheth diir, dans celui de la ville indienne de Kawjâkoudja 
(Kanodje ou Kanoge), non loin de la rive gauche du Gange, par 27» de 
latitude N. et 77" de longitude 0., et M. E. Renan, Hist. génér. des 
long, se'mit., I, p. 453, trouve cette conjecture assez vraisemblable. 
Mais cette position ne pourrait cadrer avec le récit genésiaque que dans 
une hypothèse émise en passant par Wilford (Asiat. R. S. VI, p. 513) 
et consistant à placer le Gan-Eden dans les Soulaimau-Kôh , c'est-à- 
dire, comme l'explique Fautem' anglais , dans la forêt des Garoutman 
ou des aigles, nom qui rappelle celui de Gorottnan par lequel les livres 
parses désignent le céleste Albordj , séjour d'Ormuzd, des Amschas- 
pands , des Izeds et des Ferouers. ( Voyez ci-dessus, p. 116, n. 2.) 
Je me borne à mentionner cette hypothèse et cette coincideuce aux- 
quelles Wilford lui-même ne s'esl pas aiTèlé. parce qu'elles révèlent 
fin svstènie lelatiyement moderne. 



— 161 — 

Ëlohira aposla des Kerouhim à l'Orient du Gan-Eden et la 
flamme du glaive qui tourne pour garder le chemin de l'arbre 
de vie. 

J'aborde là une matière obscure, s'il en fut jamais, et 
nommée avec raison la croix des interprèles ; mais j'y suis 
contraint par les exigences de mon sujet. 

Les A>roM6/m des Hébreux étaient des animaux fantastiques 
plus ou moins compliqués , dont on retrouve les analogues 
dans les religions des peuples voisins. Il semble que leurs 
formes devaient être aussi diverses que leurs fonctions. Les 
uns entouraient Jehovah ou soutenaient son trône céleste (1), 
les autres transportaient ce dieu dans les airs , soit sur leurs 
ailes , soit dans son char (2). D'autres trônaient en Éden sur 
la sainte montagne des Elohim , au milieu des pierres de feu 
de toute espèce , revêtus d'habillements magnifiques et réjouis 
sans cesse par le son des flûtes et des cymbales (3). D'autres, 
enfin , tels que les quatre vents du ciel, étaient préposés à la 
garde des quatre points cardinaux de l'horizon céleste (4). 
Nous n'avons à nous occuper spécialement que de ceux qui 
veillaient en sentinelles à la porte de l'Orient , en dehors 
du jardin de délices. 

On pourrait d'abord être tenté avec M. Rœdiger (5), de 
comparer ces derniers aux grands taureaux ailés à face hu- 
maine (6), exhumés récemment des ruines de Khorsabad ou 



(1) Ezéch., I, 4-5 ; 26-8 , x, 1-5. 

(2) II Sam., XXII, 10. Ps. xviii, 10. 

(3) Ezéch., xxvni, 13-6. 

(4) 1 Chron., ix , 24 — Ezéch.. xxxvu , 9 , xur. 20 — Zadiar, 11, 6 • 
VI, 5. 

(5) Dans le Thesaur. ling. hchr. de Gesénius, aux Addenda, p. 95 , suh 
voce Kroub. 

(6) Le prophète Ézéchiel , au chapitre x, 14, uomme face de Keroub 
ce qu'il appelle face de bœuf cm de taureau au ch. i, 10. Il paraît que le 
premier mot signifie bœuf en Syriaque et en Clialdaique. 

11. 



— 102 — 

Ninive et décrits par MM. Botta (1), Layard (2) et Raven- 
shaw (3), espèces de sphinx assyriens, placés au nombre 
tantôt de deux et tantôt de quatre , aux deux côtés des portes 
d'entrée des temples et des palais , comme pour en défendre 
les approches. Mais ces colosses chérubiniques, qui ne sont 
point armés , semblent ne figurer sur ces beaux restes d'ar- 
chitecture niniviie qu'à titre d'ornementation , ainsi que l'a 
déjà remarqué M. E. Renan (4), et quoiqu'ils paraissent y 
avoir été placés, comme les génies analogues des palais de 
Persépolis (5), en souvenir des Keroubim du Paradêças tra- 
ditionnel , il semble convenable de nous avancer davantage 
vers l'Orient, c'est-à-dire de retourner dans l'Asie centrale. 
Ce pays des fables, des fictions et des merveilles nous offre 
pour types présumés des Keroubim de la Genè^e, ses fameux 
griffons , gardiens de l'or (6), soit chez les Dardes , soit chez 
les Arimaspes , car les livres indiens ne nous représentent 
pas ces animaux comme indigènes de l'Oindoustan , quoiqu'en 

(1) Voyez ses Monuments de Ninive , vol. i^"^, avec les planches de 
M. Flandin. 

(2) Nineveh and ifs Remains, II, p. 4G4 et suiv. 

(3) Dans le Journ. of the royal asiat. society, xvi, p. 93. 

(4) Histoire générale des langues sémitiques, I, p. 460. 

(5) Pour ceux-ci , voyez Heeren et Tychsen daus les Ideen du 
premier, traduites en français par M. Suckau , I, 220-75 ; 257-62; 295-6, 
et II, p. 430-1, ou mieux MM. Gi'euzer et Guigniaut, Religions de rantiqui- 
t(',\, p. 342, et 718-21, et IV, planche xviii, n°^ 118 et suiv. avecl'explic. 
p. 27-30. 

f6) C'est ropinion de plusieurs savants d'Allemagne. Nous oiterons, 
entre autres: 1" Hitzig, sur haïe, xxxvii, 16; 2° Rœdiger, dans l'En- 
ryclope'die de Ersch et Gruber, in verbo ; 3° Eicchorn, Einleitimg in das 
ulte Testament, m, p. 80 , édit. in-4° ; 4° Von Bohlen , siu' Genèse , m , 
24 ; 5" Valke, Bibl. The'olog. des A. T., p. 327 ; G" Tucli, Kommentar ûber 
dieGenesis, p. 96-7. CAïQZ noua MM. E. "Reriaxi, Hist. géne'r. des langues 
sémitiques,], ji. 460, et d'Eckstein , Jo«rn. o.s/af., 5» série, vi , p. 484, 
»(iiil du iui''iuc seiiliiiii'ut. 



— ÎOo — 

ait dit Ctésias (1). Le mot Kroub (ponctué Keroub] n'a point 
sa racine dans les dialectes sémitiques (2). On ne la trouve 
que dans les langues aryennes. C'est le radical védique Gribli, 
Grabh ou Garbh, « prendre, saisir, empoigner, » zend Gerew , 
Gerep, Gèurv, d'où les Indiens et les Perses ont tiré le subs- 
tantif Garbha, Garwa ou Gareiva, vlerus, signifiant à la lettre 
« qui saisit le germe » ou qui concipit , comme on dirait en 
latin (o). Les Persans, à leur tour, en ont formé le qualificatif 
Garouf pour Garonbh « gryphon ou griffon. » C'est delà que 
les Grecs ont déduit leurs différents termes de 7?'^-^> G" 
YfVTTÔs « griffon » encore, de y.uTfoç « à bec recourbé » ou 
« à nez aquilin » de vpiWoî et de yfi^of » filet de pêcheur. » 
Il va sans dire que le persan Garott/ suppose un qualificatif 
zend Garouioa, venant du primitif gfn'tt; (pour Gribh) par dé- 
veloppement des semi-voyelles r et w enar et ouw (4). De 
là les formes sémitiques renforcées Kroub, Karoub, Keroub, 
répondant aux formes védiques Garbha, Gribha, Grabha et 
Grâbha (par â long), formes dont la première seule est restée 

(1) Lasseu, Ind. Alterth., II, p. 604 el Hhl. 

(2) Le très-docte Geséuius, après d'autres, l'y a vainement cherchée. 
Voyez soD Thesaur. ling. hebr., p. 710-11. 

(3) Voyez E. Buruouf , Yaçna, notes et éclaire, p. LXiv-vi. 

(4) Le caractère zend que E. Burnouf rend par w et auquel il donne 
la valeur de notre v, est presque toujours le remplaçant du hh sanscrit, 
(Yaçna, alphabet zend, p. uv-viii). Quoiqu'une soit pas formé étymo- 
logiquement de deux ou comme le v médial ordinaire , on conçoit que, 
dans la prononciation , il se fasse précéder d'un ou , attiré par son 
action, en d'autres termes, qu'il s'allonge eu ouv, lorsqu'il est immé- 
diatement précédé d'une consonne ; qu'ainsi Garva, pour Garbha, de- 
vienne Garouva, d'où : 1° le persan Garouf, par suppression de la dési- 
nence a et renforcement du u ; 2° le sémitique Garoub, par permutation 
en è du u zend, lui-même substitut du bh dévanàgari, et 3» l'hébreu 
Karoub par renforcement de la gutturale , piiis Keroub. par adoucisse- 
ment de l'« bref en e très-bref on Srheva 

11"^ 



— 104 — 

sans altération dans le sanscrit classique , les autres ayant été 
adoucies en Griha « maison » Graha « éclipse » et Grâka 
« serpent aquatique » (1). 

Cette élymologie du mot sémitique Keroub me paraît pré- 
férable à celle qu'on a essayé de tirer du nom sanscrit 
Garouda, écrit avec un d cérébral, qui se cbange quel- 
quefois en r et même en /, mais jamnis en h ou hh. Il est 
vrai que Garouda étant pour Garoul-vat ou Garoul-ra ou 
Garovt-la « qui a ou qui porte des ailes, » on aurait pu 
passer de Gnroxd-vat à Garcuf-bat, Garoul-ha , Garoid-b, 
d'où Garoitb, par ablalioa du / qui, à titre de consonne forte, 
ne pouvait plus subsister devant le b final , consonne faible , 
à moins de se changer en d pour faire Garoud-ba, qualificatif 
qui , à son tour, serait devenu Garoub chez les Sémites, en 
perdant son d radicil et son a désinentiel, vu la difficulté d'ar- 
ticuler ensemble une dentale et une labiale à la fin d'un mot. 
Cependant , au fond , les Keroiibim hébraïques ne paraissent 
pas avoir correspondu aux Garoudas indiens, a ces génies fa- 
buleux , moitié hommes et moitié aigles, symboles védiques 
des plus hautes diviuités (2). J'aimerais mieux, si l'on reje- 
tait le rapprochement étymologique de Garbha et de Keroub, 
recourir au mot sanscrit Çarabhah, grec K«pabo,-, qui , chez 
les Indiens, désigne , entre autres choses ,un animal fabuleux 
à huit jambes , réputé habiter les montagnes neigeuses du N. 
de l'Inde (ô). En effet , rien de plus facile à expliquer que le 
passage de Çarabh à Keroub. 

Quoiqu'il en soit de ces étyraologies , il résulte des ex- 

(1) Voyez le Glossarium saiiscritum de Bopp, sur ces divers mots. 

(2) Sur tout cela, voyez les observations de M. le baron d'Eckstein , 
Joum. asiat., 5* série, vi, p. 380 et suiv., et p. 484-90. 

(3) Voyez le Diction, sanscrit, de Wilson ouleG/o.««/-. samc. de Bopp, 
in verlio 



— 1G5 - 

pressions de la Genèse que ses Keroubim ou gardiens extérieurs 
du jardin d'Éden , étaient , en quelque sorte, des gendarmes 
chargés de faire main basse sur les téméraires qui tenteraient 
d'en forcer l'entiée. Pour mieux effrayer ceux-ci, Jehovah y 
avait placé aussi la flamme du glaive tournoyant , c'est-à- 
dire le Tchakra aryen , ce disque flamboyant et dentelé , cé- 
lèbre dans la mythologie indienne et certainement connu des 
Médo-Perses , puisqu'ils avaient donné son nom à l'une des 
contrées créées par Orrauzd (1). Du reste, l'auteur hébreu 
ne nous dit pas si ce glaive flamboyant était unique ou mul- 
tiple ; au premier cas , s'il se tenait tout seul dans les airs, 
ou s'il était porté par l'un des Keroubim seulement ; au second 
cas, s'il était aux mains de tous, chacun ayant le sien. Je 
vais passer succinctement en revue ces trois hypothèses. En 
m'arrètant d'abord à la dernière, je trouve de suite un point 
de comparaison qui n'est pas à négliger. 

On a vu à la première section que, dès la période védique, 
les Aryas de l'Inde avaient établi successivement autour de 
l'horizon des dieux Lôkapâlas ou protecteurs, d'abord au 
nombre de quatre pour les quatre points cardinaux , puis au 
nombre de huit dont quatre pour les quatre points intermé- 
diaires (2). Ces quatre ou huit Lôkapâlas étaient tous montéssur 
des animaux divers, aussi bien que leshuitD^■/^/?a^^s planétaires 
oumaîtres des huit régions qu'on leur adjoignit ou qu'on leur 
substitua dans la suite des temps , comme on peut le voir sur 
les planches des religions de l'antiquité (3). Or, dans le sys- 
tème des huit Lôkapâlas, les trois premiers que l'on avait 

(1) Le pays de Tchakra, appelé Tckihrem par Firdoûsi, et aujourd'hui 
Tchark ou Tcherk dans le Khoraçan. Voyez Lassen , Ind. Alterth.,l, 
p. 626, note 1 de la page précédente , et Anquetil, Zend-Avesta, I, 2e 
partie, p. 269. 

(2) Ci-dessus, p. 23, 27 et 45-6. 

(3) Voyez entre autres, IV, pi. xv, fig. 83-92; pi. xvi-vir, fig. 93-9. 



— im — 

préposés aux régions orientales , étaient : 1.° au S.-E. ou au 
levant d"hiver , Agni, monté sur un bélier ; 2.» à l'E. ou au 
levant équinoxial , Indra, porté par un éléphant, et ô." au 
N.-E. ou au levant d'été, Roudra, assis sur un taureau (1). 
On les arma tous trois du terrible Tchakra qu'ils brandissaient 
comme un glaive et faisaient tourner comme une roue ; car 
le mol Tchakra signifie également cercle, orbe et roue. Ce 
qu'il y a de remarquable, c'est que l'iconographie indienne 
ne met point celte arme circulaire dans les mains des cinq 
autres protecteurs des cinq autres régions célestes. La raison 
en est sans douleque les trois points de l'Orient, d'où viennent 
la lumière, la chaleur et la vie, étaient à la fois les plus 
importants et les plus accessibles en apparence, et que dès 
lors c'était ceux-là qu'il fallait défendre avec le plus de soin. 

Mais la seconde hypothèse , celle d'un seul Keroub armé 
de la lame flamboyante est peut-être préférable. En effet, le 
texte ne porte point: « les Keroubim avec la flamme du glaive 
tournoyant, » ce qui supposerait qu'ils portaient tous une épée 
à la main droite, mais bien « les Keroubim et la flamme etc. », 
ce qui semble indiquer qu'un seul tenait celte arme, à titre de 
commandant de l'escadron. D'un autre côté, les Vêdas n'ad- 
mettaient d'abord que quatre Lôkapâlas préposés aux quatre 
points cardinaux seulement, et ayant chacun des compagnons 
d'armes sous leurs ordres (2). Nous serions ainsi amenés h 



(1) Helig. de l'untiq., IV, pi. XV, Hg. 83-4 et 87, et [A. III, lip- 1» O" 
pi. IV, lig. 24. 

(2) Ci-dessus , p. '23. — J"ai déjà rappelé ci-dessus, p. 153 , que 
les Bouddliistes admettaient également avec les quatre Mahadvipas , 
quatre gardiens du monde ou quatre grands rois (Mabà-Ràdjas), rési- 
dant aux quatre points csirdinaux du Mèrou , et régnant sur quatre 
classes de génies aériens. Mais les noms des uns et des autres ne sont 
pas les mêmes que chez les Pourànistes. En outre , au lieu du Bralnnà 
central, ils placent au Zénith Indra , le roi des trente-trois dieux ou 



— 167 — 

comparer caKeroub en chef au célèbre Garouda védique, ou 
homme-aigle, type du soleil levant, représenté comi:,e ai- 
guisant son glaive (Ayoudhani) et portant dans les mains tous 
les biens qu'il vient de ravir aux puissances infernales (i). 

Au surplus, lapremière hypothèse, celle d'un glaive unique 
se tenant tout seul dans les airs, n'est pas entièrement à 
dédaigner. Il est possible en effet que les Aryas et les Sémites 
aient considéré leur disque ou glaive flamboyant comme un 
symbole de puissance et de domination , représentatif de 
quelque génie supérieur et doué de force magique , témoin 
les roues d'Ezéchiel qui se tenaient auprès de ses quatre 
Keroubim (appelés par lui Khayôth ou animaux), devant 
leurs quatre faces, et qui suivaient tous leurs mouvements, 
parce que l'esprit des animaux était dans les roues (2). 

Le rédacteur de la Genèse ne nous ayant rien dit ni du 
nombre ni des formes de ses Keroubim placés à l'orient du 
jardin d'Eden , plusieurs exégètes , d'accord en ce point avec 
la tradition rabbinique, ont pensé qu'il y en avait quatre, 
comme au chariot symbolique d'Ezéchiel , et qu'ils avaient 
tous quatre les flgures compliquées des animaux de vC pro- 
phète (3), savoir : les quatre faces ou de l'homme, du lion , 

Trayastrimrats. On peut consulter là-dessus soit le Lo.lita-Vistara,\Ta.- 
duitpar M. Foucaux, où les quatre gardiens figurent au moins vingt- 
quatre fois , soit le Lotus de la bonne loi, traduit par E. Burnouf, 
dans lequel ils jouent aussi un grand rôle. Ceci du reste n'empêche pas 
les Bouddhistes d'admettre en même temps huit points de l'espace, 
quatre cardinaux et quatre intermédiaires, par exemple, pour leurs 
seize Bouddhas qu'ils y disposent deux par deux. Voyez Lotus de la 
bonne loi, p. 113 et 391, ei ci-dessus, l"^»-" section, p. 23, note 2. 

(1) Voir le texte du Sdma-Vêda, trad. de M. Benfey, p. 55, et le petit 
commentaire de M. le baron d'Eclistein, Journal asiat., 5.' série, VI, p. 
485. 

(2) Ezéch. I, 15-21. 

(3; Voyez Bœhr, SijmboUk des Mosaischen Cultus , I, p. 311-2, 352-3. 



— 168 — 

du bœuf et de l'aigle (I), ou du bœuf, de l'hoiuiue, du lion 
el de l'aigle encore (2) ; car Ézéchiel , tout en désignant les 
mêmes faces, les présente dans deux ordres différents. D'au- 
tres interprètes , trouvant qu'il y avait du luxe dans les des- 
criptions de ce prophète, se sont bornés aux formes plus 
simples des quatre animaux de l'apocalypse (3), qui n'ont 
qu'une seule face, mais différente pour chacun d'eux, une face 
de lion pour le premier, une de veau ou déjeune bœuf pour le 
second , une d'homme pour le troisième et une d'aigle qui vole 
pour le dernier (4). 

Je ne vois rien qui s'oppose à l'admission du nombre quatre 
qui, chez les Juifs, figurait le monde, ainsi que M. Bœhr l'a sa- 
vamment démontré (5), et dans cette hypothèse, je serais 
portée comparer le glaive tournoyant de la Genèse, non- 
seulement au Tchahra des Pourânistes, mais encore et sur- 
tout à VOphan ou roue d'Ézéchiel qui devient quatre roues 
emboîtées les unes dans les autres et placées devant ses quatre 
Keroubim à quatre faces (6); de sorte qu'en définitive, les 
Keroubim de la Genèse auraient eu chacun leur glaive tour- 
noyant, comme les Griffons égypto-grecs avaient chacun leur 
roue en avant d'eux (7). Toutefois, l'Asie centrale nous offre 
encore ici d'autres points de comparaison , d'après les récits 
Bouddhiques , soit dans les Goiihyakas ou cachés , gardiens 
des trésors de Kouvêra, ayant chacun à la main des foudres 
allumées, soit dans les Yakchas-Vadjra-Pânis , ou porte- 

(1) Ézéchiel , I, 10. 

(2) Ibid., X , 14. 

(3) Voyez Gesénius, Thesaur. ling. hehr., p. 710 A. 

(4) Apocal., IV, 7. 

(5) VbiSuprà,\,^. 134-74. 

(6) Ézéchiel , 1 , 15-6. 

(7) Voyez Religions de l'Antiquité' , W, pi. lu , fig. 1 72. 



^ 169 — 

foudre, compagnons decedieusepteatrionnal des richesses (1). 
Mais revenons aux formes ou figures de ces êtres symboliques. 
On a vu à la première section que les quatre animaux pla- 
cés autour du Mèrou servaient très-vraisemblablement de 
montures aux quatre Lôkapâlas placés au-dessus d'eux (2) ; 
de telle sorte que, l'imagination aidant , il serait facile de ne 
faire de chaque cavalier et de son porteur qu'un seul et même 
personnage, une espèce de Keroiib à face d'homme et à corps 
d'animal ou à face d'animal et à corps d'homme. Mais passons. 
On y a vu aussi que deux des quatre animaux circum- 
mêrouens sont le lion et le bœuf-taureau , formes que l'on 
retrouveetdans l'Apocalypse etdansÉzéchiel. Mais les autres, 
l'éléphant et le cheval , n'ont rien de commun avec l'aigle 
et l'homme de ces deux ouvrages. Du reste, lesPourânas et 
les livres bouddhiques ne font correspondre leurs animaux 
paradisiaques ni aux mêmes fleuves, ni aux mêmes points de 
l'horizon, quoiqu'en les adoptant on ait eu la prétention de 
les rapporter, comme animaux disiinctifs et caractéristiques, 
aux quatre contrées vers lesquelles se dirigent les quatre 
cours d'eau qu'ils sont censés produire. Ainsi , les Pourânistes 
nous présentent : à l'est l'éléphant pour le Tarîm ; au sud le 
bœuf pour le Gange ; à l'ouest le cheval pour l'Oxus; et au 
nord le lion pour l'Iaxarte (5). Les Bouddhistes au contraire 
placent au sud-est le bœuf pour le Gange; au sud-ouest l'élé- 
phant pour l'Indus; au nord-ouest le cheval pour l'Oxus, et 
au nord-est le lion pour le Tarîm (4). Ce n'est pas qu'en réa- 
lité ceux-ci adoptent pour l'orientation des quatre flancs du 
Mêrou les quatre points intermédiaires , en place des quatre 



(1) Voyez le Lalita-Vistara de iM. Foucaux, p. 72 et 210. 

(2) Ci-dessus, 1"^ section , p. 46. 

(3) Ci-dessus, ibid., p. 39. 

(4) Ci-dessus, ibid., p. 31. 



— 170 — 

poiols cardinaux. C'est uniquement parce que , à la différence 
des Pourànisles, ils ont égard aux embouchures des quatre 
fleuves, au lieu de s'arrêter à leurs sources. On sait que les 
Tuhétains , de leur côté , nomment et classent les quatre ani- 
maux dans l'ordre suivant : à l'est le cheval pour le Yarou- 
Dzangbo-Tchou ; au sud le paon (au lieu du bœuf) po'jr le 
Gange; à l'ouest l'éléphant pour le Selledje, et au nord le 
lion (ou même le tigre) pour l'Indus supérieur ou Sampo (1). 
On leur attribue aussi une autre liste dans laquelle le cha- 
meau et le cerf sont substitués h l'éléphant et au lion (2). 
Nous ne trouvons là ni rhorame ni l'aigle qui nous manquent. 
Mais, eu revanche, les ruines de Persépolis nous offrent leurs 
analogues, et Moorkrofl nous apprend que les quatre pavillons 
de l'édifice bâti dans une île sacrée du lac Sir-i-Koul sont 
encore ornés de têtes el de queues de Yaks ou de boeufs Tubé- 
tains (5), circonstances qui rappellent la face de bœuf et les 
pieds de veau des quatre Keroubim d'Ézéchiel (4). 

Il y a bien de l'apparence que ceux-ci ne figuraient pas les 
quatre vents d'i ciel ou les quatre points cardinaux de l'hori- 
zon. Le prophète se serait contenté, pour peindre ces derniers, 
de la comparaison employée par Zacharie, de quatre chars 
attelés de chevaux de quatre couleurs différentes, rouXj noirs, 
blancs et cendrés (S), et par là il nous aurait rappelé les cou- 
leurs que les Indiens attribuent aux montagnes, aux animaux, 
aux lacs, aux fleuves et aux mers des quatre points cardinaux 
soit du Mérou, soit du Djamboudvîpa (6). La fonction prin- 
cipale des Khayôth d'Ézéchiel consistait à soutenir l'étendue 

(1) Ci-dessus, ibid., p. 29-30. 

(2) Ci-dessus, ibid., p. 30. 

(3) Ci-dessus, 2^ section, p. 71. 

(4) Èzéch., I, 7, 10, etc. 

(5) Zacharie, VI, 1-8. 

(6) Ci-dessiis, l'« section , p. 21-2. 



— 171 — 

céleste sur hiqueile posait le Trône-Chnriot de Jéhovah (1). 
Il semble dès lors que leurs quatre faces de bœuf, de lion, 
d'aigle et d'bomme se rapportaient aux quatre principaux 
signes du zodiaque en dodécalémories , appelés fixes et solides 
par les astrologues, parce qu'ils marquaient le milieu des 
quatre saisons de l'année, je veux dire au Taureau, au Lion , 
au Scorpion et au Verseau. On sait, en effet, que ce dernier 
signe était représenté par un homme qui verse de l'eau, et 
que, chez les Juifs, des raisons astrologiques avaient fait 
substituer au Scorpion, animal immonde, l'aigle ou Vultur 
fo/fms qui se lève et se couche en même temps que ce r,ignc (2). 
Sous ce rapport, Ézéchiel chaldaïse plus que l'auteur du Boun- 
dehesch ; car celui-ci se contente de prendre à la voûte céleste 
quatre astres visibles en même temps et de les placer en sen- 
tinelles aux quatre angles de rnémisphère supérieur, savoir: 
Taschter, ou Sirius, gardien de l'Est et de la planète Mer- 
cure; Yenand, le pied d'Orion (ou mieux Campus), gardien 
du Sud et de la planète Jupiter; Satevis, ou l'œil austral du 
Taureau, gardien de l'Ouest et de la planète Vénus ; enfin 
Hafloramj, ou la grande Ourse, gardien du Nord et de la 
planète Mars (5). Toutefois il se rapproche du prophète juif 

(1) Ézéchiel ,1,4-5. 22-8; X , 1, 13 , etc. 

(2) C'est le seiitiuient d'Aben-Ezra , daus K.ircher, Œdipns Eyyptia- 
cus, II , pars la, p. 20-22. — Ce Rabbiu prétend que les douze tribus d'Is- 
raël avaient poiu' enseignes les douze constellations du zodiaque; que, 
dans cette distribution, le Taureau avait été affecté à Éphraim (repré- 
sentant de Joseph), le Lion à Juda , le Céraste (pour le Scorpion) à Dan, 
et l'homme du Verseau à Ruben ; mais que la tribu de Dan ayant refusé 
de recevoir le serpent Céraste sur son drapeau, on avait remplacé celui- 
ci par l'aigle-volant. Il n'y arien d'invraisemblable dans ce récit, sauf les 
dates peut-être. Au siu-plus, voyez sur le Camp des Hébi^eux ou Kircher, 
Ubi Suprà, ou Dupuis , Origine des Cultes , I , p. 152-4 , et V, p. 490-5 , 
avec la note 151 de la p. 610 , 2« édit. 

(3) Zenû'-A"e><fo , Il , p. 356, et Relujioni de i'Aiifiq'nfe r, ^^e pari.. 



— 172 - 

en ce qu'il donne trois corpsà ses quatre astres surveillants (1), 
en place des quatre faces attribuées aux Keroubim Ézéchié- 
liens. 

Il résulte de toute cette discussion sur les quatre animaux 
du Mêrou indien , comparés à ceux du ciel hébraïque , que 
le prophète Ezéchiel et après lui l'auteur de l'Apocalypse pa- 
raissent avoir substitué aux quatre points cardinaux de l'ho- 
rizon non pas ceux de la sphère entière, ou de l'équateur, Est, 
Ouest, Zénith et Nadir, mais bien ceux du zodiaque, ou de 
l'écliptique, je veux dire les quatre points où s'étaient opérés 
autrefois les équinoxes et les solstices , et qui , dès avant 
l'invention des dodécalémories , selon toute apparence , avaient 
eu pour signes caractéristiques le taureau et le scorpion, d'une 
part, le verseau et le lion, de l'autre, signes auxquels on 
aurait appliqué par analogie les noms d'Est et Ouest, de Sud 
et Nord ou de Nord et Sud; car on va voir que sur ces deux 
derniers points il y avait discordance entre les Grecs et les 
Indiens. 

Je ne me suis arrêté si longtemps sur ce sujet obscur que 
pour préparer l'examen d'un système astronomique dont il 
faut bien que je m'occupe quelque temps, puisque son adop- 
tion entraînerait la ruine du mien. C'est par là d'ailleurs que 
je terminerai ces trop longues recherches. 

Les animaux circumraérouens et bien d'autres se retrou- 
vèrent tout naturellement sur la sphère céleste des Indiens et 
des Perses à l'époque, indéterminée du reste, où ces peuples 
groupèrent les étoiles en constellations et les représentèrent 
par des êtres ou objets terrestres, en s'attachant surtout aux 

p. 713. — C'est à tort que Bailly (Histoire de l'Astron. anc, p. A80-1) et 
Dupuis après lui [Orig. des Cultes, passim, et Mém. explic. du zodiaque 
chronologique et mythologique, p. 48-9), y ont voulu voir les quatre an- 
ciens signes des équinoxes et des solstices. 
(1) Zend-Avesta . Il, p. 339. 



— i7r, — 

27 ou 28 astérismes du zodiaque lunaire, beaucoup plus an- 
cien chez eux que le zodiaque solaire en douze signes (1). Eu 
effet, le Mêrou et l'AIbordj embrassant les trois mondes du 
ciel , de l'atmosphère et de la terre , et ceux-ci étant à leur 
tour divisés chacun en quatre régions principales, on conçoit 
sans peine que les quatre gardiens des quatre points cardinaux 
s'étendent de la terre au firmament. On conçoit aussi que la 
source unique, Ardouissour ou Gangâ, et les quatres fleuves 
qui en découleut, soient réputés arroser successivement et les 
trois mondes et les quatre régions de chacun d'eux, soit qu'on 
les fasse descendre du ciel sur la terre, soit qu'on les fasse 
remonter de la terre au ciel. De là l'idée de reporter dans 
l'Ëmpyrée le paradis terrestre avec tous ses accessoires. 

De toute antiquité, les peuples de l'Asie se représentaient 
la voûte bleue du firmament comme un jardin de délices , 
tapisié d'étoiles brillantes ou de pierres de feu , ainsi que les 
nomme un prophète juif (2), image pittoresque que M. A. 
de Humboldt a retrouvée dans un poète grec inconnu, cité 
parDésychius (o). Rien déplus naturel, en effet, que de com- 
parer les étoiles aux pierres précieuses qui jonchaient le 
jardin de Kouvêra, le dieu du nord el des richesses, ainsi que 
les grands astres aux gardiens de ses trésors dans la bien- 

(1) C'est ropiûion qui prévaut anjourd'liui dans la science. Voyez 
Golebrooke, Mùcellan. Essays, II, p. 447-50, et Lassen, Ind.-Alterth. , 
II, p. 1121-30. Cependant voyez ci-api'ès, p. 176-7, en notes. 

(2) Ezéchiel, XXVIII, 14. 

(3) Cosmos, I, p. 452, note 92. — Le Xo'jtoç Ovfci^ou du poète grec 
(en vieux français Cortil du ciel), serait en sanscrit Varounasya-Oudyû- 
nmn, le jardin de Varouna, dieu du ciel étoile. Comparez d'ailleurs le 
Gn Ihouh de la Genèse, XIII, 10, et d'Isaïe, LI, 3. — J'ai cité le mot 
Cortil , resté en picard, parce que M. A. de Humboldt a oublié de le 
joindre aux nombreuses dénominations indo-germanique.si qu'il a raji- 
prochées du nom grec xôfiroç dans la note à laquelle je renvoie. 



— 174 — 

heureuse x'iWe d' À la kâ, c'est-à-dire de Khôlan , sa capitale, 
selon Hiouen-Tlisang (1). Comme l'éclat des montagnes nei- 
geuses se mè'ait à l'azar des espaces étliérés et se fondait 
avec lui dans réloigneinenl du paysage, le paradis des dieuv 
paraissait se confondre avec celui des premiers hommes, et, 
pour exprimer cette notion vague , on avait imaginé la déno- 
mination sanscrite de Svargabhoumi « terre céleste. » 

L'auteur du livre de V Origine des ailles en a conclu que 
c'était au ciel , et non sur la terre, comme il l'avait écrit lui- 
même (2), après beaucoup d'autres, qu'il fallait chercher les 
paradis terrestres des Indiens, des Chinois , des Mongols, des 
Perses et des Hébreux (5). D'abord, il confond la source céleste 
non plus avec la voie lactée, à l'exemple des Indiens (4), mais 
avec la bande zodiacale, à l'exemple des Chinois qui nomment 
celle-ci la fontaine jaune ou le chemin jaune (o). Il prend 
ensuite les quatre fleuves paradisiaques pour les colures des 
équinoxes et des solstices qui se coupent sous un angle droit 
et fixent les quatre points de l'orbite du soleil, en partageant 
le zodiaque en quatre segments de trois signes chacun et 
l'année en quatre saisons, chacune de troi^; mois. Enfin il 
voit dans les quatre animaux indiens du mont Mèrou des 
constellations identiques ou équivalentes aux quatre signes 
zodiacaux du taureau , du lion, du scorpion et du verseau 



(1) Hiouen-Tlisany^l, |i. 279. — Ce rapprochement qui m'avait échappé 
d'abord, pi'ouve que VOidtara-Kourou des livres indiens ue dépassait 
pas la petite Boukharie, comme je l'ai dit ci-dessus, sect. I, p. 36, 
après M. A. de Humbohlt. 

(2) Dans son Origine de tous les cultes, V, 22 et suiv, 2.^ édit. 

(3) Voyez son Mémoire explicatif du zodiaque chronologique et my- 
thologique, note 9, p. 129-3.5, Paris, 180G, ii!-4°. 

(4) Ci-dessus, 1.'^ section, p. 2t. 

(o) Mf'moires rom:erna/if ii]fi Cliinni^-, I, p. KlTi-S. 



— 17o — 

qui , selon lui , auraient marqué autrefois les équinoxes et 
les solstices (1). 

Dupuis avait préludé à ce système dans son grand ouvrage 
où il avait comparé le jardin d'Eden à l'antre mithriaque, 
représentatif de la sphère céleste; et Yolney, son copiste 
habituel , n'a pas manqué de suivre son exemple. Ces deux 
écrivains systématiques assimilent le Gan-Eden de la Genèse 
au jardin d'Ormuzd planté dans le ciel d'été. Ils casent les 
deux arbres, l'un couvert de feuilles verdoyantes, dans le 
taureau printanier , l'autre chargé de fruits , beaux à voir et 
bons à manger, dans lescorf)ion automnal. A l'égard des Ché- 
rubins, ils les réduisent à un seul qui serait, suivant eux , 
l'astérisme de Persée , génie ailé, brandissant un glaive, et 
nommé Kc/owè par les Arabes. Ils supposent que les Chaldéens 
et les Perses fixaient l'entrée de nos premiers parents dans 
le jardin d'Eden au commencement du printemps , vers le 
malin , à l'époque de l'année où le soleil passait du bélier 



(1) Voyez le Mémoire explicatif ci-dfssus cité. — On sait que cet 
auteur fait remonter l'invention du zodiaque en Egypte à l'époque très- 
reculée où la Balance aurait marqué l'équinoxe du printemps, le Capri- 
corne le solstice d'été, l'Agneau l'équinoxe d'automne et le Cancer le 
solstice d'hiver, hj-pothèse insoutenable, et aujourd'hui abandonnée par 
tout le monde. M. Ideler qui attribue cette invention aux Chaldéens, 
en fixe la date au viii.« siècle avant notre ère (voyez son mémoire Ube?- 
den ursprung der Thierkreises dans les dissert, de l'acad. royale des 
sciences de Berlin, année 1838, p. 17 et suiv. — M. Guigniaut, dans les 
Religions de l'antiquité, II, 3.' partie, p. 904, n." 5, adopte cette opinion . 
mais si elle est fondée quant à la date, comme elle paraît l'être quant à 
l'origine , ne s'expose-t-on pas à considérer comme interpolé le récit 
genésiaque d'uu songe de Joseph sur le soleil, la lune et onze étoiles 
qui se prosternaient devant lui ; récit qui a fait dire à Jacob : « Que 
n veut—dire ce songe que tu as eu? Faudra -t-il que novis venions, 
» moi, ta mère et tes frères, nous prosterner en terre devant toi? » (Gen. 
XXXVII, 9-10). 



— 176 - 

dans le taun'au, el leur sortie de ce jardin après leur chute, 
au commencement de l'automne , vers le soir , à l'époque 
de l'année où le grand astre passait de la balance dans ic 
scorpion. Ils conjecturent en conséquence que ces peuples , 
par une belle soirée d'automne, voyaient se lever à l'Orient, 
entre autres astérismes, le Kelouh ou h'eroub Persée, armé 
de son épée flamboyante, en même temps qu'ils voyaient se. 
coucher à l'occident le serpent A'Ophiucus entraînant dans sa 
chute le Bootès et la Vierge , c'est-cà-dire Adam et Eve, ou 
Meschia el Meschiané (1). 

Ces deux explications astrologiques semblent spécieuses au 
premier abord ; mais pour peu qu'on les envisage de plus 
près , on ne tarde pas à s'apercevoir qu'elles ne peuvent sou- 
tenir l'examen. 

D'abord la seconde pèche relativement au\ deux arbres, 
puisque, suivant la Genèse, ils étaient plantés tous deux au 
milieu du jardin et non à deux de ses quatre côtés. Elle pèche 
aussi quant aux Chérubins placés à l'Orient , puisque la 
Genèse se sert du pluriel Keroubim et non du singulier Ke- 
roub. Elle pèche enfin à l'égard d'Adam et Eve , puisque l'au- 
teur sacré fait clairement entendre qu'après leur expulsion 
du jardin de délices les deux exilés se retirèrent à l'Orient , 
et non pas à l'Occident. Mais elle pèche surtout pour la Perse 
et pour l'Inde par l'emploi qu'elle fait de constellations figu- 
rées à la manière des Chaldéens, des Egyptiens ou des Grecs, 
comme on voudra, quoique leur usage paraisse ne s'être 
introduit dans ces deux contrées qu'à des époques relati- 
vement modernes (2) . 

(1) On peut consulter, pour les développements, ou YOrigine des 
Cultes, V, p. 71-3, ouïes Œuvres de Volney, IV, p. 181-9. 

(2) M. Erard MoUien , flans ses Rechercher ci-après citées sur le 
'/ndinqne imlici i|n'i] croit oricinaire de l'Inde it transmis en flréce par 



- 177 - 

Ce dernier vice affecte plus spécialement la première expli- 
cation. En effet , celle-ci s'appuie moins sur le zodiaque lu- 
naire en 27 ou 28 astérismes que sur le zodiaque solaire en 
12 signes , beaucoup plus récent que l'autre dans l'astro- 
nomie indienne (1). En outre, l'auteur oublie ou paraît igno- 
rer que les Chinois, les Perses et les Indiens auxquels il 
recourt ici successivement, n'appliquaient pas aux mêmes 
divisions des deux zodiaques les noms des points cardinaux 
de l'horizon, E. S. 0. N.; qu'il y avait entre eux d'assez 
grandes différences, provenant d'ailleurs de l'arbitraire qui 
préside à cette application ; qu'ainsi , pour ne citer que le 
zodiaque solaire , le point E. commençait chez les premiers à 
la Vierge ; chez les seconds au Cancer, et chez les derniers au 
Bélier , et ainsi des trois autres points (2); que , d'un autre 

l'entremise de la Cbaldée , conclut à la p. 276 quater que le zodiaque 
en 12 signes n'a jamais été autre chose chez les Indiens que la division 
de l'écliptique en 12 régions , qui n'étaient pas affectées à des constel- 
lations portant les noms de ces signes , mais que les Nakchafra<t (asté- 
rismes du zodiaque lunaire) occupèrent successivement par l'effet de la 
précession des équLuoxes. Il termine en disant que , selon lui , les 
Nakchafras sont les seides constellations des Indiens. 

(1) L'opinion de M. Sclilegel qui revendiquait en faveur des Indiens 
et l'invention du zodiaque en dodéoatémories et son usage chez eux 
au temps de la rédaction des lois de Manou , est aujourd'hui aban- 
donnée, quoique M. Erard Mollien , dans une dissertation spéciale, 
insérée au Recueil de l'acad. des inscr., parmi les Mémoires pre'sente's 
par divers savants, 1.'" série, III, p. 239-76 quater, ait essayé tout ré - 
cenunent de montrer comment ce zodiaque se serait formé dans l'Inde 
au XI. « ou même au xii.« siècle avant notre ère , à l'aide du zodiaque 
lunaire qui y daterait au moins du xy." siècle. Je dois dire pourtant que 
M. Wilson (Rig-Vêda, II, p. 130, en note) ne paraît pas écarter le sys- 
tème de M. Mollien. 

(2) On peut consulter là-dessus , savoir : pour les Chinois, ou le 
Mémoire de Deguignes sur l'origine du zodiaque (dans l'anc. recueil de 
l'acad. des inscriptions, XVII, p. 411-20) ou VVrnnographie mongole d'A. 

12. 



— 178 — 

côté, les Hindous dounenl aux tropiques des dénouiinalions 
inverses des noires; qu'ils appellent sentier austral ou point 
Sud , et sentier boréal ou point Nord les tropiques d'été et 
d'hiver, nommés chez nous tropique boréal ou point Nord 
et tropique austral ou point Sud, parce que nous avons égard 
aux lieux d'arrivée du soleil dans le N. ou dans le S., tandis 
que les Hindous considèrent ses lieux de départ pour le S. 
ou pour le N. Dupuis n'a tenu aucun compte de ces diver- 
gences (1). De là ses vaines tentatives pour retrouver sur la 
sphère les quatre animaux et les quatre côtés du mont 
Mèrou (2). 

Prenons d'abord la distribution des Brahmanes. Nous y 
verrons , à la vérité, leur taureau du S. et leur lion du N , 
casés dans leur zodiaque lunaire l'un sous un astérisme répon- 
dant à la Gn du lion et au commencement de la Yierge dans 

Rémusat (dans ses premiers Mélanges asiat., p. 222-34); 2.° pour les 
Perses , le Mémoire explicatif de Dupuis, p. 32-3, et 3." pour les Indiens, 
soit le zodiaque rapporté de l'Inde par John Call et publié en France par 
Court de Gébelin dans son Histoire du calendrier, p. 67, soit les deux 
zodiaques de Chellabaram et de Trichinapaly publiés par M. Erard 
Mollien, Ubi Suprà, PI. n.° 2 , et PI. n." 4. — Ces trois zodiaques offrent 
les douze signes distribués trois par trois , ceux du printemps et de 
Fautomne à l'E. et à l'O. et ceux de l'été et de l'hiver au S. et au N. — Le 
P. Souciet {Observations, etc., III, p. 33), attribue le même arrangement 
aux Chinois pour leiu-s douze lunes de l'année. — Les zodiaques indiens 
publiés soit dans les Rerherch. asiat., II, p. 334 de la traduction franc., 
soit dans les Rclig. de l'Antiq., IV, pi. xvii, fig. 94 , sentent l'influence 
grecque ; car les trois signes de l'été y sont au N. et les trois de l'hiver 
au S. 

(1) Voyez, par exemple, la confusion dans laquelle il tombe à ce 
propos, en mêlant les indications du Boundehesch avec celles des astro- 
nomes Indiens , Mérn. explicatif, p. 32-8, 

(2) Voyez le même Mémoire explicatif , p. 129-32. C'est-là surtout 
que l'auteur a mêlé et confondu des documents de provenance et de 
significations três-diveises. 



— 179 — 

le zodiaque solaire, côlé méridional selon les Indiens, et l'autre 
sous un aslérisme répondant à la fin du \erseau et au coin- 
nienceraent des poissons, côté septentrional suivantles mêmes. 
Mais, en revanche, leur éléphant de l'E. et leur cheval de 
l'O. figurent tous deux dans le même zodiaque lunaire sous 
des astérismes qui répondent au bélier du zodiaque solaire, 
tandis que le premier devrait répondre au taureau , côté 
orientai , et le second au scorpion , côté occidental du même 
zodiaque. 

Si maintenant nous passons à la classification des Boud- 
dhistes, nous remarquerons tout de suite que leur bœuf- 
taureau de l'E. et leur lion du nord ne figurent aux deux 
places indiquées que sur le zodiaque solaire des Grecs où le 
lion est réputé septentrional. On sait que c'est le contraire 
chez les Hindous. On vient de voir que sur le zodiaque lunaire 
de ceux-ci , le taureau siège au côté S. entre le lion et la 
Vierge du zodiaque solaire, position qui ne convient pas ici. 
Quant au lion du même zodiaque lunaire, sa situation est 
plus convenable, puisqu'elle est au côlé N. des Indiens entre 
le Verseau et les poissons. Mais les deux autres animaux cir- 
cummêrouens des Bouddhistes, le cheval de l'O. et l'éléphant 
duS., sont casés tous deux dans le zodiaque lunaire sousdeux 
astérismes répondant au bélier. Il en faudrait un à un aslé- 
risme opposé répondant à la balance, supposé d'ailleurs que 
la balance et le bélier du zodiaque solaire , nouveaux signes 
des équinoxes , pussent remplacer les anciens signes de 
Dupuis, le scorpion et le taureau, dans un système où l'on 
adopte pour anciens signes des solstices le verseau ei le lion, 
en place des nouveaux , le capricorne et le cancer. 

Les mêmes observations s'appliqueraient également aux 
animaux circuramêrouens des Tubétains, lesquels sont le 
cheval à l'est ; le paon , en place du bœuf, au sud ; l'éléphant 

12* 



— 180 — 

à l'ouest , el le lion au nord (1). Eu offel , si le premier et le 
dernier peuvent convenir jusqu'à un certain point comme 
répondant l'un à une partie du bélier el l'autre à une partie 
du Verseau, le second et le troisième ne conviennent plus, 
puisqu'ils répondent tous deux à a'autres parties du même 
bélier. Quant an chameau et au cerf ou au tigre, que les 
Tubélains substituent quelquefois l'un à l'éléphant et les deux 
autres au lion (2), le premier ne figure pas sur les sphères 
orientales (5), et le second et le troisième y sont casés sous 
des astérismes répondant au scorpion et à la balance , côté 
ouest , au lieu du côté nord. 

Vainement, pour sortir d'embarras, le docte mythologue 
a-l-il recours h sa théorie favorite des Paranatellons, c'est-à- 
dire des étoiles qui contrastent par leur lever ou par leur 
coucher avec d'autres qu'elles remplacent quelquefois dans 
les mythes astronomiques. Cette méthode, malgré son élas- 
ticité merveilleuse, ne se prête pas ici à ses vues. Elle n'au- 
rait pu être employée avec quelque apparence de succès 
qu'autant que les quatre animaux circummôrouens auraient 
tous été casés au ciel sous des astérismes opposés aux points 
qu'ils occupent autour du Mêrou II serait ridicule, en effet , 
de prétendre que, de quatre astérismes placés deux par deux 
à deux côtés différents de la sphère, deux doivent rester à 
leurs places respectives et deux autres être reportés aux côtés 
opposés , le tout à l'effet d'obtenir les quatre points cardi- 
naux. C'est pourtant ce qu'il faudrait admettre dans la 
circonstance. 

J'avoue, du reste, que l'on pourrait être tenté de voir le» 

(1) Ci-dessus, l'Osect., p. 29-30, et A.^sect., p. 169-70. 

(2) Ci-dessus, p. 30 et 170. 

(3) Je ne le trouve que dans la sphère égyptienne des Uéeans. On 
<ji7K des Cultes, \ll , j). U , 88-9. 



— 181 - 

quatre animaux ciicumméroueûs des Pourànisles daus la 
lionne , la jument , la vache cl l'éléphant femelle qui ligurenl 
sous divers aslérismes lunaires répondant au capricorne, au 
Verseau et aux poissons , si leur sexe ne s'y opposait. Je con- 
viens aussi que, parmi les formes compliquées des 50 décans 
de la sphère indienne , on remarque , d'une part , deux Çara- 
bhas, répondant l'un au troisième décan du Taureau et l'au- 
tre au premier du Cancer, et, d'autre part, un Garouda, 
répondant au second décan des Gémeaux (1). Je confesse éga- 
lement que la sphère céleste des Mongols, moitié indienne, 
moitié chinoise, nous présente les quatre fleuves paradi- 
siaques des Chinois réunis sous un astérisme lunaire répon- 
dant à une partie des Gémeaux , oii ils figurent sous le nom 
commun de See-Tou, les quatre canaux , litre par lequel les 
lettrés de la Chine désignent leurs quatre fleuves sacrés , le 
Yang-Tseu-Kiang, le Tsi, le Hoai et le Ho-ang-ho (2). Je 
reconnais, enfin, que la même sphère nous offre encore les 
quatre fleuves, non plus réunis, mais séparés, savoir : deux 
sous le nom commun de fleuves du ciel (en place de fleuve 
de l'est pour l'un et de fleuve de l'ouest pour l'autre), corres- 
pondant le premier au Scorpion et le second au Taureau , et 
deux sous les noms de fleuve du Nord et fleuve du Sud , cor- 
respondant l'un aux Gémeaux et l'autre à Procyon (5). S'il y 
manque le jardin de délices et le premier homme qui l'ha- 
bile, en revanche ceux-ci paraissent se retrouver sur la 
sphère indienne d'Aben-Ezra au premier décan des Gé- 
meaux (4). 
Mais que prouvent ici toutes ces inventions postiches? 

(1) Colebrooke , Miscell. Essays , II, p. 365-6. 

(2) Abel Vidmus&i , Mélanges asiatiques., I, p. "235 , n" 9. 

(3) Id., Ubi Supra , I , p. 225 et 233-o. 

(4) Voyez Origine des Cultes , VII , p. 56. 



— IH'-J. — 

Si Dupuis s'était rappelé alors les quatre fleuves et les 
quatre lacs du Tartare décrits par Platon d'après une fable 
étrangère (1), et si, en même temps, il avait connu les quatre 
génies funèbres à têtes d'animaux que Champollion-le-Jeune 
a le premier découverts dans VAmenti égyptien (2), il aurait 
pu placer les quatre fleuves paradisiaques et les quatre ani- 
maux symboliques dans l'hémisphère inférieur tout aussi fa- 
cilement que dans l'hémisphère supérieur. Les quatre génies 
orientés de l'Amenli formaient sans doute le pendant des qua- 
tre dieux célestes également à têtes d'animaux que les prêtres 
de l'Egypte promenaient dans leurs processions publiques, 
comme représentants des solstices et des équinoxes, au rap- 
port de saint Clément d'Alexandrie (5); car ces mêmes gé- 
nies symboliques reparaissent dans les tableaux de la déesse 
ciel ou Tetpé, comme gardiens des quatre courants de l'Océan 
céleste, en d'autres ternies, des quatre points cardinaux du 
ciel (4), ainsi mis en rapport avec ceux du Nil infernal dont 
les ondes vivifiantes étaient offertes aux âmes dans le monde 
souterrain, comme l'a très-bien vu M. Guigniaut (5). Quant 



(1) Œuvres de Platon , traduction de M. Gousio, 1, p. 308-12. 

(2) Voyez son Diction. hiérogl.,p. 355, et les Relit), de l'Antiquité', 
par M. Guigniaut , 1 , 2» part., p. 819 et 890-1; IV, pi. xv, fig. 181-2; xvi, 
fig. 184 et XVII, fig. 190 , avec les explications, p. 60, 66 , 78 et 85. — 
Voyez aussi les deux Notices des monuments égyptiens exposés au Musée 
du Louvre, par M. le vicomte Emmanuel de Rougé , membre de l'Insti- 
tut, l'e notice (1852), p. 110-2; 2« notice (1855), p. 114. 

(3) Strom , V, 7, p. 671 avec les explications ou corrections de M. Gui- 
gniaut , Ubi Suprà , p. 866-7. — Rosellini , dans ses Monumenti civili ,111, 
p. 469, y voyait uniquement les génies des quatre points de l'horizon. 

(4) Relig. de VAntiq., 1 , 2" part., p. 866 , avec les notes 2 et 3. 

(5) Ibid., IV, p. 60 , explication de la pi. xv, n" 181. — Depuis la pu- 
blication de ce grand ouvrage , M. le vicomte Emmanuel de Rougé et 
M. Biot , d'après lui , ont trouvé que les Égyptiens casaient ces quatre 
chefs , fils d'Osiris , parmi les constellations après celle de la grande 



- 183 — 

aux quatre fleuves et aux quatre lacs du Tarlare , ils sont 
d'origine aryenne plutôt qu'égyptiaque, car les descriptions 
(le Socrate nous rappellent l'Inde , bien mieux que l'Egypte. 
Telles sont, entre autres , ses trois terres céleste , tellurique 
et infernale , ses quatre fleuves qui traversent quatre lacs sans 
y mêler leurs ondes, et les divers circuits que font les deux 
derniers autour du Tartare (1). 

Ce n'est pas du reste que les rapprochements de Dupuis 
soient dénués de tout fondement. II est certain que les Perses 
et les Indiens confondaient souvent leurs paradis terrestres 
avec les célestes paradis de leurs grandes divinités, de même 
qu'Ézéchiel et saint Jean après lui confondent la Jérusalem 
renouvelée avec la Jérusalem céleste, bâtie en carré sur une 
haute montagne. On sait que ces auteurs sacrés voient dans 
leur ville sainte un fleuve unique, sortant du trône de Dieu, 
l'arbre de vie ou des arbres de vie plantés sur ses deux rives 
elportant douze fruits salutaires, un pour chaque mois, douze 
portes percées dans le mur d'enceinte et douze fondements 
ornés de douze pierres précieuses , etc. (2) ; en sorte que les 
quatre animaux placés autour de ce trône ont tout l'air d'être 
ceux d'où s'échappent les quatre fleuves paradisiaques , à 
l'exemple des quatre petits cours d'eau qui étaient censés 

Ourse , appelée la cuisse (Khopisch) du ciel boréal. Voyez Journal des 
Savants de 1855 , p. 467-8 , uote 1. 

(1) Socrate, dans Platon, Ubi Suprà, ne désigne nominativement que 
deux lacs , quoiqu'au fond il en suppose quatre. Sou second fleuve , 
l'Achéron , qui traverse des lieux déserts et s'enfonce sous la terre 
pour reparaître ensuite et se jeter dans le marais achérusiade , fait sou 
ger à la fable chinoise du Tarîm devenant le Ho-ang-Ho (ci-dessus, sect. 1 , 
p. 32). Quant aux troisième et quatrième fleuves, le Puriflégéton et le 
Cocyte , qui font plusieurs fois le tour du Tartare , ils rappellent et le 
Sindhoù des Bouddhistes et la Gangd des Brahmanes faisant sept fois le 
tour du Mèrou {ci-dessus, sect. 1, p. 19 et 52). 

(2) Ézéch.,Myi\ etXLVIII, passim.— .4/;oc«/., XXI et XXII, passim. 



— 184 — 

sortir du temple de la terrestre Jérusalem pour arroser les 
quatre quartiers de celte ville, ainsi qu'on l'a vu à la sec- 
tion 3^ (1). Mais en remontant à l'origine du récit genésiaque, 
on s'aperçoit bientôt que les analogies signalée? par le docte 
mythologue ne reposent que sur des fictions posthumes. La 
vérité est que, pour la partie topographique, les anciens 
avaient généralement fait le ciel à l'image delà terre, et 
l'enfer à l'image du ciel. De là un Eden céleste, puis un Eden 
infernal, formés successivement sur le modèle du terrestre 
Eden avec ses principaux accessoires. L'un fut d'abord placé 
dans l'hémisphère supérieur, soit au pôle-nord , séjour des 
dieux et des justes , soit dans la partie orientale de la sphère, 
je veux dire dans celle d'où le soleil , en se levant , ramène la 
lumière , la chaleur et la vie. L'autre , à son tour, fut relégué 
d'abord (et durant bien des siècles) dans les entrailles de la 
terre, puis, quand la sphéricité du ciel fut bien connue (2), 
dans l'hémisphère inférieur, soit au pôle-sud, demeure des 
démons et des réprouvés, soit dans la partie occidentale du 
monde, dans celle d'où nous viennent, après le coucher du 
grand astre, les ténèbres, le froid et la mort. En effet, les 
Aryas avaient adopté le nord pour les habitants du ciel, et 
le sud pour ceux de l'enfer, tandis que les Égyptiens et les 
Grecs avaient fait choix de l'est pour les uns et de l'ouest 
pour les autres. Quant aux Sémites, ils paraissent avoir par- 
tagé sur ces deux points les vues des Aryas, pnisque, d'un 

(Ij Ci-dessus, p. 105. 

(2) La distinction des deux Hémisphères célestes et de leurs habi- 
tants est clairement indiquée cliez les Indiens par ce texte du Vichnou- 
Pourâna, p. 209. « Les dieux dans le ciel sont vus par les habitants de 
» l'enfer, parce que ceux-ci ont la tête en bas , tandis que les dieux dont 
» les regards sont tournés en bas, voient les souflrances des habitants 
» de l'enfer. » — Comparez dans Saint-Luc, XVI, 23-31, la parabole du 
pauvre Lazare et du mauvais riche, et revoyez ci-dessus, sect. 1, p. 35. 



— ISS — 

côté, Isaïe place lesEloliim supérieurs au côté du Sefdenlrion 
où résidaient les sept Kôkabim des Chaldéens , les sept Am- 
schaspands des Perses et les sept Richis des Indiens (1), et 
que, de l'autre, le psalmiste demande à Jéhovah de le déli- 
vrer du démon du midi (2), côté du ciel où la secte persane 
des Manichéens continua de placer l'empire du mauvais prin- 
cipe (5). 

On conçoit dès lors que les fleuves et les animaux paradi- 
siaques aient été reportés successivement dans les deux Hé- 
misphères supérieur et inférieur. La chose était d'autant plus 
naturelle chez les Aryas de l'Inde et de la Perse que leur 
mont sacré (Mérou ou Albordj) était réputé embrasser et réu- 
nir les trois mondes, en sorte que la source divine qui en 
découlait (Gangâ ou Ardouissour) pouvait s'y diviser en qua- 
tre canaux dans le ciel et dans l'enfer, tout aussi bien que sur 
la terre. Dans tous les cas , il est évident que les peuples qui 
ont placé quatre fleuves , soit au ciel , soit dans l'enfer, soit 
dans les deux a la fois, en ont emprunté les noms à ceux de 
la terre. En cela , ils n'ont point cherché à nous donner le 
change, comme le suppose Dupuis (4) ; ils ont au contraire 
voulu nous en indiquer l'origine terrestre. Ils espéraient re- 
voir dans le monde à venir les cours d'eau qu'ils avaient fré- 
quentés dans le monde actuel , et ils les ont reportés de celui- 
ci dans celui-là. Yoilà tout. Si plus tard leur» prêtres ont 
fait descendre ces fleuves favoris, soit de la voie lactée au 
pôle-nord , soit de la bande zodiacale aux quatre points d'in- 
tersection des colures, ce n'a été que pour les rendre plus 

(1) Voyezci-rfeMMs, introduction, p. 6-7. 

(2) P^., XC, 6. 

(3) Beausobre , Histoire du Manichéisme, II , p. 298. — Dupuis , Ori-^. 
gine des Cultes, V, p. 547, note 9. 

(4) Mémoire explicatif, etc., p. 132. 



— 186 — 

sacrés aux yeux des croyanls. Au surplus, les livres des Perses 
el des Indiens nous expliquent celte fiction sacrée lorsqu'ils 
racontent, les uns que les morts ressusciteront par la vertu 
des eaux de la source divine Ardouïssour (l),et les autres que 
celles de la céleste Gangà ont déjà ressuscité les soixante 
mille fils de Sagara, lors de la descente de la déesse sur la 
terre (2). 



(1) Ze/id-Avestu , II , p. 384 , 399 , 404. 

(2) Voyez ci-ilessus, sect. 1, p. 11, note 5, l'iiidicatiou des ouvrages 
uoutenaut l'analyse du Gangûvataram. 



RESUME ET COiNCLUSION. 



Je crois avoir suffi sa m ment établi dans le cours de ce mé- 
moire (1) : 

i° Que les traditions sémitiques , ou mieux sémitico-kha- 
raitiques , s'accordent avec les traditions aryennes pour placer 
le berceau de l'espèce humaine au nord de l'Inde, c'est-à- 
dire dans une contrée orientale par rapport aux Sémites, 
échelonnés en Asie depuis la Médie-Atropalène jusqu'à la 
méditerranée (2) ; 

2° Que cette région fut d'abord conçue comme étant iden- 
tique à celle sur les montagnes de laquelle s'était arrêtée, 
après le déluge , l'arche de Noé, de Xisuthrus et de Manou- 
Vâivasvata (3) ; 

3» Que, par suite du déplacement des peuples et de leurs 
migrations de l'est au sud et à l'ouest de la mer Caspienne , 
la montagne diluvienne fut reportée successivement dans les 
monts HindoH-Kouch , Soulaiman-Kôh , Daraavend , Elbours, 
Gordyéens, Ararat et Caucase , avec changement de son nom 
aryen en nom sémitique (4) ; 

4° Que les mêmes causes ayant agi sur la conception du 
séjour primitif de l'humanité après la création, ce séjour se 
trouva finalement transporté de l'Asie centrale dans la grande 

(1) Au besoin, ce résumé pourra servir de table analytique des ma- 
tières pour les principaux points traités , discutés ou exposés dans les 
quatre sections qui précèdent. 

(2) Ci-dessus, p. 3-4. 

(3) P. 3-5. 

(4) P. 9-11. 



— 188 — 

Arménie, mais pour les Sémites cl les Khamiles seulement, 
les Âryas ou Japhéliques ne lui ayant fait subir que des dé- 
placements bien moins considérables (1); 

5° Que , comme la Genèse annonce que les descendants de 
Japhet , de Sem et de Khàm émigrèrent de l'Orient à Baby- 
lone , on doit suivre la route inverse pour retrouver le ber- 
ceau de l'espèce humaine, c'est-à-dire passer de VArarat 
sémitique à ce que j'appelle VArijaratha aryen , nommé Mé- 
rou par les Indiens , Albordj par les Perses et Eden par les 
Cébreux (2) ; 

6° Que, dans l'origine, l'Eden , l'Albordj et le Mêrou 
étaient tous trois envisagés comme un seul et même plateau , 
de figure quarrée , ayant ses quatre côtés tournés vers les 
quatre points cardinaux de l'horizon , et d'une hauteur telle- 
ment prodigieuse qu'il semblait se confondre avec le ciel , sé- 
jour des puissances supérieures (o) ; 

7° Que cette haute région, suspendue, pour ainsi dire, 
entre le ciel et la terre et conçue comme le berceau de l'es- 
pèce humaine, passait pour être arrosée par un fleuve unique 
qui de Va se divisait en quatre bras ou canaux , coulant vers 
quatre grandes contrées environnantes et orientées (4) ; 

8° Que l'orientation des quatre cours d'eau et leur sortie 
d'une source commune constituaient , en quelque sorte, deux 
conditions fondamentales du premier séjour de l'humanité (5); 

9» Qu'en admettant pour point de départ de la première 
migration des peuples la région de la petite Boukharie, bor- 



(1) p. 11-12. 

(2) P 5-8. 

(3) P. 19, 45-0, 5(3-8, 105, 115-6 et 185. 

(4) Mêmes pcages. —Par imitation , l'Inde et la Perse avaient étt'' l'une 
ft l'autre divisées en quatre parties , p. 47-8 et 128. 

(5) Mêmes liages. 



— 189 — 

née à l'est par le (iésert de Gobi ou Cbamo, au nord par le 
Thian-Chan, à l'ouest par le Belour-Tag et au sud par le 
Kouen-Lun, les deux conditions que je viens de rappeler se 
rencontrent tout d'abord et exclusivement , avec le degré 
d'exactitude et de précision que l'on peut espérer en pareille 
matière , sur la vallée alpine de Pamir, située entre les sour- 
ces du TarUn à l'est , de Vlaûsarte au nord , de VOxus à l'ouest 
et du Kameh-Indus au sud (1) ; 

10° Que ce plateau, smaommé Bâm-i-Dounyâ , faîte du 
monde, en raison de son altitude démesurée, a reçu le nom 
de Pamir (en sanscrit Oupa-Mira , pays auprès ou autour des 
lacs), par allusion aux quatre lacs , à peu près orienté? , sa- 
voir : le Kara-koul à l'est, VIssi-koul au nord, le Sir-i-koid 
à l'ouest et le Hanou-Sar au sud , réputés sources des quatre 
fleuves paradisiaques (2) ; 

11° Qu'il a l'avantage d'êlre environné par quatre régions 
que fertilisent les quatre fleuves et qui aboutissent à quatre 
mers également orientées, régions et mers qui étaient : à l'est 
la petite Boukharie et le lac Lop, au nord la Transoxiane et 
le lac Aral, à l'ouest la Bactriane et la mer Caspienne ot au 
sud le Zaboulistan (petit Tubet , Kaboul et Pendjab) et le 
golfe d'Oman (3) ; 

12° Que les quatre fleuves paradisiaques étaient originai- 
rement les mêmes pour les deux grandes branches de la race 
aryenne , alors qu'elles résidaient ensemble sur le plateau de 
Pamir, aux environs des quatre lacs ci-dessus mentionnés, 
dont le plus célèbre fut le Sir-i-koul, appelé eau Arvanda 
dans les livres zends et Vindotisaras dans les livres sanscrits ; 
en sorte qu'à cette époque le Mêrou et l'Albordj se confon- 

(1) p. 66-72. 

(2J Mêmes pages et p. 82-5. 

(3) P. 32-3. 



— 190 — 

daienl, aussi bicuquc les quatre lacs et les quatre fleuves (1); 

13» Que les diflérences ne survinrent et ne se manifestèrent 
qu'après la séparation de ces deux branches, la première ou 
l'orientale ayant émigré vers l'Inde, et la seconde ou l'occi- 
dentale s'étant répaudue dans la Perse, par des routes diffé- 
rentes et presque opposées , puisque l'une a pris par le nord 
et le nord-ouest , et l'autre par le sud et le sud-ouest (2) ; 

14» Que les Aryas de l'Inde, après leur première migration 
vers le sud et leur établissement dans le Pendjab , conser- 
vèrent les quatre fleuves primitifs , sortant du plateau de 
Pamir, satisfaits d'avoir chez eux celui du sud, le Kameh- 
Indus , considéré dans son cours inférieur, après sa jonction 
d'abord avec le Kaboul , puis avec le grand Indus ou Sanipo (ô) ; 

lo" Que, dans la suite, s'étant étendus vers l'est sur la 
chaîne de l'IIimûlaya et ayant trouvé dans la plaine alpestre 
de Ngari un point de partage des eaux, qui leur parut en état 
de rivaliser avec celui du plateau de Pamir, ils transpor- 
tèrent leur mont Mêrou sur le Gangdisri-Kailâsa , et choisirent 
pour leurs quatre fleuves sacrés les quatre grands courants, 
admis encore aujourd'hui par les Bouddhistes du Tubet ; sa- 
voir : à l'est le Yarou-Dzangbo-Tchou ; au nord l'Indus su- 
périeur, Dzangbo ou Sampou ; à l'ouest le Setledje et au sud 
le Gange (4) ; 

16° Que , toutefois , ce dernier fleuve n'eut d'abord accès 
dans le cadre que chez les Brahmanes qui avaient quitté le 
Pendjab pour s'établir dans l'Inde centrale; que les autres, 
en continuant de résider dans la Peutapotamie indienne, lui 

(1) P. 61-2, 65, 81-2. 

(2) P. 86-90. 

(3) P. 39-42 et 47-8. — Voyez on n\itrf' i«\ir ce premier séjoin- des Aryas, 
p. 25-f), 36, 53, 83-90. 

.'i) P. 2'J. 



- 191 - 

préférèrent l'Indus inférieur, au risque de faire deux fleuves 
d'un seul, l'un pour le sud et l'autre pour le nord, l'Indus 
restant pour eux ce qu'il était pour les chantres védiques, 
c'est-à-dire le fleuve par excellence , la source commune de 
toutes les rivières (1) ; 

17" Que les Brahmanes de l'Inde centrale, pour mieux af- 
fermir la supériorité du Gange sur l'Indus, essayèrent de 
prendre pour mont Mérou le Mahâpantha de la province de 
Garhval ou Gorhval, situé à l'ouest du Kailàsa, parce qu'ils 
trouvaient dans le voisinage les sources des quatre principales 
rivières dont la réunion -forme le Gange; mais que ce pic co- 
lossal , malgré son titre fastueux de Soimêrou (bon Mérou), 
non plus que ses quatre petits cours d'eau, marchant d'ail- 
leurs dans des directions peu convenabies , n'ont pu prévaloir 
contre le Kailàsa et ses quatre fleuves (2) ; 

18» Que ceux du Pendjab , de leur côté, voulurent placer 
leur Mérou dans les monts Nichadhas, situés au nord de l'an- 
cien Oudyâna , aujourd'hui pays des Kafirs, où les compa- 
gnons d'Alexandre crurent retrouver et le Héros de Jupiter 
et la Nysa de Dionysos ; mais que les cours d'eau qui en dé- 
coulent n'ayant ni les dimensions ni surtout les directions 
désirables, ce Mérou n'obtint pas non plus la préférence sur le 
Gangdisri-Kailàsa (o) ; 

19° Qu'en souvenir de l'ancien Mèrou, je veux dire du 
plateau de Pamir et de ses quatre lacs sacrés, les Brahmanes 
des bords de l'Indus en revinrent aux quatre fleuves primitifs 
dont ils possédaient un, et que ceux des rives du Gange 
suivirent leur exemple, en substituant, bien entendu, le 
Gange à l'Indus (4); 

(1) P. 40-2, 49-53. 

(2) P. 15 et 137-8. 

(3) P. 17 et 108-12. 

(4) P. 49-50. 



— I9i — 

20" Que les Bouddhistes, venus ensuite, unirent ces deux 
grands fleuves et se bornèrent à supprimer l'Iaxarte; d'où 
résulta pour eux , non pas la nécessité, mais la convenance 
de remplacer les quatre points cardinaux du Mêrou, origines 
des quatre fleuves , par les quatre points intermédiaires de 
l'horizon , lieux de leurs embouchures (1) ; 

21» Que les Pourânistes , relativement plus modernes, 
agrandirent le cercle à l'E. et au N., par suite de leurs nou- 
velles connaissances géographiques, placèrent le Mêrou au 
centre de l'Asie centrale et admirent dans leur cadre grandiose: 

A l'E., rOriu-noor, le Ho-ang-ho , la Chine et la Mer jaune, 
en place du Karakoul , du Tarîm , de la petite Boukhnric et 
du lac Lop; , 

Au N., soit leBaïkhalet le lénissey, soit plutôt le Dzaïssang 
et l'Obi , puis la Sibérie et la Mer glaciale, en place de l'Issi- 
koul, de l'Iaxarte, de la Transoxiane et du lac Aral ; 

A l'O., le Sir-i-koul , l'Oxus, la Baclriane et la mer Cas- 
pienne; 

Enfin au S., le Manassarovar, le Gange, l'Inde centrale et 
le golfe du Bengale, en place du Ilanou-sar, du Kameh-Indus, 
des pays monlagneux qu'il arrose et du golfe d'Oman (2) ; 

22" Que les Birmans, les Chinois et les Singhalais , par 
imitation , tentèrent aussi de se créer chez eux un mont Mérou 
avec ses quatre fleuves dont le principal fut le Ho-ang-ho 
en Chine, le Brahmapoutre dans l'Assam et la Mahâvalî à 
Ccylan , sauf à ramener à la même source les trois autres cou- 
rants d'eau à l'aide de conduits souterrains (5) ; 

23" Que , de leur côté , les Aryas de la Perse , après avoir 
quitté le plateau de Pamir, pour s'étendre à l'O. et au S.-O., 

(1) p. 31, 40. 

(2) P. 33-8, 41-a. 

(3) P. 30-2, 48 Pt 118, note 1. 



— 195 — 

ont transporté successivement leur Albordj du Belour-Tag 
sur rindou-Kouch, le Soulaiman-Kôh, le Balkan du Kho- 
varezni , l'Elvend, etc., etc., et le Caucase, en deux mots, 
sur presque tous les groupes de montagnes où les Sémites 
crurent reconnaître leur mont Ararat (1) ; 

24° Que cependant le qualres fleuves primitifs des Perses 
restèrent longtemps les mêmes que les plus anciens courants 
paradisiaques des Indiens ; que notamment rArg-rouJ et le 
Yéh-roud , les plus renommés des quatre et les seuls auxquels 
le Boundehesch donne une couleur mythique, représentaient 
d'abord le Tarîm et l'Oxus, bien plutôt que l'Iaxarte et 
rOxus, puisque l'un est dit s'écouler à l'E. et l'autre à l'O. ; 
qu'à l'égard des deux autres, l'Iaxarte et le Kameh-Indus, 
si les fragments des livres zends, parvenus jusqu'à nous , ne 
les mentionnent pas aussi souvent, cela tient sans doute à ces 
deux circonstances que l'un était tombé tout entier au pouvoir 
des rois du Touran et que l'autre appartenait autant à l'Inde 
qu'à la Perse (2); 

25° Que néanmoins les Mazdayaçnas conssrvèrenl le 
Kameh-Indus au nombre des quatre fleuves, parce que leurs 
possessions s'étendaient jusqu'à ses rives dans le Baltistan et 
le Kaboul ; mais qu'ils remplacèrent l'Iaxarte par l'IIeliiieud 
du Sedjestan, afin d'obtenir au S.-O. un cours à'eàu qui 
servît de pendant à l'Indus inférieur, ce dernier étant à leur 
égard un courant du S,-E. (5); 

26° Que, malgré cette modification, plus politique que 
géographique, l'Albordj ne fut point changé et continua de 
se confondre avec le Belour-Tag , sauf extension à l'Ilindou- 

(1) P. 9-11, 57-66. 

(2) P. 73-81, 8o-H. 90-1, 
(3j P. 9-2-ti. 

13. 



— 194 - 

Kouch depuis le muni Pouthli-Gour, source du Kanieh-Indus, 
jus(nr<iu moul Kôh-i-Baba, source de l'ÎIclmeDd (1); 

27° Qu'à une époque beaucoup plus tardive et relativement 
moderne , les Perses , par suite de leurs déplacements succes- 
sifs, paraissent avoir abandonné le Tarîm et l'Indus, repris 
riaxarte pour le joindre à l'Oxus et adopté le Mourghàb pour 
l'unir à l'Helmend , ces quatre derniers fleuves de l'aryane 
occidentale figurant dans le Bouudehesch comme des rouds 
célestes, c'est-à-dire issus du trône d'Ormuzd , placé alors 
sur les deux chaînes méridiennes de l'Ilindou-Kouch et du 
Belour-ïag (2); 

28" Que cette dernière position des quatre fleuves où 
l'orientation est presque entièrement négligée, date d'une 
époque postérieure de bien des siècles à celle de la première 
rédaction de la Genèse dans laquelle nous voyons figurer 
quatre fleuves sortant d'une source commune , et placés tous 
quatre, comme l'Eden d'où ils s'écoulent, à l'orient des 
peuples sémitiques, alors échelonnés le long de la chaîne du 
Taurus, à partir de la Médie-Atropalèue ou même de la 
Médie-Ragiane (ô) ; 

29" Que, corn. ne l'auteur hébreu paraît avoir respecté les 
deux conditions fondamentales du récit traditionnel , l'orien- 
tation des quatre courants et leur origine unique , tout porte à 
croire que sa contrée d'Eden ou de délices répondait à VAi- 
ryanem-Vaêdjô des Médo-Perses, bien plutôt qu'à \ Oudyàna 
des Brahmanes et des Bouddhistes (4) ; 

;50" Que, par conséquent , ses quatre fleuves figuraient le 
Tarîm, l'Oxus, le Kameh-indus et l'Helmen,!; absolument 



(1) p. 99-100. 

[ïi P. (51-4 et 137-S. 

(3) P. 99-100. 

Ik) P. 99-116 



— 195 — 

comme chez les Médo-Perses qui avaient substitué l'Helmcnd 
à i'Iaxarte (1) ; 

51° Que les deux premiers, le Phison et le Gihon, repré- 
sentés comme entourant, l'un la terre de Havilah, et l'autre 
la terre de Kouch , correspondent au Tarîra et à l'Oxus qui , 
en effet, par leurs bras ou affluents, enveloppent la petite 
Boukharieet l'ancienne Bactriane, et leur forment une espèce 
de ceinture (2) ; 

52° Que les noms hébreux des deux régions qu'ils arrosent 
traduisent les dénominations aryennes de ces contrées, et que 
notamment les productions indiquées comme abondantes 
dans la première, l'or, le Bedoulakh et la pierre de Chohara, 
abondent , en effet , dans la petite Boukharie , la pierre de 
Clioham repréi^entant le Jaspe oriental ou la pierre de Yu , 
et le Bedoulakh le lapis-lazuli , qui se trouve surtout dans le 
Belour-Tag , appelé \idourah en sanscrit (5) ; 

55° Que les deux derniers fleuves, le Hiddeqel et le Phral, 
désignaient l'îndus et l'Hclmend pour l'auteur de la Genèse, 
aussi bien que pour les Médo-Perses ; que l'un coulait à l'orient 
d'Assur ou du Kaboul , considéré soit comme pays des 
Asouras par les Indiens , soit comme possession assyrienne 
par les Sémites; que, quant à l'autre, la Genèse se borne à Je 
nommer, parce que la contrée qu'il arrose, la Sakastane, 
était alors bien connue des Sémites, dont plusieurs branches 
résidaient encore dans les provinces voisines (4) ; 

54» Que, dans la suite des temps, les Assyrio-Chaldécn? 
ayant revendiqué pour eux le Hiddeqel et le Phrat dont les 
noms aryens avaient été reportés à leurs fleuves nationaux , 

(1) P. 99-100. 

(2) P. 117-30, 

(3) Ibid. 

(4) P. ISI-fi. 

Î3* 



- im — 

le Tigre et l'Euphnite, on joignit ces derniers à l'Oxus et à 
riaxarte, réputés alors représentants du Phison et du Gihon , 
pour obtenir un cadre moitié aryen, moitié sémitique, cadre 
défectueux sous les deux anciens rapports de l'orientation et 
de la source unique (1); 

55° Que, vers la même époque, les Ibéro-Arraéniens, 
moitié Aryas, moitié Sémites, revendiquèrent à leur tour le 
Phison et le Gihon, en faveur de l'jurs fleuves Phasis et 
Araxes ; que, par suite, l'Eden se trouva transporté du 
Belour-Tag, l'ancien Albordj, jusque dans le Caucase, le 
dernier Elbrous, après avoir fait au Sud le demi-tour delà 
mer Caspienne (2) ; 

56» Que, p!us lard encore, les Égyptiens qui n'avaient 
que faire ici , ayant voulu introduire leur fleuve dans la 
tradition sémitico-aryenne, on s'imagina de placer le Hidde- 
qel et le Phrat entre le Phison et le Gihon, contrairement à 
l'ordre suivi par la Genèse , et d'y voir le Gange, le Tigre, 
l'Euphratc et le Nil , sans avoir aucun égard soit à la source 
commune, soit à l'orientation, soit aux cours opposés des 
quatre fleuves édénitiques (5) ; 

57'= Qu3 toutes ces déviations n'empêchèrent point les 
Pères de l'Église, plus fidèles à la tradition primitive, d'in- 
diquer pour le Paradis terrestre le N. de l'Inde , c'est-à-dire 
les contrées où le plaçaient les Brahmanes, les Bouddhistes, 
les Mazdayaçnas et les Jéhovites , sans toutefois préciser les 
montagnes où Jehovali l'aurait planté, nous laissant ainsi la 
liberté de choisir entre l'Himalaya, le Koueu-Lun, l'flindou- 
Kouch et le Belour-Tag (4) ; 

(1) 1>. 137-8. 

(2) P. 139. 

(3) P. UO-3. 
(',) P. 3-',. 



— 197 — 

58° Que la préférence donnée ici au plateau de Pamir sur 
celui de Ngari , les seuls entre lesquels il puisse y avoir doute , 
induit à penser qu'Adam et Eve, après leur expulsion du 
jardin de délices, ont dû se retirer à i'Est dans le pays du 
Bolor qui faisait partie d'Eden, et que Caïn, après le meurtre 
de son frère Abel , ayant été chassé d'Eden et de la présence 
de Jehovah , se sera écarté plus à l'orient encore , c'est-à-dire 
jusqu'au désert de Gobi ou Charao, véritable terre de Noud 
ou d'exil (1); 

SO* Qu'à l'égard des symboles mentionnés par la Genèse, 
je veux dire les deux arbres placés an milieu du jardin, les 
Keroubim postés à l'Orient, et le drame qui s'y était joué 
entre le serpent , la femme et l'homme, les traditions In- 
diennes, Persanes et Hébraïques se prêtaient un mutuel 
secours; que si, d'un côté , les Pourànas brahmaniques, avec 
leurs quatre arbres de vie et leurs quatre animaux circum- 
mêrouens, préparaient le lieu de la scène, de l'autre, le Boun- 
dehesch des Perses ouvrait le drame par l'introduction d'Ahri- 
man ou du serpent infernal qui séduit Meschia et Meschiané, 
en leur faisant goûter des fruits, et, de l'autre encore, la 
Genèse hébraïque complétait le dénouement en nous montrant 
Adam et Eve chassés du jardin de délices , pour leur déso- 
béissance aux ordres de Jehovah , et condamnés aux labeurs , 
aux souffrances , au maux de ce bas monde , et finalement ;'; 
la mort, eux qui avaient été créés pour le ciel et pour l'im- 
niorlalité (2) ; 

40° Enfin que ce drame s'etant passé sur la terre , suivant 
les narrateurs , ou dans une région très-haute appelée le 
milieu entre la terre et le ciel , c'est à tort que Dupuis et 
Volney ont voulu chercher au firui iment , c'est-à-dire sur la 

(1) P. 101-2 et 137-9. 
(i) \>. l'iti-7:2. 



~ 198 — 

sphère céleste, et le jardin d'Eden et les quatre tleuves et 
les deux arbres et les animaux appelés Chérubins et les 
personnages de l'homme, de la femme et du serpent: 
système ingénieux en apparence, mais radicalement faux, 
que j'ai dû analyser et combattre , parce que ceux qui pour- 
raient être encore tentés de l'admettre, feraient fausse roule 
en attribuant aux patriarches voisins du déluge les rêveries 
relativement modernes des astrologues Chaldéo-Persans, sec- 
tateurs de Mithra (1). 

Je n'ai pas d'ailleurs prétendu soutenir que le paradis ter- 
restre aurait été réellement situé dans la haute région où je 
l'ai placé. Je me suis moins occupé des réalités anté-historiques 
que des croyances religieuses, abstraction faite des modilica- 
lious que le déluge a pu apporter à la surface de nos conti- 
nents. Or, j'ai vu les plus anciennes traditions venir conver- 
ger vers le plateau de Pamir, comme vers un centre commun, 
et j'en ai conclu que ce plateau avait été le point de départ 
de la migration des peuples après le dernier cataclysme. De 
là à la croyance que ce point central avait été le berceau de 
l'espèce humaine, il n'y avait qu'un pas, et ce pas a été 
franchi par les Sémites aussi bien que par les Aryas. 

Je laisse aux ethnographes le soin de marquer sur la carte 
les routes suivies par les races humaines dans leurs migra- 
tions de l'Asie centrale vers les quatre parties du monde (2). 
L'auteur de la Genèse ne s'est guère occupé que des dépla- 
cements vers l'ouest depuis l'Oxus jusqu'au Nil , et il paraît 
résulter de son tableau géographique que les Khamites ont 
ouvert la marche; que les Sémites les ont suivis d'assez près, 
et que les Japhétiques , en vertu de la force d'expansion qui 

(1) p. 172-86. 

(2) On lira avec fruil ^IH■ re sujcl Vllislo/re r/enci-o/e des l(itif/i'e<; .^ri)»'- 

tiquc: lie M. E. RoiKtll. 



— 199 — 

leur était propre, ont fini par remplir les îles des nations (1). 
Les Aryas de l'Inde et ceux de la Perse qui figuraient en tête 
de ces derniers, paraissent être restés plus longtemps en 
possession du séjour primitif, et ne l'avoir abandonné que 
très-tard , chassés qu'ils furent soit par les intempéries sur-- 
venues dans le climat de V Airyanem-Vaêdjô , comme l'insinue 
le Boundehesch (2), soit plutôt encore par les irruptions des 
hordes Khamiliques , Tarlaro-Finnoises ou Touraniennes , 
ainsi que les appelle M. MaN. Millier (5). 

Il va sans dire qu'en quittant leur berceau commun , les 
Noachides en emportèrent le souvenir avec eus dans leurs 
nouvelles rc.Mdenccs. C'est de là que proviennent les ressem- 
blances étonnantes qui se remarquent dans un grand nombre 
de dénominations géographiques de l'Asie depuis le Turkes- 
tan chinois jusqu'à la mer méditerranée. 

Le récit du jardin d'Édcn , de ses deux arbres merveilleux , 
de ses quatre fleuves et des quatre contrées qui l'entourent, 
fait essentiellement partie des traditions primitives communes 
aux trois races de Japhet , de Sem et de Kham , pour parler 
le langage de la Bible , mais conservées avec plus de soin par 
la première que par la seconde et par la seconde que par !a 
troisième. En effet, les courtes descriptions de la Genèse ne 
s'expliquent bien que par les récits plus développés des In- 
diens et des Perses. Les unes et les autres nous reportent né- 
cessairement dans la partie ouest de l'Asie centrale , soit entre 
les sources du Kamch-lndus, du Tarîm , de l'Iaxarte et de 
rOxus, soit entre celles du Gange, du Yarou-Dzangbo , de 

(Ij Ne semble-t-il pas que ci-s mots bibliques les îles des nations {Ge- 
nèse, X, 5) répondent aux Dvipas des Indiens? Voyez ci-dessus, p. 20, 
note 2. 

(2) Zend-Avesta, I, !■« part., p. 264-5. 

(3) Dans les Ouilines de M. Bunsen , I , p. 263 et suiv., 473 et sniv. 



— -100 — 

riûdus supérieur ou Sampou el du Selledje , selou que l'on 
adopte pour point de dépari le plateau de Pamir ou celui de 
Ngari. Ou peut choisir entre ces deux plaines alpines. Cepea- 
daul la première, à tous égards, me semble mériter la pré- 
férence sur la seconde. Aussi n'ai-je pas hésité à donner ici 
le pas aux Mazdayaçnas-Iraaienssur les Aryas-Bràhmaniques. 
De ce coté donc, il ne saurait y avoir d'olijeclion sérieuse. 

Mais une dilBculié bien plus grave se présente, et c'est le 
moment de l'examiner. 

Dans tout le cours de ce mémoire , j'ai raisonné dans l'hy- 
pothèse où les trois récits du Mérou, de l'Albordj et de l'Eden 
seraient trois versions différentes d'une antique tradition 
commune dès l'oriirine aux Indiens , aux Perses et aux Hé- 
breux. Ne peut-on pas prétendre au contraire qu'elle a passé 
de l'un de ces trois peuples aux deux autres, de celui du 
milieu, par exemple, et que par conséquent elle n'a pas l'an- 
tiquité que je lui attribue ? 

Je ne suppose point que cette tradition anté-historique se 
serait transmise de l'Inde à la Perse, et de la Perse à la Judée 
à travers l'Assyrie , la Mésopotamie et l'Arabie 

En effet , quoique la religion des Mazdayaçnas n'ait été 
qu'une réforme de celle des Aryas de l'Inde, ce n'est pas 
vraisembiabiemeut à ceux-ci que les Bactro-Mèdes ou les 
Médo-Perses ont emprunté le dogme des deux principes con- 
traires , représentés par Ormuzd el Ahriman , qui jouent cha- 
cun leur rôle dans l'hisloire de la chute de Meschia et Mcs- 
chiané Ce drame est persique et non pas indien, et le lieu de 
la scène est resté plus longtemps au pouvoir des Bnotriens 
qu'à celui des Brahmanes. 

Le débat ne s'élèverait donc qu'entre les Hébreux et les 
Perses, et ici l'avantage paraîtrait encore tourner en faveur 
des seconds. Car. il faut bien le reconnaître avec M. E. 



— 201 — 

Reuaii (1) , les premiers chapitres de la Geuèse soiU toiit-à- 
fait isolés dans lalradilioQ Israélite , et il n'y est fait aucune 
allusion dans les autres livres hébreux. D'un autre côté, les 
noms de Paradis , d'arbre de vie , de serpent tentateur et de 
Keroubiiu ont de grandes analogies avec les noms iraniens 
correspondants. On en peut dire autant d'abord de la culture 
du jardin d'Éden , offerte comme passe-temps à Adam et Eve, 
puis de celle delà terre qui leur fut imposée comme châtiment 
après leur chute, idées persanes qui cadraient parfaiteracnl 
avec le système agricole et civilisateur de Zoroastre , mais 
qui se raccordaient assez mal avec les mœurs pastorales et 
les goûts nomades des anciens Hébreux. Enfin les noms des 
deux fleuves Hiddeqel et Phrat , qui reparaissent dans la 
géographie positive de ces derniers avec application au Tigre 
et à l'Euphrate , semblent indiquer l'hypothèse d'un emprunt 
fait par les Hébreux aux Perses , bien plutôt que par les Per- 
ses aux Hébreux , et d'un emprunt qui daterait de l'exil ba- 
bylonien, époque où l'eapire des Akhéménides, parvenu à 
son apogée, comptait, parmi ses nombreux cours d'eau, 
quatre fleuves célèbres, d'un côté l'Euphrate et le Tigre, de 
l'autre l'Iaxarte et l'Oxus (2). Joignez à cela que , même en 
prenant le Hiddeqel et le Phrat pour l'Indus et l'Helraend , 
ainsi que je l'ai fait ci-dessus (o), on ne remonte pas à la pé- 
riode primitive ou Baclro-Médique qui nommait d'autres cou- 
rants plus éloignés ; on s'arrête uniquement à l'époque se- 
condaire ou Médo-Persane ; en sorte que, dans l'hypothèse 
la plus favorable, le récit genésiaque ne serait parvenu aux 
Hébreux que par l'entremise dos Âssyrio-Chaldéens, et cela, 

il) Histoire générale des langues sémitiques , I, p. 457, note 2. 

(2) Voyez là-dessus Yaçna , addit. et corrert., p. cLWXiv. 

(3) Voyez V sert., p. 90-fi, et 3^ sert., p. 130-7. 



— 202 — 

selon toute probabilité, vers le lenins de la dispersion des 
dix tribus. 

Cette objcclion suppose nécessairement ou que le récit ge- 
nésiaque du Gan-Eden serait interpolé ou que la Genèse elle- 
même aurait été rédigée longtemps après Moïse, hypothèses 
qui louchent an problème plus général de l'authenticité du 
Peiitateuquc. L'exégèse allemande s'est bcancoup préoccupée 
de celui-ci dans ces derniers temps (1). Mais, en France, on a 
le bon esprit de passer outre, en reconnaissant l'interpolation 
quand elle est manifeste (2), et en acceptant le reste comme 
authentique (5). Ici nous n'avons à examiner que les trois pre- 
miers chapitres de la Genèse. Or, il est évident pour des yeux 
non prévenus, que ces fragments ont été écrits avant le con- 
tact intellectuel des Hébreux avec les peuples Aryens, et que, 

(1) M. S. Muuk , dans son livre de la Palestine, p. 132-42, a résumé 
ce grand débat en quelques pages lucides, impartiales et conscien- 
cieuses auxquelles je me plais à renvoyer, ainsi qu'aux très-judicieuses 
observations de M. Ch. Lenormaut, membre.de TListitut, dans son 
hitrodudion à l'histoire de l'Asie occidentale , cliap. FV, sans oublier le 
Traité de l'abbé Duvoisin, depuis évèque de Nantes, intitulé : V Autorité 
des livres de Moyse, 1'"^ partie. 

(2) Pour la Genèse, par exemple, on peut citer XII, 6; XIV, 14 ; 
XXII, 14 et XXXVI, 31. 

(3) Les études bibliques ne sont pas aussi avancées cliez nous qu'en 
Allemagne , à beaucoup près. Mais ou y supplée à l'érudition par le 
bon sens , je veux dire qu'on se garde bien de prendre acte de quelques 
éclaircissements Mstoriques ou toi^ograpbiques qui ont pu passer de la 
marge dans le texte ( comme dans les exemples cités à la note précé- 
dente ), pour en tirer cette conséquence extrême que le livre entier est 
supposé. — Quelques Pères de l'église , tels que : Tertullien, S'. Jérôme 
et l'autem" des Homélies Clémentines, attribuaient ces légères interpo- 
lations au lévite Esdras, qu'ils appelaient le Restaurateur du Pentateuqae. 
(Voyez leurs textes dans l'ouvrage ci-dessus cité de M. Cli. Lenormaut, 
p. 122-3). Ils avaient priibal)lenient raison. 



— 205 — 

suivant la judicieuse remarque de M. E. Renan {\], ils tran- 
chent fortement avec la couleur des livres conçus sous l'in- 
fluence persane depuis la captivité. A. l'égard des Assyrio- 
Chaldéeiis , la Bible atteste que leur influence sur les vrais 
Jéhovites a été nulle , à tel point que les rois de Juda , fidèles 
à leur dieu , s'empressaient de détruire , sans distinction, les 
simulacres ou les objets de culte étrangers importés par leurs 
prédécesseurs idolâtres (2). D'ailleurs , celte influence n'au- 
rait pu s'exercer sur la rédaction des livres sacrés, dont le 
sacerdoce avait le dépôt (3). Enfin , tout ce qui résulte de 
l'application des noms de Hiddeqel cl de Phrat à l'Indus et h 
l'Helmend , c'est que les Assyrio-Chaldécns l'auraient faite 
ou acceptée en même temps que les Médo-Perses, sous le pre- 
mier empire assyrien de Ninive. Mais , en concédant ce point, 
on n'est pas obligé de descendre au siècle de Salmanasar. On 
est au contraire en droit de remonter à celui d'Abraham , 
comme je l'ai fait ci-dessus (4). Ajoutons avec le jeune et sa- 
gace orientaliste cité tout a. l'heure, que cette hypothèse est 
aujourd'hui reçue dans les plus hautes et les meilleures ré- 
gions de la science allemande; qu'elle n'a contre elle aucune 
objection décisive, et qu'elle sert de lieu à beaucoup de faits 
qui, sans cela, restent inexpliqués (5). 

On sait que, parmi ces débris de l'héritage commun aux 

(1) Histoire des lang. se'niifiq., p. 437. 

(2) Parmi les nombreux exemples fom-nis par la Bible , on peut citer 
romme applicables aux Assyrio-Chaldéens les Mazzaloth ,\es chariots et 
les chevaux du soleil (II , Rois, XXIII, 5 et 11) que Josias fit détruire.— 
V'ojez aussi les discours d'Ezéchias et d'Isaie en réponse aux menaces 
du général Rahsaké [Ibid., XIX, 15-34, ou haie, XXXVII, 3-35). 

(3) Voyez II Ro?4-, XXII , 8. 

(4) ?," sect., p. 135. 

(5) E. Renan, Vhi Saprii ,\). 457. 



— 204 — 

Aryas el aux Sémites, Éwald , Lasscn et Burnouf pincent 
avant tout la croyance à un état primitif de perfection, l'idée 
d'âges fabuleux qui ont précédé l'histoire, et quelques-uns 
des nombres qui expriment la durée de ces âges. Le premier 
de ces trois savants persiste même h y ajouter le déluge de 
Noé, de Xisuthrus et deManou-Vaivasvata. J'ai dit quelques 
mots de ce cataclysme dans mon introduction. Les trois sec- 
tions qui la suivent ont amplement traité de la situation du 
Mérou, de VAlbordj et du Gan-Eden, et montré que, dans 
l'origine , ces trois séjours primitifs de l'homme se confon- 
daient en un seul , le plateau de Pamir. Quant aux autres 
analogies qui s'observent entre le cycle des traditions sémi- 
tiques et dos traditions aryennes , comme elles sont étrangères 
à mon sujet , je me borne à renvoyer au premier volume de la 
Geschichte des Volkes Israël de M. Éwald, seconde édition , 
ainsi qu'aux remarques critiques de M. E. Renan dans l'ou- 
vrage déjà cité (1). 

R(îConnaissons donc avec les savants les plus modernes que 
si la tradition persane, en ce qui touche la chute de nos pre- 
miers parents, nous présente un thème analogue à celui de la 
Genèse, il ne faut pas voir dans cette rencontre un emprunt 
fait par la Judée à h Perse ou par la Perse à la Judée, mais 
bien plutôt un souvenir commun que les races aryennes et 
sémitiques ont rapporté de VAiryanem-Vaêdjô, leur commune 
patrie. Reconnaissons que le récit du drame qui s'y serait 
passé n'est pas propre à l'une, à l'exclusion de l'autre, et 
que si le théâtre qui , depuis bien des siècles, ne leur appar- 
tient plus, porte moins de traces du séjour des Sémites que 
de celui des Aryas, c'est que les premiers l'ont abandonné 
beaucoup plus tôt que les seconds. Mais, pour les deux races, 
avant leur séparation, tout était commun entre elles, et le 

(1) Ihi Sii/D'fi . |i. V'.7-i;3. 



— 20n — 

plateau de Pamir et celui de Ngari, et les quatre fleuves qui 
découlaient de l'un ou de l'autre. 

Les révolulioDs politiques et les susceptibilités nationales 
ont sans doute amené quelques changements dans le thème 
commun, ainsi que nous l'avons montré à la première section 
pour les Indiens , h la seconde pour les Perses et à la troi- 
sième pour les Assyrio-Chaldéens. Mais les Hébreux n'y ont 
apporté aucune modification. Ils ont conservé l'ancien récit, 
tel qu'ils l'avaient reçu , sans en rien retrancher , sauf peut- 
être la mention de l'orientation des quatre fleuves, si tant 
est qu'elle y eût figuré, car elle résultait virtuellement de 
la position respective des contrées qu'ils arrosaient. 

Les Hébreux du reste n'avaient pas, comme les Grecs et 
les Romains, perdu tout souvenir de leur premier séjour dans 
les montagnes du nord de l'Inde, puisque l'historien Jo^ephe, 
en récapitulant le tableau géographicjue du X.*^ chap. delà 
Genèse, prétend que les fils de Sein étendirent leur domina- 
tion depuis l'Euphrale jusqu'à la mer Indienne; que Gether, 
le troisième fils à'Aram, fut prince des Bactriens, et que les 
enfants à'ioktan, fils de Héber, se répandirent depuis le fleuve 
Cophcn qui est dans les Indes, jusques à l'Assyrie (1). Les 
érudits modernes ont contesté ces assertions de l'auteur Juif. 
Mais, parmi les descendants d'ioktan, nous remarquons deux 
frères , c'est-à-dire deux pays voisins , Kkaviluh et Ophir. 
Et voilà que de nos jours, presque tous ies savants qui ont 
repris en sous-œuvre l'examen du chap, X de la Genèse , 
revendiquent avec force ces deux mots ethniques en faveur 
de deux régions de l'Inde, situées l'une au Nord et l'autre 
au Sud (2), depuis les scurces de l'Indus où la première se 

(1) Joseplie, Archéol. jud. , I, cli. 6, ùi fine. 

(2) M. Raediger, dans les addenda au Thesaur. ling. hehr. au mot 
Anphir,^. 72 A, rite un grand nombre d'auteurs amieiis et modernes? 



— 20(5 — 

rencontre avec Rhavilah , fils de Kouch , jusqu'aux embou- 
chures de ce fleuve où la seconde atteint Sephara, montagne 
d'Orient , habitée par les Abhîras ou Sahhiras, et répondant 
au Guzarat , appelé Sou-Varna (de couleur d'or) par les In- 
diens, Supara ou Siippara par les Grecs, Sophir (pour Ophir), 
par les Septante, Sofala ou Soufala par les Arabes et les 
Chinois, etc. (1). C'est donc le cas de répeter après le premier 
traducteur européen du Rig-Yêda, Frédéric Rosen : Ab Oriente 
lux! ou mieux encore, après le sacrificateur Juif Zacharie: 
Oriens visitavit nos ex alto (2) , puisque le Paradeçah des 
Aryens et des Sémites était un lieu très-haut, placé à l'Orient 
des possessions Assyriennes et même des provinces Médo- 
Persanes. Les Pèies de l'église l'entendaient si bien ainsi , et , 
sur ce point, leur tradition était si constante, que, dès les pre- 
miers siècles du christianisme, on supposa que les mages 
d'Orient, venus à Bethléem pour adorer l'enfant Jésus dans 
sa crèche, étaient originaires de l'un de ces monts symbo- 
liques de rOricni, nommés Albors, ou Albordjs, qui, d'après 
les récits des Orientaux , n'avaient pas été souillés par les 
flots du déluge ou que les eaux avaient quittés les premiers. 
C'était même , racontait-on , en conséquence ij'une prophétie 
explicite de Zoroastre, que ces mages avaient reconnu que 
le Christ venait de naître , à l'apparition de l'étoile miracu- 
leuse qui devait les guider dans leur voyage en Occident (5). 

parmi lesquels manquent St.-Eplirem, A. de Humboldt, Benfey, Ewald, 
Hanebert, baron d'Ecksteiu et E. Renan. — Eu h'rancc , Volney et 
Quatremère ne partageaient pas cette opinion. — Avant tout, il faut 
lire Lassen , Ind. Alterth., I, p. S37-9, et Rittcr, A.sien , VUI, deuxième 
partie, p. 348 et suiv., outre Gesénius et Benfey cités ri-r/ewî;? , troi- 
-siènie section, p. 132, notes 1, 5 et 3. 

(1) Lassen, Ubi xuprà. 

(2) St.-Luc,\,lS. 

f3) Voyez les anciens écrils ciU-a par 1.° Tliom. Ilyile de Vetcri reli- 



— 207 — 

Enfm on alhiil jusqu'à désigner le uoni de la haute iiionlagne 
(de l'Albordj) d'où ils étaient partis. 

Ce ijoni nous a été transrais par St.-Acon, écrivain du 
temps des croisades. C'était naos en Grec et Vaus en latin 
barbare (i), formes corrompues qui nous conduisent à un 
ethnique sanscrit Bhâs , lumière ou soleil , articulé Bhâus ou 
Bâus, ou décomposé, à la mauière du zcnd, en Bha-os ou Ba-os 
(grec çuos). Peut-être les orientaux avec lesquels s'entrete- 
naient nos pieux croisés, entendaient-ils parler soil du Nouryil 
(mont de la lumière) de l'Afghanistan propre, soil du Noura- 
Tag (mont de la lumière, encore) de la grande Boukharie, 
sommets que les peuples de ces contrées décorent du nom d'A- 
rarat (2). Cependant le litre Chinois de montagne de Poïoude 
Pai , appliqué par Soung-Yun au plateau de Pamir (3) , les 
noms de l'oym, Peijm ou Pen , donnés par Marco-Polo à une 
région voisine (4), et le sens de venant d'Orient attribué par Jo- 
sephe au mot Gi/'ôn qui désigne le second fleuve paradisiaque, 
c'est-à-dire l'Oxus , tout me porte à penser que les narrateurs 
faisaient allusion à la chaîne méridienne du Beicur-Tag, à 
ce primitif Albordj des Perses du haut duquel le dieu-soleil , 
l'invincible Milhra, comme un coursier plein de vigueur, 
s'élançait tous les matins, avec la majesté d'un dieu, pour 
donner sa lumière au monde (5). Aussi est-ce de ce côté que 
les premiers chrétiens se tournaient constamment pour faire 

yione Persaram, p. 390; 2." Beausobre, Histaire du manichéisme, I, p. 91 
et 325 ; et 3." Dupuis , Origine des cultes, V, p. 553-4, note 36. 

(1) Voyez la Vie de Jésus du docteur Sepp, I, p. 67 de la traduction 
française de M. Charles de Sté.-Foi. 

(2) Voyez les textes deBunies et de Meyeudorff, cités ci-dessus, intro- 
duction, p. 10. 

(3) Dans A. de Humboldt, Asie centrale, II, p. 389 et 456. 

(4) Dans Maltebrun, III, p. 187, édit. Cortambcrt. 

(5) Zend-Avesta ,\, deuxième pnrlic. p. 'i2.'). 



— 208 — 

leurs prières, el quand ou leur demandiil la raisou de celle 
couUime apostolique, ils répondaient avec Si. -Basile : « Quia 
veterem qiiœrimiis potriam paradisum giiem dcus planta cit in 
Eden ad Orieiilem (1). » C'était dire , en d'autres termes: nos 
premiers parents en ont été chassés par suite de lenr déso- 
béissance; nous espérons y retourner par noire soumission 
aux volontés divines. Et ce langage n'était pas propre aux 
chrétiens occii]entau\ ; ceux de l'Orient, répandus en Asie 
jusqu'à la Gordjène, le tenaient également. Ils adoraient tous, 
la face tournée vers le Paraderas Médo-Bactrien, ce soleil de 
justice (2), cet Orient qui, au temps marqué , était venu 
d'en haut visiter son peuple pour éclairer ceux qui demeurent 
dans les ténèbres et dans l'ombre de la mort (5). Ab oriente 
lux! 

(1) Voyez les notes de Ménartl sur le Sarramenfaire de St.-Grégoire, 
édit. des Bénédictins, III, l." partie, p. 328-30, note 271. — Ce commen- 
tateur cite en outre St.-Jean Damascène, St.-Germain , patriarche de 
CoQstautinople, et l'arclaevèque Grégence. — Dès les premiers siècles 
de l'église, les gentils accusaient les chrétiens d'imiter les Perses, sec- 
tateurs de Mitlira, parce qu'à l'exemple de ceux-ci, ils se tom-naient 
vers l'Orient pour adorer et chômaient le jour du soleil. Voyez Ter- 
tullien, Apologctic, c. 16 , et lib. 1, ad nationcs. Ce grand apologiste se 
borne à écarter ce soupçon en disant que ses coreligionnaires agissent 
ainsi aliâ longa ratione quam religione solis. Cette raisou toute diiîérentc 
qu'il ne donne pas est évidemment celle de St. -Basile. 

(2) Malachie , IV, 2. 

(3) St.-Luc, I, 78-9. Comparez Zachnrie, III, 9, et VI, 12. 



MÉMOIRES 



L'ACADÉMIE 

DES SCIENCES, BELLES-LETTRES , ARTS , AGRICULTURE 
ET COMMERCE 

DU DÉPARTEMENT DE LA SOMME. 



ANNEES 1858 — 1859. 
■ DEUXIÈME LIVRAISON. 



DISCOURS DE HÉfiEPTION 

Dit 

M. TIVÎER, 

A L'ACADÉMIE D AMiENS. 

(Lu dans la Séance du \i Mm 181)8.) 

Messieurs , 

Lorsque Gresset instituait cette réunion déjà plus que 
séculaire, il ne songeait pas sans doute à retrouver dans 
les murs de sa \T[lle natale une image de l'Académie fran- 
çaise, afin d'en sentir moins vivement l'absence et le re- 
gret. Encore moins voulait-il se former un cortège d'ad- 
mirateurs complaisants dont les hommages l'eussent im- 
parfaitement dédommagé des succès qu'il ne demandait 
plus au monde et au théâti-e. Le spirituel écrivain savait 
que s'il trouvait ici des amis, ses confrères étaient à Paris ; 
qu'Amiens pouvait lui offrir une assemblée d'hommes de 
mérite et de savoir ; Paris seulement, ce glorieux rendez- 
vous des écrivains dont le nom comme les écrits appartien- 
nent, en partie du moins, à la France et à l'avenir. Quant 
aux applaudissements qu'il pouvait attendre de ses conci- 
toyens, le poète les eût souhaités, le chrétien ne les dési- 

14'* 



rait plus. Après avoir regretté l'éclat de ses premiers triom- 
phes, il ne revenait pas aspii-er ici l'encens des ovations 
domestiques. Une pensée plus sérieuse l'avait inspiré. C'é- 
tait le contre-poids de celle qu'il n'a pas mise sans dessein 
dans la liouohe d'un étourdi sur le point de se coriùger, 
quand il fait dire à Valère : 

On ne vit qu'à Paris, et l'on végète ailleurs. 

Gresset tenait à prouver qu'on vit partout, même en pro- 
vince. Il y rentrait dans toute la maturité de'l'âge et du 
talent, pour donner à la société quelque chose de plus que 
de beaux vers et de spirituelles poésies, je veux dire de 
bons conseils et de nobles exemples. Ce n'est pas qu'il eût 
rompu complètement avec l'art qui avait fait sa gloire ; 
non, sa retraite n'était point une abdication. Mais sachant 
que la littérature est une puissance et non pas seulement 
un plaisir, qu'il ne faut pas se borner à sourire de ses sail- 
lies et à s'amuser de ses fictions, mais lui demander un 
sérieux emploi de sa force et lui donner pour règle l'opi- 
nion bien dirigée, Gresset apportait à cette autre puis- 
sance l'appui de sa renommée, de son talent et de ses lu- 
mières ; il passait du camp des auteurs dans celui des juges, 
il provoquait autour de lui les eftbrts d'une saine critique, 
il contribuait à répandre en l'épurant le goût des lettres et 
les servait ainsi d'une manière aussi efficace, sinon aussi 
brillante , que par le passé. 

C'est qu'en effet toutes les connaissances de l'ordre pu- 
rement humain, si l'on en excepte les sciences qui tirent 
la vérité de la vérité par les procédés d'une infaillible logi- 
que, toutes les applications de l'intelligence et en particu- 
lier les belles-lettres , se développent par le concours de 
deux forces opposées qui s'appellent le progrès et la résis- 



— 213 — 

tance. Pour qu'elles vivent et prospèrent, il faut que pous- 
sées par une active curiosité dans la voie des nouveautés, 
elles soient contenues par une défiance éclairée dans la 
voie des traditions, en un met qu'elles avancent sans s'é- 
garer. Il leur faut l'aiguillon qui pousse et le frein qui con- 
tient. Or si, dans cette double action, Paris a reçu en par- 
tage le génie inventif et la témérité heureuse, l'esprit con- 
servateur est échu à la province. 

Nul ne conteste à Paris la gloire d'être la ville par ex- 
cellence, la ville qui sollicite sans cesse le talent à de nou- 
veaux efforts, qui étend et réveille les intelligences les plus 
ordinaires ; où la science et le goiit arrivent à l'esprit par 
tous les sens et presque sans qu'il y songe; où chaque jour 
apporte son enseignement ; où se rencontre tout ce qui 
peut exciter et satisfaire la curiosité de l'homme, depuis 
les scènes de la rue si familières aux esprits curieux qui 
vont y étudier la physionomie d'un peuple original, jus- 
qu'aux recherches solitaires que poursuit la science opi- 
niâtre dans les profondeurs ignorées des bibliothèques pu- 
bliques ; depuis les discussions provoquées par le succès de 
la veille et l'événement du jour, jusqu'aux graves leçons 
qui descendent des chaires les plus renommées ; depuis le 
spectacle varié qu'une industrie sans rivale offre sans cesse 
aux yeux inoccupés du promeneur, jusqu'à la paisible et 
secrète contemplation des chefs-d'œuvre qui rassemblent 
sous les voûtes d'un musée tous les degrés de l'art et tous 
les âges de la civilisation ; depuis l'éclat des fêtes et la 
splendeur des réjouissances publiques, jusqu'aux mystères 
de ces quartiers obscurs où se livre chaque jour le duel hé- 
roïque de la misère et de la charité. 

Quand on a vu ces contrastes, quand on a vécu dans ce 
milieu si brillant et si varié, on se prend à regretter quel- 



— ->l.i — 

quefois réhlouissuiite vision. Los rues paisibles de la ville 
natale, ses places silencieuses, l'ombre des vieilles basili- 
ques qui semble envelopper la cité toute entière de paix 
et de recueillement, la vie qui s'écoule régulière et calme 
au foyer domestique, au sein du travail entouré d'honneur 
et d'atl'ection, tout cela pèse à la jeunesse. Il faut à ses yeux 
les spectacles, à son esprit les séductions, à son imagina- 
tion les amusements de la grande ville. Elle se sent pous- 
ser des ailes et voudrait les étendre, et trop souvent, hélas ! 
des hauteurs où elle espérait planer, elle retombe plus bas 
dans l'impuissance, quelquefois dans le mépris d'elle- 
même, obligée qu'elle est de s'appliquer ces paroles d'un 
contemporain : (( J'étais une fièvre vivante. Mes amitiés se 
)) profanaient au hasard comme mes sentiments ; j'allais 
n aux égarements par toutes les pentes et cependant ces 
» égarements me répugnaient. » 

Quoiqu'il en soit, tenons pour vrai que la province n'est 
point déshéritée, qu'on peut y développer ses fiicultés, 
que toute la vie de la France n'a point reflué vers la capi- 
tale, et que dans l'accomplissement de ses destinées, la 
province compte pour quelque chose ; qu'elle y joue même 
un rôle important et qu'elle ne pourrait abandonner sans 
grand péril. 

Si les Français sont, comme on l'a dit, les yUhéniens 
modernes, cette comparaison s'applique surtout aux habi- 
tants de Paris dont on peut dire ce que Bossuet disait des 
Athéniens de l'Antiquité : « 11 n'y avait rien de plus déli- 
» cieux à voir que leur ville, où les fêtes et les jeux étaient 
» perpétuels, où l'esprit, où la liberté et les passions don- 
» naient tous les jours de nouveaux spectacles. » Oui, 
notre Athènes aussi donne tous les jours des spectacles 
nouveaux, quelquefois même de funestes tragédies : et ici 



— 215 — 

je ne parle point de ces attentats odieux dont il faut se 
taire quand a sonné l'heure de l'expiation; je parle de ces 
funestes expériences qui viennent périodiquement agiter 
la société frauçaise. Alors, quand des passions opposées 
ont produit une catastrophe et tout remis en question, 
n'est-ce pas de la France entière, c'est-à-dire de la pro- 
vince, que tous les esprits éclairés attendent les recons- 
tructions durables et les solutions définitives ? 

Quelque chose d'analogue s'accomplit pour la littéra- 
ture. Paris compose, écrit, produit incessamment; la pro- 
vince discute, approuve ou condamne, en faisant justice 
aux réputations légitimes, elle fait justice des œuvres des- 
tinées à périr; elle prononce en deuxième instance avant 
l'arrêt définitif de l'avenir. Le calme dont elle jouit, les 
traditions qui l'éclaircnt, l'éloignement même où elle est 
placée, l'investissent d'une autorité plus siire ; la distance 
produit l'effet du temps et ses arrêts ont déjà le caractère 
de ceux que formulera la postérité. 

Paris, cette patrie commune où viennent se rencontrer 
dans un séjour passager les enfants de chaque province, ce 
refuge de tous les étrangers qui promènent à travers l'Eu- 
rope leur richesse et leurs loisirs, n'est pas placé, surtout 
depuis un siècle, dans des conditions très favorables au 
développement régulier de la littérature. A cette opulence 
désœuvrée, à cette jeunesse avide d'émotions, à cette po- 
pulation curieuse qui rappelle si bien l'agitation inquiète 
de ces Athéniens se demandant sans cesse l'un à l'autre : 
Eh! qu'y a-t-il de nouveau? le surprenant, l'imprévu est 
une nécessité de tous les jours. Delà cet empressement des 
auteurs à saisir au vol l'idée qui passe, la thèse à la mode, 
la question à l'ordre du jour, pour satisfaire un public dont 
l'enthousiasme est si voisin de la satiété. 11 faut se prêter 



— ^l(i — 

aux caprices d'un goût trop exercé pour n'être pas difficile, 
trop blasé pour n'être pas indulgent. On devient soi-même 
peu scrupuleux. La conscience littéraire est de plus en 
plus rare ; bien peu nombreux sont les écrivains qui do- 
minent leur public et se croient moins tenus à l'amuser 
qu'à l'éclairer. D'ailleurs il s'est opéré de nos jours un sin- 
gulier rapprochement entre l'esprit littéraire et l'esprit 
commercial. Le style est devenu marchandise : il a ses en- 
trepôts et ses débouchés. L'écrivain, aux mains de l'édi- 
teur, est souvent un esclave grassement nourri et chargé 
de chaînes d'or, et plus d'un auteur en vogue se recon- 
naîtrait dans le bel esprit dont Labruyère écrivait : « Il a 
une enseigne, un atelier, des ouvrages de commande et 
des compagnons qui travaillent sous lui. » 

Ainsi , pendant que le public semble avoir pris pour sa 
devise : 

Il nous faut du nouveau, n'en fut-il plus au monde , 

la littérature trouve dans ces traités, ces associations, ces 
collaborations ignorées jusqu'à nos jours , des moyens de 
succès qui n'ont pas peu contribué à lui donner un carac- 
tère regrettable de facilité exubérante et de hâtive fécon- 
dité. De là, tant de succès enlevés par surprise et acceptés 
pai' la mode sans être avoués par la raison. De là tant de 
talent dépensé sans beaucoup de fruit par ces grands sei- 
gneurs d'un nouveau genre qui gaspillent leur intelligence 
comme d'autres dissipaient leur patrimoine. De là, tant de 
bruit et si peu de gloire, tant d'écrits et si peu de livres, 
tant de noms qui circulent et si peu de réputations qui de- 
meurent. 

Et ce n'est pas seulement l'inspiration qui s'affaiblit 
ainsi, c'est la moralité qui s'abaisse. Aujourd'hui s'opère 
en ce sens une louable réaction. Les sentiments honnêtes 



— 217 — 

ont quelque chance de réussir dans les livres et au théâtre. 
Parmi tant de réhabilitations scandaleuses , on a tenté, non 
sans succès, d'appeler l'intérêt sur les vertus domestiques 
et le bonheur de la famille. Pourquoi faut-il que cette ten- 
tative ait été nouvelle ? qu'il ait paru piquant et hardi de 
mettre l'esprit d'accord avec.la conscience? Pourquoi faut- 
il que notre siècle ait donné un à propos inattendu à ces 
nobles conseils de Boileau : 

Que votre âme et vos mœurs, peintes dans vos ouvrages, 
Partout n'offrent de vous que de nobles images; 

En vain le vers' est plein d'une noble vigueur, 
L'esprit se sent toujours des bassesses du cœur. 

Volontiers nous croyons à la liberté plénière du talent, à 
l'inviolabilité de ses droits, à l'inutilité, à l'injustice de 
toute compression extérieure; nous voulons qu'il ne dé- 
pende que de lui-même, pourvu qu'il s'assujettisse volon- 
tairement aux lois de la convenance et aux règles essen- 
tielles du goiit; qu'il éprouve ces nobles scrupules qui fai- 
saient au siècle de Racine la dignité de l'homme de lettres. 
Sans avoir la superstition du passé, nous pouvons regret- 
ter pour l'honneur de la France l'esprit de ce siècle paisi- 
ble et fort où, dans l'ordre d'une société majestueuse, dans 
la solidité des convictions et la discipline des intelligences, 
la Httérature trouvait cette salutaire contrainte qui la for- 
tifie sans l'opprimer ; le siècle où l'on étudiait l'homme à 
la double lumière du génie d'observation et de la sagesse 
chétienne ; où la maturité des pensées s'aUiait à la délica- 
tesse du goiit, et la pureté antique à l'admirable justesse de 
l'esprit français; où l'on était original sans bizarrerie, imi- 
tateur sans servilité ni pédantisme, indépendant sans rien 



— 218 — 

bouleverser; le siècle, dit Voltaire « où la raison humaine 
» en tous genres s'est perfectionnée ; » le seul selon lui, où 
la saine philosophie ait été connue, « où il s'est fait, ajoute- 
)) t-il, dans nos arts, dans nos esprits, dans nos mœurs une 
» révolution générale qui doit servir de marque éternelle 
» à la véritable gloire de notre patrie. » 

Le siècle qui suivit n'en conserva point l'héritage assez 
intact et Voltaire lui-même s'en rendait compte mieux que 
personne, lui qui, selon Chateaubriand, aimait naturelle- 
ment « les beaux-arts, les lettres et la grandeur » et au- 
quel manquèrent surtout les avertissements d'une opinion 
moins complaisante et d'un entourage plus sérieux. Ce 
brillant écrivain et le siècle dont il était l'idole oublièrent 
trop que les arts perdent en élévation ce qu'ils semblent 
gagner en indépendance exagérée ; ils ne virent pas que 
l'esprit afltranchi de toute règle deviendrait un dissolvant au- 
quel ne résisteraient ni les lois ni les mœurs; que la raison, 
de plus en plus dédaigneuse et aggressive, produirait des 
divisions et des ruines. Grcsset avait mieux deviné : il avait 
vu que le talent sans contrepoids allait devenir un péril. Il 
vit la poésie perdre la chaste douceur de son divin lan- 
gage, la muse manquer de patriotisme et de pudeur sans 
cesser d'être applaudie, et il se renferma plus que jamais 
dans un repos plein de dignité. Sans rompre avec son 
siècle, il se mit à l'écart de l'orageuse mêlée où l'on se dis- 
putait la faveur de l'opinion : il aimait mieux pour sa part 
l'éclairer que l'éblouir. 

Cet exemple est nécessaire à donner comme à suivre, et 
le talent a plus que jamais besoin des avertissements de 
l'opinion. Après les agitations des temps qui nous ont pré- 
cédés, la littérature a touvé les esprits abattus par la fati- 
gue et cependant pleins de curiosité; avides de change- 



- 219 — 

ment, mais affaissés comme on l'est au lendemain des 
grandes luttes. Elle s'est merveilleusement prêtée à ces dis- 
positions. Elle a déployé pour les flatter mille ressources 
inattendues. Elle a fait briller toutes les richesses d'un 
style coloré à l'excès , et puis cherché dans la crudité des 
images et la trivialité des mots un moyen de réveiller l'at- 
tention, Tantôt elle a bercé les cœurs aux sons assoupis- 
sants d'une poétique rêverie; tantôt elle les a remiiés par 
les poignantes émotions d'un drame qui ne sait plus rien 
cacher. Elle leur a présenté la lumière consolante du vrai 
et d'autres fois l'éclat trompeur du paradoxe. N'est-il pas 
à craindre que le sens de la vérité ne se soit affaibli , que 
la langue ne se soit altérée, et que le goût dénaturé par 
tant d'impressions contraires n'en soit réduit à ne plus 
apprécier que ce qui le pique et le réveille, au risque de le 
fausser? 

Pour nous qui sommes loin de ces séductions, qui trou- 
vons autour de nous, plus vivantes et moins contestées, les 
meilleures traditions de notre pays, qui sommes des juges 
plus désintéressés de toutes ces tentatives, n'est-ce pas à 
nous qu'il appartient de justifier ce mot de Cicéron : Sem- 
jier oratorum. eloquentiœ moderatrix fuit axiditorum pruden- 
tia; la sagesse du public a toujours servi de règle au talent 
des auteurs? 

N'assimilons pas les tentatives hasardées du talent qui 
marche à l'aventure aux œuvres définitives du génie fécon- 
dé par la patience et contenu par le respect des mœurs. Si 
l'imagination est le stimulant des arts, la moralité est l'a- 
rôme qui les conserve ; dût-on nous accuser de pruderie, 
refusons de voir le beau où le bien ne se trouve pas. Re- 
poussons, c'est notre droit, ces complaisantes peintures 
d'un monde où l'honnêtf! homme ne se hasarde pas; ces 



— 2^0 — 

plaidoyers en faveur du désordre et du vice, que l'on souf- 
fre au théâtre, mais qui n'oseraient se produire dans la 
vie privée ; n'y voyons point avec indifférence le mariage 
avili, l'honneur déprécié, le devoir affaihli, l'inconduite dis- 
pensée de rougir. Rien du reste n'est plus opposé à de pa- 
reilles doctrines que cet esprit positif dont on fait quelque- 
fois un reproche à la province. Le goût, pour y être moins 
aiguisé, n'en est que plus droit et plus scrupuleux. On s'y 
étonne davantage des nouveautés trop risquées ; on y re- 
poussé tout ce qui s'éloigne trop des exemples consacrés 
et répugne au génie de notre pays. Ce génie, c'est le bon 
sens, la mesure, la clarté, la raison; c'est la justesse dans 
la pensée, jointe au piquant de la tournure ; c'est l'esprit 
de nos vieux écrivains corrigé par un goût plus chaste et 
plus délicat; c'est une horreur instinctive pour le faux et 
le boursoufûé ; c'est une salutaire antipathie pour les théo- 
ries nuageuses qui cachent de vieilles erreurs sous les 
draperies de la phrase ; c'est le besoin d'une expression 
franche, rapide et qui court au but; c'est, on l'a dit avec 
raison, l'esprit pratique. Que l'esprit de fantaisie s'y mêle 
pour en corriger la précision un peu sèche, tant mieux; 
mais ne souffrons pas qu'il le domine et le corrompe. 

C'est un rôle auquel vous ne pouvez rester étrangers . 
vous , Messieurs , enfants d'une contrée qui peut-être a vu 
se former l'idiome roman , père de notre langue ; qui sû- 
rement a vu paraître pour la première fois ces vastes com- 
positions où nous eussions pu i-encontrer notre Iliade (on 
vous l'a savamment démontré), si la langue des trouvères 
eût été moins imparfaite; de la contrée qui conserve le 
plus, dans sa franchise et la rondeur de son langage , la 
saveur primitive du vieux français ; de celle enfin où l'on 
retrouve dans le langage populaire ce qu'un historien de 



2âi 

notre littérature (1) a loué si justement chez votre voisin 
Lafontaine : (( Le Français de province avec ses naïvetés 
locales, sa rusticité expressive et ses fautes gracieuses. » 

Tel est le dépôt que garde et transmet cette Académie 
chargée , comme toutes les institutions analogues, de con- 
server à l'esprit français un des traits essentiels de sa 
physionomie. La franchise picarde en fait partie au même 
titre que la honhomie champenoise, la finesse normande ou 
la vivacité méridionale. Une autre raison de leur existence 
est la nécessité de propager les découvertes de la science 
et toutes les connaissances utiles. Elles ont, d'ailleurs, un 
troisième hutqui se lie étroitement aux deux autres. Elles 
entretiennent cette distinction d'esprit, cette aptitude àbien 
dire qui sont si indispensables dans les diverses professions 
libérales. Que serait l'avocat qui n'aurait pas une parole 
élégante et sure à mettre au service de ses clients: le 
médecin qui ne saurait point faire entendre à son malade 
un langage discrètement affectueux et compter un esprit 
aimable au nombre de ses moyens thérapeutiques ; l'ad- 
ministrateur qui ne pourrait dégager un avis salutaire des 
embarras d'une discussion confuse , ou , dans un temps 
d'agitation publique , opposer aux exigences d'une foule 
inquiète et mal conseillée quelqu'un de ces mots qui ont 
toujours du succès en France? Sans doute cas dons 
heureux n'attendent pas , pour naître , les encouragements 
d'un auditoire académique ; mais peut-on nier que vos 
travaux ne contribuent à leur développement; qu'il n'en 
résulte un progrès de la raison et de la parole , ces deux 
privilèges de l'homme , que Cicéron déclarait être le lien 
de toute société, vinculum liumanœ societads, ratio et oratio? 

On a dit que notre siècle en avait d'autres ; on a dit que 

(1) Nisard. Hisl. de la Litt. française. 



— 222 — 

la communauté des intérêts et l'échange des services ma- 
tériels étaient les seules choses qui pussent nousrappi-ochor 
désormais ; que l'industrie , reine du monde , faisait main- 
tenant l'unique préoccupation des esprits. S'il en était ainsi, 
il faudrait le regretter ; mais n'exagérons rien. 11 est vrai , 
pour qui connaît ou soupçonne le jeu puissant des ma- 
chines , la variété de leurs produits , tour-à-tour chefs- 
d'œuvres de l'art et prodiges de bon marché ; la rapidité 
des échanges , l'étendue des relations ; pour qui contemple 
cet immense édiiîce élevé sur les bases mobiles du crédit et 
dont la plus légère secousse fait osciller d'un bout du monde 
à l'autre la masse énorme et flottante ; pour qui voit d'in- 
satiables besoins , plus sollicités que satisfaits par une inta- 
rissable production ; le génie de l'invention et celui de la 
spéculation , la science et la richesse unies pour opérer 
tant de merveilles , l'admiration est inséparable d'une cer- 
taine terreur. On se prend à craindre pour les autres appli- 
cations de l'intelligence humaine , en assistant à ces luttes 
qui ont le monde entier pour concurrent et pour témoin ; 
en constatant les triomphes de l'homme sur la nature et les 
transformations de la matière que vous racontait dans de si 
intéressants comptes-rendus le savant confi'ère qui nous 
préside en ce moment. Mais l'utile rapprochement des arts 
et des lettres , de la science désintéressée et de l'esprit pra- 
tique n'a pas cessé d'être possible. Rien d'essentiel à l'es- 
prit humain ne saurait périr. Toutes les connaissances 
peuvent se donner la main: l'existence de réunions comme 
la votre en serait au besoin la preuve. Quand Gresset l'a fon- 
dée , Amiens n'avait pas cette ceinture de laborieux fau- 
bourgs d'où s'échappent le bruit des ateliers et la fumée 
des usines ; Amiens ne conquérait pas de couronnes dans 
les expositions universelles. Cependant Gresset avait com- 
pris que le culte des choses de l'esprit doit toujours contre- 



— 223 — 

balancer celui des arts purement utiles; il avait compris 
qu'il faut le stimuler en groupant les hommes instruits et 
cultivés , en les rapprochant par de communes études et les 
liens d'une confraternité bienveillante , en leur créant une 
place distincte dans ce monde de la science et de l'art, d'où 
beaucoup se tiennent éloignés par défiance d'eux-mêmes , 
dévouement exclusif à leur profession, ou même antipathie 
provoquée par les abus du talent. Ces abus sont regrettables 
sans doute ; mais pour les réprimer , il faut les connaître. 
Pour préserver le foyer domestique d'une littérature mal- 
saine ; pour suivre d'un œil exercé l'action des écrits sur 
les mœurs , pour guider les générations plus jeunes sans 
qu'elles puissent mettre en doute notre compétence, il 
faut connaître tout ce qu'on est appelé à juger; il faut 
acquérir les lumières de la critique pour en exercer les 
droits. Aimons donc à lire , et surtout à relire ; gardons- 
nous d'oublier ce que le passé nous a légué de trésors ; 
gardons-nous d'être indifférents aux efforts qui s'accom- 
plissent dans le présent. Le siècle où nous vivons n'est-il 
pas notre patrie dans le temps , comme le sol qui nous porte 
est notre patrie dans l'espace ? ne dédaignons rien de ce 
qui intéresse sa gloire et son bonheur. Ne disons pas que 
les lettres sont inutiles , qu'on n'en peut attendre que 
désordi-e ; ne proférons pas ce blasphème contre un des 
plus beaux présents du ciel. Ne nous défions pas de l'in- 
telligence , ne demandons point avec le courtisan de la 
fortune ; à quoi bon tout cela ? Ne posons point à l'homme 
de talent l'impertinente question du financier de Lafon- 

taine . 

Que sert à vos pareils de lire incessamment'? 

ne disons pas comme lui : 

La République a bien affaire 
De gens qui ne dépensent rien ! 



— 224 — 

Elle a beaucoup affaire du talent quand il est sincère et 
sérieux; elle doit s'en inquiéter encore quand de mauvaises 
doctrines l'égarent et le corrompent , car il y va de sa 
gloire et quelquefois dé sa sécurité. 

En vous soumettant ces réflexions , loin de moi , Mes- 
sieurs , l'inconvenante prétention de vous donner des le- 
çons ou des conseils. Ce n'est pas même un vœu que je 
forme : il serait superflu , devant une Académie qui se dis- 
tingue par l'activité que lui imposent ses habitudes , encore 
plus qu'un règlement. N'ofi're-t-elle point , avec un harmo- 
nieux ensemble de professions et d'aptitudes , une heu- 
reuse prédominance des goûts littéraires ? Si Gresset pou- 
vait reparaître un instant dans cette Académie fondée par 
ses soins , il verrait qu'elle n'a point perdu le secret de la 
versification spirituelle et facile. Du Gange encouragerait 
de son approbation les utiles rechei'ches qui jettent un jour 
si précieux sur les coutumes de la province. Delambre eût 
apprécié ces travaux qui vous révèlent chaque progrès de 
la science ; il eût été frappé , comme vous, des considéra- 
tions si neuves qu'a suggérées à l'un de nos cojifrères la 
structure intime des corps. Les Fresnel , les Hecquet , 
les Dubois salueraient avec joie les représentants de l'art 
médical dans cette enceinte et n'eussent point à coup sûi- 
désavoué la solide et spirituelle réponse de la médecine 
aux attaques peu mesurées de Molière. Blasset, l'illustre 
sculpteur , qui consacra ses œuvres à Dieu et à son pays 
natal, retrouverait parmi vous un émule de son talent 
désintéressé. Lesueur applaudirait à ces brillantes solen- 
nités musicales dont je vois dans vos rangs l'ordonnateur 
aussi habile que dévoué. D'une autre part , les magis- 
trats d'autrefois verraient que l'union de la jurisprudence 
et des lettres n'a point cessé d'honorei' leur noble pro- 



— ^^5 — 

îession ; les avocats , que le barreau de cette ville unit 
l'art d'écrire au don de la parole et relève le talent par 
la variété des connaissances. Ici , les généreux citoyens 
qui ont administré les intérêts de la cité , depuis l'époque 
lointaine où elle conquérait sous les auspices d'un saint 
évêque et d'un roi ses libertés municipales, se verraient 
revivre dans le dévoûment de leurs successeurs ; ils remer- 
cieraient ceux de leurs imitateurs dont le zèle s'applique 
si utilement à l'agricultnre , cette mamelle de la France, 
comme disait Sully, qu'on prétend aujourd'hui menacée 
d'un certain épuisement. Ici, les maîtres de la jeunesse qui 
jadis ont fait l'honneur du collège d'Amiens et illustré en- 
suite l'Université de Paris, les Sélis, les Gossart; Delille qui, 
comme Gresset, s'essayait à la poésie dans les loisirs du 
professorat ; Lhomond, qui n'enseigna point dans son pays 
natal, mais en fit admirer à Paris les qualités natives ; tous 
se reconnaîtraient dans l'éniinent professeur qui a laissé 
comme eux de bons livies avec de bons exemples et a 
légué à ses successeurs le difficile héritage d'un enseigne- 
ment dont le souvenir est encore si vivant et si honoré. 

S'il me fallait invoquer un dernier argument en faveur 
de la culture des lettres , je le trouverais , Messieurs , dans 
cette considération que les dons de l'esprit et la politesse 
du goût assurent à ceux qui les possèdent. Je la trouverais 
dans cette estime réciproque et cette cordiale bienveillance 
qui semble ne faire de vous qu'une seule famille. Cicéron, 
que vous me permettrez de citer encore une fois , comme 
un auteur cher et familier à ceux de ma profession , Cicé- 
ron offrant à Plancus d'être son ami après avoir été celui 
de son père, ajoutait à ce titre le lien puissant des mêmes 
études, et surtout de ces études et de ces arts qui font 
naître la familiarité entre ceux qui les cultivent avec le 



~ i>26 — 

même zèle : « Accedebat non médiocre vinculum , qm'mi 
» studiorum , quod ipsiim est per se grave , tùm eorum 
» studiorum earumque artium quse per se ipsee eos qui 
» voluntate eâdem suiit, eâdem familiaritate devinciunt. » 
Cette familiarité , permettez-moi d'en réclamer le bienfait 
que vos suffrages m'ont fait espérer. Permettez-moi d'at- 
tendre de votre indulgence une part dans cet attachement 
réciproque qui est encore une manière de rester fidèles à la 
pensée de votre illustre fondateur. Il semble en effet vous 
en avoir légué le conseil dans les vers suivants que vous 
pourriez adopter pour devise de votre assemblée et défini- 
tion de vos travaux : 

Un eommerce de suite avec les mêmes gens , 
L'union des plaisirs, des goiits, des sentiments, 
Une société peu nombreuse et qui s'aime , 
Où vous pensez tout haut , où vous êtes vous-même , 
Sans lendemain , sans crainte et sans malignité , 
Dans le sein de la paix et de la sûreté. 

(Méchant, ac. IV, se. IV.) 

L'un de vous , Messieurs , faisait naguère , dans une 
autre enceinte , l'intéressant exposé des compensations pro- 
mises aux pénibles labeurs du médecin. Je pourrais dire, 
à mon tour, avec une conviction fondée sur la reconnais- 
sance , que les modestes labeurs du professorat ont aussi 
leurs compensations , compensation* d'estime affectueuse, 
de bienveillant intérêt, d'hospitalité prévenante. Je le 
savais déjà. Messieurs, depuis que j'habite parmi vous ; 
mais je vous remercie bien vivement d'avoir voulu m'en 
donner une nouvelle preuve. 



SÉANCE PUBLIQUE DU 8 AOUT 1858. 



DISCOURS 

SUK 

L'ATTRAIT DES SCIENCES, 

Par M. DECHARME, Directeur. 

Messieurs , 

A notre époque , où les sciences , partout cultivées à 
l'envi, nous familiarisent avec les merveilles du monde 
réel, il n'est personne qui ne connaisse les résultats de 
leurs conquêtes pacifiques et même ces tentatives gran- 
dioses dont le succès doit faire briller encore d'un nouvel 
éclat leur glorieuse auréole. 

Mais, ce qui est moins connu, moins apprécié, c'est 
l'attrait, le charme de l'étude des sciences et de leurs 
applications, les pures et dui'ables jouissances qu'elles 
procurent , les nobles dévouements qu'elles inspirent. 

Je me propose , Messieurs , de vous entretenir quelques 
instants de cet attrait , de ce courage scientifiques , trop 
méconnus de tout temps. 

J'ose espéi'er, qu'en faveur du sujet, mon esquisse ra- 
pide trouvera peut-être grâce à vos yeux. 

Parmi les facultés toutes semblables , bien qu'inégales, 
que tous les hommes apportent en entrant dans la vie , il 
en est une des plus heureuses et des plus fécondes , parce 

la* 



— ^-2H — 

qu'elle est l'origine de toute investigation, le point de- 
départ de toute expérience , comme aussi de toute décou- 
verte, de tout progrès; je veux parler de ce désir ardent 
de connaître , de cette curiosité innée qui nous porte in- 
cessamment à nous rendre compte des phénomènes phy- 
siques ou intellectuels qui ne dépassent pas les bornes de 
la raison humaine. Cette soif de vérité , cet amour du vrai 
et de l'inconnu inhérents à notre nature , comme l'aspi- 
ration de l'àme vers l'idéal du bonheur, est une des mani- 
festations les moins équivoques de l'intelligence ; elle en 
laisse apercevoir les tendances et les aptitudes diverses et 
donne, en quelque sorte, la mesure de son étendue et 
quelquefois de sa profondeur. 

Pour piquer cette cui'iosité originelle , vivifier et entre- 
tenir ce feu sacré , les sciences en général et particulière- 
ment les sciences physiques et naturelles, me semblent 
être, dans le vaste cadre des connaissances humaines, dont 
elles occupent le sommet , celles qui l'éunissent au plus 
haut degré les conditions d'attrait , de durée , de fécondité 
et d'importance ; grâce à la variété -des sujets d'obser- 
vation , à l'étendue du champ de recherches , aux progrès 
encourageants réalisés chaque jour dans leur domaine 
immense. 

Chacun peut, en effet, selon ses goûts et ses besoins, 
son genre d'esprit et le cours de ses inspirations, puiser 
à cette source multiple et intarissable. 

L'esprit observateur y trouve mille sujets dignes de fixer 
son attention et de mettre en jeu toute la sagacité dont 
il est capable. Les faits astronomiques, dans leurs con- 
ceptions élevées ; les réactions chimiques , dans leurs dé- 
tails infinis; la structure des minéraux , la composition du 



— 229 — 

globe terrestre , les phénomènes météorologiques ; et (sans 
aller bien loin , ni bien haut) les mystères cachés dans 
une simple fleur, un chétif insecte, une goutte d'eau, 
présentent un aliment continuel à ses méditations. Là, où 
la foule passe indififérente , oisive ou ennuyée , il trouve 
attrait et plaisir réel , occupation douce et captivante (1). 

Pour l'esprit inventif à la recherche d'applications 
utiles , que de problèmes posés ! que de questions inté- 
ressantes à résoudre , pour le bien-être de l'humanité et 
dont les sciences seules peuvent fournir la solution ! 

Il est un premier attrait , puissant et durable , qui fait 
aimer et cultiver la science pour elle-même. Non, la soif 
de l'or ; non , l'ambition de parvenir ne sont pas les seuls 
stimulants qui poussent l'homme à des travaux scienti- 
fiques. Il est un aiguillon plus vif, quelque chose de plus 
noble , de plus détaché que ces misérables calculs d'intérêt 
personnel: c'est l'amour du vrai; car, on se passionne 
pour le vrai comme on se passionne pour le beau ; le beau 
qui , suivant l'expression poétiqne de Platon , est la 
splendeur du vrai (2). 

(1) « L'enuui est inconnu à qui peut étendre au loin ses recherches. » 
Nil illi tœdio cui inquirendorum amplœ et multœ patent vice. 

(Varron , sent. 6b.) 

(2) Les sciences , et c'est là leiu' malheur , sont d'un abord difficile. 
Mais ces difficultés mêmes (et il y en a de tous les degrés) constituent 
pour leur étude un attrait nouveau; car, comme le dit le philosophe 
que j'ai déjà cité : « on fait peu de cas d'une vérité qui se comprend 
aisément. » 

Forihtas- hifeUigerifitr vpri pfirit négligent i uni . 

(Sentence 30. j 



— ±30 — 

La science, comme toute connaissance humaine, a sou 
côté philosophique , et ce n'est pas le moins attrayant. Si 
nous la considérons sous ce rapport, nous sommes bientôt 
frappés de la corrélation qui existe entre toutes les forces 
physiques , de l'enchaînement et de l'harmonie des phéno- 
mènes naturels (1) ainsi que de la liaison intime des 
sciences entr'elles , union qui fait à la fois leur force et 
leur éclat. 

Suivre pas à pas les progrès d'une idée scientifique à 
travers les âges , depuis son origine jusqu'à son état actuel ; 
la voir, pour ainsi dire , en germe , puis éclore et grandir, 
se fortifier et lutter contre des adversaires souvent impi- 
toyables ; assister quelquefois à sa défaite , plus tard à sa 
résurrection , enfin la voir sortir victorieuse et rayonnante 
des entraves qu'elle a brisées ; une telle étude est , sans 
contredit , pleine d'intérêt ; car c'est à la fois la Genèse des 
vérités immuables de la nature ; l'étude des hommes et de 
leurs passions , celle des temps et de leurs préjugés. 

Non seulement les sciences nous offrent maints sujets 

(1) Citons ces deux exemples : 

Un rayon de soleil vient frapper une plaque daguerrienne ; il en 
résulte une action cliimique ; cette action cliimique produit de l'élec- 
tricité ; l'électricité engendre à son tour du magnétisme ; le magné- 
tisme détermine lui-même du mouvement. 

Eu sorte que , dans ime même expérience , une seule cause produit 
à la fois lumière , chaleur, action chimique , électricité , magnétisme 
et mouvement. 

Ces amas considéraljles de matières combustibles que, de nos jours, 
on extrait des entrailles de la terre pour alimenter l'industrie, se sont 
formés autrefois et déposés avec lenteur à la siu-face du globe au sein 
des eaux sous l'influence de certaines forces. Ces forces sont aujourd'hui 
tirées de leur réservoir où elles demeurèrent inactives et latentes du- 
rant un nombre de siècles incalculable , et nous sont rendues sous di- 
verses formes dont la civilisation actuelle a appris à faire usage. 



— 231 — 

^''observations pleines d'attraits , mais elles sont encore 
une consolation dans les mauvais jours , un refuge , un 
sûr abri dans les tempêtes ; elles donnent l'apaisement 
des passions , rétablissent le calme de la pensée et la séré- 
nité de l'âme. Heures charmantes de contemplation 
paisible , que vous passez vite , pour qui aime à lire dans 
le grand livre de la nature ! 

Les sciences aussi « font connaître le bonheur de ces mé- 
ditations solitaires, qui, selon la belle expression de l'auteur 
des Études morales s«r le temps présent (1), sont comme la 
fermentation secrète de la vérité en nous, et font éprouver 
ces nobles frissons de l'âme visitée par le sentiment de 
l'infini. » (2) 

(1) M. Caro. 

(2) Les plaisirs de l'esprit et de riutelligenee , on le sait, sont les 
plus durables ; ils ne laissent après eux ni amertume ni regret. Ils tous 
portent dans une sphère éthérée que ne saturaient atteindre les vains 
bruits du monde , et vous dites avec le poète : 

Le charme tout puissant de la philosophie 

Elève un esprit sage au-dessus de Fenvie. 

Tranquille au haut des deux que Newton s'est soumis , 

Il ignore, en effet, s'il a des ennemis. (Voltaire.) 

Le domaine des sciences n'est jamais le théâtre des luttes de parti 
conilits quelquefois terribles qui ne laissent pas même la sécurité de 
l'existence. Les rares contestations qu'on y voit surgir tiennent à des 
droits de priorité ou à des raisons qui prennent leiu* source en dehors 
de la science elle-même. Car, il faut bien le dire, la science a ses fre- 
lons qui s'efforcent de lui ravir son miel le plus pur ; elle a aussi ses 
détracteurs systématiques. Ceux-ci, ennemis nés delà lumière et de 
tout progrès, ont peur du mouvement; ils cherchent sans cesse à 
mettre un frein à cet esprit d'observation et de découvertes qui effraie 
leur imagination pusillanime, parce qu'ils n'ont pas foi en l'avenir. Et 
cependant l'avenir qui s'appuie sur des vérités inconstestables , im- 
mortelles, ne doit rien avoir de dangereux , de terrible , car la route 
de la vérité est une route divine ; celle do l'erreur seule éloigne du but 
et conduit à l'abîme. 



— 232 — 

Renfermant : 

« Le j,'raud dans le réel et le Ijeau dans rutile. » (Ij 

La science a sa poésie écrite en caractères lumineux et 
ineffaçables dans tout l'univers. Ici , la splendeur du ciel 
étoile; là, l'immensité de l'océan, sa mobilité terriJjle et 
conservatrice à la fois; ailleurs, la structure du globe 
terrestre dévoilée , ses premiers habitants reconstitués ; 
d'un autre côté les métamorphoses perpétuelles dont le 
monde physique est à la fois le théâtre et le résultat et qui 
nous font dire avec le poète : 

Omnia mutantur , nil interil ; (Ovide Met. Liv xv, v. 175.) 
Tout se transforme , rien ne se perd ; 

D'autre part , l'homme ajoutant des mondes nouveaux 
aux mondes connus , gravant avec la lumière , volant avec 
la vapeur , écrivant avec la foudre et réalisant mille pro- 
diges devant lesquels viennent pâlir les fictions de la 
Fable (2). 

Au point de vue moral, les sciences sont des sauve- 
gardes contre les écarts de l'imagination , des amies assi- 
dues dans la compagnie desquelles on peut défier l'ennui ; 
et l'on sait que la vie la plus occupée est assez ordinaire- 
ment la plus morale (3) . Ayant pour but « de conduire l'es- 

(1) Académie des sciences , belles-lettres et arts de Rouen. 1850-37, 
p. 87. — De la poésie des sciences , par M. Deschamps. 

(2) Aussi , de tout temps , les phénomènes du monde physique 
ont-ils servi de texte aux poètes. Homère , Lucrère , Virgile ; parmi 
les anciens, Milton , Le Dante, Voltaire, parmi les modernes, y 
ont trouvé de belles insphatious ; Thomson, St. -Lambert, Delille, 
Lemierre , Chènedollé , Racine fils, Léonard et vingt autres, nous 
ont laissé de beaux vers sur les sciences. Et pourquoi ne citerais-je pas 
encore deux ouvrages charmants, frères jumeaux, plems d'idées 
poétiques , l'Oiseau et l'Insecte, d'un prosateur distingué de nos jours ? 

(3) Les anciens philosophes regardaient la .science comme un bien 



— ~23'i — 

)) prit humain à sa noble destination, la connaissance de la 
» vérité , de répandre des idées saines dans les classes les 
» plus humbles de la société , de soustraire l'homme à 
» l'empire des préjugés et de faire de la raison l'arbitre 
» et le guide de l'opinion publique (1) ; » ayant pour effet 
d'épargner à l'homme mille travaux pénibles et d'écono- 
miser le temps au profit de l'intelligence , les sciences 
concourent ainsi au perfectionnement moral du genre 
humain. 

Venez-vous à les considérer au point de vue religieux ? 
Les phénomènes astronomiques vous saisissent sponta- 
nément par leur majesté , par leur grandeur dans la 
durée et dans l'espace : la structure de l'univers , la dis- 
tance incommensurable des nébuleuses , la profondeur in- 
sondable des cieux , la petitesse relative de notre système 
solaire dans cette immensité , l'exiguité de notre planète 
dans ce groupe et la faiblesse infime de notre être « jeté 
n quelque part sur cet atome » comme dit La Bruyère ; 
cela ne suffît-il pas pour donner une idée de la puissance 
infinie du créateur et du néant de notre nature? 

Si de là vous reportez vos regards vers un infini d'un 
autre ordre , l'infini en petitesse , dans les êtres micros- 
copiques , dans les molécules constitutives des corps , vos 
deux admirations se confondent devant tant de merveilles. 
Enfin, quelque part que vous jetiez les yeux, vous ne 
voyez qu'harmonie mystérieuse au milieu même de la lutte 
perpétuelle des éléments. Tout , dans la nature , parle au 
raisonnement , à l'àme , d'un être dont le pouvoir et la sa- 
gesse sont sans bornes. 

tellement utile, qu'ils u' avaient pas hésité à la placer au nombre des 
vertus. 

(1) Cl'vlER (Rn/,/iri)f s-iir /es pro(/rps iha sn'enres luitnrelles. 1808) 



— 23'i — 

Les découvertes scientifiques modernes, loin donc 
d'avoir diminué l'idée de Dieu , n'ont fait au contraire que 
l'agrandir, témoin celle du mouvement de la terre (1). 
« La véritable physique , dit Fontenelle , s'élève quelque- 
i> ibis jusqu'à devenir une espèce de théologie (2). » 

Ainsi , le reproche que l'on fait aux sciences de conduire 
à l'athéisme est donc tout à fait gratuit. Est-il logique , en 
effet, que tant de vérités admirables, placées au-dessus 
des forces humaines, fassent nier une puissance sur- 
naturelle ? 

Les sciences sont encore en butte à d'autres attaques 
plus immédiates, plus actuelles, que je ne puis passer sous 
silence. 

On reproche à notre époque de donner trop à l'expé- 
rience , à l'observation des faits du monde physique , trop 
peu aux choses de l'esprit et du goût. 

Chaque siècle a son cachet. Le développement de toutes 
les connaissances humaines n'a rien de régulier ; il est 
comme les productions du génie , comme celles de la na- 
ture , local , temporel , oscillant ; le mouvement est par- 
tout. Chaque âge a ses phases de gloire. Une tendance plus 
prononcée vers les sciences se manifeste depuis cinquante 
ans , après une brillante période dans les lettres. Est-ce un 
bien ? est-ce un mal ? Qui oserait , qui pourrait décider cette 
question ? Acceptons ce fait comme une conséquence des 
lois mystérieuses qui régissent le monde. 

(1) On admire mieux le Créateur lorsqu'on connaît mieux ses œuvres, 
aussi sublimes dans les détails que dans l'ensemble. 

(2) J. J. Rousseau herborisant un jour près de la citadelle d'Amiens, 
disait à son compagnon de promenade en lui montrant une poignée 
de plantes simples : « Combien je tiens ici de preuves de l'existence 
de Dieu ! » 



— 23S — 

Ce n'est pas tout : 

Dans l'acte d'accusation de positivisme , de cupidité et 
d'égoïsme dressé contre notre époque, on va jusqu'à 
rendre les sciences responsables de ces aberrations. 

Les sciences ne sont pas plus comptables devant la pos- 
térité de la tendance du siècle au culte de l'or et des 
jouissances matérielles, que la littérature (celle qui mé- 
rite ce nom ) n'est complice de ces publications éphémères 
dont le moindre danger est la frivolité, et qui, sous un 
dehors captieux , sont une insulte au bon goût , un outrage 
à la morale , un attentat au bonheur privé et presque une 
menace contre la hberté publique (1). 

(1) Sans vouloir établir ici un parallèle entre les sciences et les let- 
tres, ou cherchera exalter les unes aux dépens des autres, je puis 
faire remarquer toutefois que les sciences ne présentent pas de sem- 
blables périls ; cpie , d'un autre côté , les noms de Descartes , de Fonte- 
nelle , de Buffon , de Lavoisier, d'Ampère , d'Arago , rappellent aussi 
bien la gloire de la France que ceux de Racine et de MoUère , de Lafon- 
taiue et de Voltaire ; et que la profondeur des travaux des Kepler, des 
Galilée , des Newton , des Laplace , des Lagrange et des Cuvier, ne le 
cède en rien à celle des œuvres de Bossuet et de Montesquieu. 

Loin de moi la pensée de chercher à déprécier, à amoinch'ir en aucune 
façon l'importance du rôle des lettres et de la pliilosophie dans la so- 
ciété actuelle ; ce rôle, je -l'accorde volontiers , est immense , capital. 
Mais lorsque j'entends répéter que « notre civilisation est l'ouvrage des 
lettres et des arts ; que c'est à leur flambeau que son foyer s'est allumé ; 
que la France leur doit sa prépondérance en Europe »; je réclame aussi 
poiu- les sciences une large part dans ces glorieux résultats. Mécon- 
naître leur coopération dans cette œuvre générale, c'est fermer les yeux 
;ï la lumière. 

Ou oublie trop que les sciences ne doivent pas être envisagées seule- 
ment sous ce côté positif que l'on s'obstine à regarder sans cesse. Elles 
ont aussi leur côté philosophique dont j'ai parlé , leurs spéculations 
pures et désintéressées qui n'ont rien de commun avec l'esprit étroit 
du mercantilisme ou avec l'appât des jouissances matérielles. C'est par 
là qu'elles contribuent, elles aussi, au déveloi>pemeut de la civilisation. 



— 2;itj - 

Cette courte digression ne m'a pas éloigné de mon sujet, 
il me semble qu'elle y touche au contraii-e de tous côtés et 
de la manière la plus intime. Je croirais encore y laisser 
une lacune si je ne citais comme un grand attrait des scien- 
ces , le sentiment permanent de la possession des décou- 
vertes qui honorent l'esprit humain et le haut degré de 
certitude dont elles portent le sceau. Je dois ajouter à cette 
idée , pour la compléter , que les résultats scientifiques 
sont empreints d'un caractère de durée qui leur est propre. 
En effet, au miheu des changements divers qui s'accom- 
plissent dans le gouvernement des peuples, s'il est quelque 
chose qui survive à toutes les révolutions sociales , ce sont 
les décisions que la science apporte au monde avec ses 
immuables et incorruptibles formules , arrêts devant les- 
quels s'inclinent tous les partis, parce que la science est 
au-dessus de toute opinion politique , parce qu'elle n'a 
point de patrie.... que dis-je ? sa patrie est partout, comme 
l'univers entier est son domaine. 

Enfin, l'esprit éminemment progressif des sciences, leur 
avenir qui s'annonce sous les plus heureux auspices , sont 

D'autre part , ne savons-nous pas que le bonheur de l'humanité ne 
dépend point de la plus ou moins grande quantité de chemins de fer , 
de machines à vapeur et de becs de gaz ? Mais le bien-être qui dérive 
de ces inventions modernes et de cent autres , est-il nécessauement 
nuisible au moral? abaisse -t-il fatalement l'intelligence? Est-il un obs- 
tacle réel au bonlieur? S'il existe encore aujourd'hui des esprits capa- 
bles de soutenir ces paradoxes , je me contenterai de leur opposer la 
réflexion suivante : 

« L'homme ne vit pas seulement de pain » mais il vit d'abord de 
pain j et les sciences sont actuellement l'instrument médiat par lequel 
ou donne le painà^des millions de bouches que seraient bien impuissants 
à faire taire les plus belles paroles , les livres les mieux pensés , les 
oeuvres artistiques du meilleur goût. 



— 237 — 

encore un attrait captivant qui tient toujours l'intérêt sous 
un charme réel. 

La pensée humaine , cette immortelle voy(t(jeitse , semble 
aujourd'hui avoir pris des aîles. Franchissant les bornes 
de la vue , elle s'élève, dans son rapide essor , par-delà les 
horizons connus. Ses succès égalent sa conQance et son 
audace; ses tentatives sont gigantesques; ses espérances 
atteignent les rêves de l'imagination la plus féconde (1). 

Notre siècle n'est encore qu'à la moitié do sa carrière , 
et déjà les découvertes scientifiques se comptent par mil- 
liers (2). Malgré ces rapides et étonnant progrès, on peut, 
sans admettre chez l'homme une perfectibilité indéfinie , 

(1) Le télégraphe transatlantique , le percement de l'isthme de Suez, 
celui des Alpes, le tunnel sous-marin eutre la France et l'Angleterre , 
ne sont plus des utopies et touchent à la réalité , ainsi que cent autres 
problèmes posés dont la solution est destinée à modifier profondément 
les relations de peuple à peuple. 

(2) Après avoir trouvé la machine à vapeur , les chemins de fer , les 
steamers, l'hélice propulsive , l'éclairage au gaz, la pile et le télégraphe 
électriques, la galvanoplastie, la photographie, etc., il pourrait bien 
s'en tenir à ces résultats. Mais , par cela même qu'il a fait de grandes 
choses, il est sur la voie d'en réaliser d'aussi belles et peut-être de 
plus brillantes encore. Ses conquêtes étendent son pouvoir et l'on peut 
lui appliquer ce que Virgile dit de la renommée : 

Plus il marche , plus sa force augmente. 

Viresque acquirit euudo. (Enéide, liv. IV , v. 175). 

Je ne dirai rien de tant de machines merveilleuses que l'on doit aux 
sciences et que la civilisation met en œuvre pour élargir le cercle de 
l'activité humaine , perfectionner les conditions de la vie morale et re. 
uouveler le monde. Je ferai seulement remarquer que la science se 
prête aux travaux de la paix comme à ceux de la guerre ; que partout 
où elle porte ses investigations, Tindustrie compte un procédé nouveau, 
ou l'humanité un bienfait. D'ailleurs, il n'est pas une industrie humaine 
qui n'ait à gagner en étudiant ou eu imitant la nature. 



— 238 — 

croire quo le nombre des conquêtes à faire , dans cette 
voie , est illimité (1). 

Tant qu'il y aura , en effet , des misères à soulaj^er, la 
science n'aura pas rempli sa tâche , c'est dire que ses pro- 
grès doivent durer autant que le monde (2). 

Après avoir parlé de l'attrait des sciences dans ses 
causes , il me reste , Messieurs , à vous entretenir de ses 
effets. 

On croit communément que les phénomènes du monde 
physique sont peu propres à exciter l'enthousiasme et que 
cette exaltation de l'âme est tout-à-fait incompatible avec 
les vérités mathématiques. C'est là une grande erreur que 
je pourrais réfuter par nombre de faits authentiques aux- 
quels je ne puis pourtant m'arrêter (3). Je me contenterai 

(1) Sinon , ce serait le cas de dire avec Lemierre : 

« Croire tout découvert est une erreur profonde , 

» C'est prendre l'horizon pour les bornes du monde. <> 

Et ces mots que Fontenelle disait il y a plus de cent ans : 
« n est permis de compter que les sciences ne font que naître », ont 
encore aujourd'hui le même à-propos , la même justesse. 

(2) Qu'il me soit permis de citer encore , à ce sujet , les dernières pa- 
roles d'un des savants qui ont le plus contribué aux progrès de la chi- 
mie à notre époque. Gay-Lussâc , à son lit de mort, «'entretenant avec 
ses amis de l'attrait des sciences et du bonheur que leur étude avait ré- 
pandu sur sa vie , disait , en pressentant une ère nouvelle : « Quel dom- 
» mage de partir au moment où le spectacle va commencer ! Que ne 
» puis-je prendre une contre-marque et revenir bientôt, en simple 
» spectateur des choses ! » 

Ainsi , plus que jamais , la science nous apparaît attrayante , indis- 
pensable , progressive , immortelle. 

(3) Kepler, après avoir découvert les belles lois qui portent son nom , 
après avoir terminé le travail le plus colossal qu'un homme ait jamais 



— 239 — 

de faire remarquer que, si le spectacle imposant de la na^ 
ture dans ses manifestations grandioses , est capable de 
nous émouvoir profondément ; si , d'im autre côté , nous 

exécuté , Kepler s'écrie : « Le sort eu est jeté, j'écris mon livre. Il sera 
» lu par les contemporains ou par la postérité , peu importe ! Dieu lui- 
» même , n'a-t-il pas attendu six mille ans un contemplateur de ses 
» œuvres? » Paroles altières et pleines de cet enthousiasme qui faisait 
tressaillir l'astronome allemand au sein de la vérité mathématique, 
comme s'il eut été frappé par les rayons brûlants de la révélation. 

Ce mot qu'Arcliimède laissa échapper dans sa joie d'avoir trouvé la 
solution d'un problème célèbre , ce mot qu'il répétait à haute voix , en 
parcourant , à peine vêtu , les rues de Syracuse : 
HuptiKH ! Euji>tx.c>. I Pai trouvé! Je l'ai trouvé. 

Et cet autre , du même géomètre : « Donnez-moi un point d'appui et 
» im levier, je soulèverai le monde »; 

Et cette hécatoml^e promise par Pythagore aux dieux qui lui avaient 
inspiré la démonstration d'un théorème fameux ; 

Ou je me trompe bien , ou ces faits déposent de l'enthousiasme le 
plus manifeste. 

M. de Humboldt , dans son beau livre du Coxmos, s'est souvent aban- 
donné à son enthousiasme pour les grands phénomènes du monde phy. 
sique. Ainsi , après avoir énuméré les causes nombreuses et incessantes 
qui peuvent, à la longue « imprimer un caractère nouveau à l'aspect 
» grandiose et pittoresque de la voûte étoilée »; après avoir dit que 
« dans douze mille ans, l'étoile polaire sera Wéga de la lyre , la plus 
» magnifique de toutes les étoiles auxquelles ce rôle puisse échoir »; 
il ajoute : « Ces aperçus rendent sensible, en quelque sorte, la grandeiu- 
» de ces mouvements qui procèdent avec lenteur, mais sans jamais 
» s'interrompre et dont les vastes périodes forment comme une horloge 
» éternelle de l'univers. » 

« Supposons, un instant , qu'un rêve de l'imagination se réalise, que 
» notre vue , dépassant les limites de la vision télescopique , acquière 
» une puissance surnaturelle; que nos sensations de durée se coutrac- 
» tent de manière à comprendre les plus grands intervalles de temps , 
» de même que nos yeux perçoivent les plus petites parties de l'éten- 
» due ; aussitôt disparaît l'inunobilité des cieux. Les étoiles sans nom- 



— 240 — 

sommes émerveillt's des effets des forces physiques que 
l'homme a su dompter, nous sommes bien autrement émus 
et charmés lorsque nous pouvons saisir, analyser les mille 
moyens que la nature emploie pour opérer ses métamoi'- 
phoses , ses combinaisons diverses, multiplier et varier ses 
productions. 

Nous touchons à l'admiration en contemplant l'orga- 
nisme merveilleux dans les plantes et les animaux, et nous 
comprenons l'enthousiasme du savant observateur à qui 
des recherches microscopiques venaient de révéler tout un 
monde nouveau d'êtres infiniment petits : 

« Je viens , dit Linnée , de voir par derrière passer le 
» Dieu tout-puissant , tout sachant , et je suis resté dans 
I) la stupeur (1). » 

» bre sout emportées , comme des tourbillons de poussière , dans des 
» directions opposées, les nébuleuses errantes se condensent ou se 
» dissolvent , la voie lactée se divise par places comme une immense 
») ceinture qui se déchirerait en lambeaux ; partout le mouvement règne 
» dans les espaces célestes, de même qu'il règne sur la terre, en chaque 
n point de ce riche tapis de végétaux , dont les rejetons , les feuilles et 
» les fleurs , présentent le spectacle d'im perpétuel développement. » 

Citerai-je enfin la joie du plus grand génie dont s'honore l'humanité ? 
Lorsque le calcul vint justifier les prévisions de l'immortel Newton, au 
sujet de la loi d'attraction qui porte son nom , son enthousiasme fut si 
vif qu'il se vit obligé d'avoir recours à un ami pour vérifier ce calcul 
assez simple d'ailleurs. A cette occasion, Arago (*) fait la réflexion sui- 
vante : o Les travaux calmes de la science procurent non- seulement des 
>> émotions plus durables que celles qu'on va puiser au milieu des fri- 
» volités du monde, mais elles en ont aussi assez souvent toute la viva- 
» cité. » 

(1) Vidi Deum omuipotentem , omnisiium, a tergo transeuntum, vidi 
«t obstupui. 

(♦) Not. />iO;/r., I. 111, p. 5«. 



— 241 — 

C'est que celui qui a le rare bonheur de soulever un 
coin du voile épais cachant aux yeux du vulgaire les beau- 
tés de la nature , tombe quelquefois en extase devant les 
merveilles qu'il aperçoit. Heureux, s'il conserve encore 
intacte cette faculté divine qui lui a enseigné sa route! 
Car, on le voit souvent oublier, dans cette contemplation, 
le repos et le sommeil. Est-il surprenant, après cela, si 
ses forces s'épuisent, si sa fail)le raison chancelle ou de- 
meure comme frappée d'une baguette magique et reste 
aveugle à la lumière de l'intelligence , comme l'œil à la 
lumière du jour, blessé par l'éclat trop vif de l'astre ra- 
dieux (1) ? 

On peut juger surtout de l'attrait des sciences par les 
actes de courage et de dévouement qu'il enfante chez ceux 
qui se livrent à des travaux théoriques ou d'application . 

L'astronome passe les nuits sans sommeil (l'œil attaché 
à une lunette dirigée vers le ciel) et les jours dans des 
calculs non moins assujétissants. 

Le mathématicien pâlit à la recherche et dans la discus- 
sion de formules algébriques. 

Le physicien suit durant des jours entiers les détails 
d'une expérience vingt fois répétée , pour en étudier les 
phases. 

Le chimiste consume sa vie à essayer des milliers de 
réactions , à faire des calculs , des analyses , des combi- 



(1) On se fera mainleuant une idée de reuthousiasme de ces hommes 
privilégiés lorsqu'ils découvraient quelques-uns de ces secrets qui sur- 
prennent et jettent les esprits dans l'admiration. On comprendra aussi 
queUe doit être l'ardeur fiévreuse de tous ces chercheurs qui de nos 
jours se livrent à la poursuite des problèmes sans nombre dont la solu- 
tion se fait quelquefois attendre pendant bien des années. 

16. 



— 24^ — 

liaisons dont les résultats le déconcertent on le comblent 
de joie. 

Le naturaliste, armé du microscope, examine scrupu- 
leusement les tissus organiques , la marche de la lumière 
à travers les substances cristallines , analyse , expérimente 
et obsei've sans cesse. 

Et poui'tant , ce travail continu , malgré toutes les fa- 
tigues qu'il impose , est un attrait sans égal pour le savant ; 
c'est sa passion à lui (1). 

Parmi les hommes voués à la science , les uns , en petit 
nombre (qui ont reçu du ciel ces clartés vives de l'intelli- 
gence qu'on appelle génie ) , rassemblent les matériaux 
épars , découvrent les lois , établissent les théories et fon- 
dent enfin les différentes branches de la science. D'autres 
travailleurs obscurs, apportent leur humble pierre, leur 
modeste tribut à l'édifice immense. D'autres, enfin, apôtres 
de la science , en propagent les principes et les doctrines, 
en réalisent et encouragent les applications utiles. 

C'est par le concours de toutes ces forces vives, devenues 
anonymes comme les fleuves à la mer, que s'élève peu à 
peu le monument impérissable. Si quelques parties ont une 
origine contemporaine, d'autres remontent à plusieurs 
siècles ou se perdent dans la nuit des temps , et ne sont 
ainsi ni l'œuvre d'un jour, ni le travail d'un seul homme , 
mais le fruit de l'expérience des siècles, le résultat des 
travaux d'une succession d'hommes de génie (2). 



(1) Lorsqu'on voit la plus petite branche d'une science particulière 
occuper utilement et activement bien des honunes studieux , est-il 
étonnant si l'existence des savants se consume dans l'étude des diverses 
parties des sciences ? 

(2) Pour ne parler que de l'une des sciences , l'astronomie , et dans 
celle-ci du seul point fondamental : c'est Pythagore qui émet l'idée du 



— 243 — 

On ignorera toujours à quel prix la science s'est consti- 
tuée ; quels travaux, quels sacrifices elle a exigés; com- 
bien d'existences se sont usées obscurément à la recherche 
de ces trésors dont nous sommes si fiers à cette heure. 

Au milieu de ces labeurs cachés, une pensée consolante 
vient vivifier les courages : c'est la foi en l'avenir; c'est la 
conviction intime que ces travaux pénibles sont dirigés 
dans la voie du vrai et peuvent conduire à un progrès utile. 
Si l'espérance d'un peu de gloire rémunératrice vient ser- 
vir aussi de stimulant à tous ces efforts silencieux, devra- 
t-on s'en plaindre ou même s'en étonner? Confiance heu- 
reuse ! dussiez-vous n'être qu'un mirage trompeur, vous 
serviriez encore la cause de la science , c'est-à-dire la cause 
de l'humanité ! 

Quant aux exemples de dévouement, vouloir seulement 
les énumérer ici serait tenter l'impossible. En me bornant 
même à quelques-uns , pris çà et là , dans les existences 
de ces hommes qui ont été les flambeaux vivants de la ci- 



mouvement de la terre, Copernic qui expose le système solaire, Kepler 
Galilée qui en découvrent les premières lois. Newton qui trouve le 
principe de la gravitation et l'applique au système de Copernic, Laplace 
qui vient achever cet immortel travail , sublime effort de l'intelligence 
humaine. Mais si la conquête fut sublime , sublimes aussi furent les dé- 
vouements ! 

Sur tous les points de la science , on rencontre non des difficultés 
d'un ordre aussi élevé , mais la lutte opiniâtre pour la production de la 
vérité , lutte sous toutes ses formes , lutte de la lumière contre les té- 
nèbres. 

L'histoire de l'électricité et en particulier celle de la pile nous offri- 
raient une genèse aussi intéressante par la diversité des opinions 
successivement émises pour l'explication des phénomènes que par les 
circonstances fortuites qui ont servi à mettre d'accord les hypothèses et 
les faits observés. 

16"* 



244 — 



vilisation et qui ont porté haut et loin le drapeau de nos 
conquêtes sur la nature , je craindrais encore de fatiguer 
l'attention que vous voulez bien m'accorder (1). 



(Ij Je me contenterai de choisir ces exemples dans les célébrités 
scieutLflqiies dont la Picardie a le di'oit d'être fière. — Les regards s'ar- 
rêtent d'abord sur un des savants les plus distingués du xvi' siècle, Ra- 
mus (né dans le Vermandois), aussi célèbre par ses talents que par ses 
malheurs. « Aucime existence d'homme voué aux paisibles travaux de 
» la science ne fut, disent les biographes, troublée par plus d'infortunes 
» et ne se termina d'ime manière plus funeste. » Pom" avoir montré , 
le premier, qu'Aristote n'était pas infaillible, et remplacé dans l'ensei- 
gnement les stériles discussions de la scolastique par l'étude des sciences 
positives, Ramus fut taxé d'impiété, en butte à mille persécutions. Il lui 
fut interdit d'enseigner et défendu d'écrire contre Aristole sous peine 
de punition corporelle. Sa vie ne fut qu'une latte continuelle ; il périt 
victime de la saint Bai-thélemy. 

Au xvni® siècle , la Picardie a donné à la France deux de ses plus il- 
lustres astronomes, im écrivain de grand mérite et un naturaliste émi- 
nent. 

L'un des astronomes est Lacaille (ué à Rumigny près Rosoy). On lui 
doit la triangulation d'une partie de la France , mi catalogue d'étoiles 
et des mémoires nombreux. Il a fait à lui seul plus de travaux, d'obser- 
vations et de calculs que tous les astronomes ses contemporains réunis. 
Aussi mourut-il victime de ses excès de travail. « L'indépendance et la 
» fraucliise de son caractère doivent encore ajouter, dit Montferrier, au 
» respect qu'inspire son nom. » 

L'écrivain distingué, mathématicien, est de Condorcet (né à Ribemont 
près Saint-Quentin ; Ribemont qui a donné aussi l'ingénieur Blondel , ii 
jamais célèbre par la construction de la porte Saint-Denis de Paris), 
esprit vif et pénétrant , doué d'une grande facilité de travail, ayant une 
érudition profonde. Il s'est illustré par les éloges des académiciens. 

Le naturahste est l'abbé Haiiy (né à Saint- Just), créateur de la science 
cristallographique et auteiu- d'un excellent traité de physique. Ami du 
grammairien Lhomond , il a comme lui consacré sa vie à l'étude et à 
l'enseignement. 

L'autre astronome, savant de premier ordre, une des gloires de la ville 



— 245 — 

J*ai dit que les conquêtes de la science sont toutes pa- 
cifiques. Mais , si elles s'accomplissent en silence comme 
le mouvement des mondes au-dessus de nos têtes , elles 
comptent néanmoins bien des victimes et des martyrs (1). 

Victimes des préjugés , de l'ignorance et de la supers- 
tition : c'est Gerbert (2) , c'est Roger Bacon (3) , Ramus , 
accusés de magie ; condamnés au silence ou à une prison 

d'Amiens , c'est Delambre. Peut-être serait-il opportun de parler ici des 
beaux travaux de Delambre et des services qu'il a rendus à la science 
et à la société. Mais je n'entrerai pas ici dans les détails de 
cette existence si utilement remplie. Je rappellerai seulement que 
Delambre a su mènera bonne fin une des plus grandes entreprises scien- 
tifiques des temps modernes , malgré les difScultés qu'elle présentait , 
malgré les dangers qui mirent plusieurs fois en péril la vie du célèbre 
astronome , je veiLX parler de la mesure de la méridienne et de la 
réalisation du système métrique , travaux auxquels il consacra six ans. 
DelamLre succéda à Lalande dans la chaire d'astronomie du collège de 
France, devint secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences de Paris. 
Ses ouvrages : la Base du système métrique , un Traite' d'astronomie 
théorique et pratique , son Histoire de l'astronomie , forment 12 gros 
volumes in-quarto , œu\Tes de premier mérite. 

(1) On peut lui appliquer ce qu'un poète contemporain dit de la 
création: c'est 

une grande roue 

Oui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu'un. 

V. Hugo , (Contemplations.) 

(2) Gerbert , qui le premier , au milieu du x^ siècle , donna le mouve- 
ment intellectuel qui s'opéra en Europe au sein de l'organisation féo- 
dale , Gerbert , accusé de magie et persécuté , lui qui plus tard devint 
pape sous le nom de Sylvestre IT. 

(3) Roger-Bdcon , au xiii' siècle , l'un des bienfaiteurs de l'humanité , 
qui n'eut d'autre tort que d'avoir voulu devancer son époque en com- 
battant les doctrines d'Aristote. Le savant auteur du livre de nuliitate 
magiœ est accusé d'entretenir un commerce abominable avec l'esprit 
des ténèbres. Moins heureux que Gerbert , il est condamné au silence et 
à une prison perpétuelle. 



— 246 — 

perpétuelle ; c'est Galilée (1) , Salomon de Caus dont chacun 
sait la touchante et dramatique histoire. 

Victimes des événements : c'est Lavoisier , le père de la 
chimie , Bailly , l'astronome aux spéculations hardies , de 
Condorcet , le savant écrivain scientifique , qui périssent 
dans le tourbillon de la révolution française. 

Victimes de l'enthousiasme et du dévouement : Archi- 
mède , Pline , dont tout le monde connaît la fin tragique. 
Galilée , Cassini , Arago perdent la vue pour avoir trop 
regardé le ciel , comme Tirésias de la fable devint aveugle 
pour avoir vu quelque secret des dieux. Le même malheur, 
par une autre cause, frappe l'infatigable Euler. Dans ses 
glorieuses campagnes scientifiques , Gay-Lussac est deux 
fois grièvement blessé (2) ; Dulong perd un œil et deux 



(1) Copernic avait été livré sur les théâtres aux huées du peuple eu 
Allemagne ; Galilée fut également voué au ridicule de ses concitoyens 
comme Descartes fut l'objet des plus ignobles persécutions en Hollande 
où il s'était réfugié. 

(2) La première fois il resta aveugle pendant un mois ; à la seconde 
sa tête échappa miraculeusement à l'explosion d'un ballon de verre ; 
mais sa main fut atteinte par les fragments. La blessure grave et dou- 
loureuse qui en résulta détermina , dit-on , une maladie qui causa mort. 

Une autre victime d'une explosion plus épouvantable encore (elle 
eût lieu dans la liquéfaction de l'acide carbonique ) est le jeune Hervy , 
préparateur à l'école de pharmacie de Paris. L'infortuné eût les jambes 
elle corps brisés: il en mourut trois jours après dans des douleurs 
atroces. 

Les annales de la science renferment aussi des actes d'intrépidité 
réfléchie que ne dédaigneraient pas les plus braves. Ici , ce sont des 
aéronautes hardis qui , affrontant les dangers d'une navigation pleine 
de catastrophes , disparaissent emportés dans les régions élevées de 
l'atmosphère , pour y chercher la solution de problèmes qui intéressent 
à la fois la science pure et ses utiles applications; là; ce sout des 



— 247 — 

doigts au service de la science ; Pilatre de Rozier tombe 
du haut des airs de son ballon enflammé; Richemann est 
tué par la foudre évoquée des nuages dans son laboratoire. 
Malus , Abel , à la fleur de l'âge , Ampère dans la pléni- 
tude de son talent, tombent victimes de leur ardeur. 
Muller , Thomas Young , travaillent jusque dans les bras 
de la mort. 

A côté de ces exemples , que je ne veux pas multiplier , 
permettez-moi , Messieurs , d'ajouter un mot de sympathie 
pour d'autres victimes plus nombreuses encore , plus 
ignorées et dont le sort a aussi quelque chose de touchant. 

Je veux parler de ces hommes laborieux qui, après 
avoh- consacré à l'étude des sciences théoriques ou appli- 
quées , tous les loisirs que leur laisse une profession assu- 
jétissante , ont été assez heureux pour trouver une idée 
scientifique capable de leur procurer gloire ou profit , 
s'efforcent de la mettre en lumière et ont enfin la douleur 
devenir se heurter, de toute leur énergie, contre les 
barrières infranchissables des impérieuses nécessités de la 
vie matérielle. Que devient alors ce dépôt précieux, cette 
idée une fois entrée dans cette tête pensante ? Si eUe a 
trouvé son homme , elle y prend racine , s'y fortifie et ne 
laisse à son dépositaire ni repos ni trêve , jusqu'à ce qu'elle 
ait été produite au grand jour. 

voyageurs qui s'exposent aux feux de l'équateur ou aux glaces du pôle, 
guidés par une même pensée. 

Pour montrer jusqu'à quel excès d'audace la passion pour la science 
peut pousser un esprit enthousiaste , je citerai l'expérience que Pilatre 
de Rozier fit sur lui-même afin de juger de l'effet explosif d'un mélange 
gazeux d'oxygène et d'hydrogène. U en emplit sa bouche et une partie 
de ses poumons et mit le feu au gaz détonnant. Il va sans dire qu'il eût 
les lèvres et la bouche en partie brûlées et les voies aériennes cruelle- 
ment endommagées. 



— 248 — 

Si, à force de persévérance et de sacrifice? , le laborieux 
penseur parvient à réaliser cette idée , c'est alors que 
commence pour lui une épreuve à laquelle il n'est point 
préparé. 

11 lui faut lutter maintenant contre d'autres adversaires 
coalisés : l'esprit de routine , l'acharnement des intérêts 
privés , les jalousies , les amours-propres blessés , les am- 
bitions déçues; lutte continuelle qui exige le plus entier 
dévouement et dans laquelle succombent ordinairement 
les plus fermes courages. 

Nombre d'hommes célèbres dans la science ont connu 
la misère. Trop d'exemples prouveraient , au besoin , que 
l'abandon , l'indigence , la persécution même sont , hélas ! 
le salaire naturel de ceux qui consacrent leurs veilles au 
développement de l'esprit humain ! (1) 

S'il est pénible pour un homme , qui se sent au front une 
étincelle de feu sacré , d'être arrêté devant les exigences de 
la vie réelle , il lui est bien plus douloureux encore de se 
voir enlever le fruit de ses travaux. Ici, les exemples 
abondent. Je pourrais même citer bien des réputations 
brillantes enrichies par une injustice inqualifiable de la 
postérité , aux dépens de ces travailleurs obscurs dont j'ai 



(1) Kepler , rimmortel Kepler , avec sa nombreuse famille , fut très- 
longtemps dans le dénuement le plus complet. Bernard de Palissy , 
Guttemberg , Jacquart , Watt , Fulton , Philippe de Girard , qui tous ont 
apporté au monde des découvertes ou des inventions de premier 
ordre , ont eu aussi leur moment de pénurie , de détresse et de persé- 
cution. Leblanc , auteur d'un procédé des plus utiles à l'industrie (la 
fabrication de la soude artificielle , qui rapporte annuellement à la 
France des millions et l'affranchit d'un lourd tribut à l'étranger), 
Leblanc mourut dans la pauvreté , ainsi que Laurent et Gérhardt , qui 
mit fait faire à la chiniie de récents progrès. 



— 249 — 

parlé (1). L'opinion publique est ainsi faite ; il lui faut une 
figure unique qui résume la gloire , une seule idole à en- 
censer; elle protège les forts et les exalte par ses suffrages, 
tandis que ses regards distraits plutôt qu'ingrats oublient 
momentanément les faibles. 
C'est à ces génies créateurs , qui ont dépensé plus de 

(1) Daus ce genre de victimes , je citerai : 

Geminus, auteur du cycle lunaire , dépossédé de sa découvy te par 
Méton ; Christophe Colomb frustré par Améric Vespuce. 

Drebbel et Fabricius , oubUés au profit de la GaUlée dont la gloire 
eût pu se passer de cette injustice de la postérité ; 

J'en dirai autant de Grégory vis-à-vis de Newton ; 

Salomon de Caus frustré par le marquis de Worcester, (Il fallut deux 
siècles et l'autorité d'Arago pour faire rendre justice à Salomon de 
Caus) ; 

Dufay, Romas, Dalibard, écrasés par la renommée de Franklin ; 
Fulton, l'inventeur des bateaux à vapeur, qui meurt de chagrin de se 
voir contester sa découverte et enlever son privilège ; Niepce éclipsé 
par Daguerre ; Lebon, Dallery, Sauvage, qui passent oubliés. 

Je viens de prononcer le nom de Romas, qu'il me soit permis d'ajouter 
un mot pour celui qui fit, avant Franklin (*), la célèbre expérience du 
cerf-volant, dans le but de constater l'identité de l'électricité atmos- 
phérique avec celle des machines. 

Voyez-le entouré d'une foule immense (de toute la ville de Nérac , 
sa patrie) étonnée et muette d'admiration en voyant cet homme maître 
de la foudre et la faisant tomber à ses pieds. Plus d'une fois, en tou- 
chant au fil qui lui amenait des nues le terrible élément, il fut renversé. 
Il n'en recommença pas moins avec stoïcisme à braver la mort dans 
l'intérêt de la science. Il allait jusqu'à tirer des lames de feu électrique 
de 10 à 12 pieds de longueur ; expériences que personne n'a eu depuis le 
mâle courage de recommencer. Eh hien l ces expériences mémorables, 
antérieures de plusieurs mois à celles de Franklin et qui dépassaient 
de beaucoup celles du physicien de Philadelphie, n'ont pu sauver de 
l'oubli le nom de Romas. 

(*) Recueil des actes de l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux. 
1853. — Etude sur les travaux de Romas. par M. Mbrget, professeur de physique au 
Lyeée impérial de Bordeaux, 



— 230 — 

force et de temps pour faire adopter leur œuvre qu'il ne 
leur en a fallu pour l'enfanter ; c'est à ces génies méconnus 
que s'appliquent ces vers du poète national : 

Ou les persécute , on les tue , 

Sauf, après un leut examen , 

A leur dresser une statue , 

Pour la gloire du genre humain ! (1) 

En voyant tant d'hommes , victimes des idées qu'ils ap- 
portaient au monde pour le bien de tous , on est tenté de 
dire avec Fontenelle : 

« Si j'avais la main pleine de vérités , je me garderais bien de l'ou- 
» vrir! » 

Mais , telle est la passion des inventeurs voués à la pour- 
suite des grands problèmes , que , pour la réalisation de 
leurs chères idées , ils vont jusqu'au sacrifice de leur exis- 
tence (2). 

Vous , prophètes de la science , qui apportâtes au monde 
les lumières de vérité ; vous qui connûtes les angoises de la 
faim , et , ce qui est pire encore , les tortures de l'intelli- 
gence ajoutées à celles-là! Oh! combien vous dûtes souflfrir 
de l'aveuglement des hommes ! Quel courage il vous a fallu 
pour soutenir cette lutte de tous les jours ! Ah ! les âmes 
ne sont pas toutes assez fortement trempées pour résister 
à de tels adversaires ! 

Vous , travailleurs obscurs , qui succombâtes sous le far- 
deau ; vous , tristes victimes des préjugés et de l'ignorance 
immolées pour la cause commune ; 

Vous, génies persécutés, dont les travaux méconnus en 

(1) Déranger , les Fous. 

(2) Cela vous rappelle les belles paroles de M. Emile Augier : 

« La vertu serait trop facile, si , de son vivant, elle était saluée de 
» son nom ! » 



— 231 — 

leur temps pèsent comme un remord sur la eonscience pu- 
blique jusqu'à l'heure de la réparation ; 

Vous , pauvres dépossédés , à qui la justice humaine n'a 
pu conserver ce que vous aviez de plus cher, votre propriété 
intellectuelle , propriété sacrée , acquise au prix de tant de 
sacrifices ; 

Vous enfin , que des services éclatants devaient signaler 
à l'admiration de votre siècle ; 

Consolez-vous d'avoir placé sur lui des bienfaits dont 
vous ne deviez recevoir le prix que des générations futures ! 
La postérité sera , en son temps , le juge impartial de vos 
œuvres ; c'est son tribunal seul qui dispense et consacre 
la gloire ! 




COMPTE-RENDU 



DES 



TRAVAUX DE L'ACADÉMIE, 

PENDANT L'ANNÉE 1857-1858, 
Par m. ANSELIN, Secrétaire-Perpétubl. 

{ Séance publique du 8 Août 1858.) 



Messieurs , 

Aux jours de travail succèdent les jours de fête. C'en est 
un pour nous, Messieurs, que celui où nous venons rendre 
compte devant un auditoire qui s'intéresse à nos travaux , 
de l'emploi de votre année. — En des temps plus prospères 
nous ajoutions à ce plaisir celui de proclamer les noms 
des lauréats , qui , répondant à votre appel, venaient re- 
cevoir des couronnes destinées à la poésie , à l'éloquence, 
à des travaux d'une utilité réelle. Espérons le retour pro- 
chain de ces touchantes solennités. — Les dispositions d'un 
règlement nouveau , destiné à augmenter vos ressources 
en les prélevant sur vous-mêmes , témoigneront de votre 
désir persévérant de remplir le but de votre institution et 
vous acquéreront de nouveaux droits aux encouragements 
donnés aux sociétés savantes. 



— 2M — 

Le dernier volume de vos Mémoires, récemment publié, 
atteste assez l'importance de vos travaux. En dehors des 
questions scientifiques et des productions littéraires , vous 
y voyez figurer des questions d'économie politique ou 
commerciale d'une utilité générale ou locale incontestable . 

M. Mancel est un des plus zélés représentants des inté- 
rêts locaux. Ce ne sont pas de vaines théories que vous 
devez à sa plume — il va sur les lieux mêmes recueillir 
les renseignements positifs — il vous rapporte le fruit de 
ses observations , et les avantages qui peuvent résulter 
d'un ordre de choses , d'une entreprise ou d'une situation 
locale; rien n'échappe à ses investigations. 

Avant qu'une voie nouvelle , bravant l'effort de la mer 
et réunissant les deux rives de la Somme , fut terminée , 
les travaux étaient assiduement visités par M. Mancel ; il 
suivait, avec un intérêt qii'il vous faisait partager, le 
progrès de ces alluvions , qui , en moins d'im quart de 
siècle converties en prairies , offriront d'excellents pâtu- 
rages à de nombreux troupeaux; prairies artificielles d'un 
nouveau genre , qui n'auront rien à craindre de la séche- 
resse et deviendront un auxiliaire de l'agriculture. 

Plus récemment, M. Mancel descendait la Seine de 
Rouen au Havre. Les flottilles de remorqueurs sillonnant 
le fleuve pour le transport de marchandises ainsi enle- 
vées à la concurreuce redoutable du chemin de fer, lui 
font entrevoir le germe d'un nouveau service maritime 
entre le Havre et St. -Valéry, pour amener chez nous ces 
matières premières , aliments de nos manufactures , et 
dont le transport par eau sera toujours plus économique 
que par la voie ferrée. — Il vous communique ses vues, 
discute les objections, et pose ainsi la première idée de 
relations toutes nouvelles au profit de notrp port départe- 



— 255 — 

mental et de nos ateliers. Dans une autre circonstance, 
simple rapporteur d'un travail estimé sur la topographie 
du Ponthieu, M. Mancel appelle encore votre attention 
sur les travaux militaires dont St. -Valéry pourrait être 
l'objet pour la défense des côtes , en cas de guerre mari- 
time. Enfin , terminant cette année un mémoire précé- 
demment ébauché, notre collègue continue l'examen des 
causes de la diminution des valeurs monétaires de l'or et 
de l'argent , et de l'efTet que peut produire ce phénomène 
d'économie politique sur l'état social et les relations com- 
merciales. Chaque jour vous avez lieu de vous applaudir 
du concours de cet actif collaborateur. 

Le passage en nos murs de la célèbre actrice que 
l'Italie opposait à l'illustre interprête de Corneille et de 
Racine, dont la scène française déplore la perte, n'a point 
été une bonne fortune pour les seuls amateurs auxquels 
il fut donné de l'entendre. — Vous aussi , Messieui^s, vous 
avez profité du séjour de la grande tragédienne ; car elle 
vous a valu de remarquables travaux de critique littéraire, 
par lesquels M. Dauphin anima plusieurs de vos séances. 
Son jugement porté sur Ristori, dans la représentation de 
Médée , fût , par vous , vivement applaudi , et méritait de 
l'être. Laissez-moi vous rappeler ces quelques lignes , qui 
suffisent à faire juger l'écrivain. 

(( Nulle part, plus que dans Médée, Adélaïde Ristori 
» n'a trouvé un champ aussi large pour déployer ses qua- 
)) lités. Là seulement elle est complète; amante et mère, 
» femme tendre, douce ou terrible. Ce rôle la résume 
» et la marque au front d'un nom désormais inséparable 
» du sien. Ceux qui ne l'ont vue qu'ici n'ont pu l'apprécier 
» pleinement dans les quelques heures qui leur ont été 
» données pour la comprendre et la comparer aux grandes 
I) tragédiennes restées comme type de l'art dans leurs- 



— 256 — 

» souvenirs. — Mais pourtant que de choses ont dû être 
» saisies dans ces rapides instants. 

)) — Us ont vu la reine de Golchos, tour à tour suppliante 

» et hautaine , résignée et farouche ; pleine de remords et 

» de tendresse , avec des instincts sauvages de jalousie et 

» de vengeance. Ils l'ont vu bondir sous l'insulte et aspirer 

» le carnage. Ironie amère, douleur poignante, haine 

» implacable contre la femme qui lui vole à la fois son 

» mari et le cœur de ses enfants. Combats intérieurs 

» et triomphe de l'amour maternel. Suprême effort pour 

» arracher ses fils à des périls , qui hâtent le coup par- 

» ricide ; ils ont suivi et admiré le jeu terrible des pas- 

» sions et jamais dans la peinture de faits qui révoltent 

» la nature , il ne s'est produit tant de naturel et de 

» vérité. » 

Ces quelques mots si hardiment tracés , non seulement 
reproduisent vivement les impressions de la scène , mais 
résument d'une manière aussi concise qu'énergique l'épou- 
vantable drame de Médée. M. Dauphin ne s'est pas borné 
à vous transmettre ses impressions; elles le conduisent à 
un examen littéraire et raisonné des diverses manières 
dont ce sujet a été traité , en remontant de Legouvé à 
Corneille et Euripide. Enfin il a terminé cette intéressante 
étude par une traduction de la Médée d'Euripide dont 
viennent de s'enrichir vos mémoires. Avais-je donc raison 
de vous dire que le passage de la Ristori était une bonne 
fortune pour vous. 

M. Andrieu, toujours passionné pour la botanique, n'a 
pas oublié que la fondation du premier cours de cette 
étude , aussi charmante qu'utile, était due à l'Académie. — 
Il désire voir suivre et se compléter l'œuvre si remarquable 
de la Flore départementale , précieux souvenir que nous 



— î>57 — 

a laissé notre collègue Pauquy. — Il eraint de voir dimi- 
nuer le nombre des adeptes, — Il regrette surtout et dé- 
plore les ravages que la coignée exei'ce sur nos bois ; 
sanctuaires où reposaient tant de plantes rares ou cu- 
rieuses, que le défrichement va bannir. — Il cite les lieux 
jadis habités par elles et ceux où l'on peut espérer de 
les trouver encore , mais il faut se hâter. Le soc de la 
charrue les poursuit. Il craint pour sa science de prédilec- 
tion , le combat que livre l'agriculture à la botanique : Je 
nourris l'homme, dit l'une; j'offre dos remèdes ;"< ses maux, 
l'épond l'autre. Concluons que toutes deux ont droit à notre 
culte, et que nous devons remercier M. Andrieu du zèle 
qu'il déploie en faveur de celle qu'un lien étroit unit à la 
médecine. 

Le nom de notre collègue que je viens de prononcer 
ramène sous ma plume celui de l'ami de Colin d'Harle- 
ville , du membre de l'Académie française, du spirituel 
Andrieux , dont M. Berville ( son gendre ) vient de nous 
retracer la vie , dans une biographie pleine d'intérêt où 
les affections du cœur n'ont point égaré les appréciations 
d'une saine critique. — Andrieux encouragea les premiers 
essais de Cazimir Delavigne. — // vaudrait mieux faire son 
droit , avait-il dit d'abord à la lecture des premiers vers 
du jeune écolier ; mais après avoir lu le dithyrambe sur 
la naissance du roi de Rome , renfermant des beautés de 
l'ordre le plus élevé : ne le tourmentez pas , dit le bon- 
homme Andrieux , amenez-le moi ; il ne fera jamais que 
des vers et il les fera bons. Prédiction qui s'accomplit et 
nous valut les Vêpres siciliennes , refusées au Fi'ançais , 
représentées avec un succès inouï à l'Odéon, et puis en- 
suite tant de chefs-d'œuvres qui sont la gloire de la littéra- 
ture française. — Le biographe d' Andrieux devenait natu- 
rellement celui de son protégé; aussi , Messieurs, n'avez- 

17, 



— 2S8 — 

vous pas oublié les deux séances si bien remplies par cette 
étude vigoureusement écrite sur les œuvres et la vie de 
Casimir Delavigne, de ce poëte national, dont les vers 
respirèrent toujours l'amour de la patrie et qui ne craignit 
pas, après les désastres de Waterloo, de se faire, à la 
face des vainqueurs , le chantre des vaincus. — Ces deux 
biographies de M. Berville sont remarquables par la pureté 
du style , l'art de présenter les faits en les rapprochant des 
œuvres, et le tact si fin d'appréciation qui distinguent 
notre collègue. 

Nascuntur poëtœ , fiunt oratores dit le proverbe. Oui, 
on naît poète et l'on devient orateur, mais avant de mé- 
riter un rang envié, auquel s'élèvent tant de prétentions , 
payées de si pende succès, il est une épreuve que tous 
doivent subir. Étude arride dont la jeunesse entrevoit 
à peine le but , qu'elle n'entreprend qu'à regret , qui 
décourage beaucoup de jeunes intelligences et refoule , 
dans certains esprits, des qualités naturelles à jamais 
perdues. 

Delille avait dit : 

Peut-être qu'un Virgile , uii Cicéron sauvage 
Est chantre de paroisse ou maire de village. 

Peut-être , dirons-nous , le dégoût qu'inspire la lecture à 
l'enfance est-il un des grands obstacles au progrès de 
rinstruction dans toutes les classes et surtout dans celles 
inférieures. Applanir cet obstacle est une œuvre méritoire, 
dans l'accomplissement de laquelle beaucoup échouèrent. 
Un de nos concitoyens , M. Edouard Paris , vous fit hom- 
mage d'un projet de cours élémentaire de lecture dont 
M. Garnier consentit à vous présenter le rapport. Disons 
que ce rapport , qui rend pleine justice au mérite de la 



— 259 — 

méthode de M. Paris , est lui-même une des théories les 
plus complètes , un exposé des plus lucide et des mieux 
raisonné sur lesquels doit reposer toute méthode de lec- 
ture. Vous en avez porté un jugement si favorable, 
Messieurs , que vous en avez ordonné l'insertion dans 
vos Mémoires. 

Vous n'avez pas accueilli, avec moins de faveur, m. boutho 
une étude sur l'histoire des familles roturières au moyen- 
âge , que vous a présenté M. Bouthors , déjà signalé par 
ses précédents travaux historiques sur les Coutume^;. Le 
but de l'auteur est de faire ressortir la partque ces fa- 
milles ont prises à la transformation de la société au 
moyen -âge. Ce travail est destiné à .servir de guide 
aux utiles recherches historiques, à l'aide desquelles on 
pourra remplir une lacune existante dans le recueil 
remarquable des Monuments inédits du Tiers-Etat , par 
M. Augustin Thierry ; vous y avez reconnu cet esprit d'in- 
vestigalion dont a fait preuve l'auteur des Coutumes locales 
du bailliage d'Amiens. 

Au train dont marchent les sciences , Messieurs, il faut m. nEsiARsi 
en suivre à toute vapeur les progrès , à peine de perdre 
leurs traces. Un sommeil de quelques mois ferait un épi- 
ménide d'un dormeur du xix' siècle; aussi rendons-nous 
grâces à M. De Marsilly de vouloir bien nous présenter 
mensuellement un résumé des séances de l'Institut et des 
recueils scientifiques. Qui sait quel poids mettra dans la 
balance des valeurs de convention du monde civilisé , 
l'or qu'y verseront la Californie et l'Australie. Le secret 
des vastes ateliers où depuis des siècles la nature élaborait 
les pierres précieuses, n'est-il pas révélé ; et le diamant, 
cette glorieuse parure , ne va-t-il pas perdre son prestige, 
objet de tant de convoitises, quant on le verra sortir du 

17* 



— i>6(» 



creuset d'un laboratoire ? Mais pour arriver à ces résultats 
il faut toujours une puissance en dehors de l'homme ; 
cette puissance c'est le calorique , qu'on n'obtient dans 
un certain degré d'intensité qu'à l'aide des combustibles, 
La recherche de ceux-ci devient de plus en plus importante; 
aussi avez-vous écouté avec un vif intérêt les renseigne- 
ments que M. De Marsilly vous a donné sur le résultat des 
fouilles faites à Lucheus avec l'espoir d'y découvrir la 
houille , dont le banc partant du Nord vient s'enfoncer 
sous la craie des terrains calcaires de notre Picardie. 

Passant du grave au beau, du sévère au plaisant, dirons- 
nous en variant Boileau , vous avez vu M. Daussy , qui 
précédemment avait appelé votre attention sur les déplo- 
rables effets des jeux de bourse et sur le projet d'une légis- 
lation propre à en refréner l'abus , s'attaquer à un autre 
genre de plaie sociale , aussi nuisible pour les campagne 
que Voidium pour la vigne , aussi difficile à extirper. C'est 
le jurisconsulte improvisé et agreste qui sème les procès 
pour en recueillir le fruit. Vous avez reconnu l'avocat de 
pignon ( comme il le qualifie ) ; M. Daussy le prend au 
moment où il épie la naissance d'un pvocès. Il le conduit . 
assistant le malheureux plaideur jusqu'à l'audience , où le 
paysan déçu , perd ses illusions en perdant son procès. 

Vous avez applaudi à ce portrait tracé de main de maître, 
qui fut nécessairement pris sur nature et dontle modèle 
passa tant de fois devant nous. 

M. Deneux ne faillit pas à sa mission d'être chez nous 
le représentant de l'art musical. Cette année il vous a fait 
hommage des airs d'un des plus jolis opéras de Donizetti 
(la Fille du Régiment), arrangé à grand orchestre. Ce mor- 
ceau exécuté à l'un des concerts de notre société philhar- 
monique , le fut également à Paris avec un plein succès. 



— 261 — 

Votre directeur, Messieurs , a dignement occupé le m. dechab 
poste qui lui était confié , par son zèle à suivre le pro- 
gramme qu'il avait tracé, lorsqu'au début de l'année il 
vous remerciait du titre dont vous l'aviez revêtu, par ses 
réponses aux nouveaux collègues que vous vous êtes 
donnés. Le discours par lequel il vient de terminer son 
honorable mission , vous a prouvé que vous ne pouviez 
la remettre en de meilleures mains. 

Vous avez à vous applaudir, Messieurs, du choix do m. huber 
vos nouveaux collègues. Trois fois M. Hubert vint prendre 
place dans nos rangs dont il n'était sorti que pour occuper, 
dans la carrière universitaire , les grades élevés où son 
mérite l'appelait. Il y revient goûter un repos mérité par 
de longs services , et cette fois , nous l'espérons bien , 
pour ne plus nous quitter ; son retour parmi nous fut une 
véritable fête de famille. 

M. Tivier se recommandait à vos suffrages par toutes m. tiviei 
les qualités d'un éminent professeur de rhétorique. Vaste 
érudition, style pur et brillant , goût exercé ; vous l'aviez 
applaudi dans une solennité universitaire; son discours 
de réception confirma votre choix , et le choix sera sanc- 
tionné, nous n'en doutons pas , lorsque dans cette séance 
il aura répondu aux critiques dirigées contre les gloires 
littéraires de la France. 

En voyant s'éloigner de vous M. Belin de Launay, vous 
regrettiez un zélé collaborateur. Dans l'étude de l'histoire 
il apportait une rigoureuse investigation, une appréciation 
parfaite des faits , une démonstration logique qui tant de 
fois avait fixé votre jugement sur des événements restés 
jusqu'à ce jour à l'état de problème. Pour le remplacer , 
votre choix se portait naturellement sur le professeur 
d'histoire qui lui a succédé , mais le titre n'eut été qu'une • 



_ 26ii — 

recommandation si le titulaire ne l'avait appuyé de ses 
œuvres. 

Une école d'Athènes , vous le savez , Messieurs , fut 
récemment fondée pour être à l'étude de la littérature 
ancienne et de l'art antique , ce que l'école de Rome est 
à la peinture. L'admission à cette école est le prix d'un 
concours; M. Fustel de Coulange l'ojjtint, il justifia le 
choix dont il avait été l'objet. Il profita de son séjour en 
Grèce pour donner une description historique et géogra- 
phique de l'île de Chio, Envoyée à l'Académie des inscrip- 
tions , elle parut tellement remarquable , que , par urdre 
du Ministre de l'instruction publique , elle fut imprimée 
dans le Journal des Sociétés savantes. 

Pendant qu'il reeueillait vos suffrages à Amiens , il 
recevait le doctorat à la Faculté des lettres de Paris. Sa 
thèse sur Pobjbe ou la Grèce conquise par les fiomains , est 
autant un traité politique qu'un monument historique. 
Puisant dans des considérations d'un ordre élevé les 
causes de la conquête romaine, il regarde l'asservissement 
de la Grèce comme le résultat nécessaire au défaut de 
nationalité dans cette confédération d'une foule d'états 
isolés, qu'un intérêt momentané réunissait, sans que 
l'amour de la patrie cimentât ce lien. On croirait lire ime 
partie de l'histoire de nos jours. Le Mutato nomine revient 
souvent aux lèvres , et l'on y rencontre de ces vérités 
politiques qu'on croirait lire dans Montesquieu. M. Belin 
de Launay est donc dignement remplacé. 

Le véritable méi'ite, malgré la modestie dont il s'en- 
veloppe et la retraite où il se cache , tinit toujours par se 
révéler. Un pieux pèlerinage entrepris par M. l'abbé 
Berton , avait été pour lui l'occasion d'un simple récit 
pour ses amis. La relation d'un voyage en Orient parut 



— 263 — 

et fit connaître l'écrivain , l'iiomme d'esprit et le savant. 
Vous l'avez appelé à vous , et son discours de réception 
vous l'a fait voir sous un jour nouveau. 

La démonstration philosophique de la ci'éalion, vaste 
sujet où la controverse est permise, fut un texte dans 
lequel M. l'abbé Berton vous fit sentir toute la force d'une 
argumentation serrée , d'une logique inexorable dont les 
armes lui sont familières et qu'il manie avec autant de 
dextérité que de profondeur. Vous avez compris toute 
l'importance de la collaboration qui vous est acquise. 

Comme toujours , il appaitient à M. Yvert d'adoucir la 
sévérité de nos séances par le charme de sa poésie. Il se 
complaît dans l'étude de mœurs, il y excelle. La difficulté 
de la versification n'est pour lui que la corde tendue qui 
lance le trait avec plus de vigueur. 

La promenade , 

L'auteur et son ami , 

Le théâtre et le public , 

Le parasite, 

Le souflQeur , etc. 

Dialogue , satire , tableaux de genre empreints d'une 
couleur locale qui double l'intérêt, sa verve s'attaque à 
tout avec succès , malheureusement il nous quitte aujour- 
d'hui , mais si je ne me trompe nous saurons bien le re- 
trouver dans un hôtel garni de la capitale (1). 

Je conçois votre impatience. Messieurs, j'abrège les 
longueurs de ce compte-rendu , dont tout l'intérêt réside 
dans le mérite des travaux si péniblement analj^sés. 



(Ij Dans cette séance , M. Yvert a lu sa pièce de vers intitulée ; 
L'Hôte/ garni. 



— ib-i — 

Un de nos collègues , de spirituelle et legrettable mé- 
moire, a fait un charmant traité de l'Art d'ennuyer, en vers 
et en prose. Partout dans ce traité l'exemple suit le pré- 
cepte. Le barreau, le théâtre, l'histoire, le roman lui 
fournissent d'heureuses citations. Pourquoi négligea-t-il 
de parler des Académies en général ? Des secrétaires- 
perpétuels et de leurs comptes-rendus, en particulier? 
Nous ngnorons , mais nous avons pensé que cette lacune 
pouvait être comblée. Qu'un chapitre supplémentaire était 
de facile exécution, qu'il n'y avait qu'à prendre la plume 
pour le remplir. 

Ainsi avons-nous fait mais par une bizarrerie de 

l'esprit humain , une , grande docilité peut-être , à la cri- 
tique , nous avons un pardon tout prêt , une main tendue 
pour le censeur qui nous adresserait en sortant un re- 
proche à peu près ainsi formulé : 

« Au traité de l'ennui , vous avez prétendu 

» Qu'un chapitre manquait, que d'une main légère 

» Vous l'aviez crayonné. Nous l'avons entendu, 

V Le chapitre manquant reste toujours à faire. » 



DE L'ETUDE 

DES 

MALADIES PROFONDES DE L'ŒIL 

k l'aide de l'ophthalmoscope et des phosphénes, 

Par le Docteur FOLLET. 

( Séance publique du s Août ISBS. ) 



L'étude des maladies profondes de l'œil avait présenté , 
jusqu'à nos jours , des difficultés presque insurmontables. 
Un grand nombre d'organes sont contenus dans l'appareil 
oculaire, et les lésions de ces différents organes ne sont 
traduites extérieurement que par des symptômes peu 
variés qui sont loin de préciser toujours la partie malade. 
Aussi, cette étude qui demandait de longues investiga- 
tions , n'était-elle bien cultivée qu'en Allemagne et fort 
négligée en France où l'on a, en général, plus d'ardeur 
que de patience. Heureusement deux grandes découvertes, 
dont l'une importée d'Allemagne , et l'autre d'origine 
française, sont venues jeter un jour tout nouveau au milieu 
de ces obscurités, et rendre accessible à tous les praticiens 
cette étude qui était l'apanage exclusif de quelques 
savants spécialistes. Pendant bien longtemps on avait cru 
à l'impossibilité de l'exploration directe rie la rétine et des 



— ^06 — 

parties profoiidos de Tceil. Ces deux procédés d'explora- 
tion ont donné la solution du problème. 

Occupons-nous d'abord des phosphènes. 

Il n'est pas un de nous , Messieurs , qui n'ait eu l'occasion 
d'observer les apparences lumineuses qui se produisent , 
même dans la plus profonde obscurité , quand , acciden- 
tellement ou volontairement, l'œil est subitement compri- 
mé. Ces apparences lumineuses ont reçu le nom de 
pliosphènes. Ce phénomène fugitif qui, de prime abord, 
semble n'être qu'un produit stéril, accidentel et superflu 
de la fonction organique, a été, de la part du docteur 
Serre , l'objet d'une étude approfondie. Partant de ce 
principe, que la nature ne fait rien en vain, il a trouvé dans 
ce fait, à défaut d'une destination fonctionnelle immédiate, 
un symptôme révélateur de la constitution intime de l'or- 
gane. Ce phénomène est, eu effet, le signe caractéristique, 
pathognomonique non seulement de l'intégrité fonction- 
nelle de la rétine, mais encore de ses altérations successives. 
Son étude approfondie a jeté des lumières toutes nouvelles 
et inattendues sur la physiologie et la pathologie de l'or- 
gane oculaire. 

Voyons d'abord comment on produit le phénomène 
d'une manière méthodique , régulière et se prêtant facile- 
ment à l'observation. L'opération est des plus simples ; 
chacun de vous. Messieurs, peut la faire en m'écoutant. 
Cependant la nuit est plus convenable surtout pour les 
commençants. Les yeux étant mollement fermés , comme 
dans le sommeil, si l'on comprime doucement l'un des 
points du pourtour de l'œil , on fait naître instantanément 
deux sensations lumineuses , dont la principale , qui doit 
seule nous oi^cuper, apparaît dans le champ visuel au côté 
«pposé à la compression : c'est le phnsphène. Le bord 



— -261 — 

onguéal de la pulpe du doigt est un instrument trés- 
convenable. En conséquence, l'indicateur demi tléchi est 
porté dans la rainure orbitaire de façon à y pénétrer le 
plus profondément possible , sans effort et en refoulant 
doucement les tissus élastiques qui la remplissent. On 
exerce alors sur le globe une légère pression, ou plutôt un 
frottement en allée et venue , afin de rendre permanente 
l'image qui persiste ainsi pendant toute la durée de la 
pression. Au moment de l'expérience, il faut tourner l'œil 
sur le lieu où la lumière doit apparaître et fixi^r son atten- 
tion de ce côté. On aperçoit alors un anneau lumineux. 

Cet anneau se montre sur quel que point du pourtour 
qu'on exerce la compression. Pour plus de netteté dans 
l'observation , M. Serre s'est occupé des phosphènes qui 
apparaissent par la compression des parties interne , 
externe, supérieure et inférieure de l'œil et a donné à cha- 
cun d'eux le nom de la partie où s'exerce la compression : 

1» Phosphène nazal, celui que provoque la compression 
opérée à l'angle interne , à côté de la racine du nez ; 

2° Phosphène temporal, celui qui se produit par la com- 
pression à l'angle externe de l'œil , à côté de la tempe ; 

3" Phosphène frontal, celui qui apparaît sous la pression 
de la partie supérieure de l'œil, au-dessous du front ; 

4° Phosphène 7M^a/, celui qu'on sollicite par la pression 
de la partie inférieure de l'œil, au-dessus de la joue. 

Ces appellations sont donc prises^ non point de la 
région où se manifeste le phosphène , mais de celle où il 
est provoqué. 

Ceci convenu, occupons-nous de l'apparence lumineuse. 

Cette apparence est annulaire quand la compression se 
fait avec la pulpe du doigt ; avec un autre corps compri- 
mant, elle se modifierait pour prendre la forme de ce dernier. 

Quand on opère avec la pulpe du doigt ou un corps' 



— ^HH — 

de cetto dimension , l'anneau lumineux ne se montre pas 
achevé. Un segment y manque. Une coche plus ou moins 
élargie , selon la région de l'œil que le doigt interroge , 
rompt la continuité du cercle de feu, et le montre comme 
un croissant plus ou moins fermé. Si l'on se servait d'un 
corps arrondi plus petit, d'un porte-plume , par exemple, 
qui pénétrât plus profondément dans l'orbite, on pourrait 
obtenir un anneau complet. 

Le phospliène nazal otfre un cercle lumineux presqu'en- 
tier. Au temporal manque le quart de sa circonférence. 
On n'aperçoit , dans le frontal , qu'une moitié environ du 
cercle lumineux, et le jugal ne présente guère qu'un tiers 
de cercle. 

Chose remarquable, l'échancrure, la portion manquante 
est constamment tournée vers la partie postérieure de 
l'œil , vers le fond de l'orbite , et si l'on se sert d'objets 
compresseurs de différentes formes, l'image correspondant 
à chaque objet affecte une position inverse de celle sous 
laquelle l'objet lui-même est présenté. Aux empreintes 
les plus variées correspondent toujours des images ren- 
versées de gauche à droite et de bas en haut : l'impression 
tactile est retournée. 

Ce n'est pas tout : la rétine reporte ces images au-delà 
du centre du cristallin en suivant une ligne qui joint ce 
même centre à la partie touchée de la membrane ner- 
veuse, de sorte qu'elle les renvoie toutes à l'extérieur par 
l'ouverture pupillaire. 

A quoi sont dues ces apparences lumineuses que pro- 
voque une pression sur le pourtour du globe oculaire ? 
Elles sont dues à la compression de la rétini;, à l'é- 
branlement de cette extrémité épanouie du nerf optique. Il 
est, en eifet . anjoui'd'hui parfaitement démontré que les 



— 269 — 

nerfs des sensations spéciales ne peuvent nous donner 
que la sensation dont ils sont chargés. Toutes les excita- 
tions, de quelque nature qu'elles soient, ne peuvent faire 
sortir le nerf de sa mission exclusive. Ebranlez-le par des 
chocs , des pincements , des torsions , des tiraillements , 
par l'électricité, par des médicaments , par la cautérisa- 
tion, vous ne provoquerez pas de douleur, vous n'obtien- 
drez que la sensation spéciale. Le nerf auditif transmettra 
toujours des sons ; le nerf olfactif des odeurs , le nerf 
optique de la'lumière , mais aucun nerf n'empiétera sur 
le domaine des autres. Si un même agent tel que l'élec- 
tricité, un choc violent, une congestion sanguine, certains 
médicaments , agit à la fois sur plusieurs nerfs sensoriels, 
chacun d'eux répond par la sensation qui lui est propre. 

Ainsi donc, une sensation n'est, en définitif, que la 
vibration d'un nerf, quelle que soit cette vibration , et nos 
sens peuvent donc être affectés et donner les sensations qui 
leur sont propres par des influences où n'interviennent pas 
les agents ordinaires et naturels de ces sensations. 

Dans l'expérience qui nous occupe , vous ébranlez la ré- 
tine, épanouissement terminal du nerf optique; ce nerf vibn; 
à sa manière, il provoque la sensation qui lui est propre. 
Une clarté intérieure se montre immédiatement , et vous 
avez la sensation plus ou moins fidèle de l'agent excitateur 
qui a comprimé la rétine. De la netteté de l'impression 
tactile dépend la netteté de la sensation, et vous pouvez, 
jusqn'à un certain point , connaître la forme , la grandeur 
et la position du corps comprimant par la seule sensation 
lumineuse à laquelle son empreinte a donné lieu. Ainsi 
donc , la membrane nerveuse a été modifiée par le corps 
comjJresseur de la même manière que si elle avait été 
touchée par une image lumineuse do provenance exté- 



— -270 — 

Heure ayant la même forme et la même situation sur la 
rétine. Il y a donc la plus grande analogie entre la vue 
extérieure et la vue pliosphénienne. Il n'y a pour ainsi 
dire de différence que dans la manière dont se fait l'em- 
preinte rétinienne. Dans les deux cas la rétine est impres- 
sionnée : par le corps lui-même, dans le premier cas, 
par les rayons lumineux qui en émanent, dans le second. 
Le phosphène a donc son siège réel à la partie de la 
rétine comprimée par le doigt et conséquemment il n'est 
point le résultat du contre-coup de la pression sur la pa- 
roi opposée ; mais il indique l'état de la portion de rétine 
touchée directement, puisqu'il est aperçu dans la di- 
rection où serait un corps dont l'image viendrait se pein- 
dre sur l'endroit de la rétine comprimée. Parmi les preuves 
que M. Serre a données de cette vérité , une seule suffit 
à sa démonstration, à savoir que si une moitié de la rétine 
est paralysée , c'est précisément la compression de cette 
moitié qui ne donne pas de phosphène. Si , par exemple, 
la moitié du côté nazal est frappée , le malade , qui ne voit 
point les objets placés en dehors de l'axe optique , bien 
qu'ils viennent se peindre sur le côté nazal de la rétine, 
n'obtiendra point non plus le phosphène nazal par la 
pression de ce côté , tandis que la pression du côté de la 
tempe développera le phosphène temporal. 

De ce fait , que le point louchfî, de la rétine développe 
seul de la lumière , découle l'explication de cette bizarre 
déformation du cercle lumineux , de cette infaillible ab- 
sence d'une portion plus ou moins étendue de son segment 
postérieur. Les variations dans la grandeur du segment de 
cercle lumineux proviennent des variations dans l'étendue 
de la portion de rétine qui peut être atteinte par le doigt 
aux différents côtés de l'œil. En effet, la portion sensible 



— -2ii — 

(le la rétine n'arrive qu'à un centimètre environ de la 
cornée et le bord orbitaire empêche le doigt de pénétrer 
assez profondément dans l'orbite pour que sa pression 
s'exerce complètement sur la rétine sensible. Il y a donc 
une partie du doigt qui , pressant en dehors de la rétine , 
ne donne pas de phénomène lumineux et produit la coche. 
Aussi les divers degrés d'achèvement de la circonférence 
sont-ils parfaitement en rapport avec la portion de rétine 
qui peut être atteinte par la pression digitale. Ainsi la faible 
étendue de la surface rétinienne accessible au doigt, dans 
la région jugale, ne donne qu'un petit fragment de cercle 
lumineux, parce qu'inie grande partie de la pression 
s'exerce en dehors de la rétine sensible, tandis que la 
pression nazale indique une pénétration plus profonde du 
doigt dans l'orbite , l'excitation d'une zone plus complète 
et plus reculée de la membrane nerveuse , et la manifesta- 
tion d'un phosphène dont le limbe est presqu'achevé. 
Quand la compression s'exerce avec un corps plus petit 
que le doigt et qu'on peut par conséquent porter assez 
en arrière sur l'organe pour n'exercer de pression que sur 
la rétine sensible, on obtient alors un cercle complet, mais 
dont le diamètre plus petit est en rapport avec l'organe 
comprimant. Si l'on reporte la pression de ce corps des 
parties profondes vers les parties antérieures , on provoque 
une série de phosphènes dont la coche va croissant à 
mesure que la pression s'exerce sur une partie moins 
considérable de la rétine. 

Remarquons aussi le retournement des impressions 
tactiles opéré par la rétine. L'absence de rétine qui produit 
la coche est en avant et c'est à la partie postérieure que 
nous voyons cette coche qui devient ainsi le signe révéla- 
teur d'une loi vitale expliquant physiologiquement un fait, 
sur lequel on avait discuté depuis bien longtemps. 



— -21-2 — 

M. Serre a tiré do l'ctude des phosphènes les plus cu- 
rieuses induirions sur les lois physiologiques de la vision, 
sur la vue droite avec des images renversées, sur l'extério- 
rité , sur la vue confuse et la vue distincte, sur les limites 
de la sensibilité rétinienne, etc. Mais l'exposé de ces 
études physiologiques nous entraînerait trop loin et j'ai 
hâte d'arriver au côté pratique de la découverte. 

Quand un organe est formé de plusieurs parties cons- 
tituantes qui différent par leur composition anatomique 
et leur rôle physiologique, il est de la plus haute im- 
portance , en thérapeutique , de préciser la partie ma- 
lade , pour y apporter des remèdes appropriés. Parmi 
les parties constituantes du globe oculaire , la rétine 
tient le premier rang. C'est, comme vous le savez , l'épa- 
nouissement terminal du nerf optique, la membrane 
sensible. Eh bien ! jusqu'à la découv(U-te des phosphènes 
et de Fophthalmosrope , les affections propres de la rétine 
offi'aient toujours d'excessives difficultés et quelquefois 
des impossibilités de diagnostic. Cachée dans les profon- 
deurs de l'œil et dérobée à l'exploration anatomique , 
elle ne traduisait ses aftbctions que par des symptômes 
fonctionnels, communs à d'autres parties constituantes 
de l'œil. Tous les ophthalmologistes s'accordent pour 
reconnaître l'insuffisance et l'obscurité des signes invo- 
qués comme caractéristiques de l'anesthésie rétinienne : 
aucun de ces signes n'est pathognomonique. La perte plus 
ou moins complète de la faculté visuelle est commune à 
presque toutes les affections graves des différentes parties 
constituantes de l'œil. L'immobilité de la pupille , qu'on 
a donnée comme un signe pathognomonique do cette 
afi'ection, est loin de mériter ce titre. Je voyais encore, 
il y a quelques jours , un malade atteint d'amaurose 
albumiuuri(fuf-, choz lequel les ])upilles ont conservé 



— 273 — 

toute leur inobilitt^. Dans la inyflriasc , les mouvements 
pupillaires sont anéantis sans que la rétine ait éprouvé 
la moindre altération de ses facultés sensitives. Les mou- 
vements de la pupille n'ont donc qu'une signification 
bien restreinte. Les mouches volantes ne sont pas un 
symptôme plus caractéristique , elles peuvent avoir leur 
siège dans le corps vitré et exister toute la vie sans être 
suivies d'amaurose. On a cherché dans l'électricité un 
moyen d'apprécier la sensibilité de la rétine. Nous croyons 
en eflfet, que les phénomènes lumineux, produits dans 
l'œil par l'électrisation de la face, peuvent éclairer le 
diagnostic, mais jusqu'ici ce nindc d'exploration n'a pas 
été encore suffisamment étudié. 

Si le diagnostic de l'ainaurose simple est déjà si diffi- 
<'ilc, que sera-ce quand elle se complique d'une alté- 
ration des milieux transparents de l'œil , d'un obstacle 
au passage des rayons lumineux? Comment savoir si une 
cataracte , si une oblitération de la pupille ne se com- 
plique pas d'une amaurose qui rendra toute opération 
inutile? Ainsi donc, dans les cas simples d'amaurose, 
grande difficulté de diagnostic ; dans les cas compliqués, 
impossibilité. 

C'est cette lacune que M. Serre a comblée. L'amaurose 
est maintenant facile à recounaître. Son caractère cons- 
tant, invariable, pathognomoniquc , il l'a trouvé en in- 
terrogeant les phosphènes que le moindi^e contact du 
doigt sur l'œil fait naître à volonté, que l'on aperçoit cons- 
tamment lorsque la rétine est saine , que l'on revoit 
encore, mais altérés, lorsqu'elle est souifrante , et qui 
jamais ne se montrent lorsqu'elle est complètement para- 
lysée. Voilà donc un tnoyen d'expérimentation que le 
médecin a constamment sou*; la main, qu'il peut pioduirc 

18. 



à tout instant pom- l'exaininor sous ses divers asports, 
sans dérang'pment pour lui, sans gêno , ni douleur, ni 
danger pour le malade et dont les résultats doivent exer- 
cer une si grande influence sur la précision du diagnostic. 

Les éléments séméiologiques des phosphènes sont dé- 
duits de leur grandeur , de leur couleur, de leur éclat, 
mais surtout de leur nombre. Qi^iand la faculté estliésique 
de la rétine est à l'état normal , le globe oculaire répond 
à la pression de ses quatre points cardinaux par la mani- 
festation des anneaux dans leur condition physiologique. 
Mais toutes les fois qu'un ou plusieurs phosphènes viennent 
à faire défaut dans un œil , ce fait dénoncera la paralysie 
de la portion insensible à la perception de l'arc lumineux 
qui doit lui correspondre. 

Non-seulement l'examen des phosphènes permet de 
diagnostiquer avec certitude une amaurose confirmée , 
mais encore il permet au praticien de la prédire , il en 
marque , avec une exactitude mathématique , la marche 
progressive ou décroissante. En effet, dans les amanroses 
qui n'arrivent pas subitement, la paralysie envahit d'abord 
les zones les plus excentriques de cette membrane pour ga- 
gner successivement , et de proche en proche , des parties 
de plus en plus profondes , de sorte que l'on voit dispa- 
raître successivement les anneaux correspondant à des par- 
ties de rétine de plus en plus profondément situées. Les 
phosphènes s'éteignent donc dans l'ordre suivant : lejugal, 
le frontal, le temporal et le nazal. La disparition du jugal 
qui annonce l'anesthésie de la partie la plus antérieure 
de la rétine, de celle qui ne sert qu'à la vision confuse , 
peut avoir lieu sans que la vue ait encore souffert aucune 
atteinte ; l'on peut ainsi prévoir l'amaurose et la com- 
battre dés le principe. Si la maladie continue de pro- 



— 275 — 

presser, le frontal ne tarde pas à disparaître, puis le 
temporal s'efface à son tour. Alors l'arablyopie est IVan- 
chement dessinée et la vue notablement affaiblie. Quand 
le nazal s'éteint , l'amaurose est complète. L'absence du 
jugal annonce donc l'état anesthésique de l'extrême péri- 
phérie ; l'absence du frontal celui d'une zone plus reculée 
et celle enfin du troisième et du quatrième, d'autres zones 
■plus reculées encore de cette membrane. Dans cette marche 
progressive de la maladie , on voit , dans les phosphènes 
survivant, s'élargir peu à peu le segment qui manque , de 
sorte que le nazal , par exemple , revêt successivement 
l'aspect du temporal , du frontal, du jugal, et disparaît 
enfin après avoir été réduit à la dimension d'un simple 
point lumineux au dernier moment de son existence. On 
peut donc assimiler les différentes snillies cai'dinales de 
la cavité orbitaire à une espèce de vcrnier servant à la 
détermination des bandes que le doigt peut atteindre dans 
ces quatre parties admirablement disposées pour cette 
exploration. Quand le traitement vient imprimer une 
marche rétrograde à la maladie , on voit reparaître les 
phosphènes dans un ordre inverse, la paralysie de la 
rétine gagnant de proche en proche , de la périphérie au 
centre , et le retour à l'état normal s'opérant en sens 
inverse, du centre à la périphérie. Voilà donc un moyen 
certain de prévoir la maladie, d'en suivre la mai'che 
croissante ou décroissante. Aussi que de services cette 
étude peut rendre ! Ici , c'est une cataracte accompagnée 
de mydriase et qu'on regarde comme comphquée de pa- 
ralysie de la rétine ; mais le phosphène vient démontrer 
l'intégrité de cette membrane et l'on fait avec succès une 
opération de cataracte qu'on n'eut pas osé tenter. Là, c'est 
•au contraire une cataracte compliquée d'amaurose, et l'ab- 

18* 



— 270 — 

sence du phosphène vient détruire des espérances illu- 
soires ou empêcher une opération qui n'eut donné que 
des revers. Plus loin , c'est un travail désor^anisateur de 
l'iris qui a oblitéré l'ouverture pupillaire. et le praticien se 
demande avec anxiété si la rétine n'a point participé à 
cette désorganisation , si la lumière qu'il va faire péné- 
trer dans l'œil par une pupille artificielle n'y trouvera 
pas une membrane incapable de la percevoir; qu'il in- 
terroge les phosphènes , la réponse sera immédiate et 
certaine. 

M. Serre a donc doté la science « d'un moyen d'explo- 
)) ration qui permettra désormais au médecin de savoir 
)) si la rétine est entièrement paralysée ou si elle n'est que 
» partiellement atteinte; à quelle profondeur s'est arrêtée 
» la paralysie, sur quel côté de la rétine elle s'est localisée, 
» si la maladie progresse ou décroit, si l'on est à la veille 
» de devenir aveugle quand aucun autre signe ne pré- 
» vient de l'imminence de ce malheur , et si enfin , au 
» milieu des complications les plus difficiles et les plus 
» décourageantes, on peut encore espérer de jouir des 
» bienfaits de cette vue sans laquelle la \v^ resseinble à 
» une moit anticipée. 

Voilà, Messieurs, les brillants et féconds l'ésultats qu'on 
obtient de l'étude des phosphènes. Cette lumière sub- 
jective est l'interprète fidèle et constante de la sensibihté 
rétinienne dont elle dénonce les divers degrés et jusqu'aux 
moindres nuances. Mais rien n'est parfait sous le soleil , 
et si on veut interroger les phosphènes sur la nature des 
altérations de la rétine, ils restent complètement muets. 
Ils vous disent bien avec certitude que la rétine est ma- 
lade , mais ne leur demandex ni pourquoi ni comment, 
leur science ne va pas jusque là; c'est à un nutre ordre 



— 277 — 

d'investigations qu'il faut re&oui"ir; nous avons interrogé 
la fonction, explorons maintenant l'organe. 

Mais comment procéder à cette exploration ? L'œil pré- 
sente derrière la cornée transparente une membrane ver- 
ticale , tendue comme un rideau , offrant à son centre une 
ouverture circulaire, la pupille, qui livre passage aux 
rayons lumineux et leur permet de traverser les milieux 
transparents de l'oîil pour venir frapper la rétine. Pour- 
quoi ces rayons ne sont-ils pas réfléchis en dehors de 
manière à permettre de voir l'intérieur de l'œil? Pourquoi 
l'ouverture pupillaire est-elle toujours d'un noir foncé ? 
Cela tient à plusieurs causes , d'abord à l'étroitesse de 
l'ouverture pupillaire qui ne laisse pénétrer dans l'œil 
qu'une petite quantité de rayons lumineux , puis à l'ab- 
sorption d'une partie de ces rayons par le pigment clio- 
roïdien , enfin aux propriétés réfringentes des milieux de 
l'œil, de sorte que l'intérieur est obscur par rapport au 
monde extérieur. L'absence d'une de ces causes suflit 
déjà pour diminuer le noir pupillaire. Nous avons tous 
remarqué les pupilles rouges du lapin blanc , qui n'ont 
point de pigment choroïdien. Quand la pupille est dilatée 
elle est aussi d'un noir moins foncé parce qu'elle laisse 
arriver dans l'oîil une plus grande quantité de rayons lumi- 
neux. Enfin quand les membranes profondes de l'œil sont 
projetées en avant par une tumeur elles se laissent aussi 
apercevoir. Helmholtz , professeur de physiologie à Rœ- 
nisberg , a parfaitement démontré l'importance des pro- 
priétés réfringentes des milieux transparents : (( Si l'œil , 
» dit-il, regarde un point lumineux situé à une courte 
» distance, les rayons projetés dans son intérieur iront 
)) se rencontrer au niveau de la rétine dans un endroit 
)) donné; réfléchis à leur tour par cotte membrane, ils 
» sortiront de l'œil en traversant les mêmes milieux qu'à 



— i>78 — 

)) leur entrée eu subissant dans ee trajet les mêmes ré- 
» fraetious, et ils iront se rencontrer au niveau du point 
» lumineux pour y former l'image rétinienne. » 11 s'en 
suit qu'un observateur à mesure qu'il approcherait son 
œil du point lumineux , recevrait une certaine quantité 
des rayons qui, renvoyés par le fond de l'œil observé, se 
diri2;ent de nouveau vers la source lumineuse d'où ils 
sont partis. C'est sur ce principe qu'est fondée la méthode 
de Bruecke , pour faire luire la pupille. On place devant 
une lampe servant à éclairer l'œil, un écran qui permet 
de diriger le reft'ard vers l'œil observé , tout en étant soi- 
même placé immédiatement derrière la tlamme, sans cepen- 
dant en être ébloui. C'est aussi en vertu de ce principe 
que M. d'Ërlach voyait briller la pupille d'un de ses amis 
lorsqu'il était lui-même placé en face d'une lampe de 
manière à pouvoir regarder l'œil de cet ami au travers 
de l'image spéculaire de la lampe, qui se formait sur ses 
propres lunettes. Donc, si la lumière que projette notre 
œil était sufiisante pour éclairer le fond de l'œil à observer 
nous pourrions le voir parfaitement. Il s'agissait alors 
de convertir notre œil en un foyer lumineux ; c'est ce 
qu'à fait Helmholtz, en 1851, au moyen de l'artifice sui- 
vant. Profitant de l'observation d'Erlacli, il a envoyé dans 
l'œil un faisceau de lumière au moyen de verres super- 
posés et inclinés et il a observé cet œil à travers ces mêmes 
verres. Tel fut là le premier opthalmohope. On se sert au- 
jourd'hui d'appareils à la fois plus simples et plus puis- 
sants. Ces appareils sont très-nombreux en Allemagne 
où chaque oculiste a le sien. En France, on n'en connaît 
guère que deux, celui du docteur Augnostokis et celui du 
docteur Desmarres. Ce sont tout simplement des miroirs 
concaves qui ne ditfèrent qiu' dans la position de l'ou- 
verture par laquelle on observe, ouverture placée an 



— 279 — 

centre dans le miroir d'Augaostokis, et latéralement dans 
celui de Desmarres. 

A l'aide de ce miroir, on envoie dans l'œil du sujet à 
observer la lumière d'une lampe placée à son côté ; puis à 
travers l'ouverture du miroir on observe l'intérieur de 
l'œil amplifié au moyen d'une forte loupe. Au premier 
abord et même pendant assez longtemps , on n'aperçoit 
qu'une surface rouge orangé dans laquelle on ne distingue 
point de détail; il faut de longs et fréquents exercices 
pour obtenir, au moyen de cet instrument, des sensations 
de quelque netteté; c'est un apprentissage qui demande 
beaucoup de patience. Mais, quand une fois on est maître 
de l'instrument, alors apparaît au regard surpris un spec- 
tacle charmant; l'intérieur de l'œil s'illumine ; on le croi- 
rait éclairé par la pupille du nerf optique dont le disque , 
d'une blancheur éclatante, se détache sur le fond rosé 
de l'œil, selon la belle comparaison de Desmarres, comme 
la lune sur le fond du ciel par une belle nuit. De la pu- 
pille émergent deux ordres de vaisseaux, les artères et 
les veines, qui se distribuent sur la surface en forme de 
rayons et vont gagner ensuite la rétine où ils'se ramifient 
en se divisant à l'infini. L'observateur saisit les détails 
de la plus extrême finesse. Il distingue les veines des 
artères : celles-ci sont d'un rouge écarlate, très-déliées , les 
veines ont un plus gros diamètre et une couleur plus 
sombre. S'il comprime le globe oculaire, il rend visibles , 
de manière à les compter, les pulsations de ces vaisseaux. 
La rétine occupe tout le champ rouge-aurore qui entoure 
la pupille du nerf optique. Elle est transparente , et sans 
les vaisseaux qui la sillonnent, il serait impossible de 
l'apercevoir , excepté chez quelques sujets à pigment 
foncé où elle forme comme un léger nuage flottant , com- 



— i80 — 

parable à un glacis bleuâtre sur un fond lougc-brun 
sombii;. En raison de sa diaphanéité presque complète , 
on aperçoit, au-dessous d'elle, à travers sa substance 
comme à travers une glace , la membrane choroidienne , 
et l'on constate à sa surface un grand nombre de traînées 
noirâtres irrégulières pour la direction comme pour k; 
forme. Ces traînées sont formées par des dépôts de cel- 
lules [)igraentaires dont la quantité varie suivant les 
sujets. Il y a un rapport constant entre la couleur de la 
peau et l'aspect de la choroïde. Les individus à peau brune 
ont une choroïde fortement chargée de pigment par oppo- 
sition à ceux qui ont une peau très-blanche et des cheveux 
blonds, chez lesquels cette membrane est très-peu colorée. 
Voilà, certes, un spectacle bien curieux pour le physio- 
logiste qui peut ainsi plonger ses regards dans les pro- 
fondeurs d'un organe si complexe et en faire la vivante 
anatomie. Aussi, quand on met l'œil à cette lanterne 
magique on ne se lasse pas d'admirer et l'on passe volon- 
tiers de longues heures dans cette contemplation. 

Si des désordres pathologiques éclatent dans l'œil, la 
scène change et le spectacle devient plus intéressant 
encore. 

Rien n'échappe alors aux investigations du praticien. 
Les moindres opacités du cristallin , les stries les plus 
fines, invisibles pour l'œil le plus exercé, apparaissent 
distinctement à la première exploration de l'œil armé de 
l'oplithalmoscope , et, si comme le remarque M. Barre, 
la question de traitement n'est pas plus avancée pour cela, 
du moins on épargnera au malade les chances quelques 
fois désastreuses et toujours fatigantes d'une thérapeu- 
tique qui porte à faux et ne doit point aboutir. 

Les maladies du corps vitré n'apparaissent pas moins 



— i>81 — 

clairement : les corps tlottants , les cysticerques, les corps 
étrangers , l'état jumenteux , les épanchements sanguins , 
le synchisis étincelant offrent à l'observateur des phéno- 
mènes si caractéristiques qu'il est impossible de les ou- 
blier lorsqu'on en a été témoin. Quand par exemple des 
cristaux de cholestérine se développent dans l'œil, on 
n'imagine pas le spectacle magique de scintillement et 
de fulguration que produisent ces paillettes brillantes 
qui étincellent comme les feux d'un diamant. Écoutez la 
description qu'en fait Desmarres « avec l'opthalmoscope , 
» dit-il , c'est un spectacle magnifique : de petits points 
n lumineux , très-brillants , reflètent la lumière pour un 
» instant seulement , parcourant avec une étonnante ra- 
» pidité le champ rosé du fond de l'œil. Lancés de bas 
» en haut, dans le corps vitré, par les mouvements que 
n l'on ordonne, ils retombent à la manière du bouquet 
» d'un feu d'artifice , le plus souvent tournant sur eux- 
n mêmes , s'éclairant et disparaissant alternativement. 
n Quelques-uns renvoient la lumière diversement colo- 

» fée Quand l'œil est immobile, il n'est pas rare de 

I) voir des cristaux fixés sur des filaments exsudatifs 
» attachés par un ou deux points , se balancer à diverses 
» profondeurs dans la cavité éclairée. Cela ressemble à 
» des paillettes d'or et d'argent fixées sur un ruban de 
» soie brillante de couleur blanche ou jaune et agitée 
)) par le vent. » 

Si, des milieux transparents , nous passons- à la patho- 
logie des membx'anes oculaires, nous trouvons les données 
fournies par l'opthalmoscope aussi positives et plus nom- 
breuses encore. Les altérations de la choroïde, par 
exemple, n'étaient reconnues avec certitude sur le vivant 
que dans un degré avancé de la maladie. Les connexions 



— 282 — 

étroites de cette membrane avec l'iris , la rétine et la 
silciatique produisaient bien vite des complications qui 
masquaient le point de départ de la maladie et empê- 
chaient le praticien de reconnaître son foyer initial. 
Aujourd'hui, u;ràce à l'ophthalmoscope , le praticien saisit 
les pi*emières manifestations du mal , il en suit toutes les 
phases, il le voit débuter par l'hypérémie de cette mem- 
brane, puis arrivent la macération du pigment et ses con- 
séquences, amas de pigment disséminé à la surface de 
la choroïde et tâches blanches , suite d'atrophie , enfin 
les plaques exsudatives ; il voit surgir les comphcations du 
côté des autres membranes et, dégageant la lésion de tout 
ce qui lui est étranger , il arrive à des conséquences thé- 
rapeutiques qui puisent une force immense dans l'extrême 
précision du diagnostic. 

Il y a quelques années à peine, une foule de maladies 
fort dittërentes par leur siège, leur nature , leurs causes, 
et qui n'avaient de commun qu'un sj^mptôme , celui de 
l'abolition plus ou moins complète de la vue sans phéno- 
mènes apparents , venaient se confondre dans un seul 
mot qui ne disait rien, précisément parce qu'il disait tout. 
Comme on sentait tout ce qu'il y avait de vague et d'in- 
terminé dans ce mot amaurose , on l'accompagnait ordi- 
nairement d'un adjectif pour lui donner un certain air 
de précision qui sauvegardait l'amour-propre du médecin 
et flattait la curiosité du malade. Aujourd'hui l'ophthal- 
moscope a tellement débrouillé ce chaos que, dans la 
dernière édition de son savant traité, le docteur Desmarres 
a hésité pour écrire un chapitre spécial sur l'amaurose. 
C'est qu'en effet l'amaurose n'a plus de place dans les 
cadres nosologiques comme maladie spéciale. C'est le 
symptôme terminal d'une foule de lésions classées anato- 



— ^83 — 

luiqueraent. Aussi, ce chapilrt' écrit pour obéir à d'anciens 
usages n'est-il qu'un coup d'œil d'ensemble , un énoncé 
méthodique des lésions variées qui peuvent abolir la vue. 

Grâce à cet instrument , on localise le mal , on le cir- 
conscrit dans l'organe afifecté. Il n'est plus permis , par 
exemple , de confondre l'amaurose cérébrale avec l'amau- 
rose oculaire. On fait plus encore , on constate la nature 
de la lésion. Les maladies si nombreuses de la rétine : 
l'hypérémie, l'apoplexie, l'anémie, l'hydropisie, l'atrophie 
de la pupille , toutes ces aô'cctions si variées par leur 
nature et qui ne se traduisaient que par des symptômes 
communs, sont aujourd'hui reconnues sur le vivant mieux 
qu'elles ne l'étaient jadis sur le cadavre. 

Ainsi donc, rien n'échappera désormais, à l'œil du pra- 
ticien, des scènes pathologiques se Classant dans la mysté- 
rieuse profondeur de l'organe oculaire. Il saisira la lésion 
dans son principe initial , dans son point de départ , il 
assistera à son évolution , il en suivra les phases pi'ogres- 
sives ou décroissantes, il en appréciera la nature. Avec 
une pareille précision dans le diagnostic , son traitement 
ira droit au mal. Il ne frappera plus au hasard au risque 
d'atteindre le malade. A-t-il affaire à une affection curable, 
il la reconnaîtra dans le principe et sa thérapeutique , 
alors bien plus puissante , en triomphera facilement. 
Rencontre-t-il , au contraire , une de ces lésions contre 
laquelle tout traitement est impuissant , il épargnera au 
malade des médications cruelles qu'on se voyait obligé 
d'appliquer , en désespoir de cause , avant d'abandonner 
le pauvre aveugle à son malheureux sort. 

Voilà , Messieurs , une partie des progrès réalisés par 
ce merveilleux instrument qui date à peine de quelques 
années. Vous le voyez , il n'est pas moins utile pour 



— i>8.i — 

l'étude des maladies de l'œil que ne l'est le microscope 
pour l'étude de l'histoire natui-elle et le télescope pour 
relie de l'astronomie. 

L'exploration subjective et l'exploration objective sont 
donc deux conquêtes précieuses pour la science op- 
thalmoscopique. L'une s'adresse à la fonction , c'est un 
examen physiologique ; l'autre à l'organe , c'est un 
examen anatomique. De ces doux modes d'investiga- 
tions qui se contrôlent et se complètent mutuellement , 
résulte pour l'observateur une connaissance approfondie 
de l'appareil oculaire. Grâces donc soient rendues à 
Serre d'Uzès, et à Helmoltz de Kœnisberg , et que 
leurs noms soient placés ensemble dans l'histoire des 
progrès de la médeci^ie , à côté des ceux des Laennec et 
des Jenner. 




DES JUGEMENTS 

PORTÉS SUR LA PEINTURE 

Par m. ANSELIN, Secrktaibe-Perpétuel. 
( Séance publique du 8 Aoi'U 1858.; 



Depuis longtemps les beauxs art n'ont été le sujet de 
nos causeries intimes. Je ne prétends pas dire que leur 
culte ait été négligé parmi nous ; car la sculpture et la 
musique ont largement payé leur tribut. — En attendant 
que la peinture vienne liumljlemcnt vous présenter sa mo- 
deste offrande , permettez-moi df vous soumettre quelques 
réflexions , nées des divers jugements portés sur les 
œuvres des maîtres. 

Quiconque a manié le pinceau, s'étonne avec raison des 
jugements portés sur la peinture , soit parles connaisseurs, 
soit par les littérateurs , et il y a lieu d'être surpris de la 
contrariété des sentences rendues sur la même œuvre. 

D'où vient cette diversité d'opinions, soutenues avec 
une chaleur et un emportement qui. souvent, n'ont rien 
à envier à la polémique la [)lus ardente des discussions 
politiques? — Je ne parle pas des chefs d'école et de leurs 
adeptes : là il y a véritable esprit de parti , rivalité d'a- 
mours-propres ; je parle des juges en appareucc im- 
])artiaux et qui croient prononcer dans l'intérêt de l'art. 



— ^86 - 

L'uiu' des principales causes de ces dissidences me 
paraît résidei* dans l'insuHisanco de l'art, au point de vue 
de l'imitation. — Car si la nature pouvait être parfaitement 
imitée on n'exigerait rien autre chose que cette imitation, 
et celui qui en approcherait davantage serait jugé le plus 
capable ; mais cette insuffisance conduit certains esprits à 
proscrire la copie, même consciencieuse, comme une 
œuvre servile , et à n'adopter qu'une imitation libre , 
portant le cachet de l'organisation de l'imitateur. — Dès 
lors , suivant que cette organisation se rapproche ou s'é- 
loigne de celle du juge , celui-ci est indulgent ou sévère. 

L'un , esprit droit et rigoureux , s'attache aux formes et 
veut un dessin correct. La couleur fait inutilement jouer 
son prisme magique ; un raccourci hasardé , une attache 
douteuse rendent vaines ses coquetteries ; elle en est pour 
ses avances. 

L'autr(^, dont l'œil ne s'épanouit qu'à la vue de l'arc-eu- 
ciel , frissonne de plaisir en approchant de ces œuvres 
modernes dont un feuilletoniste croit faire un grand éloge 
en disant: {texiwl) que l'oiseau de Junon a étalé les ri- 
chesses de son plumage sur la toile ; et il passe indifi'érent 
sur cette grisoillf où la pureté du dessin , l'agencement des 
groupes appellent la louange. 

J'ai vu des gens qui se posaient en juges , hausser les 
épaules à la vue de ce beau et calme crépuscule où Cabot 
a représenté le Samaritain. — Tableau que nous possé- 
dons , qu'on n'apprécie point assez et qui sera l'honneur 
de notre musée. 

Un autre, caractère ardent , aime les œuvres où il y a 
de l'entrain et une fougue d'exécution qui laisse à désirer, 
mais qui parle au cœur. L'Italie est sa patrie adoptive. 

Tel veut que tout soit rendu , étudié' scrupuleusement. 



- -287 — 

exprimé avec justesse. Il ne pardonne pas une négligence. 
La Hollande réclame celui-là. 

Enfin d'autres réduisent la peinture au triste rôle d'a- 
muser l'œil. 

Au milieu do tout cela y a-t-il des règles certaines ? En 
matière de composition et de g'oiit ; Oui sans doute. En 
matière d'exécution ; Non, certainement non. — La preuve 
eu est dans l'approbation cju'obtiennent les œuvres du 
même genre exécutées par les procédés les plus opposés, 
— Ici des frottis légers , traversés par l'œil, laissent ap- 
percevoir les dessous qui les portent. Il n'appartient, dira- 
t-on , qu'à la peinture transparente d'être aussi lumineuse. 
Là une maçonnerie à trois couches vous éblouit de ses 
éclats brillants et vous l'ait chercher le rayon de soleil 
épandu sur le taljleau. Vive donc les empâtements ! 

Remarquons, en passant, que la sculpture donne ra- 
rement lieu à ces polémiques ardentes. La raison en est 
simple. — Il y a plus de réalité dans l'art du statuaire. — 
La couleur est absente ; les lois de la perspective linéaire 
ou aérienne inutiles. Il ne restera donc que l'expression 
et la forme où la critique puisse se prendre. 

Une chose surtout m'a paru très-curieuse , c'est la ma- 
nière dont les littérateurs, les gens d'imagination, traitent 
la peinture. Je n'exclus pas de ces catégories ceux qui 
écrivent séTieusement la vie des peintres. — Trop souvent 
les gens de lettres sont des connaisseurs médiocres en 
matière de beaux arts. — Voltaire lui-même justifie cette 
opinion par les jugements qu'il a porté des œuvres 
antérieures à son époque et de celles de son temps. De 
nos jours n'avons-nous pas vu un écrivain passal)lement 
excentrique, (;elui dontles comptes rendus des expositions 
pétillaient de mots heureux , d'éclairs d'imagination , quit- 



— L>8H — 

tant la plumt; pour le pincpau , jouer le plus triste rôle 
dans une exposition célèbre. Il faut donc reconnaître que 
trop souvent ceux qui s'érigent en juges de la peinture 
puisent dans leur imagination , ou des louanges outrées , 
ou des critiques amères ; que les unes et les autres, en 
dehors de l'art , ne procèdent souvent que d'une grande 
facilité à manier la plume. Los œuvres d'art sont des 
textes sur lesquels il s'agit de broder. 

J'ai la conviction que la majeure partie des maîtres, 
dont le faire est justement estimé, n'ont jainais songi- aux 
raffinements de la métaphysique la plus quintessenciée , 
que leur prête tel historien ou tel admirateur. 

Je me suis souvent demandé quelle figui'o feraient 
ces peintres naïfs , simples de pensée , souvent même dé- 
nués d'éducation première , comme plusieurs dont l'école 
flamande ou hollandaise nous offre le type, s'ils assistaient à 
lalectured'unc biographie moderne érigée en leur honneur. 
Non seulement il faudrait leur en traduire les expressions , 
nées d'une grande perfection acquise dans le langage ar- 
tistique ; mais je crois qu'ils avoueraient avec l>onhomie 
qu'ils n'ont jamais rêvé toute cette poésie posthume dont 
on pare leurs tableaux ; poésie qui n'existe souvent que 
dans la tête , rarement dans le cœur des panégyristes. 
Ainsi , l'amant pare sa maîtresse de tous les charmes , de 
toutes les qualités dont il plaît à son imagination de la 
doter, et qui, souvent, n'existent que pour lui seul. 

Qui ne connaît les pages brillantes où M. Delamenais 
parle avec enthousiasme de l'école hollandaise; où il 
décrit avec une si grande magie de style ses longues 
extases devant la reproduction des choses les plus vid- 
gaires ? 

Oui, le j)oète prosateur qui parle ainsi peut bien voir 



— ^89 — 

comme il parle ; mais il est presque certain que la poésie 
est plus en lui que sur la toile ; que le peintre était loin 
d'élever aussi haut sa pensée ; que le plus souvent il copiait 
avec simplicité et conscience des détails longtemps étudiés; 
souvent rendus avec un grand eftort de métier. — Disons 
avec franchise , avec l'auteur de la vie des peintres , qu'il 
y a cent ans , certaines appréciations actuelles n'eussent 
pas été comprises. — Il était réservé à notre époque de 
saisir dans les œuvres de ces peintres de la nature, une 
délicatesse de sentiments dont l'appréciation est peut-être 
un fruit du développement du sens artistique de notre 
siècle. — Car de leur temps la métaphysique des beaux 
arts n'existait pas , ou pour mieux dire n'avait pas encore 
créé son langage. 

Lisez en eflet le naïf Descamps, Houbraken , bons juges 
assurément des tableaux de leur école , mais sachant dis- 
tinguer l'art du métier , faisant la part de chacun , sans 
les confondre dans ime efflorescence de paroles aussi 
creuses que sonores. Prenez un éloge sorti de leur plume ; 
comparez-le à celui sorti d'une plume moderne. Vous 
aurez peine à croire qu'il s'agit de la même toile. 

A Dieu ne plaise que je veuille dépouiller la peinture de 
son auréole poétique. Seulement je voudrais, dans son 
intérêt même , prescrire des bornes à l'exaltation du lan- 
gage, et réserver la poésie pour les choses qui la com- 
portent , les grandes compositions où il y a des drames , 
dos passions ; ou bien encore la représentation des grands 
aspects de la nature. 

L'adage : Ut pictura pocsis est vrai ; mais il faut m'accor- 
dcr qu'il y a la même gradation du spirituel au sublime , 
de la naïveté au grandiose dans les œuvres du pinceau 
que dans celles de l'esprit. — Le vaudeville, la comédie, 

19. 



— 'im — 

la tragédie n'ont pas los inêinos alluios (^t ne peuvent con- 
fondre leur style ni viser aux mêmes effets. — On ne doit 
rhercher en tout que ce qui doit y être. 

Le mot poésie est fort à la mode anjonr'd'hui. On l'ap- 
plique à toutes choses. — C'est probalilement parce que 
nous vivons dans le siècle le plus positif, quant aux intérêts 
matériels, qu'on veut de la poésie en dehors de ces inté- 
rêts. C'est comme un équilibre qu'on cherche à rétablir; 
une fiche de consolation accordée aux sentiments moraux, 
trop souvent méconnus. 

Revenons à l'art. Je suis bien loin de contester la poésie 
qui est l'âme des grands tableaux historiques ou religieux ; 
celle si touchante dont peuvent s'animer les tableaux de 
genre ; celle enfin qui doit briller dans la représentation 
des grands phénomènes de la nature; qui doit présider 
aux scènes éclatantes d'un soleil couchant , au calme , à 
la fraîcheur des premiers rayons du jour, aux fureurs 
de l'océan , aux scènes de désolation des naufrages ; mais 
je repousse les exigences d'un critique très-moderne , qui 
exigeait surtout la poésie dans les détails. 

Les détails admettent-ils la pcxisic ? 

Est-elle compatible avec leur exécution ? 

Le détail admet l'esprit, soit. Il tient plus à la légèreté 
de la main qu'à la chaleur d'imagination. Quoi de plus 
fin que ces feuilles , ces fleurs délicates , ces détails mi- 
croscopiques d'insectes, d'oiseaux, de Brugel de Velours. 
Ils sont parfaits , mais ne concourent pas à l'effet d'en- 
semble ; l'œil est charmé , le cœur n'est pas ému ; il n'y a 
donc pas Là de poésie. 

Résumons-nous en disant : que dans toute œuvre il peut 
y avoir le génie de l'art , ou celui du métier ; que rarement 



— "291 — 

tous deux y sont réunis ; et que pour juger sainement il 
l'aut examiner l'œuvre avec l'intention qui guidait l'artiste. 
Pour loger tous mes tableaux , disait Téniers, il faudrait 
une galerie de deux lieues de long. La poésie pourrait-elle 
fournir une telle carrière ? II est vrai que Louis XIV apper- 
cevant à Versailles quelques œuvres de Téniers, s'écriait : 
Qu'on enlève ces magots ! Le grand roi qui , du reste, était 
assez bon juge des œuvres de l'esprit et de l'art, ne voyait 
que des magots dans ces tableaux que, de nos jours, on se 
dispute avec fureur, mais dans le mérite desquels entre 
pour beaucoup le métier , le faire de la main habile qui 
les créa. 

Un mot encore : Si ces écoles flamandes et hollandaises 
renfermaient tant de cerveaux poétiques , pourquoi donc 
la Flandre et la Hollande ont-elles produit si peu de poètes ? 

Gardons ce titre pour les Rubens , les Vandick , les 
Rembrant ; donnons aux Téniers , aux Brower , aux Metzu, 
aux Paul Bril et à tant d'autres , les noms d'observateurs 
assidus et d'imitateurs charmants de la nature. 




19' 



QUELQUES MOTS 

SUB 

RACINE ET SON SIÈCLE, 

PAR M. TIVIER. 

( Séance publique du s Août I86S. ) 



Un journal habituellement fidèle aux meilleures tradi- 
tions littéraires et qui n'a jamais cité qu'avec honneur le 
nom de Racine , a récemment publié quelques articles qui 
ne ménagent niée grand homme ni son siècle. 

Le critique a prétendu les expliquer l'un par l'autre ; 
mais des préjugés de secte et des antipathies politiques ont 
nui à l'exactitude de ses jugements. Le portrait a été pris 
de profil, et le meilleur côté est resté dans l'ombre. Soit ré- 
ticences peu équitables , soit attaques peu mesurées , l'ap- 
préciation a trop souvent dégénéré en satire. Après avoir 
reconnu que Racine est notre poète national et que son 
théâtre représente parfaitement l'esprit français , on nous 
donne de cet esprit une idée peu flatteuse et l'on réduit 
ses qualités à deux : l'amour de la méthode et l'art de 
composer; également dépourvu du génie artistique et 
du sens philosophique , il ne sait ni descendre dans 
les détails qui animent une peinture , ni pénétrer par 



— ^94 - 

l'analyse au fond des choses ; il ne discute rien, il n'invente 
rien. II parle , et voilà tout. 

Cet esprit a reçu tout son développement auxvir siècle. 
Or, de quoi se compose le xvii'= siècle ? d'un roi, d'une cour ; 
d'un roi qui s'adore lui-même dans sa quiétude et sa ma- 
jesté ; d'une cour qui ne vit que de sa faveur et n'ambi- 
tionne que ses regards. Il est vrai que ce roi sait porter sans 
fléchir, douze heures par jou]', le poids du rang suprême, 
et que les courtisans sont maîtres passés en l'art de bien 
dire. Dans ce siècle où tout doit plaire, où tout sait plaire, 
même la nature dont les arbres se festonnent et dont les 
eaux jaiUissent à contre-sens pour le plaisir des yeux, le 
courtisan plaît par sa langue souple et dorée. 11 s'en sert 
pour flatter le prince , égoi'ger gracieusement un rival ou 
débiter des madrigaux, car la galanterie remplace chez lui 
les sentiments sérieux et profonds dont le privilège n'ap- 
partient qu'aux femmes (le critique veut bien reconnaître 
en effet que , même chez Racine, elles ont un cœur dont 
on devine les mouvements sous la compression des bien- 
séances). Le peuple ne tient pas plus de place sur le théâtre 
que dans le monde. Il y souillerait les regards; on l'y 
souffre à peine à titre de domestique , de confident obscur 
et dévoué. Quant à l'écrivain lui-même, des maîtres rigides 
et discoureurs lui ont appris à faire de pâles traductions et 
de longs développements. Esclave de ses scrupules , la 
place d'un mot, le choix d'un terme lui causent des per- 
plexités sans fin. Familier de rois et de grands , il a pour 
eux d'inépuisables respects , et de peur de leur manquer , 
il redoute et amoindrit jusqu'aux passions qu'il se propose 
de peindre. En résumé , méthode sans profondeur de l'es- 
prit français, grâce aristocratique et frivole du xvii' siècle, 
«ntravcs d'un style fonrmenti'. d'un goût étr'oil et d'uiu; 



- 295 — 

conscience méticuleuse, voilà ce que représente et de quoi 
se compose le talent de Racine. 

Je n'entreprendrai pas la défense du xvii*^ siècle. A qui 
donc upprendrai-je que tout n'y est pas orgueil d'un côté 
et servilité de l'autre; que la noblesse y sait répandre son 
sang pour le pays et garder intact pour la France un dou- 
ble dépôt : son honneur et son esprit ; que la théologie n'y 
enseigne point aux rois à croire les peuples faits pour eux, 
mais plutôt à se croii'e faits pour les peuples ; qu'elle leur 
dit par la bouche de celui qu'on nous représente comme 
l'apôtre de la monarchie absolue : « Le nom de roi est un 
)) nom de père. — Dieu n'a pas voulu... faire d'un côté des 
» orgueilleux, et de l'autre des esclaves et des misérables. 
» Il n'a donné sa puissance aux rois que pour procurer le 
)» bien public. — Ne vous croyez pas d'un autre métal que 
I) vos sujets; mettez-vous à leur place. — Le caractère d'une 
» âme superbe et tyrannique est de dire : Je suis, et il n'y 
» a que moi sur la terre (1). n 

A qui apprendrais-je que ces maximes ont pu être ou- 
bliées, mais qu'elles ne furent jamais contestées ni mécon- 
nues ; que Louis XIV siégeait, huit heures par jour , dans 
les conseils de l'Etat ; qu'il parlait à l'enfant héritier de son 
trône un langage digne de St.-Louis; que le peuple com- 
prenait l'amour de ses princes et, qu'à moins d'être aigri 
par le malheur, il y répondait par le dévouement et la fi- 
délité. Je reviens donc et m'arrête à cette pensée que Ra- 
cine personnifie l'esprit français. 

De bonne foi, cet esprit se reconnaitrait-il aux caractères 
qu'on lui prête : méthodique et borné, incapable d'appro- 
fondir et de peindre , il ne produit ni des artistes ni des 

ii)r!ossuel ; politique tir/'e do l'oiTiturp, livi>^ in,pas5im. 



— 296 — 

philosophes. Nous craignons que la philosophie auquel on 
l'accuse de ne pouvoir atteindre , ne soit surtout l'amour 
des systèmes, non pour la vérité qu'ils contiennent, mais 
pour le hruit qu'ils font et l'amusement qu'ils procurent. 
Le dernier mot de cette philosophie pourrait être cet aveu 
naïf d'un penseur allemand : « Si l'Etre tout-puissant, te- 
nant dans une main la vérité et dans l'autre la recherche 
de la vérité, me disait : Choisis, je lui dirais : Tout-Puissant, 
garde pour toi la vérité et laisse-moi le plaisir de la cher- 
cher (1). » L'esprit français répond, avec la rudesse de 
Pascal : « que la philosophie, à ce compte, ne vaut pas une 
heure de peine; » avec la gravité de Bossuet : « }Jalheur 
à la connaissance stérile qui ne se tourne point à aimer, n 
Car l'esprit français, on l'a dit avec raison, c'est l'esprit 
pratique , le hon sens. Que lui font les vaines spéculations 
qui brillent un instant pour s'éteindre ? Fidèle aux tradi. 
tions constantes de l'humanité, il conserve intact le trésor 
des vérités séculaires, les respectant même dans ses écarts, 
et garde toujours une pointe d'esprit en réserve pour per- 
cer à jour les doctrines vides et bruyantes dont s'amuse 
l'oisiveté philosophique, sans souci des orages qui peuvent 
en sortir. 11 aime mieux conserver ses convictions que les 
détruire pour le plaisir , moins innocent qu'on ne pense 
d'échafauder des théories. Le xvii<= siècle, en particulier, 
n'était point chercheur : on ne l'est pas quand on se sait en 
possession du vrai. 11 se sentait fort de ses croyances pro- 
fessées par le génie, appuyées sur la science, assez combat- 
tues pour être éprouvées, assez noblement défendues pour 
être l'honneur comme la lumière de ceux qui les accep- 
taient. L'esprit français qui reçut son achèvement dans ce 
siècle d(! la .''aison polie, se distingue par la méthode : on le 

(Il Saiiitf Beuvp, dcniicrf; poiiraits iiii' Rt''iimsnt). 



— 297 — 

conçoit. La raison n'a pas de plus sûr moyen que la recti- 
tude inflexible de sa marche et la clarté de ses déductions 
pour satisfaire et soumettre les esprits. 

Que le XVII* siècle ait exclusivement produit de beaux 
discours , encore est-ce beaucoup , si les pensées en sont 
vraies et les formes excellentes. Mais on le conteste, et l'on 
veut n'y trouver que des pensées de convention sous des 
formes sèches. On lui reproche d'accepter des idées dont il 
n'a pas vérifié l'origine et sondé les bases. Est-ce bien exact, 
et parce qu'il était savant sans bruit et sans témérité , a-t- 
il ignoré la discussion? Nous ne l'avons pas plus inventée 
que l'érudition, que la critique. Nous n'avons pas même 
réclamé les premiers ce qu'on appelle, « pour notre esprit 
le droit d'examiner, pour notie volonté le droit de consen- 
tir. 1) Il est facile de supposer tous les grands esprits de 
ce temps occupés à se crever les yeux et à se metti-e des 
chaînes, adorant, par crainte de déplaire , « leur aveugle- 
ment et leur oppression. » Mais il serait étrange qu'on eût 
tant raisonné sur la scène et si peu dans la vie. 

Ces raisonnements de la scène choquent, dit-on, les 
étrangers ; ils s'étonnent de voir Roxane plaider sa pas- 
sion, Phèdre expirer sur une phrase académique. Il est 
vrai que les passions dans Racine s'allient aux lumières de 
l'esprit. Discutées par la conscience , humiliées par la rai- 
son , contredites par le sentiment de l'honneur et la di- 
gnité personnelle , tantôt elles se défendent , tantôt elles 
s'accusent ; elles réclament poiu" leurs intérêts menacés , 
elles vont à leur but par d'éloquents sophismes ou d'ar- 
dentes supplications; elles attaquent, elles récriminent, ou 
bien elles veulent sauver des innocents dont elles ont causé 
la perte et se dévouent au châtiment. Atalide, prête à mou- 
rir, vient demander grâce pour Bnjazct , avec un art (jui 



— i^98 — 
n'est que le sublime de la tendresse; Junic défend avec une 
délicatesse admirajjle ses sentiments outragés ; Phèdre ex- 
pirante rend témoignage à l'innocence de celui qu'elle a 
tué d'une calomnie. Est-ce là ce qu'on appelle de la ]-liôto- 
rique de théâtre, un vain étalage de passions qui plaident 
et qui pérorent? Ces dernières paroles de Phèdre, cette voix 
de l'épouse coupable, voix brisée mais douce comme l'ac- 
cent d'un humble repentir; cet adieu si pénible à la lu- 
mière , à la famille offensée, à la paisible existence dont 
elle pouvait jouir, à l'honneur perdu ; ce remords qui la 
déchire et cet aveu qui l'apaise, et ce calme du dernier mo- 
ment, toute cette admirable poésie, peut-on avoir en F'rance 
le courage de l'appeler a une phrase académique » ? 

Et que faut-il substituer à cette passion éloquente qui sait 
parler et raisonner ? Des phrases tronquées ? des fureurs ? 
Les emportements sauvages d'une mère qui , pour mieux 
ressembler à la bètei"auve, se traîne sur les mains? J'aime 
mieux l'ardente invective de Clytemnestre contre le père 
ambitieux qui vent lui ravir son enfant pour l'immoler à 
sa fortune, et l'appel passionné qu'Andromaque veuve et 
captive adresse , tantôt à la générosité de son })ersécuteur, 
tantôt à la cendre protectrice de son époux. 

Préfère qui voudra les propos incohérents du désespoir, 
les sons entrecoupés d'une voix étranglée par la douleur. 
Si la raison nous a été donnée , c'est pour en faire usage 
dans les moments les plus solennels de la vie. Laissez à 
l'animal le rugissement et les morsures ; l'homme se défend 
avec son intelligence. 

La passion, qu'on reproche à Racine d'avoir adoucie et 
contenue, ne peut-elle être naturelle qu'à la condition de 
troubler le sens et d'étouffer la raison ? Est-ce au philosophe 
«T PU défendre les excès contre le iinete. et surtout à se 



— i99 — 

plaindre qu'il eu ait respecté seulement la partie pure et 
légitime et qu'il ait condamné l'antre aux angoisse.s du re- 
mords, aux flétrissures de la conscience et de l'opinion ? En 
est-elle d'ailleurs moins toncliantiî et moins terrible, et l'é- 
pouvante de Phèdre ou d'Atalide devant l'abîme creusé par 
leur faiblesse ne vaut-elle pas les lâches regrets d'un cœur 
eiféminé ou le grossier délire des appétits révoltés ? En li- 
sant Racine , le cœur est ému d'une douce pitié , sans que 
le bon sens indigné réclame. Je plains l'âme qui souffre, 
sans que ma sympathie tourne en lâche connivence ; 

Didon a beau gémir et ni'étaler ses charmes, 
Je condamne sa faute eu partageant ses larmes 

et je jouis doublement des émotions qu'on excite en mon 
ccerir et de l'hommage rendu à ma raison. 

Mais on ajoute : ces sentiments parlent trop bien. Pour- 
quoi, chez le poète, ces recherches et ces scrupules de dic- 
tion? Pourquoi reste-t-il pur et châtié quand le style de- 
vrait s'alhuner et courir comme une tlamme au souffle des 
passions ? Autant demander pourquoi il fait des vers ; pour- 
quoi il interprête la nature en poète, au lieu de la traduire 
en copiste ; pourquoi il préfère l'imitation idéale, au calque 
servile ? C'est lui faire un crime d'avoir relevé la vérité des 
peintures par la perfection du style. 

Le style, c'est vraiment la partie vivante du talent, celle 
qui ne s'imite ni se s'emprunte. C'est pourquoi Virgile di- 
sait qu'il serait plus difticile de dérober la massue d'Her- 
enle qu'un vers seul à Homère. On en peut dire autant de 
Racine ; on s'en nourrit, on s'en pénètre , on ne lui dérobe 
ri en . 

Ce style de Racine, qu'on nous donne conimiîreti'ortd'un 
goût subtil et tourmente , comment en parler dignement t 



— 300 — 
On proposait au commentateur de Corneille d'être aussi 
celui de Racine ; il répondit: « Le commentaire est fait. 
Ecrivez au bas de chaque page : beau , sublime , harmo- 
nieux, » Cette dernière épithète est inséparable du nom de 
Racine, et pourtant dit-elle assez? Oui , si elle ne désigne 
point un bruit d'élégantes paroles qui recouvrent des sen- 
timents superficiels et des idées médiocres ; oui, si elle si- 
gnifie le juste tempérament des qualités qui font l'écrivain 
parfait. Si nous voulons donner l'idée de ce qu'était Racine 
à cet égard, ne parlons point de sa correction, et pourtant 
cette belle langue française est si difficile à parler exacte- 
ment, sans rien qui sente l'ignorant ou l'étranger ! ne par- 
lons point de sa précision, et pourtant il est si difficile d'}"^ 
trouver l'expression définitive dont la poursuite coûte tant 
de labeur au grand écrivain, tant d'équivalents superflus à 
l'écrivain médiocre ! Ne parlons même pas de son élé- 
gance , et pourtant la langue de Racine a tant de i-es- 
sources ; elle se tient si sûrement sur les limites de la pé- 
riphrase ambitieuse et d'une simplicité trop nue ! Conten- 
tons-nous de dire : R est l'écrivain parfait. Sa qualité à lui 
c'est la perfection , l'ensemble de tous les mérites , l'éclat 
de tous 1" ■ rayons combinés. L'énergie s'y cache sous la 
grâce, la délicatesse sous la simplicité, le naturel sous la 
dignité. Si quelquefois les mœurs des cours, les exigences 
d'un auditoire d'élite et la tyrannie de la mode ont rendu 
sa muse trop galante ou maniérée , l'expression toujours 
charmante et discrète semble demander grâce pour ces im- 
perfections. Que lui manque-t-il? la force? Et qui n'a pas 
lu les magnifiques imprécations d'Agrippine marquant 
Néron du sceau du parricide et le vouant aux malédictions 
de l'histoire? Qui n'a frémi d'un saint transport avec le 
prophète emporté par l'Esprit sur les débris de Jérusalem 
<'t los l'outes do la captivité? Dans quelli' mémoire ne re- 



— 301 — 

tentit l'invective de Joad contie les flatteurs et la voix de 
Phèdre livrée aux terreurs de sa conscience ? Est-ce le na- 
turel qui lui manque ? Est-il donc nécessaire de donner un 
libre cours à tous les instincts pour rester fidèle à la nature ? 
N'y a-t-il pas une nature réformée par le christianisme , 
embellie de toute les grâces d'une société polie? Serait-ce 
l'éclat du style poétique? Sans doute, Racine n'en prodigue 
pas les richesses, il n'effeuille pas son génie pour en ré- 
pandre à pleines mains les splendeurs; mais jamais l'image 
et la poésie n'ont fait corps plus étroitement que dans ses 
vers; jamais l'une n'a été plus nécessaire à l'autre ; jamais 
l'art de ramassr>r un tableau dans un mot, de le teindre de 
sens, comme dit un ancien, de l'empreindre d'un sentiment 
profond, n'a été porté plus loin. D'autres ont une énergie 
plus soutenue ; d'autres, une élévation plus constante ; d'an- 
tres une simphcité plus naïve. Nul n'a possédé au même 
degré l'art de tout dire comme il le faut, de s'élever et de re- 
descendre , d'étonner et de plaire , de troubler le cœur et 
de l'apaiser. Et quel goût accompagnait ce prodigieux ta- 
lent ! Racine est dans ce siècle le seul poète qui ne soit ja- 
mais méconnu. Molière rêve les honneurs de la tragédie et 
s'en approche timidement dans de froides pastorales. Cor- 
neille s'obstine pendant trente ans à des complications 
aussi fatigantes pour Inique pour ses lecteurs. Lafontaine 
imite servilement Térence. Le sage Boileau se croit un jour 
poète lyrique et rime l'ode sur Namur en dépit de Minerve. 
Racine, dès Andromaque trouve sa voie, s'y maintient et 
ne s'en éloigne que pour se préparer dans la retraite, aux 
merveilles d'Esther et d'Athalie. 

Aimons donc cehii qui fut si parfait écrivain , sans que 
son génie en fut rétréci , qui n'eut ni les petitesses , ni les 
vanités de sa profession ; ce français, à l'âme chrétienne et 



— :]&2 — 

clir'valerpsquo , ami du peuple, ennemi des llatteurs, ca- 
pable au l)esoin d'une remontrance courageuse et discrète ; 
ce maître en l'art de railler finement qui sut égayer, sans 
l'envenimer, le commerce d.es hommes ; c.e cœur excellent 
qui fut trappe à mort le jour où l'on ,j>ut le soupçonner d'in- 
gratitude , cet esprit excellent aussi, par qui fut conduite à 
sa perfection cette langue privilégiée qui, grâce à lui sur- 
tout, a fait et fait encore le tour du inonde ; notre poète, 
pour qui sait le comprendre, l'homme de toutes les heures 
et le compagnon de tous les âges : le maître de l'enfant 
dont il façonne la bouche encore tendre aux accents polis, 
comme parle Horace; le maître de la jeunesse qui apprend 
de lui à éviter le langage grossier d'une fausse indépen- 
dance ; le maître de l'âge mûr dont il satisfait pleinement 
la raison curieuse et le goût difficile. Il nous conserve l'es- 
prit sociable, la politesse si nécessaire à nos temps de divi- 
sions et d'habitudes vulgaires. Et qui remplacerait pour 
nous cette école de dignité, ce trésor de beautés d(îlicates 
qu'un commerce plus familier nous rend chaque jour plus 
sensible, cet auteur achevé, notre gloire à tous, et en même 
temps notre hôte familier, notre ami? 




L'HOTEL GARNL 

VERS LUS A L'ACADÉn^SE, 

Dans sa Séance publique du 8 Août 1858, 

Par si. E. WERT. 



Comme l'oiseau captif, échappé de sa cage, 

J'aime , de temps en temps , à me mettre en voyage ; 

A savourer parfois, abjurant mes travaux, 

Des sites variés et des aspects nouveaux. 

Las de voir, chaque jour, dans les mêmes bordures. 

Et les mêmes tableaux et les mêmes figures, 

J'obéis volontiers , je vous en fais l'aveu , 

A la nécessité qui m'en éloigne un peu. 

Je ne m'informe plus si , dans l'Herzegowine , 

L'affreux Bachi-Bouzouck sème encor la ruine; 

Si, cherchant son salut dans l'insurrection, 

L'Inde doit échapper aux griffes d'Albion ; 

Si les Monténégrins, vainqueurs de l'Islamisme, 

Seront abandonnés par le Christianisme ; 

Si, dans la Conférence, enfin, les royautés 

Sauveront le Danube et ses principautés : 

Sur les bancs dévolus à la première classe , 

Ainsi qu'un grand seigneur, je monte et m'y prélasse. 

Selon l'état du ciel, je trouve, en cet endroit, 

Le zéphyr en été , la chaleur si j'ai froid ; 



— 30'. - 

A Tabri du soleil , garauli ilc l'averse , 

Je cède au mouvement qui m'entraîne et nie berce ; 

Je deviens , par l'effet d'un prestige flatteur, 

Riche capitaliste , heureux spéculateur , 

Ayant à dépenser, imposture enivrante! 

Comme un autre, à mon tour, cent mille écus de rente. 

Ah ! lorsqu'il est si doux et si bon de rêver , 

Le convoi devrait bien ne jamais arriver 1 

Mais la vapeur s'échappe et le train se modère : 

C'en est fait , le wagon touche au débarcadère ; 

Il faut descendre alors : o désappointement ! 

vérité cruelle 1 o triste changement ! 

Me voyez-vous perdu dans la poudreuse foule , 

Dont le flot importun avec lenteur s'écoule 

Vers l'enceinte où je dois , quand j'en passe le seuil , 

En rendant mon billet , abdiquer mon orgueil ? 

Des voyageurs nomhrcux la masse impatiente 

Va, vient, cause, s'assied dans la salle d'attente, 

Endroit que l'on devrait, je l'affirme aujourd'hui, 

[ntilulcr plutôt la salle de l'ennui; 

Enceinte où , soupirant pour avoir son bagage , 

D'une course rapide on perd tout l'avantage 1 

Heureux sans doute est l'homme habile à voyager, 

Qui , n'emportant jamais qu'un fardeau très léger , 

Sans gêner ses voisins , glisse , sous la banquette , 

Le coffre où sont rangés ses effets de toilette! 

A peine arrive-t-il , qu'à s'élancer tout prêt , 

Muni de son trésor, il file et disparaît, 

Et déjà, loin de nous, il arpente la rue. 

Alors qu'en palpitant tout un monde se rue 

Pour retrouver son bien sur les longs établis 

Où sont , tant bien que mal , entassés les colis. 

Trop content suis-je encor si , par quelque méprise , 

Se séparant de moi , ma modeste valise , 

Quand, sur elle, à Paris, je veux mettre la main , 

De Lille ou de Calais n'a pas pris le chemin. 



— 305 — 

Là, (l'un autre embarras on ne vous tient pas quitte 

Des croiseurs de l'OcIroi , subissant la visite , 

Il faut qu'à sa sortie , à l'abri d'un débat , 

Votre innocent paquet reçoive un exeat ; 

Signe libérateur , biéroglyphique raie 

Que la niam du fiscal trace avec de la craie. 

Etes-vous libre cnlîn ? Non , car, en cet instant , 

Pour vous emprisomier l'omnibus vous attend ; 

Mais, avant de rouler, pour grossir sa recette, 

Au dedans , au dessus , il faut qu'il se complète , 

Et que, dût en sa route un malheur arriver, 

Il se charge à tout rompre et s'emplisse à crever. 

Vous parlez, cependant, et malgré maint obstacle, 
Sain et sauf, par hasard, ou plutôt par miracle, 
Descendant de voiture à l'endroit indiqué. 
Non sans peine , à bon port vous voilà débarqué. 
Là, bientôt on vous offre, à titre d'avantage, 
Une chambre hideuse au quatrième étage. 
Les nombreux visiteurs du superbe Paris, 
En fait de logements, dans l'hôtel ont tout pris. 
Espérez , toutefois , peut-être avant une lieure 
On pourra vous donner une chambre meilleure ; 
Car un provincial , pour retourner chez lui , 
On croit en être sûr, doit partir aujourd'hui , 
Et vous pourrez alors, bénissant la fortune 
Qui grandit la distance entre vous et la lune, 
En rentrant à l'hôtel , bien fatigué , bien lourd , 
Pour gagner votre nid faire un trajet plus court. 

Vous voilà donc casé, vous et votre bagage. 
Toutefois, en faisant votre petit ménage, 
Gardez-vous d'inspecter trop scrupuleusement 
La décoration de votre appartement. 
D'abord vous vous trouvez campé sur un derrière 
Où n'arrive (pi'à peine un r.iyon de lumière. 



— :jug — 

Et qui, pour tout aspect, ne vous offre qu'un mur 
Très haut et qu'a sali plus d'un vestige impur : 
Un méchant secrétaire, une vieille commode; 
Meubles dont la façon est loin d'être à la mode , 
Incrustés de poussière et par les vers piqués, 
Sont garnis de tiroirs plus ou moins disloqués. 
Là, je rencontre, en outre, une table boiteuse, 
Au fond d'un écritoire un peu d'encre bourbeuse, 
Puis une plume en fer dont le bec tout rouillé 
Est l'effroi du vélin qu'il n'a que trop souillé. 
Dirigé par vos doigts , il fait de l'écriture 
Un supplice réel, une affreuse torture; 
I.a plume, le papier, alors que l'on écrit 
Secondent plus ou moins ou le cœur ou l'esprit. 
Aussi je répondrais qu'ayant le confortable 
Dans quelqu'appartement d'un aspect agréable, 
Mozart et Despréaux , Molière et Rossini 
N'ont jamais travaillé dans un hôtel garni. 



Hôtel garni 1 ce mot vous d.'guise l'auberge , 
Le caravansérail où parfois on m'héberge. 
Là, si je ne suis pas tout à fait un zéro, 
Mon triste individu n'est plus qu'un numéro, 
Qu'un chiffre par lequel , soit obscur , soit insigne , 
Tout voyageur logé se nomme et se désigne. 
De la gent domestique écoutez le caquet : 

— Pour le quaranle-qiialre on apporte un paquet ; 

— Le quatorze voudrait qu'on nettoyât ses vitres; 

— Le trente-six demande une douzaine d'huîtres ; 

— Une dame, venue en cabriolet neuf, 
A remis hier soir ce billet pour le neuf. 

— Et le numéro deux, ce couple qui s'adore , 
Veut, pour aller au bois, un fiacre à double store.. 
Ainsi de suite. Mais ce qui blesse mes yeux 

Dans un hôtel garni; ce qui m'est odieux. 



— 307 — 

Ce qui me choque enfin plus que tout, c'est la trace 

Qu'ont laissée, en partant, les gens que je remplace ; 

C'est, dans un coin obscur où l'œil est attiré. 

Un reste de cigare , un journal déchiré , 

L'adresse d'un coiffeur , le fragment d'un programme 

Où le charlatanisme exalte un mauvais drame ; 

La contremarque aussi témoignant que l'auteur 

N'a pas su captiver l'ennuyé spectateur. 

Là c'est un cure-dents , c'est l'allumette encore 

Dont le bout malheureux a perdu son phosphore. 

Puis enfin , dans ce lit , réceptacle banal 

A l'usage de tous , où je dormirai mal , 

Où j'ai fout lieu de craindre , alors que je l'inspecte , 

Les sinistres exploits d'un effroyable insecte , 

Qui donc, pour son malheur, vint coucher avant moi? 

Peut-être un criminel menacé par la loi. 

Ce lit, dont ils ont fait une étape en leur route, 

Peut-être a recueilli le vol, la banqueroute; 

Le remords y veilla; trop heureux, pour ma part. 

Si je puis m'y soustraire au poids d'un cauchemar ! 



Au milieu de juillet, comme au cœur de décembre, 
Dans un hôtel garni peut-on garder la chambre? 
En été, la chaleur y vient vous étouffer, 
Et quand le froid sévit, on ne peut s'y chauffer; 
Car la porte clôt mal , et , selon la coutume , 
Le bois y brûle mal dans un àtre qui fume. 
D'essayer un travail auriez vous le désir? 
Rien n'y peut occuper , charmer votre loisir ; 
Privé de leur secours , de leur douce présence , 
De vos livres chéris vous regrettez l'absence, 
Il faut donc, redoublant de courage, d'efforts, 
Et quel que soit le temps , se lancer au dehors , 
Fouler le macadam et flâner sur l'asphalte , 
Jusqu'au moment heureux marqué par une halte 

20* 



— 308 — 

Dans quelque resUiurant d'où l'on ne fortira. 

Que pour aller bientôt dormir à l'Opéra. 

Dormir!... un tel bonheur, là, vous viendra plus vite 

Que sur les matelas de votre mauvais gîte. 

Là, vous sommeillerez au son des instruments 

Qui sauront vous bercer par leurs enchantements ; 

Là vous savourerez l'effcl soporifique 

Que produisent toujours cinq heures de musique ; 

Et vos yeux , se fermant , prendront enfin congé 

Du luxe merveilleux d'un ballet prolongé. 

Mais dans l'hôtel , quel train 1 Plus de vingt locataires , 
Bien longtemps après vous , rentrants retardataires , 
Excitant d'un marteau l'affreux diapason , 
De leurs coups , à la porte , ébranlent la maison ; 
D'un repos bienfaisant, pour vous ôter le charme, 
Tous, font, comme à plaisir, un horrible vacarme; 
L'un parle , l'autre tousse , et , pour votre chagrin , 
Celui-ci chantant faux , estropie un refrain , 
Tandis que celui-là, s'il n'a pas la voix forte, 
Avec un grand fracas , ouvre et ferme sa porte. 
Enfin quand brodequins et bottes et souliers 
Ont été bruyamment jetés sur les paliers ; 
Quand ne s'agitant plus, s'élendant sur sa couche. 
Chacun , tant bien que mal , ferme l'œil et la bouche , 
Trop heureux êtes-vous , si d'un voisin dormeur 
Le plus fâcheux hasard ne fait pas un ronfleur I 

C'est de cette façon , exactement dépeinte , 
Que s'exerce à Paris l'hospitalité sainte ; 
Qu'on y fait expier , par le tourment des nuits , 
Les plaisirs qui , le jour , nous avaient réjouis. 
Si Paris est vraiment magnifique, admirable; 
Dans l'univers entier , s'il n'a pas de semblable ; 
Si, centre glorieux des Lettres et des Arts , 
11 sait émerveiller l'esprit et les regards ; 



— 309 — 

Si ce n'est qu'en lui seul que l'oeil charmé découvre 
La beauté des palais, la majesté du Louvre; 
Si le génie enfin , l'ornant de ses rayons , 
En a fait le soleil des autres nations ; 
Ce n'est pas, à coup sûr, pour l'homme de province 
Dont le temps est compté , dont la fortune est mince. 
C'est d'abord, c'est surtout pour le riche étranger 
Qui peut splendidement y vivre et s'y loger ; 
C'est pour l'heureux mortel qui , grâce à l'opulence , 
Pendant les mois d'hiver, en fait sa résidence; 
C'est aussi pour les gens qui, par nécessité. 
Habitants et bourgeois de la grande cité , 
Savent, selon leur rang, leur élat et leur bourse, 
Y trouver , pour s'y plaire , une heureuse ressource , 
Puisqu'enfin il est vrai que ce brillant Paris 
Offre, à qui le connaît, des plaisirs à tout prix. 

Quant au provincial économe et modeste , 

Qui, chez lui, vit à l'aise et content: qu'il y reste; 

Et n'aille pas troquer , contre de vains plaisirs , 

D'honorables travaux , d'agréables loisirs. 

De ce qui plaît au cœur et sait charmer la vue , 

La Province , après tout , n'est pas si dépourvue , 

Qu'il faille absolument en être déserteurs , 

Pour savourer l'attrait des arts consolateurs. 

Cantatrices , ténors , célèbres personnages. 

Ne dédaignent pas plus son or que ses suffrages, 

Et savent y trouver ce chaleureux accueil 

Qui contente à la fois l'intérêt et l'orgueil. 

Quoiqu'enfant de Paris , ici je le déclare : 
En ses murs ma présence est de plus en plus rare. 
Le jour m'y plaît encor : mais , quel ennui mortel , 
Lorsqu'à minuit passé , je reviens à l'hôtel 1 
Dans la chambre maussade où le destin m'isole , 
Où je n'ai pas à dire une seule parole , 



— 310 — 

Où , loin de tous les miens , que je ne puis plus voir , 

Mon front ne reçoit plus leurs baisers du bonsoir, 

Je voudrais que le temps marquât promptement l'heure 

Oii retrouvant enfin ma paisible demeure , 

Je redirai joyeux: Mes amis, croyez-moi, 

Ici-bas , pour nous tous : Pas de petit chez soi / 




HECTOR CRINON 

ET 

SES POÉSIES PICARDES, 

Lu dans la Séance du 8 Avril 1859. 
PAR m. A. BREUIL. 



Il y a dans le département de la Somme une feuille heb- 
domadaire portant le nom de Journal de Péronne. Cette 
modeste feuille , qui ne passe guère les limites de l'arron- 
dissement de Péronne, a un grand mérite à mes yeux, 
celui de publier les productions en vers picards d'un de nos 
compatriotes , pauvre cultivateur du canton de Roisel , qui 
compose des satires morales tout en conduisant sa charrue. 
Notre pays, j'ose le dire, possède en M. Crinon, de Vrai- 
gnes , un vrai poète populaire , peignant les mœurs du vil- 
lage avec la langue du village , un poète spirituel, sensible, 
énergique, que peut-être nos grands critiques littéraires, 
s'ils connaissaient ses oeuvres, ne placeraient pas très loin 
du célèbre auteur des Papillotes. 

L'appréciation des œuvres et du talent de M. Crinon, 
que j'entreprends aujourd'hui, n'est pas la première qui se 
soit produite dans notre département. En 1854, la Gazette 



— ;m:> — 

de Péroniw publiait une série d'article? sagement pensés et 
élégamment écrits, dus à la plume d'un professeur, M. Til- 
loy. Ces articles intitulés : Notice sur H. Crinon, fournis- 
sent quelques renseignements précieux concernant les 
premières études du poète picard. 

« Né d'un père cultivateur, qu'il perdit très jeune, et 
dont il vénère la mémoire , Crinon , dit M. Tilloy , ne sortit 
pas de l'école de son village et ne trouva point les ressour- 
ces d'instruction que méritait son lieureux naturel. Il apprit 
à lire dans le Dictionnaire de musique de J.-J. Rousseau, et 
il écrivit ses premières pages dans les intervalles blancs du 
papier réglé, dont son père, excellent musicien , s'était 
servi... » 

Avec l'âge croissait en lui le désir d'apprendre; il dévo- 
rait tous les livres qui lui tombaient sous la main ou qu'il 
allçiit aclieter chez un libraire de Péronne, avec le produit 
de ses minces économies. Chaque dimanche, dans la belle 
saison , il emportait sous le bras un de ses chers volumes , 
et se dirigeait vers un lieu champêtre appelé la Vallée 
perdue. Dans cette fraîche retraite, qui doit sans doute son 
nom à ce que l'on y perd de vue toute habitation humaine, 
s'élevait un joli rideau boisé. Parmi les arbres , Crinon 
avait pratiqué de petites allées aboutissant à un banc de 
pierre. Ce fut sur ce banc, à l'ombre et dans la solitude, 
qu'il lut Paul et Virginie et les meilleurs romans de la fin 
du dernier siècle ; ce fut aussi sur ce banc qu'il composa sa 
première chanson, à laquelle se rattachent des circons- 
tances assez curieuses. Crinon avait un ami qui composait 
des chansons : il désira lui-même s'essayer dans ce genre. 
Après avoir enchevêtré au hasard des rimes masculines et 
féminines , il imagina d'adapter son oeuvre à l'air d'un 
chant d'église , celui du Lucis Creator. Comme l'air et la 



— 313 — 

poésie allaient fort mal ensemble , il s'inquiéta de cette an- 
tipathie, il réfléchit , et finit par deviner quelques unes des 
règles de la versification, le rhythme , les genres divers de 
la rime et ses croisements ; mais la règle de l'élision échap- 
pait encore à sa perspicacité. Heureusement, en feuille- 
tant un jour un vieux dictionnaire français de Richelet, il 
y découvrit un traité de versification qu'il lut et relut , sans 
se laisser rebuter par les plus arides détails. Dès lors il se 
vit en possession des secrets si longtemps cherchés. « Si 
j'avais, m'a-t-il dit, moi, pauvre paysan, trouvé une mine 
d'or dans ma Vallée perdue , cette bonne chance ne m'au- 
rait pas causé une plus vive satisfaction que la découverte 
du mécanisme des vers. » 

Grinon avait vingt-deux ans au moment où éclata la Ré- 
volution de i830. Il ne fut point indifférent aux agitations 
politiques qxii la suivirent, et, dans un petit recueil de chan- 
sons, deveiui fort rare, sa plume manifesta trop docilement 
l'effervescence de son esprit. Ce péché de jeunesse s'ex- 
plique et peut être pardonné , si l'on fait attention à l'iso- 
lement du jeune villageois , privé des soins et des conseils 
paternels, à l'insuffisance de son instruction, à ses lectures 
confuses et disparates. Heureusement, il était doué d'un 
jugement sain, il avait ce cœur droit qui, suivant un de nos 
grands écrivains , est le premier organe de la vérité ; aussi, 
lorsque vint la Révolution de 1848, ses sympathies furent- 
elles pleinement acquises à la cause de l'ordre. Ici, je laisse 
encore parler M. Tilloy. « C'est après 1848, dit-il, que Cri- 
non aborda l'épltre philosophique et morale. Dans son ex- 
quis bon sens , il devait être choqué plus que tout autre des 
idées absurdes, odieuses, ou, pour le moins, exagérées, 
qui avaient cours alors. Si le socialisme des chefs d'école 
ne prêtait que trop au ridicule, le socialisme des masses, 
dans les campagnes surtout, marchant aux conclusions der- 



— 314 — 

niôres, sans phrases atténuantes , était arrivé au superlatif 
de l'absurde. Crinon écrivit pour les Partageux les pièces 
qu'on n'a pas oubliées : il y avait alors quelque courage à 
le faire. » 

Les Partageux, sous le rapport du talent, n'étaient qu'une 
promesse ; elle a été depuis largement acquittée par les sa- 
tires morales qui se sont succédé. Avant d'examiner ces 
satires, je crois bon d'ajouter aux détails fournis par la no- 
tice de M. Tilloy, quelques renseignements propres à bien 
faire connaître la personne de l'auteur et les habitudes de 
savie. Je les chercherai d'abord dans une lettre qu'il m'a 
écrite à la date du 31 janvier 18S8. « Quant à ma position, 
dit-il , je suis ce qu'on nomme dans notre pays un harico- 
tier , c'est-à-dire un petit cultivateur endetté, qui tire le 
diable par la queue. Je suis père de quatre jeunes enfants ; 
à cinquante ans, je suis seul avec ma femme pour travailler 
et soutenir cette petite famille , et ce n'est pas sans peine 
que nous mettons les deux bouts ensemble. M. le sous- 
Préfet de Péronne et M. Tattegrain , président du tribunal, 
avaient sollicité pour moi la place de commissaire de po- 
lice du canton de Roisel , mais... » — Ici Crinon explique 
que l'administration, au heu de satisfaire à cette demande 
désignative, le nomma inopinément commissaire de police 
dans le département d'Eure-et-Loir , et il continue en ces 
termes : « Malgré le mal que j'ai à vivre , je n'ai pu me ré- 
soudre à quitter notre Picardie pour aller m'enfouir seul et 
sans amis (moi qui en ai tant ici I) dans un pays qui m'é- 
tait inconnu. Je suis donc résigné à rester dans mon vil- 
lage , qui serait pour moi l'endroit le plus charmant, si j'y 
vivais un peu plus à l'aise; mais je m'essue , comme nous 
disons en picard, pour tâcher de donner quelque instruc- 
tion à mes enfants. » 

C'est au milieu de la campagne , en se rendant à ses tra- 



— 315 — 

vaux de culture, en traçant le sillon , en semant son grain, 
que Crinon compose ses satires. Sa maison , habitée par 
quatre enfants, est trop bruyante pour qu'il puisse y mé- 
diter à son aise ; il cherche et trouve dans les champs le 
recueillement et l'inspiration. L'activité du corps favorise 
d'ailleurs chez lui l'essor de la pensée. Ainsi , par une 
coïncidence intéressante, les productions de son double tra- 
vail , physique et intellectuel , se développent en même 
temps et dans les mêmes lieux; ses vers enjoués germent 
et naissent sur son champ comme ses utiles épis. 

Les paysans poètes sont raines et méritent d'être encore 
plus remarqués que les autres poètes sortis des rangs du 
peuple. L'artisan des villes participe jusqu'à certain point 
à la vie des classes bourgeoises; les écoles gratuites lui 
offrent une bonne instruction élémentaii'e, les bibliothèques 
publiques mettent des livres sérieux à sa disposition ; de 
temps en temps il goûte le plaisir du théâtre , qui exerce 
une si grande influence sur les imaginations vives. Le 
paysan, lui, ne jouit pas de tous ces avantages. Une fois 
échappé de l'école rurale, où l'instituteur dispense une 
instruction des plus sommaires , il n'a guère d'autres livres 
que les almanachs vendus par le colporteur à l'approche 
du nouvel an; sa société se compose d'hommes ignorants 
et grossiers , qui cherchent dans le tumulte du cabaret la 
distraction et le plaisir. Loin donc que l'aptitude du paysan 
pour la poésie soit excitée , développée par le milieu dans 
lequel il vit , elle lutte contre toutes sortes d'obstacles, et 
je m'étonne qu'elle soit assez forte pour les vaincre. Le 
paysan poète me fait penser à ces sapins des pays de mon- 
tagnes , que l'on voit pyramider sur la cime d'un rocher 
aride, sans que l'on puisse s'expliquer le mystère de leur 
naissance et de leur vigoureuse végétation. 

Crinon a reçu de la nature une organisation d'artiste 



— 310 — 

tout-à-fait exceptionnelle. Nous l'avons vu cultivateur et 
poète durant la belle saison; l'hiver, il se transforme et 
devient sculpteur. En même temps que le jeune paysan 
commençait à rimer, il chargeait de dessins les murailles 
et couvrait ses cahiers d'illustrations à la plume. En regar- 
dant, le dimanche, dans l'église de son village, quelques 
statuettes dont elle est ornée , il se sentit du goiit pour la 
sculpture en bois, et voulut faire l'épreuve de son degré 
d'aptitude. Pour cela il lui fallait des outils que ses faibles 
ressources ne lui permettaient pas de se procurer; son in- 
dustrie sut vaincre cette difficulté : il se fabriqua dfs outils. 
Le principal ne se distinguait point par l'élégance , c'était 
un morceau de rasoir emmanché dans un morceau de bois ; 
mais il s'en servait avec une adresse et une intelligence 
remarquables. Aujourd'hui rien ne lui manque des instru- 
ments nécessaires au sculpteur; l'assortiment complet lui 
a été donné en cadeau par des amateurs contents de son 
travail. Eh bien , si forte est l'habitude qu'il a contractée 
dans ses premiers essais, si grande la docilité avec laquelle 
le morceau de rasoir obéit à sa main, que , loin de dédai- 
gner ce rustique ciseau de son invention, il en fait eucore 
un fréquent usage. 

Quelque heureuses que fussent les dispositions du jeune 
paysan pour la sculpture, il ne pouvait faire de progrès sé- 
rieux qu'à la condition de s'initier aux secrets de l'art en 
recevant les conseils d'un maître. Il comprit cette nécessité 
et il fut admis à Péronne dans l'atelier de M. Auguste de 
Haussy. Cet atelier était alors fréquenté par plusieurs jeunes 
gens , devenus depuis des artistes distingués , et par des 
amateurs qui endossaient la blouse pour manier le pinceau ou 
l'ébauchoir. Ce fut dans ce milieu choisi (1) que Grinon tra- 

(l) Les mots souliguéj= appartienncLit à la Nntire de M. Tilloy. 



- 317 — 

vailla pendant quelque temps avec assiduité. Après avoir 
fait trois lieues le matin pour venir à Péronne , il sculptait 
toute la journée sous les youx de M. de Haussy , et retour- 
nait le soir dans son village , malgré la pluie , le vent et la 
neige de l'hiver. Un événement important do sa vie mit fin 
trop tôt à <'et apprentissage héroïque. Il se maria , et ses 
devoirs nouveaux, en l'attachant davantage aux travaux de 
la vie campagnarde, l'éloignèrent de l'atelier. Que ne lui 
a-t-il été permis d'entreprendre dès sa jeunesse des études 
sérieuses et de les compléter dans la capitale ! Si, à l'habi- 
leté de main, qu'il possède , il avait uni la science profonde 
de la forme , peut-être le compterait-on maintenant parmi 
nos sculpteurs les plus renommés ! 

Pour créer ses nombreuses statues offertes dans les égli- 
ses à la dévotion des fidèles, Crinon n'a jamais eu d'autres 
modèles que les esquisses au fusain de son excellent 
maître , M. de Haussy. Les sculpteurs, même les plus sa- 
vants, travaillent d'après un modèle en cire ou en terre ; 
Crinon, chose vraiment remarquable, se passe presque 
toujours de cette représentation auxiliaire. Après avoir 
placé devant ses yeux le simple dessin d'une figure vue de 
face , il cherche et trouve sa statue dans l'épaisseur du 
bois. 

Sans énumérer ici tous les ouvrages sculptés par Crinon, 
dont je possède la liste, je dirai qu'il a spécialement tra- 
vaillé pour les églises voisines de Vraignes , et qu'il a con- 
tribué largement pour sa part à la belle restauration de 
l'église St. -Jean de Péronne. Il a exécuté avec succès les fi- 
gures qui décorent la porte de la sacristie ; il a restauré 
toutes les figures de la chaire , sculpté finement deux têtes 
d'artges qui en surmontent les consoles, le Saint-Esprit sous 
l'abat-voix, les petits musiciens de la porte d'entrée supé- 



— 318 — 

rieure , et un ange sur le côté de l'escalier. Son coup de 
maître a été la restauration de la statue de St.-Fm^cy. — 
Cette statue, provenant de l'ancienne église qui portait le 
nom du vénérable patron de Péronne, était chère aux habi- 
tants de la ville ; mais l'art n'y brillait pas. Dépourvue de 
proportions, manquant d'aplomb sur ses jambes , elle prê- 
tait au ridicule. Deux bœufs , attribut du saint , ressem- 
blaient à des chiens . ou plutôt ils ne pouvaient se classer 
dans l'ordre animal. Des sculpteurs amiénois avaient dé- 
claré impossible la restauration de cet ensemble : Crinon 
l'accepta. En travaillant sous la direction de M. de Haussy, 
il parvint à ramoner la statue à de justes proportions et à 
donner aux jambes l'équilibre désiré ; il refit avec talent de 
véritables bœufs ; bref, le saint , rendu à la dévotion des 
fidèles, est actuellement digne de leurs hommages. <( Ces 
travaux divers, m'écrit notre sculpteur-poète, à la date du 
3 janvier dernier , ont été exécutés sur les dessins de M. de 
Haussy, qui m'a toujours aidé de ses conseils et de ses en- 
couragements. Si j'ai quelquefois fait des choses assez pas- 
sables, c'est à lui que je le dois, et je me plais à consigner 
ici le témoignage de ma sincère reconnaissance. » 

Ajoutons à ce modeste aveu que si l'élève est reconnais- 
sant envers le maître, celui-ci prend un vif intérêt aux suc- 
cès de l'élève, dont il a toujours vanté l'intelligence, la dou- 
ceur et la haute probité. 

•J'arrive maintenant à l'objet principal de cette notice , 
c'est-à-dire à l'examen des œuvres poétiques de Crinon. 
Elles se composent de vingt-cinq pièces , qui sont toutes 
écrites en vers de dix syllabes. Cotte sorte de mesure con- 
vient aux sujets légers et enjoués ; l'auteur l'a donc très 
judicieusement choisie. Je le féUciterai encore d'avoir 
^vité la monotonie en croisant ou en mêlant ses rimes. 



— 319 — 

A la première inspection des titres de ses satires, tels 
que le Luxe, F Ivrognerie, r Avarice , l'Orgueil, les Femmes, 
on éprouve une certaine défiance. Lorsque tant de poètes 
et de moralistes se sont exercés sur ces divers sujets , on 
appréhende que l'auteur n'ait rimé que des lieux com- 
muns. Mais la lecture dissipe agréablement cette crainte. 
C'est au luxe, à l'orgueil, à l'avarice des campagnards 
qu'il a fait la guerre ; c'est la paysanne qui a servi de but 
aux traits acérés des deux pièces ayant pour titre : les 
Femmes. En circonscrivant ainsi sa sphère d'observation, 
en s'appliqiiant à mettre en relief les personnes et les 
choses qu'il avait devant les yeux et qu'il connaissait si 
bien, l'auteur a échappé à la banalité; il a sii être neuf et 
original. 

Ce qui frappe avant tout dans ses compositions , c'est 
leur excellente moralité, la droiture de l'esprit, l'élévation 
de l'âme, s'y manifestent à chaque page. Je ne sais si elles 
sont lues dans les campagnes voisines de Péronne ; à coup 
sûr, elles mériteraient cet honneur, car elles renferment 
d'utiles leçons à l'adresse de la classe agricole. Sans doute, 
les vers les mieux tournés , les plus énergiques , ne corri- 
geront pas les avares, les incendiaires, les voleurs; mais 
l(î poète, après avoir flétri le crime ou le vice incurable , 
combat des préjugés dont la destruction est possible et 
plaisante sur des travers susceptibles d'amendement. Il 
raillera les cultivateurs qui, destinant leur fdle aux travaux 
des champs , les envoient aux écoles de la bourgeoisie ; il 
s'égaiera sur le compte des fermiers vaniteux , gênés par 
leurs dépenses de luxe, et courant demander en cabriolet 
une diminution de fermage à leur propriétaire économe , 
qui se contente d'aller à pied ; dans une suite de tableaux 
comiques ou éloquemment sérieux, il développera les con- 



— n2o — 

séquences d(^s partages anticipés, actes trop facilement con- 
sentis dans les campagnes par d'imprudents chefs de fa- 
mille, qui, en voulant s 'assurer une vieillesse tranquille, se 
condamnent en réalité à la misère et au cliagi'in. Ce sont 
là, il faut en convenir, autant de sujets d'une utilité palpa- 
ble , et dont le villageois sensé peut faire son profit. 

Grinon possède à un degré remarquable l'esprit d'obser- 
vation. Qu'on lise, par exemple, la satire intitulée VEduca- 
tion des paysannes, à laquelle] 'ai fait allusion tout-à-l'lieure, 
et l'on reconnaîtra que les portraits qu'il a tracés sont 
peints d'après nature avec beaucoup d'aisance et de fi- 
nesse. 

Un petit ménager, dit-il, croit faire merveille en en- 
voyant sa mamzelle en pension ; il s'imagine que six mois 
d'école lui feront trouver en mariage un riche fermier. 
Qu'arrive-t-il ? les jeunes gens, en effet, s'empressent au- 
tour de la demoiselle revenue au village. 

Et la ilonzelle ed caisir ech pu riche, 

Quand même i s'rot ch'pu simplet , cli'pu godiche , 

Coum' si l'amour ess uourrissot d'argeint 

Et moirot d'faim masou ed chés peuv' geins ! 

Mais le plus riche garçon de l'endroit en est aussi le 
plus inconstant; il l'affiche dans les fêtes, il la promène , 
jusqu'à ce que certain bruit fâcheux se répande... Les 
amoureux ont oublié que M. le maire n'avait pas mis pour 
eux son écharpe. L'amant délaisse alors la belle éplorée , 
qui comprend qu'elle s'est bercée d'une folle espérance. 
Pour en finir, dit gaiement Crinon, la pauvre fille a le cou- 
rage de se pendre de désespoir... au cou d'un autre ga- 
lant. 

Pour in finir , el peuv' fille a l'courage 

D'ess penne al cou d'ein eute ed dt-sespoir. 



— 321 — 

— Â la campas;ne il faut travailler, pétrir le pain, chauf- 
fer le four. Or, pendant que sa mère se fatigue à faire le 
gros ouvrage, mademoiselle se regarde au miroir, lisse 
ses bandeaux, taille ses ongles. Le soir, au lieu de raccom- 
moder ses bas , elle se chauffe les pieds, brode , parle mu- 
sique, bal ou toilette. Les parents, hélas ! sont en admira- 
tion devant cette merveille qui fera la ruine de la maison. 
Leur fille est trop instruite pour se plaire dans un village, 
et elle ignore précisément ce qu'il importe de savoir à luie 
ménagère de campagne. Que ne faisait-elle en pension l'ap- 
prentissage des travaux divers qui doivent remplir sa vie ! 
cela eût mieux valu : 

. . eq (l'apreuue à danser , 

A masiirkier, à polkier, à valser, 

Fouaire des baguo' et pi des bourse' ia perles, 

Juer du piauo et chifller coum'' des merles. 

Jolis talents ! ajoute le poète, pour de grosses filles qui, re- 
venues chez leurs parents, devront patauger dans la boue, 
retourner le fumier et nettoyer les vaches. Bien avisées, à 
coup sûr, celles qui renonceront aux inutilités de leur édu- 
cation bourgeoise et accepteront franchement les rudes la- 
beurs de la vie rustique. Mais quelques-unes seulement 
sont capables de ce courage. La plupart prennent en dé- 
goût leur humble condition, et le dégoût engendre une 
déplorable paresse. Voyez-vous cette femme nonchalante 
qui va, sans but , de côté et d'autre , les cheveux éparpillés 
sur le dos et sur le visage, les bas tombant sur ses sabots, 
faute de jarretières ? Suivez-la dans sa maison : tout y est 
en désordre comme sur sa persotme. Au milieu de la table 
le pain accompagn;^ de vieilles chaussures ; un pot de lai- 
tage, oul4j.é sur une chaise , s'y trouve associé à un objet 
dont il faut taire le nom. Eh bien, la maîtresse du logis , 
cette Gendrillon malpropre, était autrefois, à son retour du 

21. 



— 3i22 — 

pensionnat, une des plus belles filles et des plus fringantes; 
dans ses habits sales et déchirés on remarque encore un 
reste de son ancienne splendeur : 

D'galon pi d'fringe in vot coueri' des ferloques 
Par chi par lo qui peind't avu leus loques. 

A côté de la satire, le poète place un utile conseil. Il fau- 
drait, suivant lui , que de riches fermières prissent chez 
elles en apprentissage des filles de paysans. Celles-ci, ap- 
prenant à lire, à écrire, à compter, se formeraient aussi 
aux travaux de la campagne. De la ferme-école à la mai- 
son de leur père, la transition n'aurait rien que de naturel 
et de facile. 

Si je voulais continuer à montrer ce que les poésies de 
Gi'inon renferment d'observations vraies , fines et même 
profondes, je n'aurais que l'embarras de choisir entre ses 
nombreuses satires. Quelque désir que j'aie de ne pas abu- 
ser de mes preuves , je ne puis me défendre de signaler 
une charmante pièce, intitulée le Bonheur des pauvres, qui 
réunit à la vérité du fond, la poésie et l'originalité des dé- 
tails. 

Il y a un apologue allemand qu'on appelle In Chemise de 
l'homme heureux (1). Un roi est malade , les médecins sont 
convoqués et un d'eux déclare que sa majesté ne sera gué- 
rie qu'en revêtant la chemise d'un homme heureux. Des 
émissaires se mettent aussitôt en quête du précieux vête- 
ment. Ils s'adressent d'abord aux idches et aux puissants 
de ce monde ; mais , aucun ne possédant le vrai bonheur , 
le roi fait vainement l'essai de leurs fines chemises. Enfin 
on découvre un pauvre diable de paysan, jeune, robuste , 

fl) Dos Hemd des Glïtcklichen. Voir la composition deLangbein, in- 
sérée dans le Tuschenhuch fur ermte uml heiterc poésie , erstes Bœnd- 
chen , Berlin , 1837. 



- 3i:] — 

amoureux comme un ramier, vif et chantant comme une 
alouette. Celui-ci est véritablement l'iiomme heureux que 
l'on cherche; mais, hélas! il n'avait pas de che- 
mise ! 

La moralité du Bonheur des jjauvres est exactement la 
même que celle de l'apologue allemand. « Le bonheur, 
dit Crinon, n'est point là où vous le cherchez, dans les car- 
rosses ou dans les châteaux, sous les habits riches et pom- 
peux; vous le trouverez marchant 

A pied déqueux , dius des chabouls sans bride , 
Tout déloq'té et sans q'mise edsit s''pieu. 

Il ne vit ni de vin, ni de sucre, ni d'oran<i^es, mais de pain 
sec ; il couche dans une grange et dort mieux sur son lit 
de gerbées que le riche paysan à qui elles appartiennent ; 
bref, ce bonheur se personnifie dans le mendiant des cam- 
pagnes... » 

« En se levant, continue l'auteur, le mendiant secoue 
ses oreilles ; comme ua moineau , le voilà libre. Qui peut 
en dire autant parmi nous ? Ce n'est jjas le fermier avec 
tout son attix'ail de valets , de parcourts , de méquennes et 
de moissonneurs , le fermier, toujours forcé d'être le plus 
matinal ; ce n'est pas le bineur d'œillettes, levé chaque jour 
avant que l'alouette ait pris son vol. Pendant que ce der- 
nier courbe péniblement le dos et fatigue ses reins, le men- 
diant vatout doucettement le long des routes, son gros bâ- 
ton à la main ; s'il fait chaud, il gagne la lisière d'un petit 
bois, st trémousse comme les poules et s'endort à l'ombre; 
si la faim le prend , il y a toujours une cTOÛte dans sa be- 
sace , avec une pomme ramassée sur son chemin. La 
pomme est sure, la croûte est noire comme le bourbier des 
rues ; mais qu'importe ! cf>lui quin'ajamais su ce que c'est 
que d'avoii' faim, celui-là ne connaît pas non plus la bonté 

21* 



— Sii — 

du pain, ce goût de revas-y que lui donne l'appétit, le cui- 
sinier des pauvres... (1) » 

(i AU! le métier de mendiant est un joli métier, s'écrie 
encore le poète. Celui qui sait s'y prendre et se faire aimer 
des riches, recueille autre chose que des : Dieu vous bénisse/ 
Comment refuser une aumône, une douceur, au mendiant 
poli qui se découvre gracieusement en demandant de vos 
nouvelles, qui parle de danse et de fêtes aux jeunes gens, 
de nippes à la dame , d'argent au fermier , de nids d'oi- 
seaux à l'enfant, de sorciers aux grand'mères, du bon vieux 
temps aux vieillards ! Le mendiant! mais c'est le nouvel- 
liste des campagnes ; il promène gaiement ses histoires de 
rue en rue, et quand la matière manque, il la crée. C'est le 

(l) In s'déjouquiaut ech peuve escout s'z'érailles , 
Coume eiû moinet el v'ià libre ed sin temps : 
Ed nous tertous qui u'iu put dire outant? 
Ch' n'est pau s'ceinsicr avu tous s'z'attirailles 
D'varlets , d'parcomts , d'mékenne , d'moissonneux , 
Toujours fourchi d'èle ech pu matineux; 
Cil' n'est pau non pu chés ralicheux d'ouyettes , 
Chaq' jour elvés bien d'vant chôs aleuettes : 
N'out-ti pau rtenips d'déangonner leu dous , 
D'cryi leus roius tout en juant d'el binette , 
Tindis qu'ecli peuve , et tout luron lureltL' , 
El long d'elles q'mins i prounioine ess bourlette , 
Ou s'i fa queud , à l'abri d'quid tchout bous , 
1 s'épagnotte et s'indort ou radous. 
Dins sin saclel , si l'faim vient l'prenne iu route , 
Pour l'oucasion i gn'a toujours einn' croûte 
Avu quit poiune erquéyi l'ioug d'ecli q'inin; 
L'poume est ami're ou sure coumni' pet d'true , 
Pi l'pain tout noir , ( ouleur ed bourbe ed rue ; 
Mais clitid qui n'sait chi q'ch'est q'd'avoir yeu faim , 
I n'counot pau non pu l'bonté d'ech pain , 
Ch'goùt d'ervas-y eq l'appétit li donne , 
Quand oh'cuisigni d'chés peuv' el l'assaisonne. 



— 325 — 

commissionnaire de tout le monde. On a vu quelquefois ce 
pauvre diable s'intéresser à des amoureux et marier ses 
bienfaiteurs (1). » 

Ce portrait du mendiant des campagnes , tracé par Cri- 
non, me paraît d'une parfaite ressemblance. Sauf certaine 
comparaison que j'ai supprimée dans mon imitation en 
prose , on y remarque une délicatesse de touche , qui est 
bien voisine de la grâce, si elle n'est pas la grâce elle-même. 
Cette dernière qualité, on le comprend, ne doit pas domi- 
ner dans les œuvres de notre poète. Sa muse rustique , qui 
s'efForce avant tout de donner un relief vigoureux à la pen- 
sée, sacrifie trop souvent les bienséances et laisse échapper 
des images d'une réalité crue, des expressions triviales et 
choquantes. Sans doute, la grâce est rare dans les satires 
deCrinon, mais j'ose dire qu'elle n'en est point absente. 
Il y a des moments heureux où , inspiré par un sentiment 
élevé, affectueux, même seulement par un thème poétique, 

(i) Ech melchi d'peuve est ua jouli metchi. 

Qui sait s'y prenne et s'fouaire aimer d'ehés riche' 
Erkelle eutt' cose eq des : bon Dghu vous b'niche ! 
Q'mint n'pau donner quilfos même ein tchout u 
A qui vous dit toujours quid cose ed nu , 
Qui n'vient pas d'fos s'étampir a vou porte , 
Sans s'défuler et d'mander q'mint qu'in s'porte , 
Qui parle ed bal et d'fète à cliés jounn' geins , 
Ed nippe' à l'dame , à chés ceiusiers d'argeint , 
A s'z'infants d'nids , d'sourciers à chés gramères , 
Du temps passé à chés bons viux grands-pères 7 
In q'min fasant , i fouat des commissions , 
Des complimeints, et pi d'z'iuvi talions , 
Même in n'u'a vu qui iasemt des mariages. 
Qi'peuve est d'tout temps, l'éziuté d'ehés villages. 
Sans quid nouvelle i n's'imbarque jamoua , 
I trondeir cha droguett'meint , d'rue in rue , 
Et s'i gn'in manque ed nouvelle, i n'in foua 



— 326 — 

comme nous venons de le voir dans le Bonheur des pauvres, 
il épure instinctivement son langage , et assortit l'expres- 
sion au sujet aussi bien que pourrait le faire le poète le plus 
difficile en matière de goût. 

Grînon est gai, railleur, mordant, il flagelle sans pitié le 
vice et le ridicule ; mais cette sévérité n'exclut pas chez lui 
^es mouvements généreux du cœur, et l'on trouve dans ses 
productions un grand nombre de vers empreints d'une sen- 
sibilité profonde. Interrogeons, par exemple, la remarqua- 
ble satire sur l'Ivrognerie. Si l'ivrogne est dans l'aisance, 
dit l'auteur, il est moins blâmable ; s'il est pauvre, son vice 
odieux, horrible, ne peut se pardonner. Crinon trace alors 
le tableau du l'effrayante misère qui règne dans la maison 
de l'ivrogne pauvre. Sa femme se trouve i-éduite à men- 
dier , ses enfants sont nus , le dernier né demande vaine- 
ment le biberon: il est vide; le père a bu la veille ce qui 
restait de monnaie pour acheter la nourriture de son plus 
jeune fils. Voulant apaiser cette débile créature et lui faire 
illusion, sa mère lui présente le sein; mais, hélas! la 
coupe maternelle est vide aussi ; le chagrin , l'indigence 
l'ont épuisée. Ah! s'écrie l'auteur, son lait, la pauvre 
femme , il s'est tourné en larmes ! 

Sin lait, peuv' femme, i s'est tourne' in termes! 

— Tous les bons sentiments du poète , l'amour de la fa- 
mille, l'attachement au pays natal, l'amitié, ont trouvé ler.r 
expression dans une pièce assez récente, où, contre son ha- 
bitude , il s'est mis en scène. J'ai déjà dit qu'ayant été 
nommé commissaire de police dans le département d'Eure- 
et-Loir , Crinon ne put se résigner à quitter son pays et re- 
fusa la place. Ce refus est le sujet de la pièce dont il s'agit. 
dédiée àun de ses protecteurs, M. Tattegrain, président du 



— 327 — 

tribunal de Péronne. Je vais en traduire quelques pas- 
sages. 

t( Pour s'en aller si loin do son village, il fallait vendre , 
hélas ! tous ses outils, vendre avec perte la petite maison 
qu'on avait construite, vendre ses chevaux, son âne et ses 
vaches, ses vieux sabots et ses mannes sans fond ; il fallait, 
au son des clorhes , étaler au grand jour ce qu'on cache le 
plus soigneusement : sa misère et ses loques ; montrer à 
tous venants que sous le toit il n'y a presque plus de che- 
vrons ; — il fallait , pour m'en allei' , vendre à la porte le 
lit de cerisier où mourut ma pauvre mère, où mourut aussi 
mon père, m'a-t-on dit, à l'âge de vingt-neuf ans. Ce lit de 
peu de valeur, pour moi relique précieuse, ce lit bourré de 
paille et bien dur quelquefois, je ne le changerais pas pour 
un lit élastique. Ahl j'espère bien y rendre mon dernier 
soupir. — Et ces pommiers que j'ai plantés dans ma jeu- 
nesse pour me régaler de leurs fruits dans mes vieux jours, 
ces pommiers qui m'ont fait attendre si longtemps les bou- 
tons dont ils sont couverts aujourd'hui, je n'en aurais donc 
pas goûté une seule pomme? J'aurais laissé là ce beau 
buisson d'églantiers qui embaume et qui , depuis dix ans , 
ferme ma maison et me tient lieu de loquet ! — Aurais-je 
pu là-bas , si loin , remplacer les bons amis que je laissais 

ici? Oh ! ma Picardie , à la veille de la perdre , jamais 

son ciel ne m'avait semblé si doux , son air si pur ; jamais 
je n'avais mieux senti la bonne odeur de ses bois. L'ab- 
snnce ou la crainte d'un départ prochain, voilà bien le meil- 
leur thermomètre pour mesurer le degré d'attachement de 
l'homme à sa maison, à son lieu natal. De même qu'une 
volée de perdrix que l'on effiirouche et que l'on pourchasse 
à plaisir sur un terroir, revient volontiers le soir à la place 
quittée , ainsi l'homme se plaît dans son lieu de naissance. 
Quand il doit l'abandonner, lo plus ferme sent son courage 



— 32S — 

s'amollir; un je ne sais quoi qu'on ne saurait expliquer vous 
attire à l'ombro de votre clocher; la destinée, les affaires, 
en éloignent : un doux souvenir y ramène toujours (1). » 



(1) Pour s'in aller oussi Ion d'sin village , 
I foulol venne , hélas ! s'n'atrinquiage ; 
El tchott' mason eq nous ons fouat bâtir , 
Foulot l'brader oussi edvaut d'partir , 
Venne ses g'veux , sin bourrique et ses vaques , 
Ouxquels in tcheint outaut qu'à ses casaques; 
Coume ein ruiné venne ses viux guercus , 
Ses viux cliabouts et ses mannes sans eus ; 
Ch'qu'in muche el miux, sin misère et ses loques, 
El mette à jour ou carillon d'chés cloqpies; 
Montrer sans presse à tous chés environs 
Q'padsous sin tôt gn'a quasi pu d'cavrons. 
Pour s'in aller i foulot venne à s'porte 
Ch'lit d'cérisier où m'peuv' mère aile est morte , 
Où, m'a-t-on dit, min père , à vingt nève ans, 
Est mort oussi , gn'a déjà bien longtemps. 
Ch'lit d'peu d'valem-, pour mi précieuse erlique , 
Bourré d'étroin , quitfos pourtant si dur , 
Xn'el canj'ros pouant pour ein lit élastique : 
J'espère oussi finir mes jours edsxu". 
Et chés poumiers q'j'ai plantés dins m'jounesse 
Pou' m'régaler d'einn' poumme dins m'vieillesse, 
Qui sont couverts ed boutons oujoiu-d'hu , 
Apris avoir si longtemps atteindu, 
Ej m'in iros sans n'n'essayi einn' pomme? 
Ej laiss'ros là ech bien busson d'crinquet, 
Q'tout d'puis dix ans i tcheint lieu ed luquet 
A nou mason qu'i frème et qu'il imbaume '? 
D'si bons amis qu'ej laissios par ichi , 
réros-ti pu par là les rimplachi? 



Et m'Picardie oussi ! à l'veiU' d'el perde , 
Jamoua sin ciel n'm'avoi siané si doux. 



— 329 — 

Avais-je tort de dire tout-à-l'heure que la grâce naissait 
quelquefois dans les œuvres de Crinon sous l'influence de 
sentiments nobles et tendres? Dans cette pièce, son cœur 
est visiblement ému , et l'émotion adoucit , élève son lan- 
gage. Ce n'est plus un paysan qui parle, c'est un émule des 
poètes les plus délicats et les plus sensibles. Comme il sait 
nous intéresser à ce dur lit de cerisier sur lequel son père 
et sa mère ont rendu le dernier soupir , à sa pauvre mai- 
sonnette, à la haie d'églantiers qui en forme la riante clô- 
ture! Tous objets bien humbles, sans doute, mais qu'im- 
porte ! c'est l'attachement du possesseur qui leur donne le 
prix, et ils sont pour nous d'autant plus touchants que ce 
possesseur est plus pauvre. 

Rien n'est vil, rien n'est grand : l'àme en est la mesure ; 

Un cœur palpite au nom de quelque bumlile masure. 

Et sous les monuments des héros et des dieux, 

Le pasteur passe et siffle en détournant les yeux. 
Qui a écrit ces beaux vers ? un grand poète moderne (l) 

S'n'air oussi pur , sin souleil si superbe , 

Ni miux sinti' l'boune oudeur ed ses bous ! 

L'absence est bien eeb meyeur thermomnète : 

Pour mesurer ech degré d'amitchi 

Qu'in a pour ch'tot , ciri'indrot qui l'a vu naîte , 

I feut qu'in fuche à l'veille d'el quitchi. 

Coume einn' voulée ed perdrix qu'in pourcache , 

Qu'in éparveude à plaisi su ch'terro , 

Ont cair à r'v'nii" , à l'brcine , à Tméme plache , 

Ess z'homme' oussi s'plaiz-te dius leu indrot. 

Ch'pu ferme i seint s'amoullir sin courage 

Quand pour jamoua feut quitchi sur village : 

Gn'ia j'enn sais quo qu iu n'séro expliqui 

Qui vous attire ou Tourne ed von clouqui ; 

In vain rz'affouau-e', ou l'sort i vous n'n'éloine : 

Ein doux souv'nir d'ech coûté vous ramoine 

(1) Lamartine, Harmonies, liv. 3. Milly ou la terre natale. 



— .?30 - 

rhantant aussi la terre natale , et préférant à de vastes et 
charmants domaines , aux sites les plus admirables du 
monde , la stérile et triste campagne où son enfance s'est 
écoulée. 

Il y a une qualité littéraire qui sied mieux que toute autre 
à l'homme des champs, au robuste cultivateur, toujours en 
lutte avec la nature : c'est la vigueur. Crinon la possède à 
un haut degré; son style est constamment vif, animé, ner- 
veux, et le facit indignatio versum trouve son application 
dans une foule de remarquables pages. Je pourrais citer 
ici des fragments tirés de la première satire sur les Femmes, 
et notamment le portrait do l'indigne amant préféré au 
mari par la femme adultère; presque toute la satire intitu- 
lée les Voleurs, et la composition la plus récente : le Maté- 
rialisme; mais j'aime mieux choisir pour ma démonstration 
la satire sur les Partages anticipés, œuvre où l'auteur, trai- 
tant un sujet complètement neuf , a su joindre le plaisant 
au sévère, le spirituel enjouement à la vertueuse indigna- 
tion. 

L'expérience apprend que les gens de la campagne qui 
partagent par anticipation leurs biens entre leurs enfants, 
en imposant à ceux-ci l'obligation de les loger et de les 
nourrir, font généralement un mari;hé de dupes. 

Tant que le vieillard, dit l'auteur, n'est pas pris dans leur 
souricière, ses héritiers l'entourent de petits soins, de pré- 
venances et de douceurs ; il a la meilleure place à table, au 
feu ; il porte les plus beaux habits et dort dans le meilleur 
lit; aucun morceau n'est trop délicat pour sa bouche; on 
le lave, on le brosse, on l'étrille , on lui chasse les mou- 
ches. 

Rien à leus ziux n'srot troup friand pon s'bouque , 
In riave , in l'bruche , lu rrétrille , in n'émouque. 



— 33! - 

Mais aussitôt que l'acte de partage est signé , son sort 
change : il devient un fardeau pour son ingrate famille, il 
ne vit plus que pour souffrir. D'où vient donc, qan de si 
nombreux exemples n'instruisent pas les pères de famille 
et ne les empêchent pas de tomber dans le piège? Hélas! 
le diable nous aveugle pour nous perdre. Et puis, comment 
résister aux sollicitations, aux cajoleries d'une fille ?... Jus- 
qu'ici j'analysais sans traduire, je vais maintenant citer le 
discours que l'auteur prête à celte fille hypocrite, et je tâ- 
cherai de serrer le texte d'aussi près que possible, pour 
n'en pas trop altérer la naïveté. 

« Ne travaillez pins, papa, c'est à notre tour. Il ne faut 
plus vous tuer , comme vous avez fait jusqu'à présent. Ar- 
rangez-vous , cédez-nous votre labour pour une pension , 
pour un bon petit rendage. Nous vous soignerons , nous 
vous dorloterons comme un poulet élevé sous le four. Avant 
de prendre votre café, le matin, vous boirez une goutte 
d'eau-de-vie en grignotant une croûte de pain ; pour tuer 
le temps en attendant le dîner, vous irez voisiner chez l'un, 
chez l'autre, et quand la soupe sera prête, mon homme on 
moi nous irons vous chercher. Ah! nous aurons soin que 
notre cuisine soit toujours à votre goût. S'il vous prend 
envie de manger du porc, du mouton, nous vous en achè- 
terons, coûte que coûte, et puis vous aurez votre café après 
le dîner ; pour vous le donner , nous nous passerions 
plutôt, mon homme de culotte, moi de robe et de bon- 
net (1). » 

(1) N'travaillez pu, poupa, cli'est à nou tour, 

N'feut pu vous tuer coume ous z'ez fouat ch'qu'à ch'jour. 
N'est t-i pau temps dVous r'pouser à vou âge , 
NTsom' nous pau là pour fouaire tout chTouvrage ? 
Arringez-nous , cédez-nous vou labour, 
Pour eiiui' peinsion, pour ein bou tcbout reindage. 



— 332 — 

Le père se laisse éblouir par ces belles promesses, et 
trois mois sont à peine écoulés depuis le contrat que le 
pauvre vieux, délaissé, rebuté, maltraité, apprend trop tard 
qu'il faut se défier même d'une fille, et que nos plus grands 
ennemis sont souvent dans noti'e famille, n 

Ici le poète a changé de ton. Les mauvais traitements in- 
fligés à celui qui naguère était l'objet de tant de caresses 
menteuses révoltent son cœur honnête, et son indignation 
éclate dans ce passage énergique : 

« Un père élève et nourrit dix entants , il pourvoit à leur 
entretien jusqu'à ce qu'ils aient atteint l'âge du travail pro- 
ductif; il fournit leur gousset d'argent et leur pipe de ta- 
bac ; il se priverait plutôt de soupe que de les en laisser 
manquer ; et quand ce vieux père est tout ridé , usé par le 
travail, qu'il peut à peine marcher , il n'y a pas un de ses 
dix enfants qui protégera sa vieillesse et lui donnera les 
soins qu'elle réclame. Ils soufi"riront qu'avec une culotte 
trouée le pauvre diable s'en aille à l'aumône ; puis, lors- 

Coume ein poulet el'vé dins ein fournous , 
Vous s'rez soigni et dourlouté par nous. 
Edvant ch'café , in crustillant einu' croûte , 
Tout au matin , vous boirez eiuu' tchott' goutte , 
Pi, pour tuer l'temps, in atteindant cli'dîner, 
Chez l'ein , chez l'eute , ous z'irez voisiner , 
Et quand l'fricasse ou l'soupe ail' s'ra dréchi, 
M'n'houmme ou bien mi irons vous z'ercherchi. 
Nous Trons toujours in sorte eq nou cuisaine 
Air vous convienche et fuche à vou éraine; 
Quand vous érez idée ed du pourcheu, 
Ed d'el berleude ou d'quid eute mourcheu , 
Nous vous ri'ach't'rons , poupa , coûte qui coûte ; 
Pour vous n'avoir nous s'pass'reins putout d'toute , 
M'n'houmme ed maronne et mi d'robe et d'bounet , 
Çu'apris dinar vous n'éreins du café 



— 3;in — 

qu'il revient triste, abattu, couvert de boue, mouillé jus- 
qu'aux os, ses vieilles mains aussi fi-oides que des glaçons, 
pas un de ses enfants ne lui fera place devant le feu. En 
pareil cas, il les aurait autrefois réchauffés dans sache- 
mise ; eux, au contraire, rient de sa détresse et le brutali- 
sent. Qui sait si Dieu n'afflige pas ainsi ces vieillards afin 
qu'ils regrettent moins de quitter la vie! (1) » 

Quelque sombre, quelque vigoureux qu'il soit, ce tableau 
n'est point exagéré ; notre poète reste même en deçà de la 
triste réalité. Le jour même où je lisais les Partages anti- 
cipés, le 30 janvier dernier, mon journal m'apportait la 
nouvelle d'une condamnation prononcée pour homicide 
par imprudence contre les deux fils et le gendre d'un mal- 

(1) Ein père eyève et uourrit dix infants, 

Es'z'intertclieint tous jusqu'à qu'i sont grands , 

Fournit cli'gouchet et d'toubac toute el troupe , 

Pi s'in pass'rot putout qu'i miuq'reint d'soupe, 

Et quand cli'papa il est tout erfronchi , 

Usé d'travail et n'sérot pu marchi , 

D'ses dix infants qu'U a mis sur el terre 

Gn'in o pas ein pour secourir leu père , 

Quand il a pris tant d'mau pour es'z'el'ver, 

Pas ein pou' l'queude , el soigni , pi l'iaver. 

I z'indur'ront eq , ploin d'treus à s'maronne , 

Ech peuvre diabe i s'iu voiche à l'oumone , 

Pi , quand i r'vieut wouaudi , pechi d'qu'oux z'ous , 

Triste , abattu , d'I'ieu ploin ses deux chabous , 

Ses vielles mains oussi froide' eq d'el glache , 

Edvant leu fu pas ein qui li f ro plache , 

Ed tant d'ziufants pas ein qui s'dérinj'ro 

Pour récoufer sin père ingélé d'fro. 

In pareil cas i s'z'érot mis dins s'q'mise : 

Eux l'pu souveint in rite' et l'brutalise' ! 

Qui sait si Dghu n'afflige chés viux 'xprés 

Pour qu'à moirir il eucheint moins d'ergrets ! 



— xu — 

iiouroiix vieillard du dépaiteuicut de l'Ain. Cet horniin', in- 
firme et aveugle, avait partage son bien entre ses trois en- 
fants. Aux termes de l'acte de partage, une pension devait 
lui être servie en argent et en denrées, et il s'était réservé 
la jouissance d'une chambre dans ses bâtiments. Ses deux 
fils et son gendre le laissèrent, au milieu de l'hiver, sans 
feu, sans aliments, sans secours. Pour mieux s'isoler de 
son père, le plus jeune fils mura par un briquetage la porte 
de communication entre son appartement et la chambre 
occupée par le vieillard. Enfin le froid, la faim^ le déses- 
poir, mirent un terme à cette lamentable existence. Le 
malheureux expira par une nuit du mois de décembre der- 
nier, dans un abandon absolu. Les bénéficiaires du par- 
tage , logés de chaque côté de la chand^re , ('taient restés 
sourds aux cris, aux plaintes d'un mourant, d'un aveugle, 
de leur père !... 

— L'examen critique des œuvres de Crinon serait im- 
complet, si je ne disais quelques mots de la langue dans 
laquelle il les a composées et du degré d'habileté qu'il pos- 
sède dans le maniement de l'idiome picard. A ces mots d'i- 
diome picard, il me semble entendre certains philologues 
gourmés dire en haussant les épaules : Eh quoi! des vers 
sous une pareille forme 1 D'abord aucun patois n'est moins 
harmonieux que celui de vos paysans de Picardie. Si la 
poésie est la musique du langage par le rhythme, la rime, 
le choix des sons , pourquoi l'obliger à se servir d'un ins- 
trument ingrat qui aftecte désagréablement l'oreille? — 
Vous prétendez, dites-vous, composer des satires morales, 
parcourir par conséquent tout le domaine de la vie physi- 
que et morale de l'homme, exprimer à la fois les idées les 
plus familières et les plus hautes ; pourquoi donc choisir un 
langage dont les ressources sont proportionnées aux étroites 



— 335 — 

notions de ceux qui le parlent , un langage manquant des 
mots les plus nécessaire'^ à votre genre de poésie , c'est-à- 
dire des mots qui rendent les idées morales et intellec- 
tuelles? Un écrivain veut-il ambitieusement transformer un 
patois en langue littéraire, il est obligé d'en élargir le cadre 
et d'y introduire un grand nombre de mots empruntés au 
français. Or, cet emprunt détruit la naïveté du patois, et la 
plus choquante disparate se manifeste dans les éléments 
du style. L'expression simple rencontre l'expression re- 
cherchée ; la locution rustique, quelquefois grossière 
heurte une métaphore de la haute poésie. Encore si les 
termes empruntés conservaient l'euphonie qu'ils ont dans 
le français; mais point. Pour s'en servir, le poète altérera 
nécessairement leur son en leur faisant subir la prononcia- 
tion du patois ; il mutilera leurs syllabes pour les forcer à 
entrer dans son vers. Ces mots de style noble, ainsi défigu- 
rés, ressemblent à des grands seigneurs prisonniers chez 
des paysans et contraints à porter l'habit villageois. C'est 
donc ime vaine ambition, une tentative inintelligente., que 
de vouloir s'élever dans un patois jusqu'à la Uttérature sé- 
rieuse. Si l'on veut écrire en patois, que l'on s'exerce alors 
sur des sujets auxquels il paisse suffire ; si l'on veut à toute 
force faire des vers , que l'on se permette tout au plus la 
chanson. 

Tels sonl , formulés dans toute leur rigueur , les repro- 
ches que des philologues dont je tairai les noms, et devant 
qui Jasmin lui-même n'a pas trouvé grâce , adresseraient 
à notre poète picard. Ils renferment, ce me semble , beau- 
coup d'exagération. — Vous trouvez mauvais, pourrait-on 
répondre, que ce paysan fasse des vers en patois et non en 
français. Le reproche aurait de la valeur , si Crinon avait 
reçu dans les collèges l'éducation classique et s'y fût habi- 



— 336 — 

tué à manieur la langue littéraire. Vous seiiez alors fondés 
à lui demander pourquoi entre le français ot le picard, il a 
fait choix du dernier. Mais l'option lui était impossible. 
N'ayant appris le peu qu'il sait que par un effort puissant 
de patience et de volonté, resté paysan picard par ses occu- 
pations et son langage habituels, il devait écrire, il ne pou- 
vait écrire qu'en picard. 

J'accorde que la syntaxe du picard contrarie souvent la 
vive et élégante allure de la poésie ; que la prononciation 
de notre patois est lourde et rocailleuse. Mais si le picard 
n'a point l'aisance , la sonorité douce des patois méridio- 
naux, on ne peut, du moins, lui contester quelques quali- 
tés précieuses, au nombre desquelles je citerai l'enjouement 
et l'énergie. Il met au service de la raillerie des mots pleins 
de sens et de finesse ; pour qui veut décrire les phéno- 
mènes naturels, l'ardeur et l'emportement de la passion , 
il tient en réserve un choix très varié d'onomatopées et 
d'expressions mâles et hardies ; il abonde en mots que j'ap- 
pellerai dolents, qui peignent à l'esprit la misère sous tous 
ses aspects et qui disposent le cœur à la pitié. Crinon con- 
naît surtout les ressources de ce vocabulaire attendrissant ; 
il s'en est servi avec une remarquable habileté. 

— Vous vous plaignez des emprunts forcés que fait lu 
poète à la langue française ; mais si c'est là un crime, il a 
pourcompUces tous les paysans de la Picardie. Dans l'état 
politique actuel de la France, et au point de civilisation où 
nous sommes parvenus , la langue française, envahissant 
tous les jours les patois, tend à les absorber dans sa puis- 
sante unité. Sans énumérer ici les causes multiples qui 
préparent cette absorption, il nous suffit d'indiquer parmi 
les principales la facilité de communication entre les di- 
verses parties du territoire, l'extension de l'instruction pri- 



— 337 — 

maire, la propagation des journaux dans les campagnes, le 
système de recrutement de l'armée , qui confond sous les 
mêmes drapeaux les paysans de toutes les provinces, et les 
oblige à parler la langue de leurs chefs comme à porter 
l'uniforme de leur régiment. S'il est vrai que la disparition 
des patois soit imminente et que beaucoup de mots encore 
employés par les pères , soient déjà inintelligibles pour les 
«nfants , loin de blâmer Grinon d'avoir écrit en picard , il 
faut lui savoir gré d'avoir laissé dans ses poésies un monu- 
ment de ce vieil idiome, d'avoir sauvé du naufrage une 
foule de mots curieux pour la philologie et pour l'histoire. 
Les satires de Crinon révèlent, en effet, des termes et des 
locutions qui avaient échappé aux investigations du savant 
auteur du Glossaire picard. Notre poète devient donc pour 
M. l'abbé Corblet un intéressant collaborateur. 

M. Tilioy, dans sa Notice, avait déjà exprimé le vœu que 
les satires de Crinon, dispersées dans le Journal de Péronne, 
fussent réunies en volume. Je me joins à lui pour deman- 
der cette réunion, en sollicitant toutefois de l'auteur un 
travail de correction préalable. La prosodie des satires 
laisse beaucoup à désirer; l'orthographe, généralement vi- 
cieuse, et, par cela même, engendrant l'obscurité, a besoin 
d'être soumise à quelques règles raisonnées. Lorsque, après 
une révision sévère, les œuvres de notre compatriote for- 
meront \\a livre, si, comme je l'espère, elles sont favorable- 
ment accueillies, je m'estimerai heureux d'avoir pu contri- 
buer à leur succès par mes (iloges. 



22. 



DISCOURS DE RÉCEPTION 



M. BÉCOT, 

AVOCAT-GÉNÉRAL. 
À li'ylCADRlIiE D'ASlieiVS. 

( Ln dans la Séance du 28 Janvier 1859. ) 



Messieurs , 

Vous avez, en m'accueillant . prouvé la confiance que 
vous inspire celui de nos collègues (1), dont l'amitié avait 
pris ma candidature sous ses bienveillants auspices. Je 
n'ai l'avantage, en effet, d'être connu que d'un petit nom- 
bre d'entre vous, et, pour ceux-là mêmes, une justification 
de titres serait, il faut que j'en convienne , assez embar- 
rassante. Si l'on vous a dit que j'étais dévoué aux intérêts 
d'esprit que vous représentez, au culte des idées, on ne vous 
a point trompés ; si ce mérite , même quand il est seul, a 
quelque prix à vos yeux, je vous avouerai que j'en apprécie 
maintenant plus que jamais la valeur , puisque je lui dois 

(1) M. Dauphiu, conseiller à la Cour impériale. 



— 340 — 

de siéger parmi vous. Ce que l'Académie, d'ailleurs, attend 
de moi aujourd'hui, ce n'est assurément pas, à son adresse, 
un nouvel essai de compliments dont la forme ne parvien- 
drait jamais à rajeunir le fond; ce n'est pas non plus, à 
mon sujet, un nouveau simulacre de petite guerre entre la 
modestie, qui a l'air d'attaquei-, et la vanité, qui a l'air de 
fuir, tandis que les parties belligérantes s'entendent fort 
bien sous main. Cet exercice où je suis inhabile , faute de 
vocation, serait mal exécuté et n'aurait pas l'art de plaire. 
J'espère mieux correspondre à vos intentions, Messieurs, 
en vous disant quels sont, parmi les objets de vos travaux 
habituels, ceux de mes prédilections. C'est pour vous un 
droit en quelque sorte de le savoir, et pour moi comme un 
devoir de vous le dire. 

Il ne s'agit de rien brîiler. Nous adorons tout dans ce 
vaste Temple des sciences et des arts , élevé par l'intelli- 
gence de l'homme ; mais parmi ces autels divers auxquels 
nous prions, il en est un où l'habitude nous fait agenouil- 
ler plus souvent, celui des Lettres; c'est à nos yeux le 
Maître-autel qui , placé au contre des autres , les éclaire 
tous des rayons de sa lampe éternelle, les parfume tous de 
son encens. 

Un magistrat éminent et vénéré vient, par sa présence, 
m'encourager en quelque sorte dans l'expression de ces 
préférences; il m'enhardit encore plus qu'il ne m'impose, 
car je sais que son indulgence tient moins compte du suc- 
cès que de l'etfort. Pourrait-il d'ailleurs refuser ses sympa- 
thies à la cause des Lettres, celui qui a honoré la parole pu- 
blique? — (( Oui, Monsieur le premier président, vous suivez 
en cela les belles traditions de la magistreture française et 
les traces des Jcannin, des de Brosses, des Montesquieu , 
trois Présidents, vos ancêtres ; et l'Académie, qui est fière 



— 341 — 

de vous compter parmi ses membres , recevra plus d'éclat 
encore de vos grandes qualités que de vos hautes fonc- 
tions. » — 

Cet empressement, Messieurs, à se rendre à votre séance, 
montre assez l'intérêt qu'on y prend. Je serais heureux 
pour mon compte d'y voir une marque de sollicitude par- 
ticulière pour les Lettres. On les néglige quelque peu au- 
jourd'hui; elles ont besoin d'encouragement. Mais qu'on 
se méprend sur leur valeur ! 

Laissez-moi , Messieurs , vous rappeler un témoignage 
révélé par M. Villemain qui rapporte , dans un de ses der- 
niers ouvrages , une conversation entre Napoléon 1" et 
M. de Narbonne. « J'aime les sciences mathématiques et 
» physiques, disait l'Empereur à son aide-dc-camp ; cha- 
)) cune d'elles, l'algèbre , la chimie , la botanique , est une 
» belle application partielle de l'esprit hlimain : les Lettres, 
» c'est l'esprit humain lui-même ; l'étude des Lettres, c'est 
n l'éducation générale qui prépare à tout , l'éducation de 
» l'âme. Aussi voyez, comme pour organiser mon Univer- 
» site, j'ai préféré Fontanes à Fourcroy. » 

Les Lettres en efifet, dans le grand sens, dans le vrai sens 
du mot, au lieu de spéciahser et d'isoler nos facultés, les 
équilibrent. Elles donnent l'harmonie à leur ensemble; 
elles ne forment pas l'homme pour telle fonction exclusive, 
elles le forment pour toutes les fonctions sociales ; elles ne 
localisent pas en lui une aptitude, elles développent toutes 
ses aptitudes. Voilà ce qui fait leur supériorité morale et 
leur concordance avec le vrai but de la vie. La beauté in- 
tellectuelle consiste moins dans la prédominence d'une 
faculté au détriment des autres, que dans la proportion des 
facultés entre elles. Cette dernière condition nous rend 
plus propres à remplir la destinée humaine , en nous ren- 



— 342 — 

dant plus aptes à la comprendre. Une parfaite pondération 
entre les dons érainents de l'esprit a produit les Platon, les 
Bossuet, ces deux génies qui ont eu les visions les plus 
hautes. La grandeur morale qui réside dans de tels hommes 
est souveraine. Il arrive souvent aux artistes et aux poêles 
de représenter les conquérants, tenant le globe dans leur 
main; mais si grande que soit une conquête, le reste du 
monde y échappe : Platon ou Bossuet , méditant, ne porte 
pas le monde dans sa main , mais il le porte dans son es- 
prit. 

Voilà, pour nous, le grand résultat des Lettres: elles élar- 
gissent l'horizon et étendent le regard. Leur étude donne 
la science humaine par excellence ; et leur vieux nom le 
dit, tes humanités. M'est-il permis. Messieurs, d'entrer un. 
peu plus avant dans ce sujet? Les Lettres ont deux modes 
d'expression, la composition écrite et la parole ; mais qu'on 
les considère dans l'une ou l'autre de ces formes, elles em- 
brassent l'homme tout entier. 

<( Bien écrire, dit Buflfon, dans une définition admirable 
1) de précision, c'est à la fois bien penser , bien sentir et 
)) bien rendre ; c'est avoir en même temps de l'esprit, de 
)) l'âme et du goût. » 

Cette formule dit tout, mais ne dit rien de trop. Elle offre 
un champ sans borne à la culture de l'écrivain et exige 
qu'il creuse son sillon dans les profondeurs de la nature 
humaine. 

Quant à la parole, son affinité, son identité même avec 
la pensée, a été aperçue de tout temps. Tacite, après nous 
avoir montré le travail de création qui se fait dans l'es- 
prit : (( C'est une opération toute semblable , conclut-il, de 
concevoir ce qu'on dira ou de dire ce qu'on a conçu. » 
Eamdem esse rationom , et percipicndi quœ proféras , et profe- 



— 343 — 

réndi quœ perceperis. Et saint Thomas spécifiant davantage 
encore : « La pensée , dit-il , est le discours que l'esprit se 
tientàlui-mèrae. » Et le comte de Maistre , plus explicite à 
son tour : « La pensée et la parole sont deux magnifiques 
sjmonymes. « 

En un mot, l'expression de l'idée ne se sépare pas de 
l'idée elle-même , qu'elle soit écrite ou parlée. Napoléon I", 
dont vous ne vous étonnerez pas , Messieurs , de voir attes- 
ter une seconde fois l'autorité dans les clioses d'intelli- 
gence , avait sondé le problème aussi et , se plaçant à un 
point de vue moins métaphysique que les précédents : 
«Je juge du génie, disait-il, par la manière dont on 
exprime sa pensée. » 

Qu'on écrive ou qu'on parle, le livre ou le discours est 
incontestablement la plus complète manifestation de 
l'homme. Et telle est, Messieurs, la principale justifica- 
tion de la prééminence que j'attribue aux Lettres. 

Elles ont un autre titre, d'une nature très-diftërente , 
mais qui , je l'avoue , est considérable aussi à mes yeux . 
La culture littéraire est éminemment française et a contri- 
bué, dans une incalculable mesure , à former nos mœurs 
sociales et à répandre leur influence au dehors. L'intégrité 
de notre caractère national comme notre autorité parmi 
les peuples , est en grande partie attachée à cette culture. 
C'est notre principal moyen d'expansion , notre instrument 
dft civilisation le meilleur. Les nations qui apprennent 
notre langue nous donnent leur esprit et, par leur esprit , 
nous sommes bien près d'avoir leur cœur. Entretenons, 
Messieurs , comme un héritage patriotique que nous avons 
reçu et que nous devons transmettre, ce flambeau des 
Lettres françaises qui répand si loin une si pénétrante lu- 
naère ! 



— 344 — 

Les Lettres , savez-vous encore , Messieurs , pourquoi et 
surtout je les aime? Parce qu'elles rendent l'homme meil- 
leur, plus cordial , plus sympathique et, qu'en somme, la 
bonté est le dernier perfectionnement , la fin de tout. Ecou- 
tons Bossuet : » Lorsque Dieu , dit-il , forma le creur et les 
entrailles do l'homme , il y mit premièrement la bonté 
comme le propre caractère de la nature divine , et pour 
être comme la marque de cette main bienfaisante dont 
nous sortons. » 

On ne .saurait assurément entendre une plus profonde et 
plus éloquente parole. Tout ce qui cultive et développe en 
nous ce germe de bonté , nous rehausse en quelque façon 
vers le Créateur et nous remet en communication plus di- 
recte avec lui. Ainsi les Lettres quand onles étudie, comme 
elles doivent l'être , dans un noble but d'amélioration mo- 
rale , ne sont pas seulement mondaines , elles sont reli- 
gieuses aussi, elles ont leur piété. 

Mais au lieu de me borner à dire mes préférences , je me 
surprend à les justifier. Elles ne pourront , et je m'empare 
avec bonheur de cette excuse , porter ombrage à personne. 
C'est encore un des précieux avantages des Lettres, qu'on 
puisse , sans qu'aucun art, aucune science s'en ofi^usque , 
leur décorner l'empire. Nulle cause de rivalité ne peut les 
diviser ; loin de là , une solidarité intime les unit , une dé- 
pendance réciproque les enchaîne ensemble. Les Lettres , 
en effet , s'ahmentent surtout du tribut que chaque science 
et chaque art leur apporte : sans leurs secours , elles se 
repaîtraient de chimères , livrées dans le vide à d'inutiles 
élucubrations. Les sciences et les arts , de leur côté, ne pré- 
senteraient dans leur isolement que d'étroites spécialités, 
et s'épuiseraient en efforts stéJiles , si le génie des Lettres 
ne venait, en les éclairant l'un par l'autre , concentrer ces 



— 345 — 

efforts vers un but commun , dont seul il a le secret , parce 
que seul il a des vues d'ensemble. Que Laplace écrive son 
Histoire de l'Astronomie (1) ; Guvier, son Discours sur les 
Révolutions du Globe ; Bichat, ses /?wAe?TAes physiologiques 
sur la vie et la mort. Chacune de ces œuvres immortelles , 
qui nous initient à la construction des cieux , à la compo- 
sition de la terre , à la structure corporelle de l'homme , 
possède sa valeur propre ; mais toutes les trois , par leur 
réunion , possèdent incontestablement une valeur d'en- 
semble encore supérieure , et que révélera peut-être un 
jour quelque grand lettré , un Bacon , un Descarte , qui 
s'emparera , pour s'élever à des découvertes morales, des 
résultats matériels obtenus par ce triple effort de l'esprit 
scientifique. 

Je n'ai jamais pensé, pour mon compte, que le principal 
bienfait de ces sciences , qu'on étudie de nos jours avec 
tant d'ardeur et de succès , dût consister dans leurs résul- 
tats immédiats : elles fournissent des moyens pour un but 
en dehors d'elles. Le rôle des Lettres dans l'avenir s'agran- 
dira d'autant plus , que les sciences tiendront mieux les 
promesses qu'elles nous font aujourd'hui. La clientèle des 
Lettres , qui réclament quelques loisirs, est, de notre temps 
encore , assez restreinte ; elle l'était bien davantage dans 
les siècles passés ; mais s'il se peut jamais faire que, par 
le progrès continu des sciences d'application et des arts 
utiles , tant de millions d'hommes, absorbés actuellement 
dans la recherche d'une pénible sustentation , puissent at- 
teindre à une aisance relative et accéder par là à la vie in- 
tellectuelle , quelles conquêtes indéfinies pour le domaine 
des Lettres dans cet affranchissement des esprits ! 

(Ij Cette histoire est détachée de la Mécanique céleste, pour former ua 
ouvrage à part. 



— 346 — 

. Pa.ps l'impuissance de concourir à un tel avèneraent; 
j'applaudis de grand cœur à ceux qui y travaillent. Partout; 
où je les rencontre , je suis pour eux un auditeur attentif. 
J'aurai beaucoup à apprendre parmi vous, Messieurs, et 
rien à enseigner, à moins que ce ne soit peut-être l'assi- 
duité, s'il se rencontre quelques collègues comme le bon 
Lafontaine qui prenait, dit-on, le grand tour pour se 
rendre à l'Académie. Toutes les branches des connais- 
sances sont représentées dans cette enceinte, l'érudition 
profonde des âges mystérieux auprès des sciences expéri- 
mentales de création moderne, le droit auprès de l'histoire, 
l'ait littéraire auprès de l'art plastique, l'économie politique 
auprès de la théologie , l'étude concentrée sur un seul objet 
auprès des brillantes aptitudes qui embrassent avec un égal 
siijccès des objets midtiples. Ces diverses applications de 
l'espi'it sont ici mêlées et confondues. Aucune division 
n'existe entre elles. Ainsi l'a voulu notre aimable fondarr 
teor('l);. Ne seraiit-çe point là une heureuse prescience? Ne 
viendra,-t-il pas un jour oi\ les classifications qui existent 
maintenant dfais les choses de l'esprit tendront à s'effacer, 
s'elfaceront? Qui voit tout, simplifie tout. S'il pouvait arri- 
ver j<amais que l'ensemble des sciences et des arts se fondît 
dans une magnifique unité, leur nom commun, je n'en 
doute pas, serait les Lettres, suivant le mot des Anciens. 
C'est la plus haute formule et la seule qui ne soit pais ex- 
clusive. 

En att-e-ijdant ce nouveau monde , je suis déclassé dans-, 
l'ancien , et; je me vois , non sans quelque embarras, dé- 
pourvu parmi vous. Messieurs, de toute spécialité. Quel 
rôle vais-je jouer dans vos assises intellectueUes ? Ni celui 
du Président, étant indigne même d'être son assesseur; 

(1) Gresset. 



— 347 — 

ni celui du Greffier, il faudrait mieux connaître les détours 
de votre Palais ; ni celui de l'Avocat , il doit toujours bril- 
ler , vous allez en avoir encore une nouvelle preuve (1) ; ni 
celui du Ministère public, j'en connais, hélas , trop les 
écueils. Mais par bonheur, messieurs, un rôle reste tou- 
jours disponible à vos assises , le rôle honoré du Jui-y, et 
j'y prendrai ma place , doublement heureux d'écouter tou- 
jours et d'admirer souvent. 



(1) M. Malot, bâtouuier de l'ordre des Avocats à la Cour impériale, 
devait prononcer son discours de réception après celui-ci. 




DES EFFETS 



L'IUPORTATION DE L OR NOUVEAIi . 

PAR M. MANCEL. 

( Séance du 26 Juin 1857.) 



Messieurs , 

Nous sommes témoins aujourd'hui d'une espèce de révo- 
lution économique dans la valeur réelle et relative des 
métaux précieux , dont les divers incidents sont intéressants 
à constater. Il en résulte effectivement des contrastes qui , 
au premier aspect, sont en opposition avec les données 
de la science et de l'expérience ; mais qu'une étude atten- 
tive , impartiale des faits et de la situation du marché finit 
bientôt par concilier. 

Depuis plusieurs années des faits considérables se sont 
produits , des masses d'or nouveau sont entrées dans la 
circulation, le prix des choses nécessaires à la vie, au 
travail , s'est sensiblement accru ; la main-d'œuvre est 
plus chère , et le loyer des capitaux a suivi la même pro- 
(?ression. On comprend très-bien l'élévation du prix des 



— 3oO — 

denrées en présence de l'accroissement de la masse de 
numéraire résultant des apports de l'Australie et de la 
Californie; mais on ne s'explique pas comment il arrive 
que cette concurrence du nouveau métal avec l'ancien 
n'ait pas exercé la même influence sur l'intérêt de l'argent. 
On ne comprend pas non plus que l'avilissement de la 
valeur du hilrnêraifë puisse coïncider aVet t^etté rareté 
du capital qui en élève continuellement le prix du loyer. 

La raison en est que les effets sont dus à des causes 
toutes différentes qu'il importe de déterminer; mais il 
convient avant tout d'examiner l'influence que l'or nou- 
veau a dîi exercer sur nos transactions. Je me propose, 
Messieurs , de traiter devant vous les deux questions 
suivantes : 

1» Quelle influence les découvertes d'or 7iouveaupeuvcnt- 
efles exercer sur le marché de la France? 

2" Quelles sont les causes qui ont accru le prix des 
denrées , du travail et du loyer du capital? 

Première question : 

Pour apprécier convenablement l'influence que doit 
exercer sur l'occident de l'Europe et sur notre état écono- 
mique l'importation considérable d'or nouveau qui s'o- 
père depuis quelques années , il faut s'affranchir des 
préoccupations du jour; écarter les incidents, oublier les 
nécessités du moment et se placer dans l'hypothèse d'une 
situation normale. Reportons-nous par la pensée à quel- 
ques années en arriére , au moment qui précéda la guerre 
d'Orient. La France sortait d'une révolution qui avait mis 
tout en péril ; le travail , le crédit renaissaient avec la 
confiance ; l'intérêt de l'argent baissait sensiblement ; les 
valeurs publique.s étaient vivement recherchées ; le trois 
pour cent était coté à 85 francs. Les maisons de banque 



- 351 — 

d'Amiens n'ofiFraient plus aux capitalistes que 3 0/0 el la 
recette générale avait abaissé l'intérêt à 2 1/2. 

Un concours de circonstances favorables avait intlué sur 
le prix du loyer de l'argent : Le rétablissement de l'ordre, 
les grandes mesures financières adoptées par le Gouver- 
nement , la formation d'importants établissements de 
crédit, la facilité donnée aux porteurs d'effets publics d'en 
faire de l'argent par l'autorisation donnée à la banque de 
prêter sur ces valeurs. Qu'on joigne à cela l'arrivée ines- 
pérée , imprévue de capitaux nouveaux , on comprend par- 
faitement tout ce que cet appoint devait apporter de sur- 
excitation dans le mode des affaires. 

Le premier effet que produisit l'apparition de l'or cali- 
fornien sur les marchés de l'occident, fut d'affecter sensi- 
blement la valeur de l'argent. L'or qui s'était pour ainsi 
dire retiré de la circulation en France , qui faisait une 
prime , reparut avec abondance , ne tai-da pas à faire con- 
currence à l'argent, à affecter même spusiblement sa va- 
leur ; à ce point que plusieurs Etats crurent devoir s'en 
préoccuper sérieusement et prirent le parti de démonétiser 
l'or. L'affaire n'est pas aussi avancée chez nous ; elle est 
soumise à une Commission composée des sommités de la 
Banque et du Conseil d'Etat. 

Devons-nous démonétiser l'or? L'examen de cette ques- 
tion rentrant essentiellement dans l'étude du problème 
que j'ai posé devant vous , je dois m'y arrêter. Qui doit 
guider le Pouvoir dans ces sortes de difficultés ? l'intérêt 
public seuil Or, l'intérêt public demande que le capital, 
que l'argent qui est l'instrument le plus énergique du tra- 
vail , soit le plus abondant possible. Toute mesure qui 
tend à l'accroître a toujours été considérée comme émi- 
nemment utile; tous les efforts des Gouvernements éclai- 
rés ont de tout temps été portés vers ce but. 



— 352 — 

Et d'abord quols sont les moyens d'accroître le capital? 

Il faut distinguer entre l'argent ou le numéraire , et 
le capital. L'argent est le métal qui , frappé au coin du 
Souverain, sert à la réalisation des échanges dans cer- 
tains pays , et d'appoints dans d'autres. Par capital on 
entend ce qui représenta la somme des valeurs réalisables 
existant dans un pays. On sait que la richesse d'une con- 
trée ne s'apprécie pas d'après la masse de métaux pré- 
cieux qu'elle possède , mais d'après les valeurs liquides 
ou bien réalisables, qu'il suffit de porter sur le marché 
pour en faire de l'argent. C'est ainsi que la France qui, 
depuis le commencement du siècle , possédait infiniment 
plus de numéraire que l'Angleterre, n'avait certainement 
pas la prétention de lui être comparable pour la richesse. 
De même l'Espagne, la Turquie qui sont les pays de l'Eu- 
rope , qui renferment enfouis, à l'état de trésor, le plus 
d'or et d'argent , ont cependant bien moins de crédit et 
sont réputés plus pauvres que la Russie qui ne se sert que 
de papier-monnaie. Un Etat qui veut s'enrichir, ne se 
préoccupe point de la pensée d'amener chez lui le plus 
de métal possible ; il cherche seulement à développer le 
travail , parce que le travail on créant des moyens d'é- 
change , produit le capital ; et s'il couronne l'œuvre , en 
assurant l'ordre à l'intérieur, par une bonne administra- 
tion , en ouvrant des relations au dehors par une sage 
politique; s'd fait appel de son côté aux épargnes privées 
pour en faire emploi dans la création d'oeuvres utiles des- 
tinées à vivifier le pays , on voit croître pour ainsi dire à 
vue d'œil le capital de cette nation , sans qu'il se soit opéré 
d'importation sensible de numéraire étranger. Depuis là 
paix et même depuis le commencement du siècle, à l'ex- 
ception de l'incident révolutionnaire survenu en 1848 , 
nous avons assisté en F'rance à ce grand et bien intéressant 



— 3o3 — 

spectacle : nous avons vu naître , croître et i^randirla pros- 
périté et la richesse de notre nation , à travers des i^uerres 
terribles , des révolutions , sous des Gouvernements divers , 
différant, bien certainement de système; mais tous d'ac- 
cord pour développer, chacun suivant son génie, les élé- 
ments du travail national. 

Pendant cette longue période d'années on a ressenti les 
heureux effets de l'afïluence des capitaux; on a vu l'intérêt 
de l'argent aller toujours en diminuant , à ce point que la 
rente cinq pour 0/0 a fini par atteindre le prix de H7 fr. 
— Pendant ce temps de prospérité on n'a point eu à cons- 
tater d'importation d'or et d'argent nouveaux bien appré- 
ciable. Il est même remarquable que c'est l'époque, où la 
production de métaux précieux dans l' Amérique-Espagnole 
a été, relativement , la plus faible depuis plusieurs siècles. 
Pour la France , des causes particulières ont dû contribuer 
au contraire à diminuer sensiblement la somme de son 
argent-monnaie. Les événements de 181o, les contributions 
payées à l'Etranger, la disette de 1816 qui fut presqu'une 
famine, toutes ces circonstances déterminèrent une ex- 
portation de numéraire excessive , dont l'influence pesa 
longtemps sur la fortune générale de notre nation. Rien 
néanmoins n'empêcha le capital de s'accroître , en même 
temps que l'argent perdait de sa valeur. 

Cette diminution continue de la valeur intrinsèque du 
signe monétaire n'est pas particulière à notre époque; elle 
a été remarquée depuis bien des années; ses progrès ont 
toujours été suivis et constatés par les historiens; mais il 
est certain qu'elle n'a jamais été aussi rapide que dans ces 
derniers temps. Indépendamment de l'abaissement du 
taux de l'intérêt de l'argent, des signes bien autrement 
caractéristiques viennent à leur tour témoigner de l'ac- 

23. 



— 354 — 

croissemeiit du capital, n'avons-nous pas vu le revenu do 
l'Etat suivre une marche continuellement progressive? 
L'influence que devait nécessairement exercer l'accrois- 
sement continu du capital sur la valeur de l'argent, était 
si bien appi'éciée par les hommes d'Etat, que notre der- 
nier roi en montant sur le trône , ne formait qu'un vœn , 
celui de ne point accroître l'importance de la dette pendant 
son règne. Il était convaincu, qu'en la rendant station- 
naire , il en eût sensiblement diminué les charges relatives , 
par le seul effet de la marche ascendante du revenu public , 
qui devait résulter nécessairement de l'augmentation du 
capital national et encore de l'avilissement du prix de 
l'argent. Les événements ont parfaitement justifié ces pré- 
visions ; car si la dette s'est accrue sous son règne d'en- 
viron 20 millions de rentes , le revenu public a toujours 
suivi une marche progressive et a augmenté de plus de 
200 millions. 

L'expérience nous apprend donc que la valeur de l'ar- 
gent considérée, comme moyen d'échange, dépend de 
l'importance du capital social ; qu'elle augmente quand le 
capital , par suite d'événements calamiteux , vient à dimi- 
nuer, et qu'elle diminue au contraire , lor:^que le capital, 
sous l'influence de circonstances heureuses , vient à s'ac- 
croître. L'argent , ou pour mieux dire le numéraire , n'est 
à proprement parler que le satellite du capital. 

A bien considérer comment les choses se passent , on 
arrive à déterminer ainsi la fonction de l'argent? C'est un 
instrument commode , généralement adopté pour opérer 
les échanges. Mais cet instrument fait place à d'antres , 
quand la situation du crédit publie et la confiance d'un 
peuple permet au pouvoir d'émettre ou d'admettre dans 
la circulation de simples eff'ets qui , comme nos billets de 



— 35") — 

banque , sont reçus généralement partout comme argent 
comptant. 

Si donc la valeur du numéraire suJ)itrintluence du capi- 
tal , il y a beaucoup moins à se préoccuper de l'efTet que 
pomTcdt exercer sur elle la concurrence d'une importation 
de métal nouveau. Est-ce à dire pour cela qu'un apport 
considérable de lingots ne puisse influer sur la valeur de 
l'argent? Je n'ai pas l'intention de soutenir une pareille 
doctrine. Je veux seulement établir , que dans les circons- 
tances actuelles , la survenance de l'or nouveau n'a pas à 
beaucoup près , l'influence qu'on lui attribue ; je veux 
faire admettre le principe qu'en thèse générale , la valeur 
de l'argent est bien moins en rapport avec la quantité du 
métal en circulation, qu'avec l'importance des capitaux 
acquis ; à la condition (outefois, (jue les circonstances as- 
surent et facilitent , comme aujourd'hui , la transmission , 
ainsi que l'échange de ces capitaux. 

Il suffirait pour la démonstration de cette proposition , 
de se référer aux tableaux statistiques constatant toute la 
longue série des importations d'or et d'argent , faites de 
l'Amérique en Europe par l'Espagne , depuis la découverte 
de l'Amérique ; et de comparer l'état économique de l'Eu- 
rope , au moment de cette invasion métallique , à celui de 
la première moitié de notre siècle , qui a été à peu près 
relativement privée de ces apports. On verrait que le capi- 
tal de l'Europe ne s'est jamais atitant accru , de même que 
l'avilissement du prix de l'argent n'a fait dans aucun temps 
des progrès aussi rapides que dans ce dernier demi 
siècle. 

Ceci bien établi , j'en tire la conséquence que la valeui 
de l'argent est extrêmement variable et qu'elle peut chan- 
ger , sous l'influence de causes complètement iudépen- 



— 356 — 

dantes do la conourrence qu'un nou^reau métal vient faire 
à l'ancien. 

Maintenant examinons le but que veulent atteindre les 
gouvcrnonients qui démonétisent l'or. Abstraction faite des 
circonstanciés paiticuliéres qui fo'it reposer le système mo- 
nétaiic d'un Etat sur l'un ou l'autre des deux métaux ad- 
mis par l'usage des peuples, il est incontestable qu'ils sont 
guidés pnr une pensée honnête : Us désirent consei'ver aux 
choses susceptibles d'être achetées ou vendues , leur va- 
leur relative ; ils ne veulent pas qu'un métal déprécié 
puisse être considéré comme suffisant pour payer une 
dette , représentant à son origine une valeur supérieure. 
C'est très bien ! mais alors il faut rendre complètement 
stationnaire la valeur de toutes les choses , il faut sou- 
mettre à un maximum général tout ce qui est susceptible 
d'être acheté ou vendu ; il faut empêcher l'influence du 
capital sur l'argent , arrêter la valeur décroissante du nu- 
méraire , faire en sorte qu'on vive aussi commodément au- 
jourd'hui avec mille francs de revenu qu'il y a cinquante 
ans. C'est impossible; nulle puissance au monde ne sau- 
rait arrêter cette dégénérescence. Pourquoi alors se préoc- 
cuper d'un simple incident, d'une crise qui , durant depuis 
si longtemps, passe à l'état chronique, et dont l'intensité 
a toujours été considérée comme le signe le plus caracté- 
ristique de la prospérité de l'Europe? 

Il convient ici de distinguer; il faut reconnaître que la 
démonétisation ne doit s'appliquer qu'à l'un des types mo- 
nétaires usités : à l'or seulement. Je demanderai alors 
pourquoi , lorsque l'or fosait une prime , on n'a pas dcmo- 
nétisé l'argent qui valait moins? Y a-t-il inie raison pour 
que , ce qu'on n'a pas trouvé juste de faire pendant qua- 
rante ans , doive être fait aujourd'hui ? Comment la cons- 



— 357 — 
cience publique se trouverait-elle maintenant plus engagée 
qu'autrefois ? 

On s'alarme; notre argent s'en va , les trois milliards de 
métal argent qui servaient à nos échanges émigront à l'é- 
tranger! Qu'est-ce que cela fait, si l'on nous donne à la 
place un métal valant l'argent et qui remplisse aussi bien 
la même destination ? 

Mais ce nouveau métal vaut déjà moins que celui auquel 
il se substitue; on profite de l'erreur de notre système éco- 
nomique pour nous enlever une matière précieuse , dont 
la valeur a toujours été en augmentant , tandis qu'on nous 
en donne une autre qui ira continuellement en diminuant. 

Je ne veux pas dissimuler la force de l'objeelion ; il est 
vrai que l'écart entre les deux métaux est sensible ; il tend 
à s'accroître et fera du progrès avec le temps. Mais voyons, 
serrons de près l'objection; de combien est-il aujourd'hui? 
En Belgique nos pièces d'or de 20 francs perdent SO cen- 
times , c'est une différence de 2 fr. 50 cent, par 100 francs. 
Or, l'or nouveau arrivant depuis cinq ans , son influence , 
en attribuant à 1 i. seul tout le mérite de l'écart , ce qui est 
fort contestable , aurait fait baisser d'un demi pour cent 
par an la valeur de l'argent. Ce n'est donc pas fort inquié- 
tant; et j'ajouterai ensuite sans vouloir y insister, mais 
pour confirmer ma première démonstration , que l'abais- 
sement du prix de l'argent en général a été au moins d'un 
demi pour cent par an, depuis 50 ans. Il est vrai que cet 
avilissement était simultané, c'est-à-dire qu'il portait sur 
l'un et l'autre métal ; tandis qu'aujourd'hui il produit une 
diflerence de valeur entre les deux métaux. Fallait-il au- 
trefois soumettre le système monétaire à une échelle mo- 
bile de dépréciation ? Et faut-il aujourd'hui punir l'or de 
ses hardiesses , en le frappant d'ostracisme , en le rédui- 
sant à l'état de lingot. 



— 3S8 — 

Si la mosure est bonne et juste pour un pay? , elle doit 
avoir le même caractère chez tous les autres peuples de 
l'Europe et même chez ceux du dehors, qui participent à 
notre existence sociale. Dans l'état de nos mœurs , avec 
cette solidarité qui unit de plus en plus les diverses na- 
tions de l'Europe , l'isolement en pareille matière n'est pas 
possible. Il faut subir la loi du système généralement 
adopté. Si donc il arrivait que l'on fit ailleurs ce qu'on a 
fait en Belgique et en Hollande , que l'or fut réduit à l'état 
de marchandises , il en résulterait une conséquence dont il 
importe de mesurer la portée. 

D'abord un moyen puissant d'échange disparaîtrait , et 
s'il arrivait que l'argent devint insuffisant pour les opéra- 
tions du commerce, il pourrait s'en suivre une crise finan- 
cière, dont la portée est peut-être inappréciable. Il faut 
pour s'en faire nue idée voir ce que deviendrait l'or? Tant 
que les plus puissantes nations du monde le conserveront, 
comme un de leurs types monétaires , il n'y a point à s'in- 
quiéter de ce qui peut résulter des équipées de quelques 
principautés et de leurs sénats d'utopistes ; mais si la me- 
sure devenait générale, que ferait-on de l'or? Ce ne serait 
plus qu'un objet de luxe , de même que l'ivoire , il aurait 
sa valeur pour les œuvres de l'orfèvrerie , pour les travaux 
d'art; une fois ces besoins satisfaits, il deviendrait d'une 
défaite difficile et perdrait énormément de son prix. 

Si l'or arrivait à cet état de dépréciation , le bilan d'une 
pareille opération présenterait une perte énorme pour 
la société en générale. Ce serait un puissant instrument 
de travail qu'on aurait délaissé. Et dans la solution de 
pareilles questions, qu'est-ce qui doit diriger les Etats? 
Une seule chose, l'intérêt public ! voyons ce qu'il con- 
seille. 



— 359 — 

§^^ 

Si l'on exagère l'influence de l'importation de l'or sur 
l'accroissement du capital, il n'est pas du moins permis de 
douter que ce ne soit la cause du changement qui s'opère 
dans la valeur relative des deux métaux servant à la cir- 
culation monétaire. Ce fait, une fois reconnu, il importe 
d'apprécier l'influence que ce nouvel auxiliaire doit exer- 
cer sur la situation économique de la France. 

L'or nouveau, en arrivant en abondance, peut bien se 
substituer à l'argent dans les contrées comme la nôtre où 
l'écart est en faveur de l'argent ; mais il ne supprime pas la 
richesse , le capital que représentait son rival. 11 se con- 
tente de prendre seulement sa place. Il s'opère une émi- 
gration de métaux, un échange entre divers pays. L'ar- 
gent va sur les lieux , où on l'attire par une prime , y reste , 
et ces pays nous donnent leur or à la place. En fin de 
compte, un fait considérable reste acquis: Un contingent 
nouveau d'espèces métalliques est venu accroître d'une ma- 
nière sensible l'avoir monétaire du monde. Que résultera- 
t-il de cette noxivelle situation ? C'est ce qu'il convient d'exa- 
miner. 

L'argent, le signe incontestable de la richesse, deve- 
nant plus abondant , il devra en résulter la conséquence , 
que tout ce qui se fait par l'argent deviendra plus facile. 
Or, comme c'est l'instrument de travail le plus puissant 
que l'on connaisse , et que le travail est la source du bien- 
être des nations , leur prospérité devra certainement s'en 
accroître. L'argent devenant plus commun sera plus offert. 
L'intérêt baissera , et tout le monde connaît la juste défi- 
nition qu'a fait Turgot de l'influence de l'intérêt sur la 
prospérité publique : « C'est un lac qui s'abaisse et dont 
» les eaux en s'écoulant laissent à découvert de nouvelles 



— 360 — 

» terres ; ce sont d'abord des montat^nes , des roUines qui 
» apparaissent, puis-des plaines fertiles. » De nouveaux 
horizons s'ouvriront donc devant l'industrie. 

Il en résultera encore cette autre conséquence qui se 
produit aujourd'hui , quoique tout paraisse s'y opposer ; 
l'argent baissera de valeur et d'une manière assez rapide 
pour qu'il soit intéressant d'eu apprécier les résultats , au 
point de vue des divers intérêts qui vont s'en trouver af- 
fectés. 

11 y a d'abord celui de la société en général , qui doit pro- 
fiter de la diminution du prix du loyer de l'argent ; la chose 
est incontestable. 

Il y a celui de l'Etat ; sa situation à cet égard est on ne 
saurait plus nette. Le Trésor public qui doit beaucoup a , 
comme tous les débiteurs, un double avantage à voir baisser 
le prix de l'argent, puisqu'il remboursera ainsi ses créan- 
ciers avec une somme ayant moins de valeur que celle 
qu'il areçue ; tandis que d'un autre côté ses recettes étant, 
en grande partie, proportionnelles à l'importance de la 
valeur des transactions , s'accroîtront en raison de l'avi- 
lissement du numéraire. 

Il y a celui des simples particuliers ; à cet égard il con- 
vient de faire plusieurs distinctions: il faut distinguer d'a- 
bord, enti'c les créanciers et les débiteurs, il est certain que 
les créanciers ne doivent pas désirer de voir baisser la va- 
leur de leur chose ; mais il est hors de doute que le sort des 
débiteurs est plus digne d'attention au point de vue social, 
et il n'est pas indifférent à la chose publique que leur situa- 
tion soit améliorée ; ensuite, entre les propriétaires et les 
capitalistes : les premiers ne peuvent jamais y pei'dre , soit 
dans l'emploi de leur revenu , soit dans la valeur de leur 
domaine. Si le prix des denrées augmente , comme c'est la 



— 361 — 

terre qui les produit , la terre sera plus recherchée et se 
louera plus cher. Pour la valeur du fonds du sol, c'est la 
même chose. L'argent ne peut servir qu'à deux choses , à 
créer un revenu nouveau ou à acheter un revenu tout 
fait. Or , la terre a des homes ; on ne l'augmente pas à vo- 
lonté ; celui qui voudra du bien fonds devra le payer plus 
cher, et en raison de la concurrence des capitaux qui re- 
cherchent ce mode de placement. Les deuxièmes , les capi- 
talistes, sont à classer en plusieurs catégories. Il y a ren- 
tiers et capitalistes , et parmi les rentiers il y a ceux dont 
la rente est immuable , comme les viagers , et ceux qui 
sont porteurs d'effets publies négociables ou d'actions in- 
dustrielles. 

La position des viagers est incontestablement la moins 
bonne ; ils se trouveront avec un revenu fixe en préseuiîe 
de dépenses qui iront toujours en augmentant. Les porteurs 
d'effets publics , de rentes sur l'Etat , auront de plus que 
les viagers , la satisfaction de voir du uîoins accroître leur 
capital; carie prix de la rente s'élèveia en raison de l'a" 
bondance des capitaux qui la rechercheront. Ceux qui au- 
ront des valeurs industrielles , des actions de chemin de 
fer et autres, dont les revenus subissent l'influence de la 
bonne ou mauvaise situation du pays , verront communé- 
ment leur dividende s'accroître. Quant aux capitalistes, 
ceux qui placent leur argent à intérêt fixe et à terme , il en 
résultera ce fait intéressant à constater qu'après chaque 
remboursement, ils se trouveront avec un capital suscep- 
tible de produire chaque fois un revenu moindre que celui 
qui a précédé. Il est bien entendu que , pour cette démons- 
tration, je me place dans l'hypothèse de circonstances nor- 
males et en dehors des influences du jour. Or , il est évi- 
dent qu'une somme placée sur hypothèque , qui rapporte 
cinq pour cent aujourd'hui , pourra fort bien et devra 



— 36:> — 

même, si elle est remboursée dans cinq ans , ne plus trou- 
ver de preneur qu'à 3 i/2 ou 4 au plus. Ce sont évidem- 
ment ceux dont la fortune consiste en argent qui , en fin de 
compte , sont les plus exposés à perdre. 

La crise que nous éprouvons échappe à bien des yeux , 
parce qu'elle se trouve compliquée d'une foule d'incidents 
qui rendent sa marche incertaine et douteuse , pour le plus 
grand nombre de ceux qui veulent la suivre. Mais à tra- 
vers toutes ces oscillations , il est facile à un œil exercé de 
voirie but qu'elle doit atteindre; nous marchons inévita- 
blement à un prompt avilissement du capital. Une foule 
de circonstances viennent y concourir, l'or nouveau, la 
fondation de puissantes institutions de crédit , les grandes 
entreprises industrielles, chemins de fer et autres, tout a 
contribué à opérer un développement inoui de la fortune 
mobilière ; genre de fortune qui a pour ainsi dire la mobilité 
de l'argent, et qui vient à son tour accroître dans des pi'o- 
portions énormes la masse des sommes en circulation. Or , 
comme dans une science aussi exacte que celle de l'écono- 
mie publique , ou les raisons sont basées sur des faits , sur 
des chiffres , il est facile avec le connu, d'interroger et de 
connaître l'inconnu , on peut dire dès à présent que l'inté- 
rêt de l'argent doit baisser d'une manière sensible , par 
suite de l'accroissement du capital ; que les résultats de 
cette crise seront nécessairement sensibles pour les por- 
teurs d'argent , mais qu'elle affectera à des degrés bien dif- 
férents ceux qui auront des revenus acquis. Car enfin l'ar- 
gent ne pouvant servir , comme nous l'avons dit , qu'à créer 
ou à acheter des revenus, ne trouvera pas toujours à se 
placer facilement; on ne peut pas continuellement faire des 
chemins de fer productifs; on ne fait des maisons qu'au- 
tant qu'on peut les louer ; le commerce a des bornes que 
la raison permet de reculer, mais qu'elle défend de franchir- 



— 363 — 

Or , quand tous ces capitaux afïlueiout sur les mêmes 
points , la demande dépassera l'offre et tous les biens et 
titres augmenteront de valeur. 

Dans de pareilles circonstances , lorsqu'il s'opère dans 
l'occident de l'Europe une véritable révolution écono- 
mique , lorsqu'une volonté providentielle prenant eu pitié 
tous ces vieux Gouvernements qui, en menant si loin les 
progrès de la civilisation ont peut-être trop usé du crédit , 
leur tend la main pour les soulager; lorsqu'elle veut dimi- 
nuer le fardeau de leurs dettes , donner plus d'aisance à 
ceux qui sont gênés , un peu plus de facilités à tout le 
monde, peut-on, dans la crainte de diminuer le superflu 
d'un petit nombre, refuser un pareil bienfait et rejeter les 
masses dans le sillon de la misère? Ce n'est pas possible. 
L'or de la Californie et de l'Australie arrive après les dures 
épreuves que nous avons eues à subir, comme un baume 
réparateur; il faut l'accepter et nous en servir. 

Il me reste maintenant à dire quelques mots de la 2^ 
question. 

Des causes de l'accroissement du prix du travail , des denréex 
et du loyer des Capitaux. 

Je dois expliquer cette espèce de contradiction résultant 
de la cherté de bien des choses qui vient coïncider avec 
l'élévation du prix de l'argent, élévation qui se manifeste 
juste au moment où a lieu eu Europe cette invasion d'or 
nouveau. 

Il faut remarquer que l'importation des métaux , quel- 
qu'importante qu'elle soit, n'est pas aujourd'hui en rap- 
port avec l'exportation qu'on en fait depuis quelques aa- 
aées. La guerre, la disette, le manque de soie, ont fait 



— 364 - 

porter de l'Occident en Orient et en Amérique une quan- 
tité de numéraire bien supérieure à celle qu'en produi- 
saient la Californie et l'Australie. Un joui-nal spécial éta- 
blissait ainsi dei"nièrement le bilan des échanges qui 
s'opéraient avec l'extrême Orient : « On ne s'étonne plus, 
» disait-il, du 2:rand mouvement d'émigration des métaux 
» précieux , quand on a sous les yeux les chiffres énormes 
» de numéraire que les Indes-Orientales ont absorbé. Pen- 
» dant Tannée finissant en avril ce chiffre s'est élevé à 
» 230 millions de francs, il a été en moyenne de 137 
millions l\2 de francs, pendant les sept dernières an- 
» nées , tandis que pendant les seize années précédentes, 
» cette moyenne n'avait pas dépassé 50 miUions. » Ce 
n'est là encore malheureusement qu'un chapitre de notre 
compte; il reste à dresser celui de la disette , de la guerre 
qui a répandu pour la France et l'Angleterre plus d'un 
milliard dans le bassin delà mer noire et en Amérique. 

D'un autre côté , l'or nouveau que nous recevions ne 
nous arrivait pas pour rien , on ne l'achetait qu'avec de 
l'argent ou des marchandises , dont les matières premières 
n'avaient été tirées souvent du dehors qu'à deniers comp- 
tant. Ajoutons encore une circonstance qui nous est toute 
particulière, la maladie de la vigne a tari pour nous une 
source d'exportation , pour ainsi dire privilégiée , qui 
donnait continuellement lieu à notre profit, à un solde 
considérable en espèces. 

Les grands travaux publics exécutés sur toute la surface 
du pays , l'emploi des capitaux français dans des entre- 
prises étrangères, toutes ces circonstances l'éunies ont dû 
jeter une véritable confusion dans les habitudes de tran- 
saction de notre société ; mais que le calme renaisse , que 
la terre redevienne féconde; qu'au lieu d'acheter des 



— 363 — 

grains, du A'in, de l'eau-do-vie, de la soie au dehors, 
nous nous trouvions comme autifois en mesure d'en ex- 
porter; que nos chemins d(! fer s'achèvent . on verra bien- 
tôt l'argent affluer phis abondant que jamais , et l'offre 
des capitaux se multiplier dans une proportion inconnue 
jusqu'alors ; car enfin ces jurandes entreprises , dont on 
couvre notre temitoire , produisent des effets économiques 
qui ont aussi leur influence. Depuis cinq ans les voies de 
fer absorbent , chaque année , de deux à trois cents mil- 
lions. Cet arfçent n'est certainement pas enlevé à la circu- 
lation , mais il sort des caisses de l'épargne pour entrer 
dans la consommation , et il ne rentrera dans les réserves 
de l'épargne qu'après de longues pérégrinations. 

De même , en temps de disette , on ne doit pas apprécier 
le vide fait par elle dans le numéraire par la somme des 
capitaux échangés contre le grain étranger; il faut tenir 
compte d'un fait important : Dans les années les plus 
fâcheuses, la F'rance n'importe guère plus du 10* des cé- 
réales nécessaires à sa consommation ; elle trouve le reste 
chez elle; mais elle le paye beaucoup plus cher. Il en ré- 
sulte qu'il passe de la ville à la campagne une masse de 
capitaux hors de proportion avec ceux qu'on emploie 
d'habitude à cette destination. Le cultivateur n'a point 
partout l'habitude de porter son excédent chez le ban- 
quier ; il préfère souvent l'enterrer ; et l'argent ne voit le 
jour que plus tard , quand il fait remplacer un fils , marier 
une fille, ou quand il trouve l'occasion d'agrandir son 
champ. Aussi fait-on la remarque que chaque cherté de 
grain fait de suite renchérir l'ai-gent. Cette disparition du 
numéraire n'est que momentanée; il reviendra aux pre- 
miers symptômes d'abondance , dans les années prospères 
qui nous apportent toujours un large tribut de l'étranger. 



— 36G — 

Ce retour de l'argent , distrait momentanément de sa des- 
tination habituelle à l'intérieur, produit le même effet que 
les égontins des 'prairies flottées qui, retombant dans la 
rivière à l'instant même où le cours d'eau , après avoir été 
momentanément détourné , reprend possession de son lit , 
grossissent son volume et le font quelquefois déborder. 

Laissons donc opérer cette révolution pacifique ; accep- 
tons comme un bienfait, l'avilissement du prix de l'argent 
et bénissons la Providence qui veut sauver nos vieilles 
sociétés des calamités de la banqueroute. 




LES COMÈTES 



Origine électro-mag'nétique de leurs queues. 

Lu DANS LA SÉANCE DU 10 DÉCEMBRE 1858, 

PAR M. EDOUARD GAND 



Messieurs , 

J'ai fait imprimer, le 20 octobre dernier, une petite no- 
tice sur les Comètes. Mon but était d'envoyer seulement 
quelques exemplaires à l'Institut, afin de prendre date 
pour les vues théoriques que j'y émettais. 

Mais, depuis cette époque, mes idées se sont modifiées, 
et j'ai refondu totalement l'esquisse que j'avais élaborée à 
la bâte. 

C'est donc , en quelque , sorte une première lecture que 
je vais avoir l'honneur de vous offrir. 

Dans son Astronomie Populaire , Arago dit , à propos de 
la nature des comètes et de la constitution physique de 
leurs noyaux : « La grande variété d'aspect et d'éclat que 
» ces astres ont présentée , peut légitimer, à cet égard , 
» toutes les suppositions qu'on jugera convenable de 
>; faire. » Puis, plus loin , il ajoute : « Peut-être s'étonne- 



— 368 — 

» ra-t-on du sans façon avec lequel je reconnais l'insuffi- 
» sance de la science à ce sujet ? » 

Je crois qu'en présence de ce double aven, je puis, 
comme tant d'autres , me permettre de hasarder quelques 
conjectures sur la cause des phénomènes qu'oflVent à nos 
regards ces astres si mystérieux. 

Il est un fait auquel on n'a peut-être pas attaché toute 
l'importance qu'il mérite ; — fait signalé par les observa- 
teurs anciens et les astronomes modernes les plus célèbres 
comme les plus dignes de foi — je veux parler de cette 
tendance qu'ont presque généralement les queues des 
comètes à se placer à l'opposite du Soleil. 

Sénèque disait : u les queues des comètes fuient devant 
» le Soleil. » 

Apian prétendait qu'une ligne , menée suivant l'axe de 
la queue d'une comète et prolongée au delà de la tête , 
va passer par le centre du Soleil. Cette assertion ne doit 
pas être , il est vrai , prise trop à la lettre , car si la ligne 
idéale (ou rayon vecteur) qui joint le centre du Soleil à celui 
de la comète , est considérée comme une ligne droite , 
cette ligne prolongée au delà du noyau , ne se confond 
presque jamais exactement avec l'axe de la queue. En effet, 
cette queue incline vers la région qu'elle abandonne et, 
en outre, elle acquiert la courbure dont nous avons eu un 
exemple si remarquable dans la belle comète de Donatiqui, 
dernièrement , a fait l'admiration des contemplateurs. 

Mais cette déviation même ne rend que plus extraordi- 
naire et plus manifeste la tendance que nous venons de 
signaler. En effet, si le milieu éthéré que traverse une co- 
mète , était relativement assez dense pour opposer une ré- 
sistance quelconque au transport des particules extrêmes 
de la queue, il faudrait en conclure que la force qui déter- 



— 369 — 

mine ces particules à se placer à l'opposite du Soleil, par 
rapport au noyau , devrait être bien puissante , puisque 
ces particules , malgré la résistance du milieu qu'elles 
auraient à traverser, tendraient toujours à se transporter, 
quoiqu'un peu tardives il est vrai, suivant le prolongement 
du rayon vecteur. 

Il arrive même , chose étonnante et démontrée par l'ob- 
servation , qu'après son périhélie et dans la seconde 
portion de son orbite , la comète paraît pousser la queue 
devant elle. (Arago.) 

Or, pour qu'un semblable résultat soit obtenu , il faut 
bien que les particules extrêmes de la queue , ou celles 
qui sont placées à l'extrémité de cet appendice, aient 
marché avec une fabuleuse vélocité. 

Voyons à quelles évaluations vraiment surprenantes 
va nous conduire cette vitesse des particides les plus 
éloignées du noyau. 

L'immortel Kepler a découvert que plus une planète se 
l'approche du Soleil , considéré comme l'un des foyers de 
l'ellipse qu'elle parcourt, plus sa vitesse de translation 
s'accélère, tandis que cette vitesse subit un ralentissement 
progressif au fur et à mesure que la planète s'éloigne de 
ce foyer. 

Ainsi, par une merveilleuse compensation, l'arc par- 
couru par la planète , dans un temps donné , est plus grand , 
quand la ligne idéale (ou rayon vecteur) qui joint le centre 
du Soleil au centre de cette planète est plus courte , et 
l'arc devient , à son tour, de plus en plus petit , à mesure 
que cette ligne idéale se rallonge. II en résulte que la 
SUPERFICIE DE L'aire décrite par le rayon vecteur est , pour 
un même temps donné , toujours la même pendant la ré- 
volution entière de la planète autour de l'astre central. 

24. 



— 370 — 

Cette loi , disent les astronomes , s'applique également 
aux comètes dont les orbites sont représentés par des 
ellipses très-allongées , des paraboles et même des hy- 
perboles. 

Ainsi , la comète de 1680 qui , au dire du savant de 
Humboldt, ne parcourait que 180 mètres à peine par mi- 
nute à sa plus grande distance du Soleil, (ou à son aphélie), 
se mouvait à son périhélie , et dans le même temps , à 
raison de 24,000 kilomètres ou 6,000 lieues environ. 11 
faut dire qu'à son aphélie la comète était à des milliards 
de lieues du Soleil, tandis qu'à son périhélie elle n'en était 
(de centre à contre) qu'à 228,000 lieues. 

Mais , quelle fut la longueur de la queue de cette co- 
mète au périhélie , ou lorsque l'espace qui séparait les 
surfaces des deux astres n'était plus que de 51,000 lieues, 
c'est-à-dire un peu plus de la moitié de la distance , seu- 
lement, qui sépare la terre de la lune? 

Arago dit que la longueur de cette queue fut de 41, 000,000 
de lieues ; les particules extrêmes de la queue étaient par 
conséqiient à quarante et un million deux cent vingt-huit 
mille Ueues du centre du Soleil. 

Mais , puisque la queue de cette comète restait à l'op- 
posite du Soleil , quelle dût donc être la vitesse de trans- 
lation des particules extrêmes de cette queue pendant le 
temps qu'employait le noyau à faire 6000 lieues , c'est- 
à-dire dans l'espace d'une minute ?.. 

Le calcul répond à cette question. En effet , la géo- 
métrie nous apprend que les circonférences de cercles sont 
proportionnelles à leurs rayons. 

Si , pour simplifier notre démonstration , nous suppo- 
sons que l'arc de courbe parcouru par le noyau de cette 
comète , au périhélie et pendant une minute , est celui 



— 371 — 

d'une circonférence , cet arc traduit en chitïre sera re- 
présenté par 6000 , la droite allant du centre du Soleil au 
centre du noyau, par 228,000, et cette droite prolongée 
par la pensée au-delà du noyau jusqu'aux particules 
extrêmes, par 228,000 plus 41,000,000, ou 41,228,000. 

Or , en vertu du principe ci-dessus énoncé , autant il y 
aura de fois 228,000 dans 41,228,000, autant l'arc par- 
couru dans une minute par les particules extrêmes aura 
de fois 6000 lieues. 

Eh bien ! 228,000 sont contenus , en chiffres ronds , 
180 fois dans 41,228,000.— 180 fois 6000 donnent 1,080,000 
lieues que , dans une minute , les particules extrêmes de 
la comète de 1680 , durent parcourir, au périhélie , pour 
rester, à peu de chose près, sur le prolongement du rayon 
vecteur de cet astre chevelu , c'est-à-dire à l'opposite du 
Soleil. 

Un million quatre vingt mille lieues à la minute !!... 

L'imagination reste confondue devant l'énormité de ce 
chiffre comparé à l'exiguité du temps auquel il se rapporte. 

La matière pondérable qui nous entoure de toute part , 
quelque ténue qu'elle soit, fournit-elle à nos sens un 
exemple d'une aussi étonnante vélocité ? Non, que je sache 
du moins. 

Eh quoi ! ces appendices si diaphanes , ces riens vi- 
sibles , comme les appelle spirituellement un savant con- 
temporain , CBS nébulosités si dépourvues de tout pou- 
voir réfractif (faits bien caractéristiques sur lesquels nous 
reviendrons) , seraient composés de particules dans un 
état de divisibilité extrême , et ces particules qui , en véri- 
té , paraissent , pour ainsi dire , se volatiliser au détriment 
de leur centre générateur, lorsqu'elles sont à l'extrémité 
de l'immense aigrette qui accompagne le novau , conser- 



veraient encore , les unes sur les autres , une intluence 
attractive suffisante pour s'entraîner réciproquement dans 
l'espace , à raison de 1,080,000 lieues par nninutc ! 

Encore non ! cela n'est pas admissible , et l'cspi'it se 
refuse à accepter un fait qui serait aussi anormal , fait , 
au surplus , dont la loi newtonienne sur la gravitation 
universelle, pas plus que celles de Kepler, ne nous semblent 
pouvoir donner une explication satisfaisante. 

En effet , les phénomènes que les comètes offrent à nos 
regards , sont très-complexes. On y remarque deux ordres 
de faits bien distincts : le mouvement d'une part , c'est- 
à-dire , tout ce qui se rattache aux lois de la gravitation ; 
et , d'autre part, les apparences si variées qui résultent de 
la constitution physique de ces astres et des influences 
brusques auxquelles ils sont soumis. 

Les lois de Kepler et de Newton peuvent , il est vrai , 
s'appliquer au mouvement de translation d'une comète , 
■en tant que celle-ci est considérée comme un corps gra- 
vitant autour du Soleil dans une ellipse ou parabole quel- 
conque. Mais ces lois pourront-elles jamais , comme l'es- 
pèrent quelques savants modernes, fournir l'explication de 
toutes les apparences singulières qu'affectent les queues des 
comètes dans leur course échevelée ou dans leurs formes 
si rapidement et si incessamment modifiées ? Pourquoi 
d'ailleurs ne pas admettre qu'il existe des causes déter- 
minantes qui nous sont encore inconnues ? Pourquoi enfin 
limiter la puissance d'un Dieu créateur aux quelques lois 
sublimes qu'ont découvertes deux hommes de génie ? 

Pour ma part , je suis convaincu qu'il est tout aussi 
impossible d'appliquer les lois de Kepler et de Newton 
à la formation des appendices cométaires, et, je dirai 
plus , à la manière dont se comportent les particules dans 



— 373 — 

certaines de leurs évolutions apparentes, qu'il l'est d'expli- 
quer , par ces lois , les phénonaènes des aurores boréales , 
de lafoudi^e qui sillonne les nuages , des éclairs en boule, 
de l'arc-en-ciel , des éruptions volcaniques, des halos, 
de l'étincelle électrique enfin qui fait neuf fois le tour de 
la terre en une seconde. 

Les phénomèmes qui précèdent s'expliquent par les lois 
de la lumière , du calorique et de l'électricité. Quant aux 
lois de Kepler sur les orbites elliptiques, sur les aires égales 
et sur les temps des révolutions des planètes , comparés 
aux grands axes des orbites , elles n'ont que faire ici. 

Je répéterai donc , à propos de la formation et de la con- 
fisfuration des queues de comètes , (fait produit par le con- 
flit de forces qui s'exercent sous des conditions multiples 
et inconnues jusqu'à ce jour) ce que l'illustre de Humboldt 
dit au sujet des planètes: 

« Nous ne connaissons, jusqu'ici , aucun mécanisme in- 
« térieur, aucune loi naturelle, semblable par exemple à la 
« belle loi [de Kepler] en vertu de laquelle les carrés des 
<( temps des révolutions sont entre eux comme les cubes 
« des grands axes , qui fasse déprendre , pour toute la série 
« des planètes, la densité, le volume, etc., de leur distance 

« au Soleil Il ne faut considérer la constitution 

« et les formes des corps , en déterminant leur situation 
« relative dans l'espace, que comme des faits ayant une 
« existence réelle , non comme les conséquences de rai- 
« sonnements abstraits, ou comme une série d'effets dont les 
« causes seraient connues a l'avance. On n'a pas plus décou- 
« vert de loi générale applicable aux espaces célestes , que 
« l'on n'en a trouvé pour déterminer , sur la terre , la situa- 
« tion géographique des points culminants dans les chaînes 
(I de montagnes , ou les contours de chaque continent. » 



— 374 — 

Néanmoins s'il fallait justifier l'opinion de ceux qui pré- 
tendent expliquer la formation des queues des comètes par 
les lois de Kepler , on serait bien obligé , en définitive , 
d'avoir recours à l'une des deux suppositions suivantes : 

Ou les particules , arrivées à un certain point d'éloigne- 
raent du noyau , dans la gerbe lumineuse , cesseraient 
d'être soumises à l'attraction de ce noyau et seraient 
abandonnées dans l'espace. Elles deviendraient alors de 
véritables planètes atomiques , l'éfléchissant encore la lu- 
mière qu'elles recevraient du Soleil, et gravitant pour 
jamais autour de ce luminaire. 

Ou bien, ces particules pourraient être considérées 
comme de petits corps satellitaires subissant l'influence de 
la force centripète du noyau cométaire , et gravitant au- 
tour de lui , sans jamais pouvoir être soustraite à son at- 
traction. 

Dans le premier cas , si l'atome, transformé en planète, 
se trouve 180 fois plus éloigné du Soleil que le noyau , 
comme nous l'avons vu pour la comète de 1680, il faudra , 
d'après la loi de Kepler sur les carres des temps des révolu- 
tions comparés aux cubes des grands axes , que cet atome ait 
un mouvement de translation beaucoup plus lent que 
celui du noyau. Il restera donc en arrière de la queue. 
Tous les atomes qui successivement arriveront au point 
d'éloignement où ils cesseront d'être sous la domination 
attractive du noyau, seront abandonnés comme le premier, 
et se rangeront , en lile , à la suite les uns des autres , 
pour former une longue traînée lumineuse gravitant au- 
tour du soleil, ou plutôt une courbe soit elliptique soit 
parabolique qui, à 41,000,000 de lieues du noyau, et dans 
le plan de l'orbite cométaire , sera une sorte de contre- 
partie visible de la ligne idéale suivie par le centre du 



— 375 — 

noyau lui-même autour du Soleil ; absolument comme la 
vapeur qui s'échappe de la cheminée d'une locomotive 
lancée à grande vitesse , par un temps très calme , marque 
momentanément le sens du plan dans lequel s'opère la 
marche de la machine. Il est bien entendu que, dans 
cette comparaison , la locomotive serait le noyau , la che- 
minée verticale serait la queue, et la traînée de vapeur re- 
présenterait la courbe résultant de l'abandon des molécules 
extrêmes de la comète. Mais alors, chaque comète (et il y 
en a des millions), laissant à sa suite de semblables files de 
matière cosmique , le ciel serait constamment sillonné par 
d'innomlirables bandes nébuleuses, gravitant autour du 
Soleil , et , pendant les belles nuits d'hiver surtout , ces 
pâles traînées, d'une étendue incommensurable, nous of- 
friraient un des spectacles les plus fantastiques que l'ima- 
gination puisse rêver. 

Mais comme cela ne se voit pas , il est plus que pro- 
bable que les choses ne se passent pas ainsi. 

Passons maintenant à la deuxième supposition , celle 
où la particule serait un satellite de la comète. Si cette 
lune atomique était soumise aux lois de Kepler, elle dé- 
crirait autour du noyau un orbite quelconque. Arrivée 
au point le plus éloigné du noyau , elle dépasserait ce 
point , infléchirait sa trajectoire , reviendrait de nouveau 
vers le centre attracteur, repasserait par le point le plus 
rapproché , (point duquel elle était partie d'abord) le dé- 
passerait à son tour et accomplirait ainsi une série de ré- 
volutions elliptiques autour de la comète. Si, maintenant, 
les particules qui semblent partir de tous les côtés du 
noyau pour faire leur ascension au sommet de la gerbe , 
étaient autant de satellites gravitant autour de ce noyau 
(à supposer, bien entendu, qu'il n'y eut aucun conflit 



— 37H — 

parmi toutes ces particules qui s'entre-croiseraient dans 
tous les sens) il en résulterait évidemment que la queue , 
formée par cet amas de satellites , ressemblerait à la belle 
nébuleuse d'Andromède, surtout lors du passage de la 
comète au périhélie, c'est-à-dire que cette queue se pré- 
senterait à nos yeux sous la forme d'un fuseau elliptique , 
d'une convexité bien déflnie à son point le plus éloigné 
du noyau. 

Eh bien ! je le demande : est-ce là ce que nous voyons ? 
Nullement... L'extrémité de la queue estdifi'use, ouverte 
en éventail , et accusant une grande puissance d'expan- 
sion dans les atomes phosphorescents qui la composent. 

Ainsi, les lois de Kepler n'expliquent pas plus la forma- 
tion des queues de comètes , qu'elles ne peuvent rendre 
compte de la configuration de ces appendices , ni de leur 
persistance à se maintenir à l'opposite du Soleil. 

Mais cette expUcation , pourquoi ne pas la demander à 
l'électricité , à l'électro-magnétisme ? Qui sait si la force 
qu'on se borne à appeler gravitation , faute de pouvoir la 
définir, — force de laquelle découlent les lois de la méca- 
nique céleste , — n'est pas la plus mystérieuse comme lia 
plus grandiose manifestation du fluide dont nous invoquons 
ici l'intervention , de ce fluide universel, enfin, dont le do- 
maine est l'espace infini, et auquel il est donné de pouvoir 
franchir , dans un temps inappréciable , d'incommensu- 
rables distances , sous forme de calorique , de lumière , 
d'action attractive sur les corps magnétiques et d'action 
répulsive sur les corps diamagnétiques ? Partant de là , ne 
peut-on pas admettre, qu'arrivés aune distance convenable 
du Soleil , certains éléments constitutifs des comètes com- 
mencent à subir l'influence de l'électricité solaire, au point 
d'acquérir même, peu à peu, les plus surprenantes pro- 
priétés magnétiques de ce fluide ? 



— 377 — 

Avant de développer notre pensée , demandons quelques 
arguments à un ouvrage qui , depuis un certain temps , 
fait sensation dans le monde scientifique. 

Un savant très-distingué, M. Grove , a publié récem- 
ment un livre intitulé : Corrélation des forces physiques. 
L'auteur démontre que l'électricité , le magnétisme , la 
lumière , la chaleur et le mouvement sont les dîfTérentes 
manifestations d'un agent unique. 

Avec de la chaleur il fait du magnétisme , de l'électricité , 
de la lumière et du mouvement. Avec de la lumière il fait 
de l'électro-magnétisme , du mouvement , de la chaleur et 
de l'électricité , et réciproquement pour chacun des modes 
qui viennent d'être énumérés , de sorte que chacun de 
ces modes devient alternativement et à volonté la cause 
des quatre autres métamoi'phoses , si je puis m'exprimer 
ainsi. 

Or la comète de 1680 n'était , à l'époque de son passage 
au périhélie, qu'à 228,000 lieues du Soleil ; la clialeur 
qu'elle reçut , dut être , d'après les calculs de Newton , 
égale à 2,000 fois celle du fer rouge. Mais Arago considère 
cette évaluation comme trop élevée. Réduisons le chiffre 
de Newton des quatre cinquièmes pour nous rapprocher le 
plus possible de la vérité ; il nous restera encore plus de 
210,000 degrés. 

Voilà , si la belle synthèse de M. Grove n'est pas un 
vain mot , une chaleur qui put faire naître une exaltation 
calorifique énorme dans les éléments constitutifs du noyau 
et donner naissance à une immense conflagration élec- 
trique , ou , si l'on veut , à une sorte de convulsion magné- 
tique se manifestant par des phénomènes de phospho- 
rescence d'inie expansion prodigieuse. 



— 378 — 

Enfin , si l'on songe que la lumière reçue par cette co- 
mète était , à un moment donné , près de deux mille fois 
celle qui parvient à notre globî , on se demande si cette 
lumière même (j'invoque encore ici l'une des plus belles 
expériences de M. Grove) n'eut pas une action d'une 
excessive puissance sur quelques-unes des substances 
qui entraient dans la composition de l'astre chevelu, 
action capable de déterminer des décompositions chi- 
miques, et conséquemment, des phénomènes lumineux 
d'une intensité appropi'iéc à la nature de ces substances. 

On invoque , il est vrai , contre la possibilité d'une lu- 
mière propre émise par les comètes , la manifestation de 
deux images de couleurs différentes fournies par la lu- 
nette dite polariscope. En effet , lorsqu'on soumet la lueur 
des comètes à l'épreuve de l'ingénieux instrument que je 
viens de citer, on remarque , à ce qu'il paraît , de faibles 
traces de polarisation dans la lumière de ces astres , et 
l'on en conclut que les noyaux et leurs queues nous 
envoient, par réflexion, la lumière qu'ils empruntent 
au Soleil. 

Mais quant à de la lumière sut generis , il semble qu'on 
ne veuille plus en admettre. Cependant on sait que la 
lumière peut réfléchir de la lumière. 

Or, supposons que le polariscope ait été inventé lors 
de l'apparition de la comète de 1680 , — supposons que 
la lueur propre de cette comète était analogue, comme 
nature et comme éclat, à celle qui se manifeste quand on 
fait passer de l'électricité dans le vide le plus complet 
possible. On sait que la lueur phosphorescente de l'élec- 
tricité dans le vide est très-faible comparativement à la 
lumière électrique , qui elle-même n'est à celle du Soleil 
que comme un est à quatre. Maintenant, admettons encore 



~ 379 — 

que cette lueur (et notre évaluation sera infiniment au- 
dessous de la vérité ) soit à la lumière électrique comme 
1 est à 100, elle sera donc comme 1 est à 400 par rapport 
à la lumière que le Soleil nous envoie , et puisque la co- 
mète était 2,000 fois plus éclairée que notre globe , cette 
lueur devait être comme 1 est à 800,000 par rapport à la 
lumière solaire dans laquelle plongeait la comète de 1680 
à son périhélie, c'est-à-dire que la lumière propre de 
chaque particule était 800,000 fois plus faible que celle 
des rayons solaires qu'elle pouvait réfléchir. 

Si l'on avait dirigé le polariscope sur la comète , dans 
l'instant où elle était inondée d'une lumière aussi intense, 
je demande quelle aurait été , alors , la révélation de cet 
instrument. Il est évident que les indications qu'on aurait 
obtenues , auraient dû être très-complexes , pour ne pas 
dire mensongères. En effet, il y aurait eu incontestable- 
ment superposition d'images multiples et variées d'aspect; 
les rayons réfléchis auraient donné deux images de 
couleurs différentes , et la lumière propre deux images 
blanches , le tout simultanément. L'observateur aurait-il 
pu , en présence d'une semblable confusion , conclure à 
l'absence totale de lumière propre ? Non , évidemment ; et 
il aurait bien fait de rester dans l'indécision. 

Le célèbre de Humboldt fait preuve d'une sage réserve 
lorsqu'il dit , à propos des comètes ( Cosmos , t. ni , page 
582 ) : « On est tenté de tout rapporter à la lumière des 
» rayons solaires , mais ne se peut-il pas que , outre cette 
» lumière empruntée , les comètes dégagent elles-mêmes 
» une lumière propre ? » 

Ainsi l'objection tirée des indications du polariscope 
contre la lumière propre de? comètes ne me paraît pas 



— 380 — 

coucluante , et j'ai même la presque certitude qu'elle sera 
tôt ou tard abandonnée par les savants. 

Mais revenons à notre hypothèse et Mtons-nous de la 
formuler en quelques mots. 

Nous avons pris pour sujet d'étude une comète dont la 
queue se projetait à l'opposite du Soleil. Tâchons de 
trouver, dans le domaine de la physique , quelques phé- 
nomènes qui , par leur analogie avec celui qui nous 
occupe , pourraient nous conduire , peut-être , à la solution 
d'un des plus intéressants prohlèmes que la nature ait 
offert à la sagacité d^s hommes. 

Diverses expériences fort curieuses , que l'on doit au 
R. P. Secchi , Directeur de l'observatoire de Rome , font 
considérer le Soleil comme un aimant colossal , 1,400,000 
fois plus gros que notre globe. 

Or, l'aimant , ainsi que Davy le constata , exerce une 
influence trés-énergique sur la lumière électrique ( soit 
étincelle, soit lueur phosphorescente.) 

M. Quet a renouvelé les expériences de Davy. Il a fait 
agir sur l'arc Voltaïque un électi'O-aimant très-puissant , 
et il a pu transformer la colonne de lumière en un dard 
long , semblable à celui qu'on obtient en souflElant sur une 
flamme avec un chalumeau. Le dard électrique est remar- 
quable par sa longueur. <( Dans mes expériences, dit 
» M. Quet (1) , ce dard peut acquérir 8 ou 10 fois lalon- 
ï gueur maximum de la colonne lumineuse. Des parcelles 
» de charbon sont lancées de temps en temps comme de 
» vives étincelles dans la direction même du dard élec- 
» trique. » 

(1) Comi/tus rendus , tome XXXIV, p. 805, 1Ro2 



— 381 — 

Une autre expérience fort curieuse est celle que, M. de 
la Rive signale dans son Traité d'électricité , page 248. 
Après avoir fait le vide le plus parfait possible dans un 
ballon de verre , il fait traverser ce ballon par un courant 
électi'ique. L'électricité forme dans l'intérieur une gerbe 
lumineuse qui, lorsqu'on la soumet à l'action d'un fort 
électro-aimant se transforme en un anneau continu ayant 
un mouvement de rotation. Des jets brillants semlîlent 
partir de cette circonférence lumineuse sans se confondre 
avec le reste de la gerbe. 

Enfin M. de la Rive est parvenu à produire , par l'élec- 
tricité soumise aune influence magnétique, « un cercle 
)) d'un très-petit diamètre d'où part une ligne plus ou moins 
» courbe qui forme une espèce de queue à la comète dont 
» le petit cercle serait le noyau ; la direction de la queue 
n dépend du sens dans lequel l'arc a été projeté {p. 239). » 

Examinons jusqu'à quel point ces étonnants phénomènes 
ne pourraient pas être considérés comme les miniatures de 
ceux qui se passent dans les hautes régions, en tenant 
compte, bien entendu, et des milieux différents dans les- 
quels chacun d'eux se manifeste , et surtout du mouve- 
ment de translation de l'astre chevelu. 

Avant d'arriver à son périhélie, c'est-à^dii^e, dans la pre- 
mière moitié de sa trajectoire , la comète à l'état de nél)u- 
losité confuse , se dirige vers le Soleil , avec une vitesse 
qui s'accroît d'instant en instant. 

Au fur et à mesure que cette comète approche du Soleil, 
la matière cométaire commence à recevoir une chaleur et 
une lumière capables, déjà, de modifier, selon moi, l'équi- 
libre des forces électriques propres aux particules qui la 
constituent ; capables aussi de modifier la nature tnenie 
de ces particules. 



— 382 — 

Bientôt le noyau se précipite vers le luminaire central 
ou vers le gigantesque aimant. Les particules prennent 
alors un mouvement de plus en plus accéléré. La chaleur 
et la lumière qu'elles reçoivent deviennent d'une intensité 
excessive. Aussi, ces particules ne tardent pas à subir une 
incandescence analogue à celles des atomes que trans- 
porte toujours la lueur électrique. 

Fusinieri a découvert que le transport des molécules, 
à l'état de divisibilité extrême , est une des conditions de 
l'existence de la lumière électrique. (( Il a même émis 
I) l'opinion, — dit Becquerel, dans son ouvrage sur V Élec- 
tricité et le Magnétisme , — que certains effets mécaniques 
» pourraient bien être dus à la matière elle-même , animée 
» de la même vitesse, que celle de l'électricité, qui est 
» excessive. » 

Ainsi, nous admettons, que, graduellement, les parti- 
cules de la comète se métamorphosent en lueur électrique 
et acquièrent le pouvoir de se transporter dans l'espace 
avec la rapidité de l'électricité. Cette lueur cométaii-e 
jouira, par conséquent, de propriétés diamagnétiqms ana- 
logues à celles de la lueur que nous obtenons dans le vide, 
c'est-à-dire , qu'elle pourra être reponssée par un aitiiant. 

Que va-t-il donc se passer quand la comète sera arri- 
vée à l'état d'impressionnabilité que nous venons de lui 
attribuer ? 

Les merveilleuses expériences de MM. Quet et de la 
Rive nous préparent au phénomène , plus merveilleux 
encore , qui va s'accomplir dans ce vaste laboratoire de 
physique , qu'on appelle I'Immensité. 

An lieu d'un aimant que l'observateur approche d'une 
lumière électrique, c'est au contraire l'astre chevelu , qui 



— 383 — 

se dirige vers un aimant dont la puissance est inromnien- 
surable. 

Cet aimant , comme le ferait un formidable chalumeau, 
exerce alors sur les particules incandescentes de la comète 
une répulsion semblable à celle qui a été signalée dans 
l'expérience de tout à l'heure , mais avec une énergie pro- 
portionnelle à l'énormitc de la masse solaire. 

Aussitôt jaillit jusque dans de lointaines régions , cette 
gerbe ou aigrette phosphorescente, si étonnante à con- 
templer. La nature du milieu éthéré qu'iîlle traverse , 
n'exerçant pas sur les particules une tension comparable 
à celle de l'atmosphère sur la flamme de l'arc voltaïque, 
il en résulte que la gerbe ne se termine pas en pointe 
comme le dard dans l'expérience de Davy. 

Mais là ne se borne point l'analogie que je m'efforce 
de mettre en évidence. Des anneaux , des auréoles lumi- 
neuses ont été également remarquées par les astronomes , 
dans les comètes qui ont pu être bien observées. Des jets 
lumineux paraissent aussi s'élancei' dans la gerbe , sorte 
de fulgurations semblables à celles qu'on obtient dans les 
expériences de laboratoire. 

Plus l'astre chevelu approche du Soleil, plus l'aigrette 
s'allonge. La comète passe, avec une effrayante vélocité, 
devant l'astre radieux, pour reprendre graduellement^ 
dans la deuxième portion de sa course , et suivant un 
ordre inverse, les états successifs que nous avons décrits. 

Cependant cette aigrette, tant qu'elle dure, se maintient 
à l'opposite de l'aimant central. L'action répulsive, ou (di- 
sons le mot) le souffle qui semble s'élancer de cet aimant , 
force les particules à rester en opposition avec le Soleil , 
et cela si obstinément que la queue , après le passage au 



— liH'i — 

périhélie , se place , ainsi que nous l'avons déjà dit , en 
avant du noyau et se trouve poussée par lui dans l'espace. 

Mais si , comme l'admettent plusieurs savants , la ma- 
tière qui s'élance du noyau do la comète jusqu'au som- 
met de la gerbe , se dissémine dans l'espace, se volatilise 
en quelque sorte dans l'éther pour disparaître à jamais aux 
regards des observateurs , — de même qu'on voit parfois 
de légers et petits nuages s'évanouir tout à coup dans le 
ciel sans laisser aucune trace de leur présence, — ce ne 
serait plus alors seulement à la puissante insufflation solaire 
qu'on pourrait attribuer la persistance des queues de co- 
mètes à se maintenir <à l'opposite du Soleil. A cette cause 
première (toujours dan? la supposition d'une déperdition 
de matière) se joindrait, selon moi, une cause secondaire 
dont il faudrait tenir compte. Si les particules qui sont par- 
venues, rapides comme la foudre, à l'extrémité de l'aigrette, 
s'éteignaient dans l'étlier , ou devenaient éther elles-mêmes, il 
faudrait bien admettre que pour alimenter cette aigrette , 
de nouveaux eflQuves de particules arrivées successivement 
à leur point de saturation magnétique , seraient chassés à 
leur tour du noyau, et s'élanceraient incessamment dans la 
gerbe immense. En un mot, de nouvelles particules incan- 
descentes se substitueraient sans cesse à celles qui ont été 
abandonnées dans l'espace. On conçoit qu'alors les parti- 
cules extrêmes n'étant plus les mêmes dons deux instants 
consécutifs, ce courant ascensionnel d'atomes électriques, 
si je puis m'exprimer ainsi , pourrait être une cause qui 
s'ajouterait à celle de l'insufflation magnétique, pour main- 
tenir la queue à l'opposite du Soleil, ou, du moins, dans 
une position qui s'écarte peu du prolongeme.it idéal de la 
ligne qui joint l'astre chevelu à l'astre radieux. Cette der- 
nière observation, relative à la déviation de la queue d'une 



— 385 — 

comète vers la région qu'elle abandonne, nous amène 
tout naturellemont à exposer ici quelques vues théoriques 
sur la cause principale de ce phénomène. 

Arago attribue la courbure des queues à la résistance 
d'un milieu gazeux traversé par la matière excessivement 
ténue dont est formée l'aigrette. Il fonde son opinion sur 
ce que « la déviation est d'autant plus grande qu'on 
» considère des points plus éloignés de la tête. » Mais je 
crois qu'il faut faire une distinction entre la courbure 
proprement dite de la queue et la tendance qu'a cette ai- 
grette à incliner vers la région que la comète vient de 
quitter. Si la courbure peut s'expliquer par la résistance 
d'un milieu éthéré ou cosmique , la déviation de l'axe de 
la queue , en deçà du rayon vecteur qui joint le centre du 
noyau au centre du Soleil, est due, selon raoi^ à une cause 
plus simple et plus rationnelle. Cette cause , je la trouve 
i" dans la vitesse du noyau (vitesse de translation) combi- 
née avec la vitesse de la force répulsive du soleil (vitesse 
d'ascension dans le sens de la longueur de la queue), ou, 
si l'on veut , dans le temps qu'emploie le noyau à parcourir 
un arc quelconque de sa trajectoire parabolique comparé 
au temps que met la force répulsive solaire à s'exercer 
depuis le noyau jusqu'à la limite extrême de la queue. 

Quelle que soit la vitesse de transmission des agents que 
la natui'e met en jeu pour l'accomplissement de ses mysté- 
rieux desseins — que ces agents s'appellent: électricité, 
lumière, radiation solaire, calorique, induction, électro- 
magnétisme ou gravitation — cette vitesse , lorsqu'on lui 
fait traverser les régions incommensurables de l'espace , 
devient susceptible d'être mesurée et traduite en secondes, 
en minutes , en heures , en mois , en années , en siècles , 

en centaines de siècles 

25. 



— :mi — 

Il n'y a donc aucune témérité à assigner une durée à la 
force répulsive du Soleil. Supposons que cette vitesse est 
égale à celle de la lumière, et qu'elle parcourt, consé- 
quemment, 77,000 lieues à la seconde ; il faudra un cei'tain 
temps à chacune de ses actions incessantes et successives , 
— si je puis ainsi parler, — pour franchir l'espace qui 
sépare le noyau de l'extrémité de la queue. Si la comète de 
1680 , arrivée à son périhélie, était tout à coup , et durant 
10 minutes, restée immobile dans l'espace, la force répul- 
sive, ayant à parcourir une queue de 41,000,000 de lieues 
et mettant, en chiffre rond, 600 secondes ou 10 minutes à 
faire ce trajet , aurait , au bout de ce temps , forcé cette 
queue à prendre une position telle que l'axe de l'aigrette 
se serait exactement confondu 1" avec l'axe du cône 
d'ombre projeté par le noyau , et 2° avec le prolongement 
idéal de la ligne, ou rayon vecteur, qui joignait le centre 
du noyau au centre du Soleil. Mais cette comète, comme 
toutes celles que contient l'océan de l'espace , était douée 
d'une fa])uleuse vélocité. Nous avons dit que le noyau 
faisait au périhélie, 6,000 lieues à la seconde. Ce noyau 
paicourait donc, sur sa trajectoire parabolique, un arc de 
10 fois 6,000 lieues , ou 60,000 lieues , pendant les 10 
minutes que mettait la force impulsive à faire son ascension 
depuis le noyau jusqu'au sommet de la gerbe, puisque 
cette dernière avait environ 600 fois 77,000 lieues à fran- 
cliir. Or, il est évident que les trois lignes qui , dans la 
supposition de l'immobilité du noyau, coïncidaient entre 
elles, ne pourront plus se confondre, dans ce deuxième 
cas. L'axe de l'ombre et le rayon vecteur prolongé par la 
pensée au-delà du noyau, seront encore sur la même ligne ; 
mais l'axe de la queue inclinera vers la partie qu'aban- 
donne l'astre chevelu , d'une quantité qui résultera de 



— 387 — 

l'avance gagnée par le noyau sur les molécules placées à 
l'extrémité de la queue , — cette extrémité n'ayant été , 
que dix minutes après les molécules très-voisines du noyau, 
soumise à la même insufflation solaire. — Ce retard de 
position rendra donc compte de la tendance qu'ont les 
appendices cométaires à rester en deçà du rayon vecteur, 
bien que voyageant de conserve avec le noyau. 

D'ailleurs cette déviation pourra être modifiée suivant ; 

ï" Les distances si variables qui , dans des temps diffé- 
rents , séparent la comète du Soleil ; 

2° La vitesse de translation du noyau , qui change à 
chaque instant ; 

3° La longueur de la queue ; 

4» La progression que doit suivre la décroissance de la 
force électro-répulsive, lorsqu'elle s'exerce à des distances 
de plus en plus éloignées du Soleil ; décroissance à laquelle 
on pourrait peut-être aussi attribuer la courbure des 
appendices cométaires , de même que nous avons cru 
pouvoir attribuer, à la force répulsive seule , la déviation 
des aigrettes vers la partie qu'abandonne l'astre chevelu ; 

S» La réfraction atmosphérique qui exagère la déviation 
et la courbure au lever de l'astre, et les diminue à son 
coucher, ou réciproquement , si cette déviation et cette 
courbure sont dans un autre sens ; 

Et 6» La résistance d'un milieu cosmique ou gazeux, 
laquelle n'aurait pour ainsi dire d'effet que sur les parti- 
cules extrêmes de la queue, en raison de l'excessive 
ténuité, de la dispersion si apparente et de l'extrême 
vélocité de ces rzens cosmiques. 

Nous résumerons la discussion qui précède en disant que, 
suivant nous , la déviation de la queue d'une comète vers 
la région qu'elle quitte , est due à la vitesse du noyau 



— ;i88 — 

combinée 1° avec la longueur de cet appendice , et 2» avec 
le temps que met la force répulsive du Soleil pour trans- 
mettre son influence dans toute la longueur de l'aigrette, 
et maintenir les particules presqu'à l'opposite du Soleil. 

Je ne livre cette idée que comme pouvant devenir, peut- 
être, un des éléments les plus importants du problème. 

La nébulosité ou espèce de brouillard qui entoure le 
noyau , du côté du Soleil , étant d'une électricité contraire 
à celle de la queue , tendrait à former une contre-queue 
dans le sens de l'astre central , attirée qu'elle serait par le 
pôle magnétique de cet aimant. Mais ne peut-il pas se faire, 
en outre , que , quand une comète passe tout près du Soleil, 
le milieu cosmique, sur lequel glisse ce noyau, soit assez 
dens^ pour empêcher le développement de cet autre appen- 
dice? La force centrifuge ne joue-t-elle pas, dans cette 
circonstance, un rôle dont il faut tenir compte? Enfin, 
on sait que les deux pôles n'ont pas les mêmes propriétés 
expansives. 

Ainsi donc, le Soleil est, selon toute probabilité^ l'aimant 
qui agit sur la queue des comètes , comme l'électro-aimant 
agit sur les particules en combustion de la lueur électrique. 

De la Rive dit encore , dans l'ouvrage déjà cité : « L'in- 
(1 fluence magnétique du Soleil n'est pas une hypothèse 
« gratuite. » Cette autorité fait loi. 

Je ne terminerai pas sans revenir sur deux faits très 
caractéristiques dont j'ai dit un mot au début de cette 
notice , faits qui établissent une analogie vraiment signi- 
ficative entre la nature des queues de comètes et celle 
des lueurs électriques. Je veux parler de la propriété non- 
réfractive et de la transparence qui sont les attributs de ces 
pâles nébulosités. 

L'on sait ( et l'on a pu s'en convaincre lorsque la queue 



— 389 — 

de la comète de Donati passa devant Arcturus , le 5 Oc- 
tobre dernier) on sait, dis-je , que quand une étoile s'im- 
merge dans la partie convexe, c'est-à-dire , dans la partie 
de la queue qui marche en avant, les rayons de cette 
étoile ne sont pas réfractés et par conséquent ne subissent 
aucune déviation, (de Humboldt.) 

Enfin, quand cette étoile se trouve derrière le voile 
léger de la queue , et même à une distance très-rappro- 
chée du noyau , son éclat n'est pas , ou du moins ne pa- 
raît pas diminué. 

Eh bien ! n'est-ce point là un argument sérieux en fa- 
veur de mon hypothèse? En effet la lueur pâle de l'élec- 
tricité est transparente; elle ne réfracte pas la lumière. 
L'analogie est donc manifeste. 

Maintenant, les actions si multiples de l'aimant central, 
par rapport aux pôles de cet aimant répulseur, suivant la 
position de la matière influencée , pourraient peut-être 
(et c'est là mon espérance) rendre compte de l'immense 
variété d'aspects que présentent les comètes, c'est-à-dire, 
des formes bizarres et des chaugements subits qu'offrent 
à nos regards ces astres capricieux. 

Pour ne citer qu'un fait , n'a-t-on pas vu , par une nuit 
de décembre 1846, la comète de Biéla se diviser en deux 
petites comètes , sous les yeux mêmes des observateurs , et 
à la grande stupéfaction de ces derniers? Eh bien, ne voit- 
on pas aussi un puissant aimant rompre l'arc voltaique ? 
Pourquoi un aimant 1,400,000 fois plus gros que la Terre 
ne romprait-il pas, en deux parties, des nébulosités qui ne 
sont, véritablement, que des fantômes optiques? 

Le phénomène étrange que je viens de citer, a d'ailleurs 
une importante signification. Il prouve que l'attraction 
mutuelle des particules d'une comète est presque insen- 



— 390 — 

siblp. En effet, après la rupture de la comète de Biéla, les 
deux petites comètes qui en résultèrent , au lieu de gravi- 
ter autour l'une de l'autre, se quittèrent complètement, 
et l'espace qui les sépare aujourd'hui, tend à s'agrandir 
de plus en plus. Que conclure de ce fait si anormal? C'est 
que la reconstitution des comètes à l'état de nébuleuses 
sphériques , après leur passage au périhélie , n'est pas uni- 
quement diie àla force attractive du noyau. Non ! le noyau 
ne possède pas la puissance de rattirer à lui des particules 
qui s'en sont écartées à la distance de 41 millions de 
lieues (de 60 millions de lieues même, ainsi que cela s'est 
vu pour la comète de 1843). D'autres causes président à 
cette espèce de retrait apparent ou plutôt d'évanouisse- 
ment progressif de la queue , et déterminent le retour de 
la comète à l'état de globe sphérique , lorsque le noyau 
s'éloigne du Soleil pour n'y revenir qu'après des siècles 
peut-être ! 

Cet évanouissement pourrait , il me semble , être dû à 
l'une des causes qui suivent : 

Puisque le noyau pousse alors devant lui , obliquement 
il est vrai , les particules de la queue, ce noyau dont le 
mouvement de translation tend , dans cette deuxième 
partie de sa course , à l'emporter en vitesse sur celui des 
molécules extrêmes, va plutôt au devant de ces dernières 
qu'elles ne se précipitent sur lui , et c'est ce noyau qui re- 
prend, en quelque sorte au passage , les atomes cosmiques 
que l'insufflation magnétique du Soleil avait repoussés 
loin de lui. 

Ou bien , si , comme l'admettent certains astronomes , 
toutes les particules qui s'élancent du noyau, cessent 
d'être sous la dépendance de ce dernier, pour se disséminer 
dans l'espace, ne peut-on pas admettre que le raccourcisse- 



— 39i — 

ment de îa queue provient de ce que ces particules sont 
lancées de moins loin en moins loin, hors du noyau, par la 
force répulsive du Soleil , au fur et à mesure que la comète 
se soustrait, en s'éloignant du luminaire central, àl'in- 
sufiQation de ce colossal aimant ? 

Les faits qui précèdent , prouvent assez que l'attraction 
du noyau sur les particules , ou des particules les unes 
sur les autres, est nulle, et que ce n'est ni à la loi de 
Newton sur la gravitation, ni aux belles lois de Kepler, 
qu'il faut demander compte des phénomènes que nous 
venons de passer en revue. 

Jamais les lois de Kepler ne nous diront pourquoi les 
particules extrêmes de la queue qui accompagnait la co- 
mète de 1680, ont été , à un certain point de la trajec- 
toire de cette comète, lancées à 41,000,000 de lieues du 
noyau; pourquoi elles firent alors 1,080,000 lieues à la 
minute , en restant sur le prolongement du rayon vecteur. 

Tous ces phénomènes s'expliquent au contraire fa- 
cilement , si l'on admet que les particules cométaires sont 
réduites à un état de divisibilité analogue à celui des par- 
ticules électro-incandescentes auxquelles Fusinieri donne 
la même vitesse que celle de l'électricité. Alors , rien ne 
s'oppose à ce que l'on attribue à ces particules les pro- 
priétés diamagnétiques de la lueur phosphorescente qu'on 
obtient en faisant passer de l'électricité dans le vide. Si 
l'on reconnaît , comme le R. P. Secchi et d'autres savants 
le proclament, que le Soleil est un aimant colossal, 
l'insufflation que cet aimant dirigera sur les particules 
diamagnétiques , chassera d'abord ces dernières à d'im- 
menses distances du noyau , puis les maintiendra toujours 
dans la direction de l'action énergique qu'elle exercera 
sur elles. 



— 392 — 

Enfin , la déviation des queues vers la région qu'elles 
abandonnent s'expliqiiera principalement par la vitesse 
ascensionnelle de la force répulsive du Soleil combinée 
avec la vitesse de translation du noyau , de même que , 
pour un phénomène tout autre que celui qui nous occupe, 
— V aberration des étoiles, — on explique les petits déplace- 
ments elliptiques, apparents et annuels de ces astre?, par la 
combinaison du mouvement de translation de la terre 
et du mouvement de la lumière. 

Mais , je m'arrête , de peur d'abuser de votre patience. 

Quelques mots encore , cependant 

M. Becquerel a dit dans l'ouvrage que j'ai cité : « Il y 
» a tant de moyens de mettre en mouvement l'électricité, 
)i qu'il peut très-bien se faire que la nature en ait à sa 
» disposition que nous ne connaissons pas. » 

Si l'hypothèse que je viens de développer devant vous. 
Messieurs , vous paraissait trop hardie , je me retranche- 
rais , au besoin , derrière cet aveu échappé à l'un des sa- 
vants les plus compétents , de notre époque , en matière 
d'électricité. 

D'ailleurs , je soUicite ici les objections plutôt que je ne 
les redoute , car la lumière naît du choc des idées. 

C'est pourquoi , dût le petit édifice que je viens de 
construire, être renversé de fond en comble , je m'en 
consolerais bien volontiers , si la réfutation de mes vues 
conjecturales pouvait conduire à quelque vérité scienti- 
fique. 



^^^^^:^¥I'X?H^^- 



NOTICE GÉOLOGIQUE 



SUR LES 



ENVIRONS DE LAON, 

Par M. ANSELIN , Secrétaire-Perpétuel. 

( Séance du 26 Novembre 1858. ) 



Messieurs , 

Notre département n'est pas de ceux dont un terrain ac- 
cidenté présente des aspects pittoresques. Il ne porte l'em- 
preinte d'aucun cataclysme. Le géologue n'y exerce guère 
ses investigations que sur les couches assez régulières des 
alluvions , des dépôts calcaires , ou bien encore sur ces 
amas de silex taillés , connus sous le nom de hacher celti- 
ques , et dont l'existence dans les couches de terrains ré- 
putés tertiaires , se rattachant à l'origine de la présence de 
l'homme sur la terre , attend encore les explications qu'on 
demande en vain à la géologie et à l'archéologie. 

L n'en est pas ainsi du département de l'Aisne , notre li- 
mitrophe , sur lequel à chaque pas et surtout aux environs 
de Laon , on rencontre les traces de commotions assez 



- 394 — 

violentes, ou au moins de déplacement de l'Océan, dûs à 
des causes puissantes de bouleversement. 

En effet, la ville de Laon elle-même est située sur un 
vaste plateau, au sommet d'un ])loc immense de grès et de 
calcaire accumulés, s'élevant à une hauteur d'environ 400 
pieds , et complètement isolé de la plaine qui l'environne 
au nord et des prairies dans lesquelles au sud vient s'en- 
foncer la base de cette énorme colline. — Le calcaire qui 
recouvre les grès , servant de base à la colline , ne contient 
pas ou ne renferme que peu de débris fossiles ; mais au- 
delà des prairies situées au sud , le terrain se relève en 
vaste replis et présente encore des monticules isolés dans 
le genre de celui sur lequel la ville de Laon repose , et 
toutes ces éminences composées aussi , en général , de grès 
à la base, présentent dans la partie supérieure , qui pres- 
que toujours est un dépôt calcaire , de nombreux fossiles 
de coquillage bivalves ou autres, appartenant aux espèces 
marines. 

Auprès du village de Vaucelles, s'élève un cône tronqué , 
dont l'étendue de la base peut-être appréciée , en considé- 
rant que , tronqué vers la moitié de sa hauteur, c'est-à-dire 
à 250 pieds d'élévation, il présente un plateau de 5 hec- 
tares en parfaite culture ; et tandis que les pentes au nord 
et à l'ouest sont hérissées de nombreux blocs de calcaire 
compacte , les versants au midi et à l'est sont occupés par 
des vignobles fertiles. 

Sur la pente à l'ouest, un ouragan des pi'emiers jours 
d'octobre renversa deux ormes de grande dimension , dont 
les racines s'étaient engagées dans les fissures du roc , à ce 
point , que quand l'effort du vent les renversa , ils empor- 
tèrent ainsi avec eux un énorme bloc tenant aux racines et 
qui fut entraîné pur filles. La chute de ce bloc mit àdécou- 



— 395 — 

vert les couches assez régulières , dont le cône semble 
formé et dont l'aspect, que pouvaient au surplus faire 
présumer quelques éboulements partiels plus anciens, se 
présente ainsi stratifié : 

1» Terres arables , 0°',oO«. 

2» Calcaire grossier , non compacte , 2 mètres. 

3° Conglomérutcoquillier, accumulées sans liaisons, d'im- 
menses quantités de petits bivalves marins et autres de 5 
millimètres de diamètre, au plus 2'",o0<=. 

4° Calcaire tout formé de coquilles plus grandes, et dont 
la pâte qui les enveloppe, vue au microscope, n'est en- 
core qu'un détritus coquillier, 3 mètres. 

5» Puis un calcaire compacte renfermant peu ou point 
de coquilles , lequel repose sur d'énormes blocs de grès non 
coquillier , qui forment la dernière ou 6.^ assise inférieure. 

Telle est donc l'ordre des six couches ou strates qui com- 
posent le cône tronqué, appelé dans le pays le mont 
Chetté. 

L'immense quantité de détritus marins et de coquilles 
marines qui composent les couches supérieures de la mon- 
tagne , ne permet pas de douter que l'Océan n'en ait pen- 
dant des séries de siècles recouvert le plateau. Mais le pla- 
teau a-t-il surgi, du fond des eaux, où celles-ci se sont-elles 
retirées? Telle est la question qui nait de la composition 
du bloc entier. On ne peut guère adopter l'hypothèse d'un 
soulèvement. Le pays ne porte aucune trace volcanique. Il 
paraîtrait plutôt résulter de la succession des couches et 
de leur ordre de superposition , qu'avant l'irruption de la 
mer , le sous-sol était formé de grès , dans lesquels on ne 
trouve pas de débris coquilliers. (Je fais observer cepen- 
dant qu'à quelques kilomètres on rencontre des grès co- 



— 396 — 

quilliers renfermant surtout des ceintes et vis; que sur cette 
assise se forma un dépôt de sédiment crétacé , dont la sur- 
face fut à la longue couverte de bivalves de l'espèce Solen 
Tellimella. — Que cette première strate de mollusques fut 
violemment agitée; puisque ces coquilles entières d'ani- 
maux, sans doute vivants alors, se trouvèrent en parties 
broyées , en parties incrustées entières dans la pâte cal- 
caire , comme l'indique l'échantillon que je soumets à votre 
examen. Le dépôt crétacé et uniforme qui recouvre ce con- 
glomérat , annonce encore une période assez tranquille , 
mais de peu de dm^ée , si on en juge par la petitesse et l'é- 
galité des dimensions de petits bivalves non adhérents ou 
fort peu liés entre eux , qui forment presque toute la cou- 
che supérieure et après la formation de laquelle l'Océan se 
serait retiré , en laissant encore un dépôt calcaire de plus 
de deux mètres. 

Il est à remarquer que plus on pénètre dans le banc de 
calcaire , plus les dimensions des coquilles s'agrandissent 
et, en effet, dans un'banc , je pourrais dire une plaine de 
calcaire compacte , exploité pour extraire de belles pierres 
de taille et situé dans une colline de formation analogue 
à celle du mont Chetté , et à 4 kilom. de celui-ci , dans les 
carrières de mont Bavin, enfin , j'ai vu extraire à 22 mètres 
de profondeur au-dessous du niveau de la plaine , deux bi- 
valves parfaitement conservés , d'une dimension bien plus 
grande que celle des coquilles du conglomérat, dont je 
vous présente un échantillon. 

Les deux coquilles fossiles que je mets aussi sous vos 
yeux , Messieurs , et dont je me propose de faire hommage 
soit à notre bibliothèque , soit à notre cabinet d'histoire 
naturelle , présentent beaucoup d'analogie avec les fossiles 
trouvés aux environs de Paris , et désignés dans l'ouvrage 



— 397 — 

de Dehayes , sui' les fossiles des environs de Paris , sous le 
nom de crassatella tumida , dont elles se rapprochent sur- 
tout par la structure de la charnière qui , en conchyliolo- 
gie, est un des caractères distinctifs sur lesquels s'établit 
la classification des bivalves, dans le système de Lamark. 

Cependant je dois dire que dans les traités spéciaux que 
j'ai consulté , je n'ai trouvé aucun sujet qui représentât les 
deux fossiles recueillis par moi. — Je continuerai mes re- 
cherches et serais heureux de pouvoir m'assurer que ces 
coquillages offrent soit les caractères d'une espèce incon- 
nue , soit ceux d'une espèce dont on ne retrouve plus d'in- 
dividus vivants dans nos mers. 

La retraite de l'Océan , de ces localités occupées aujour- 
d'hui par de riches vignobles, paraît attestée par plusieurs 
monuments géologiques, dont un des plus remarquables, 
est à mon avis, un groupe de gi-ès désigné sous le nom 
d'écueil ou scollie de Molinchart. 

En effet , au sud-ouest et à 6 kilom. de Laon, au miheu 
d'un terrain uniforme et marécageux, situé entre les vil- 
lages de Laniscourt et de Molinchart , existe une colline ou 
mieux, un amas de grès superposés qui s'élève à une hau- 
teur de plus de 25 mètres. Ces masses de grès de dimen- 
sions énormes (j'en ai mesuré ayant plus de 10 métras 
sur chaque face) sont, comme je l'ai dit , superposées; quel- 
ques-unes sont en équihbre. Elles sont absolument dénu- 
dées, et leurs bases sont sillonnées d'érosions profondes et 
réguhères, comme le sont les rocs longtemps soumis à 
l'action puissante d'un cours d'eau. Du reste , à droite et à 
gauche de la vallée où gît cet énorme dépôt, s'élèveait de 
hautes collines plantées de bois épais , et formées des 
mêmes éléments que ce mont Chetté dont précédemment 
je viens de vous donner une description , formées comme 



— 398 — 

lui de strates de grès à sa base et de calcaire ooquiUier dans 
ses parties supérieures. 

Il paraîtrait donc , qu'à l'époque où l'Océan abandonna 
ces localités , un immense cours d'eau qui suivit la retraite 
de la mer, s'établit dans cette vallée , et dépouilla le bloc 
de Molinchart des calcaires ou terres qui le recouvraient, 
pour ne plus laisser à découvert que le squelette en grès de 
la colline , dont longtemps encore ce vaste courant corroda 
la base. 

On pourrait objecter que le même effet aurait dii se pro- 
duire sur les tlancs des collines qui bordent la vallée et qui 
sont recouverts par des bois épais. Mais il faut faire obser- 
ver que ces collines sont les pentes de vastes plateaux, 
dont les couches superficielles formées de calcaire décom- 
posé, d'argile, de terre arable qui, entraînés sur ces pentes 
par les eaux pluviales , ont fini par les recouvrir et donner 
prise à la végétation dont elles sont aujourd'hui revêtues ; 
voilant ainsi la trace du passage de ce grand courant qui 
dénuda l'écueil de Molinchart. 

J'ai pris de ce singulier monument géologique une 
ébauche à l'huile , dans l'exécution de laquelle , sans re- 
chercher l'effet , je me suis piqué d'exactitude. Je rappelle 
que cette partie a près de 80 pieds d'élévation. Je la mets 
sous vos yeux. 

Je dois encore signaler, non à la science, mais à la cu- 
riosité, comme un fait bizarre, la singulière disposition des 
accidents de cristallisation d'un éclat de grès tiré de la base 
du groupe en question. Cet éclat , qui formait une parroi 
intérieure d'un grès brisé en 1848 , a 0, 80 cent, de haut sur 
0,30 de large ; il sert actuellement de borne à une porte de 
ferme. Ma vue s'y arrêta, croyant y remarquer les traces 
d'un ciseau artistique du moyen-âge. Mais je pus me con- 



— 399 - 

vaincre que cette sculpture était une œuvre naturelle de 
cristallisation , dont j'ai retrouvé des traces sur divers blocs 
de recueil. J'offre à vos regards un dessin de cette pierre, 
d'une rigoureuse exactitude (1). 

Je me propose, l'année piochaino, d'explorer plus atten- 
tivement ces lieux si dignes d'études géologiques. Et s'il 
m'était permis de penser que ma communication ait pu 
vous offrir quelque intérêt , je chercherais par des études 
plus sérieuses à les compléter. 

li) Voir les plauches à la fin du volume. 




DISCOURS DE RÉCEPTION 

DE 

M. l'Abbé BERTON, 

A L'ACADÉMIE D'AMIENS. 

( Séante du 9 Juillet 1858. ) 



Messieurs , 

Permettez-moi de vous remercier, tout simplement, de 
l'honneur que vous m'avez fait en m'appelant au milieu de 
vous. J'aurais voulu remplir ce devoir en termes plus re- 
levés; mais si mes paroles sont trop au-dessous de la fa- 
veur dont je suis l'objet , veuillez croire que je l'apprécie à 
sa juste valeur. Je m'en croyais tellement indigne , que je 
ne l'ai point recherchée. 

Et en effet , messieurs , si je ne puis parler dans cette 
enceinte de l'importance que doit l'Académie aux membres 
qui la composent, je puis bien dire que le titre seul , qu'elle 
s'est choisi, lui est une recommandation suffisante. Les 
sciences , qui expliquent à l'homme ce vaste univers; l'a- 
gricnltui^e, ce premier ministre de la Providence dans la 
production du pain de chaque jour; le commerce, qui va 
•chercher sur toutes les plages de quoi satisfaire nos besoins 



— 402 — 

et nos fantaisies , et qui, justement fier d'une mission plus 
haute , fraie la voie aux conquêtes pacifiques de la vérité; 
les lettres , qui éclaircissent les problèmes de l'histoire , 
et qui , non moins agréables qu'utiles , nous font goiiter 
les jouissances , je devrais dire les délices du beau lan- 
gage; les arts, qui contraignent les sons, les formes et 
les couleurs, à exprimer tout ce que l'homme peut sentir ; 
la poésie surtout , le premier des arts , elle qui sait égaler, 
surpasser même , en éclat et en puissance , le pinceau 
et le burin : tel est , messieurs , le programme de vos 
travaux. Certes, il semble vaste, et pourtant, il ne montre 
pas au premier abord tout ce qu'il recèle. Oui, dans le titre 
de l'Académie , quelque développé qu'il soit , il y a des 
mots sous-entendus. Vous en donnez aujourd'hui. Mes- 
sieurs , une preuve manifeste; car en portant vos suflfrages 
sur un homme qui s'occupe surtout d'études philoso- 
phiques , vous déclarez implicitement que la philosophie 
n'est pas en dehors de votre cadre. Et en effet, comment 
pourriez- vous négliger la philosophie , supérieure qu'elle 
est à toutes les sciences humaines , et logiquement anté- 
rieure à la science même des vérités révélées. Ce n'est pas 
tout : en ouvrant vos rangs à un théologien , qui n'a guère 
pour le recommander que le caractère sacré dont il est 
revêtu, ou qui , du moins , est bien inférieur, au point de 
vue scientifique, à beaucoup de ses confrères , vous pro- 
clamez assez claii'ement qu'il n'est point de science com- 
plète sans la science du dogme catholique, et vous annon- 
cez le désir de participer , autant qu'il est en vous , à cette 
renaissance chrétienne qui sera, devant la postérité , l'une 
des gloires de notre siècle. 

Maintenant , Messieurs , avant de traiter, selon l'usage, 
une question qui ne sorte pas de ma spécialité , je me vois 



— 4o:j — 

forcé de réclamer votro indulgence , no pouvant , faute de 
temps , vous offrir qu'un aperçu assez informe de mes der- 
nières lectures sur la dômonatration philosophique de In 
création . 

Il est reconnu que la démonstration théolosique s'appli- 
que non-seulement aux mystères , mais encore aux vérités 
religieuses de l'ordre naturel. Peut-on admettre qu'en re- 
tour la démonstration philosophique ou rationnelle , pos- 
sible incontestablement pour les vérités compx'éhensibles , 
n'est pas absolument inapplicable aux mystères ? On le 
peut et on le doit. La raison nous enseigne que l'impossi- 
bilité de comprendre une vérité n'entraîne pas toujours 
l'impossibilité de la démontrer, car la démonstration a 
pour terme le motif, c'est-à-dire, l'extérieur de l'objet, tan- 
dis que la compréhension en pénètre l'essence. Ici d'ail- 
leurs se présentent d'elles-mêmes à la mémoire les belles 
démonstrations de la Trinité par Richard de St- Victor au xir 
siècle , et par Mastrofini au xix' , pour ne rien dire d'une 
foule d'ouvrages du même genre. Mais en quoi consistent les 
démonstrations philosophiques dont les vérités surnatu- 
relles sont susceptibles? On peut, ce me semble, les diviser 
en trois classes. Dans la première, je place la réfutation des 
objections , démonstration purement négative et insuffi- 
sante , mais nécessaire. La deuxième classe est ce que je 
demandela permission A' A\)]i(i\ftv\a démomtration positive in- 
directe. La raison peut faire voir que chaque mystère est la 
solution d'un problème qui se pose, bon gré, mal gré, devant 
l'esprit humain ; elle peut faire voir ensuite que toutes les 
antres solutions de ce même problème sont insoutenaJ)lcs, et 
enfin, qu'entre ces solutions démontrées fausses, et la solu- 
tion incompréhensible enseignée par l'Église , il n'y a pas 
de milieu. Quand cette démonstration réunit les trois caiac- 



— 404 — 

tères qui viennent d'être indiqués , elle est rigoureuse. 
Nous l'avons appelé positive , parce qu'elle conclut à la 
véinté du mystère, et non plus seulement à la faiblesse des 
objections; elle est toutefois indirecte , parce qu'elle pro- 
cède par voie d'élimination. 

La raison ne peut-elle aller , relativement aux mystères, 
jusqu'à la démonstration positive directe , qui constitue la 
dernière des trois classes que nous avons distinguées ? Ré. 
pondons sans hésiter qu'elle le peut ; mais , pour restrein- 
dre notre affirmation à ce qui est tout-à-fait certain , ne 
parlons pas ici d'une démonstration rigoureuse. La dé- 
monstration positive directe , relativement aux vérités sur- 
naturelles, consiste à montrer qu'elles ont avec l'ordre na- 
turel des analogies profondes , qu'elles s'enchaînent admi- 
rablement les unes aux autres , qu'elles jettent un grand 
jour sur les notions fondamentales de la philosophie , par 
exemple sur les idées de nature , de personne, d'essence, 
d'accident, de genre et d'espèce ; enfin, que si elles sont in- 
compréhensibles, laraison, appuyée siu- la foi, peut les con- 
cevoir tous les jours de plus en plus , et en tirer par une 
méditation persévérante , des aperçus qui forment la por- 
tion la plus précieuse des trésors scientifiques amassés avec 
les siècles par le genre humain. 

S'il faut maintenant appliquer ces principes au dogme 
de la création, et réfuter d'abord les objections qu'on lui 
oppose, voici la première qui se présente. Dieu , dit-on , 
n'a pu créer sans être soumis à un changement incompa- 
tible avec la nature de l'infini. Car si le monde a com- 
mencé , Dieu a été non créant , puis créateur, ce qui sup- 
pose en lui non-seulement succession, mais modification. 
M. de Pressy , évêque de Boulogne au dernier siècle , et au- 
teur de travaux philosophiques remarquables, a essayé 



— 405 — 

en vain de résoudre cette objection, parce qu'il a com- 
mencé par en admettre le principe , en accordant que la 
création suppose en Dieu une durée et un changement. 
C'est précisément ce principe qu'il faut renverser. Dieu 
pouvait sans doute ne pas créer. Mais dans l'hypothèse de 
la création , Dieu ne pouvait être un seul instant sans créer , 
par cette raison toute simple que l'éternité ne forme qu'un 
seul instant indivisible. Le priusquam mundus esset de l'E- 
vangile , est une manière de parler qu'il ne faut pas pren- 
dre au pied de la lettre. Dans le sens qui vient d'être indi- 
qué , on peut dire que la création est éternelle ; on le doit 
même , sous peine de heurter, non les définitions de l'E- 
glise qui abandonne à nos disputes cette question pliiloso- 
phique , mais les idées les plus claires de la raison. En deux 
mots, autant la foi nous oblige de croire que le monde n'est 
pas éternel, autant la raison nous enseigne clairement que 
Dieu , s'il crée , ne peut créer qu'éternellement ; que, par 
conséquent, dans le fait, Dieu n'a jamais été sans créer; 
que , pour la même raison , les actes multiples qui sont la 
conséquence de la création sont simultanés en Dieu , bien 
qu'ils soient successifs par rapport à nous, et qu'ainsi le 
dogme catholique ne suppose en Dieu aucun changement. 

Une deuxième objection a été formulée par INI. Jules Si- 
mon , dans son livre de La religion naturelle : « Il est très- 
clair , dit-il, que Dieu se suffit à lui-même. Il est également 
clair qu'il a la plénitude de l'être. S'il a la plénitude de 
l'être , s'il est impossible qu'aucune réalité lui manque , 
comment y a-t-il de l'être en dehors de lui? Aussitôt que 
Dieu n'est pas seul , on peut , par la peusée , ajouter à Dieu 
quelque chose , et par conséquent augmenter Dieu , ce qui 
est absurde, n M. Roux-Lavergne a spirituellement réfuté 
cette objection , en montrant que des principes de M. Jules 



— 406 — 

Simon ou devrait conclure la légitimité d'une foule de rai- 
sonnements puérils , de celui-ci par exemple : « Ampère 
était un grand mathématicien , et de son temps , comme 
aujourd'hui , il y avait des maîtres d'école qui savaient ad- 
mirablement les quatre règles. La science d'Ampère était 
une réalité, et celle des maîtres d'école en était une aussi. 
Donc , on aurait pu faire à la science d'Ampère autant d'ad- 
ditions réelles qu'il y avait alors de provisions arithmé- 
tiques dans le cerveau des maîtres d'école. » 

Quant à M. Cousin , tout en admettant en apparence la 
création, il attaque la notion chrétienne de ce dogme, 
quand il prétend que la créature est non-seulement pos- 
sible , mais nécessaire. Système qui , indépendamment de 
son opposition à la liberté divine , peut se réfuter en un 
seul mot. Car une des idées les plus claires de l'esprit hu- 
main, c'est l'idée du possible pur, c'est-à-dire, des êtres 
qui peuvent exister et qui n'existent pas. Or , M. Cousin 
supprime cette idée, en supposant que Dieu fait nécessai- 
rement tout ce qu'il peut faire. 

La démonstration positive indirecte de la création se fait 
en réfutant l'atomisme , le panthéisme et le système de 
l'éternité de la matière. Est-ce là une démonstration phi- 
losophique rigoureuse ? Quelques mots suffiront pour éta- 
blir l'affirmative. Quel est le problème dont le dogme d'un 
Dieu ci'éateur est la solution ? Ce problème , c'est la coexis- 
tence du fini et de l'infini. Or, si l'on n'admet pas que l'un 
de ces deux termes a produit l'autre substantiellement, il 
n'y a que deux manières de résoudre le problème de leur 
coexistence : il faut dire ou que cette coexistence est éter- 
nelle , ou qu'elle est imaginaire. Ceux qui prennent ce der- 
nier parti , c'est-à-dire ceux qui rejettent la réalité de 
la coexistence du fini et de l'infini, ne peuvent se diviser 



— mi — 

qu'en deux classes , car ils doivent nécessairement sacrifier 
l'un ou l'autre de ces deux termes qui leur paraissent in- 
compatibles. Il ne peut donc y avoir, sur le problème en 
question, que trois solutions hétérodoxes: l" La coexis- 
tence éternelle du fini et de l'infini, qui constitue le système 
appelé hylozoïsme ; 2» l'existence unique de l'infini , qui est 
le fond des diverses nuances du panthéisme ; 3° et l'exis- 
tence unique du fini , qui n'est autre que l'atomisme. Donc 
l'esprit humain étant placé dans la nécessité logique de 
choisir entre le dogme de la création et les trois systèmes 
qui viennent d'être énumérés , il est clair que la réfutation 
de ces trois systèmes est une démonstration rigoureuse» 
quoiqu'indirecte , de la création. 

Nous ne nous arrêterons pas à combattre en règle ces 
trois erreurs. Pour présenter , même en raccourci , le ta- 
bleau des preuves queleuropposentles docteurs chrétiens, 
il faudrait un long discours ; et ce tableau d'ailleurs se 
trouve dans beaucoup de manuels classiques , tandis que 
les preuves directes auxquelles nous avons hâte d'arriver 
sont moins connues. Notons seulement, au sujet du pan- 
théisme , que rémanation remplace à la fois dans les cultes 
païens rincarnation et la création. Il y a plus : les dogmes 
si divers de la Trinité, du péché originel , de l'Incarnation, 
de la Rédemption , de la création , de l'immortalité de 
l'àme , se trouvent tous remplacés dans la plupai't des re- 
ligions païennes par la même erreur , c'est-à-dire par les 
métamorphoses d'un Dieu tombéqui, immobile en lui-même, 
se dégrade et se développe par toutes les transformations du 
monde fini. Par une confusion semblable, la création et la 
cosmogonie ne font qu'un dans les religions païennes. Pour 
expliquer l'origine des choses, elles ne distinguentpas entre 
le fait de la production des êtres elle comment de leur orga- 



nisatioa. Au contraire , daas la doctrine chrétieune , la 
création ex nihilo et l'œuvre des six jours sont deux choses 
complètement distinctes. Et, en eflet, la raison nous dit 
qu'il y a un abîme entre le passage des êtres finis de la pos- 
sibilité pure à l'existence réelle , et leur passage de l'état in- 
forme à une organisation définitive. Sur tout ce qui concerne 
la conception païenne du Dieu créateur, on lira avec fruit un 
travail publié par le baron d'Eckstein dans le Correspondant 
de juillet 1854. Quant aux philosophes modernes qui ont 
ressuscité le panthéisme, le plus original est sans contre- 
dit Hegel, qu'a réfuté le célèbre philosophe espagnol 
Bahnès, dans ses Lettres à un sceptique, ouvrage peu connu 
encore et traduit récemment par M. Bareille. Hegel , on le 
sait , avait la prétention de déterminer à priori les lois du 
monde physique, au moyen de la théorie qu'il substituait à 
la création. Mais l'observation lui donna parfois de cruels 
démentis. « A peine, dit Balmès, venait-il de démontrer à 
priori qyi'W ne pouvait exister aucune planète entre Mars et 
Jupiter, que, précisément dans la même année , le célèbre 
astronome Piazzi lui jouait le mauvais tour de découvrir 
Gérés. » Nous regrettons de ne pouvoir citer plus longue- 
ment cet écrit de l'auteur espagnol. 

Nous arrivons enfin aux preuves directes de la création. 
La première est tirée de la notion de contingence. Toutes les 
écoles de philosophie reconnaissent aujourd'hui qu'il est 
contradictoire d'admettre un être fini sans commencement. 
Or, la création est une conséquence de ce principe; car la 
création n'est autre chose que le commencement de la subs- 
tance finie. Nous n'essaierons pas d'énumérer toutes les 
preuves que l'on donne pour établir que tout être fini a dû 
commencer. L'une des principales consiste à dire que l'être 
fini , par là même qu'il est contingent, c'est-à-dire indilïé- 



— 409 — 

rent de sa nature à exister ou à ne pas exister, ne peut exis- 
ter à moins que quelque chose ne le détermine à l'existence 
plutôt qu'au néant. On trouvera cet argument développé 
dans M. de Pressy sous une forme géométrique. Nous essaie- 
rons peut-être de montrer ailleiu's en quoi il laisse à désirer. 
Une seconde classe de preuves directes comprend celles 
qui ont été données par saint Thomas et paraphrasées par 
le P. Ventura. Elles sont au nombre de cinq ou six , et dé- 
gagées des formules péripatéticiennes qui les enveloppent, 
elles peuvent se réduire à cet argument : De même que 
l'homme agit humainement, humano modo, de même les 
actions de Dieu doivent être divines , c'est-à-dire infinies. 
Or, elles ne peuvent être telles dans leur objet externe ; elles 
doivent donc l'être dans leur mode, en faisant passer le 
fini de la possibilité à l'acte. De manière que la distance 
infinie entre le néant et l'être, qui est objectée quelquefois 
contre le dogme de la création , est précisément ce qui 
prouve que Dieu a tiré les choses du néant ; car sans cela 
son action n'eiit pas été digue de lui. 

Ecoutons maintenant quelques philosophes modernes 
qui ont émis sur la création des vues neuves et profondes. 
Balniès , dans sa Philosophie fondamentale , traduite par 
M. Manec {t. m, c. 12) , exprime ainsi une considération 
que l'on trouve déjà dans M. de Pressy : « Dieu veut et l'u- 
nivers sort du néant ; à ceux qui disent : Comment le com- 
prendre? je réponds : L'homme veut et sa main se lève... 
Le comprenez- vous... Un être intelligent veut, un fait se 
produit: où est le lien?... image bien pâle, bien incom- 
plète, mais vraie de la création. » Le même auteur indi- 
que dans un autre endroit du même ouvrage une considé- 
ration d'une portée plus haute : « Selon certains philoso- 
phes, dit-il , l'homme n'a nulle idée de la création, d'où , 



— 410 — 

flans 1h vouloir , ils arrivent à cette conclusion, qu'il n'n 
point l'idée de cause. Le mot création exprime l'acte par 
lequel une substance passe du non être à l'être, en vertu 
de l'action productrice d'une autre substance. J'ose affir- 
mer que c'est là l'idée de causalité à sa plus haute puis 
sance , à savoir , l'idée de cause appliquée à la production 
de la substance... Donc l'idée de création n'est pas une idée 
nouvelle , une idée au-dessus de l'intelligence humaine , 
mais la perfection ou le plus haut degré d'une idée com- 
mune à l'humanité tout entière, n 

L'aperçu qui précède avait été exprimé plus clairement 
encore par Gioberti, avant que Balmès l'eiit indiqué dans 
sa Philosophie fondamentale. Voici, en effet, ce que nous 
lisons dans V Introduction à V étude de la philosophie, qui est 
le chef-d'(euvre du philosophe italien , et qui a été deux 
fois traduite en français ; la première fois en quatre vo- 
lumes , par M. Alary, de Moulins ; la seconde, par M. l'abbé 
Tourneur, curé do Sedan. Cette seconde traduction est de 
beaucoup la meilleure ; elle n'a (pie trois volumes. « La 
cause , dit Gioberti , dans sa signification simple et 
absolue, est ■première et efficiente... Or, la cause première 
et efficiente doit être créatrice, parce qiii si elle n'était 
pas telle, elle ne pourrait posséder ces deux propriétés. 
Elle ne serait pas première , si elle tirait d'ailleurs la 
substantialité de l'effet produit; elle ne serait pas effi- 
ciente, si elle la contenait en elle-même, et qu'elle la pro- 
duisit au dehors comme formatrice et non comme créati'ice. 
On a raison d'appeler l'homme cause efficiente , non pas 
de substances , mais de modes , et cependant il n'est pas 
créateur , même relativement aux modes , parce qu'il les 
produit comme cause seconde , par une vertu qu'il tient 
de la cause première. L'idée de création est donc insépa- 



— 4H — 

rable de celle de cause, pris'' dans un sens absolu. Et 
comme l'idée de cause constitue un des premiers principes 
de la raison , il s'ensuit que le concept de création doit être 
rangé parmi les idées les plus originelles et les plus claires 
de l'esprit humain. » 

Cette considération se retrouve fort développée à l'article 
Création du Dictionnaire d'Apologétique, publié par M. Je- 
han; mais M. Jehan a oublié d'avertir qu'il citait M. Laforêt, 
professeur à l'Université de Louvain ; et ^I. Laforêt lui- 
même, dans son livre sur les dogmes chrétiens, aurait 
bien fait d'avertir qu'il n'était que l'écho de Gioberti. 

Du reste , loin de nous la pensée de rabaisser le mérite 
de l'écrivain belge , dont le beau Uvre n'a pas été apprécié 
à sa juste valeur par certaines revues françaises. Nous re- 
connaissons même qu'il a réussi à mettre dans un nouveau 
jour l'aperçu que nous avons cité en df-rnier lieu , et dont 
la philosophie chrétienne est redevable à Gioberti. Mais il 
est une autre considération qui a été inspirée par le même 
Gioberti à M. Laforêt, et que celui-ci a essayé avec moins 
de bonheur, ce nous semble , de présenter sous une foi-me 
qui lui fût propre. Nous voulons parler de l'impossibilité 
de connaître une substance finie , quelle qu'elle soit , sans 
l'idée de création. Il suffit de parcourir l'Introduction à l'é- 
tude de lo philosophie , par Gioberti, depuis la p. 191 du 
t. II jusqu'à la p. 224 (trad. Alary), pour s'assurer que 
M. Laforêt a puisé là cette dernière preuve. Mais qu'il est 
loin d'avoir reproduit dans son analyse toute la force de 
l'original ! Nous craindrions d'échouer à notre tour, si nous 
essayions de résumer en quelques lignes ces sublimes 
aperçus. C'est dans l'auteur italien lui-même qu'il faut les 
lire. Les égarements de ses dernières années ne doivent 
pas nous faire méconnaître la supériorité de son génie. Nul 



— il2 — 
n'aura la patience do le suivie dans son vol hardi sans être 
saisi d'admiration pour ce coup-d'œil d'aigle qui pénètre 
les arcanes des sciences spéculatives , avec une puissance 
dont ce siècle n'a pas vu d'autre exemple. C'est dans son 
chef-d'œuvre qu'il faut voir avec quelle profondeur , par- 
tant non de l'idée du contingent ou de celle du possible , 
mais de l'idée de l'infini, il prouve que la perception directe 
que l'homme a du monde et de lui-même, est V intention assidue 
d'une création continuelle. Trait de lumière , dont l'appari- 
tion fera époque. En effet, l'inteUigibiHté des êtres finis est 
un des plus difficiles problèmes de la philosophie. Male- 
branche avait essayé de le résoudre par son système de la 
vision en Dieu , exagération d'une doctrine professée par 
saint Thomas , et d'après laquelle V intelligibilité est quel- 
que chose de plus parfait que l'intelligence , d"on il suit ri- 
goureusement qu'un être non intelligent ne peut être in- 
teUigible, ou, en d'autres termes, ne peut être l'objet d'une 
perception immédiate. L'école écossaise a réfuté cette doc- 
trine avec une rigueur et avec une clarté qui ont obtenu 
un acquiescement à peu près unanime. Balmès seul, dans sa 
Philosophie fondamentale, et quelques modernes défenseurs 
du thomisme , ont essayé de réchauffer l'opinion déracinée 
par la logique de Reid. Gioberti admettant , contre Male- 
branche et les scolastiques , la perception immédiate des 
corps, et voulant cependant trouver la raison de cette vé- 
rité, soutient que les êtres finis sont intelligibles , non dans 
la substance infinie , mais dans une action de l'Etre infini, 
dans l'acte créateur, lequel est contemporain de chacun des 
instants de l'existence du mande. Il se trouve ainsi conduit à 
donner une preuve de la création en exposant les lois de 
Ja connaissance. Il résout en même temps le grand pro- 
blème dn principe d' individual ion , qui a tant occupé les es- 
prits dans tout le cours du moyen-âge. Il fait plus , il af- 



— us — 

firme , il prouve , en quatre volumes qui n'étaient que la 
préface de l'ouvrage qu'il méditait , il prouve , dis-je , que 
la philosophie tout entière repose sur le dogme de la création , 
et non-seulement la philosophie , mais toutes les sciences , 
dont il marque les rapports et la iiliation rationnelle dans 
une magnifique esquises d'arbre encyclopédique. 

Les aperçus philosophiques sur la création qui viennent 
d'être indiqués sont tous tirés , soit des phénomènes de la 
volonté humaine, soit du jeu de nos facultés intellectuelles. 
On en pourrait tirer d'autres des instincts , des penchants 
irrésistibles que l'homme apporte en naissant. Nous en 
trouvons un exemple dans une belle page de Balmés , qui 
terminera ce travail; elle est extraite d'un ouvrage dont 
nous n'avons rien dit encore , de ses Mr'langes (t. m , p. 
104) , traduction de M. Bareille : 

« Chose étonnante ! le travail, c'est-à-dire ce qui nous 
» appartient réellement en propre , ce qui est un acte de 
» notre volonté , la seule chose où nous ayons un véritable 
» mérite et qui ne soit pas un don de la nature, le travail, 
» pour utile, pour méritoire qu'il soit, n'obtient jamais 
» de nous le même degré d'admiration que la fécondité 
» d'un talent naturel ; et cette observation s'applique aux 
» actes les plus communs de la vie, aux sentiments les plus 
» spontanés et par là même les plus viais de notre cœur. 
)) Cet enfant, disons-nous , est fort avancé , très-appliqué, 
» très-studieux... Celui-ci est doué d'un talent extraordi- 
n naire , il lui suffirait de vouloir pour l'emporter sur tous 
)) ses condisciples. La première parole est un éloge donné 
» à l'application; la seconde, un hommage l'endu à la 
» nature. Quel est néanmoins celui des deux enfants qui 
» s'en trouve le plus flatté ? La diflorence est bien palpable : 
» tandis que l'un reçoit avec froideur , avec une sorte de 



— 414 — 

)) dégoût même , le témoignage qu'on croit devoir lui 
I» rendre, l'autre le reçoit avec un bonheur visible , avec 
» une orgueilleuse avidité. L'homme se plaît de la sorte 
» à sacrifier le mérite laborieux à l'éclat d'un talent sans 
» travail et sans mérite. C'est là sans doute une apprécia- 
» tion déraisonnable et capricieuse , pleine d'orgueil et de 
n vanité , mais qui montre cependant la grandeur et la 
n nol>lesse de notre âme , l'immensité de ses désirs , son 
» incomparable supériorité par rapport à toutes les choses 
» de la tej-re , la sublimité de ses instincts, lors même que 
» ces instincts s'égarent dans leur application et leur objet. 
n Nous sommes tous portés à cacher aux autres la peine et 
» les sueurs que nous coûtent nos productions ; nous avons 
i> tous au fond du creur la mystérieuse ambition de nous 
n rapprocher en quelque chose de cette force créatrice qui 
)) disait : Que ta lumière xoif , et la lumière fut. » 

Telles sont, Messieurs, les principales considérations 
qu'a suggérées aux écrivains catholiques le dogme de la 
création. Plusieurs motifs nous faisaient une loi de ne pas 
pousser nos investigations plus loin, et de nous borner 
au rôle de rapporteur. Toutefois , si nos pressentiments ne 
nous trompent point, la philosophie chrétienne n'a pas dit 
son dernier mot sur la création. De ce dogme , étudié tous 
les jours avec plus de patience et avec plus d'ardeur , jail- 
liront encore quelques-unes de ces clartés rénovatrices , 
première récompense d'une foi résolue, et prélude de ces 
clartés suprêmes , dont l'espérance est pour nous ici-bas un 
devoir et un soutien. 



m^? 



MA CAPTIVITE, 

Vers lus a l'Académie, 
Dans sa Séance du %S Janvier ISSO 

Par M. A. BREUIL. 



Rassure-toi, lecteur, jamais un tribunal 

Contre moi ne rendit un jugement pénal , 

Et jamais autrefois ma jeunesse gaillarde 

Ne me valut l'affront du triste corps-de-garde. 

Pour savoir le secret de ma captivité, 

Suis-moi dans un château de la Franche-Comté. 

La dame châtelaine , une veuve charmante , 

Depuis un mois bientôt, sans trêve, me tournienle, 

Pour que je me décide à rimer quelques vers 

Sur un album splendide , oii ses amis divers , 

En galants madrigaux , ont chanté ses louanges. 

J'aime peu les albums, littéraires mélanges, 

Composés par de bons et de méchants auteurs , 

Dont le hasard a fait des collaborateurs. 

L'album pour moi ressemble à l'écrin où l'actrice 

Range la perle fine et la perle factice , 

L'or et le similor, son terne imitateur; 

Le plus pur diamant et le strass imposteur. 

Si je ne prétends pas sur l'immortelle page 

Où Lamartine écrit placer mon griffonnage , 



— 4l(j — 

Je ne veux pas non plus sur le même vt'lin , 
Me fourvoyer auprès d'un nouveau Trissolin , 
Qui , pensant que son vers a des grâces exquises , 
De boudoir en boudoir colporte des sottises. 

— Mais la dame , insensible au meilleur argument , 
M'a pressé ce matin un peu plus vivement. 

« Monsieur , m'a t-elle dit, vos retards sont indignes ; 
Faut-il tant de façons pour tracer quelques lignes, 
Quand on a , comme vous , le talent , le loisir , 
Et qu'une femme enfin vous exprime un désir? 
Elle osait espérer une amitié ytlus tendre. 
Arrière vos raisons 1 je n'en veux point entendre , 
Pour me persuader tout effort serait vain ; 
Vous rimerez , monsieur , ne fût-ce qu'un quatrain 1 » 

— « Quoi ! me suis-je écrié , dites un mol , ma plume 
Au lieu de quatre vers va produire un volume. 
Combien vous accusez mon cœur injustement 1 

Que j'évite l'album , et je fais le serment 

D'écrire nuit et jour un livre qui révèle 

Vos attraits enchanteurs et mon culte fidèle. 

S'il vous plaît de me voir brillamment imprimé, 

Je vais trouver Lévy , l'éditeur renommé ; 

Sans m'avoir lu, bien vite il lance une réclame, 

Et prodigue l'éloge à mon style plein d'âme ; 

Mes amis des journaux , enchérissant sur lui , 

M'offrent du feuilleton le nécessaire appui; 

Le public à leur prose alors se laissant prendre , 

Court acheter mes vers , brochés en couleur tendre , 

Et votre nom si doux, que la muse a chanté, 

S'élance avec le mien à l'immortalité I » 

— Riez et plaisantez , reprend ma belle hôtesse , 
Ajoutez l'ironie h votre impolitesse : 



— An — 

Je veux , aujourd'hui même arrivant à mon but , 

Vous faire de l'album acquillor le (ribut ; 

Je suis, vous le savez, opinialre et fine. 

Et ce n'est pas pour rien qu'oa m'appelle Rosine! » 

— Sans vouloir écouler un plaidoyer nouveau. 
Du jardin elle fuit pour courir au château ; 

Mais dans sa chaml)rc easuile on la voit reparaître. 

Sur le balcon fleuri qui borde la fenêtre. 

« Voyez- vous, me dil-elle, en louchant une fleur, 

Ce cactus empourpré ? quelle riche couleur 1 

Pour le plaisir des yeux non seulement il brille, 

Il parfume encore l'air d'une odeur de vanille ; 

Si vous voulez le \oir, il est dans sa beauté. « 

A rit appel je cède avec docilité ; 

Mais pendant que la fleur tient ma vue attentive, 

La perûde Rosine, <à pas de loup, s'esquive, 

Et m'enferme en criant: « mon cher poète, adieu! 

Tra\ailiez, méditez, de la verve, du feu! 

Vous trouverez l'album ouvert sur une table; 

Votre chambre d'étude est d'ailleurs confortable ; 

Que pourriez-vous encore alléguer, prétexter? 

Quand la cage lui plaît, l'oiseau doit y chanter. » 

— Que faire? me fâcher de cette espièglerie, 
Gémir de ma contrainte? il vaut mieux que j'en rie, 
El qu'enfin subissant la peine de l'album , 

Poète résigné, j'écrive mon pensum. 

Mais visitons d'abord ma prison, ma bastille: 

Sur l'iionncur , on n'en vit jamais de plus gentille ; 

Que de gens, pour jouir de ma captivité. 

Abdiqueraient gaîment leur triste liberté! 

Voici les murs coquets tendus de damas rose , 

Et le trop large lit, où, seule, se repose, 

27. 



— H8 — 

Sous les rideaux brodés, notre veuve aux doux yeux: 

Des bronzes, des coffrets , des vases merveilleux ; 

Puis tous les joHs riens, que, d'une main légère, 

Les dames avec goût rangent sur l'étagère; 

Enfin , pour dominer ces meubles éclatans , 

Le portrait au pastel de Rosine à vingt ans. 

Après un lustre entier qui s'ajoute à cet âge, 

Le modèle n'est pas éclipsé par l'image , 

Et même, j'en suis sûr, les cinq ans révolus 

Au modèle ont donné quelques grâces de plus. 

De sa taille autrefois j'admirais la fines.«e : 

On en vante aujourd'hui l'expressive noblesse; 

Son visage, à vingt ans, était doux, délicat, 

El la seule fraîcheur lui donnait de l'éclat : 

Aujourd'hui dans ses yeux son esprit étincelle 

Rosine était jolie: à présent elle est belle!... 
Avec cette beauté qui charme les regards , 
Sa fortune placée à l'abri des hasards, - 
Et son joli château couronnant la vallée, 
Elle ne peut rester longtemps veuve, isolée. . . . 
Si son cœur partageait un jour le sentiment 
Qui fait battre le mien si fort en ce m^ ment , 

Si mais dans le jardin je crois que j'entends rire 

Rosiiic .s'y promène avec maître Laliire, 
Le notaire du bourg, et ses yeux indiscre'.s 
Ont désigné la chambre où je suis aux arrêts. 
Ah! c'est sur ma prison que leur gaîté s'épanche: 
Tant mieux ! sur cet album je prendrai m;i revanche ; 
Ils entendront tous deux les vers du prisonnier, 
Et rira bien , ma foi , qui rira le dernier 1 

A Madame de *** 

« .Ma prison est chai mante, et, captif volontaire, 
Pour lia' itcr iomours je loinhe à vos genoux : 



— 419 — 

Voyez : mon bon Génie amène le notaire , 

Qui , par certain contrat , doit ra'enchainer à vous. 



Ah I ne refusez pas à l'homme qui vous aime 
L'élcrnellc prison , qu'il saura mériter ; 
Joignez à vos bontés uqe iiiveur suprême : 
Quand la ciuje lui plail , l'oiseau doit y rester. > 



Lorsque au bas de ces vers j'ai mis ma signature , 
Penché sur le balcon , j'en fais une lecture 
Que Rosine paraît écouler sans chagrin; 
Le notaire prudent l'observe d'un air fin ; 
« Si madame a besoin , dit-il , de solitude 
Et de réflexion, je vais à mon étude.... » 

— « Non, non, restez, Monsieur, dit-elle, j'enverrai 
Prendre chez vous... — « quoi donc? » — « mais, du papier tiimbré. 

— Le contrat est signé, lecteur, et je t'invite 
A ma noce , qu'on va cclél)rer au plus vite. 
Le violon est prêt , le soir on danseï a , 

Et même sur l'album tout poète pourra 
En l'honneur des époux rimer l'épilhalamc , 
Sans être toutefois enfermé par madame, 
Car moi, chef reconnu de la comniuî;anté, 
J'aurai soin qu'on ne gcae en rien sa liberté } 



Amiens. — Imp. V' Herment, place Périgord, 3, 



MÉMOIRES 



DE 



L'ACADÉMIE 

DES SCIENCES, BELLES-LETTRES , ARTS , AGRICULTURE 
ET COMMERCE 

DU DÉPARTEMENT DE LA SOMME. 



ANNEE 1859—1860. 
TROISIEME LIVRAISON. 



DISCOURS D'OUVERTURE. 

PRONONCÉ 

Par M. Charles J. HUBERT, 
Directeur de l'Académie, 

DANS LA SÉANCE PUBLIQUE DU 21 AOUT 1859. 



Messieurs , 

La France compte aujourd'hui dans ses départements , 
sans y comprendre celles de la capitale , près de cent- 
quarante compagnies savantes dont le Gouvernement a 
approuvé les statuts. Toutes poursuivent le même but, le 
perfectionnement humain, mais avec des moyens inégaux 
pour l'atteindre ; et elles diffèrent plus ou moins les unes 
des autres dans leur organisation, suivant le plus ou 
moins de différence entre les caractères , les tendances , 
les ressom-ces et les besoins intellectuels des contrées où 
elles sont étabhes. Parmi ces sociétés , il en est plusieurs 
qui ont adopté la même dénomination, parce qu'elles 
sont organisées de la même manière. D'autres au con- 
traire en ont une qui est propre à chacune d'elles, et 
notre Académie est du nombre de ces dernières. Celle 
qu'elle a adoptée représente avec exactitude la nature et la 
diversité de ses travaux. Cependant cette dénomination a 

28* 



— 424 — 

paru à certains critiques quelque peu ambitieuse et exa- 
gérée. Comment, se sont-ils dit , l'agriculture, les sciences, 
la littérature, le commerce et les beaux nrts peuvent-ils, 
saiis se cboquer et s'entrebeurter, trouver place dans l'é- 
troite enceinte d'une Académie de province , qui les réunit 
tous dans le titre dont elle se pare ; et ensuite comment 
réunir dans une même action et assujettir à un mouvement 
régulier et harmonique toutes les capacités diverses , 
toutes les spécialités qu'un pareil titre suppose? Jamais 
nulle autre société savante n'a étendu et multiplié à ce 
point ses attributions. L'Institut de France lui-même , ce 
premier corps savant de l'Europe , n'embrasse pas tant à 
la fois. Il se divise , il est vrai, en cinq classes, c'est-à- 
dire en cinq académies ; mais ces classes sont indépen- 
dantes et distinctes ; elles fonctionnent isolément , dans 
leurs sphères respectives et déterminées , et elles ne se 
réunissent guère qu'une seule fois chaque année , le jour 
de leur séance publique. Et quels rapports , en effet , 
peut-il y avoir entre le travail de l'artiste , par exemple , 
et celui du commerçant , entre le savant et l'agriculteur, 
entre l'agriculteur et le littérateur ? Comment peuvent-ils 
s'éclairer et se seconder par de mutuelles lumières, disons 
mieux, se comprendre, se juger, s'apprécier les uns les 
autres, avec des goîits et des habitudes d'esprit si peu 
semblables , et dans des genres tout-à-fait incompatibles ? 
Ainsi s'expriment , Messieurs , les critiques dont je viens 
de parler. Pour répondre à leurs observations, qu'il me 
soit permis de faire voir que l'Académie n'a point étendu 
son domaine et son horizon au-delà des bornes naturelles 
et raisonnables, et que, loin de se repousser ou de s'ex- 
clure , toutes les branches qu'elle s'est imposé la tâche de 
cultiver se rapprochent , se confondent en un seul et même 
faisceau , et se tiennent par des liens communs. 



- 425 — 

Les deux branches qu'on s'étonne le plus de voir figurer 
ensemble dans le système de nos travaux , ce sont l'Agri- 
culture et la Littérature, Mais d'abord , une société qui a 
pour but la plus grande utilité du pays , doit-elle refuser 
une place, je dirai même la première place, à l'Agricul- 
ture , cette mère nourricière des peuples , cette première 
dispensatrice de la vie et du bien-être social ? <( Celui qui 
» fait pousser deux brins d'herbe , a dit Swift . là où il 
)) n'en venait qu'un seul , a plus fait pour l'humanité que 
» le conquérant qui a gagné vingt batailles. » En second 
lieu, en cherchant le bien-être matériel de l'homme, 
faut-il s'interdire de songer à son bien-être moral ; et 
n'existerait-il aucune confraternité entre celui qui cultive 
la terre et celui qui cultive les lettres ? La mission d'une 
Société agricole c'est de contribuer à l'instruction des cul- 
tivateurs , en leur proposant les procédés et les amélio- 
rations qu'ils ignorent; c'est de populariser les bonnes 
méthodes de culture , de propager les découvertes récentes 
contre lesquelles s'arme l'aveugle routine; c'est de triom- 
pher de l'incrédulité et des préjugés , d'autant plus rebelles 
et opiniâtres , que les moyens qu'on leur présente sont 
plus puissants et plus nouveaux. Mais les méthodes et les 
conseils ne valent et ne portent de fruits , qu'autant qu'on 
a su les présenter de manière à les faire accepter ; et le 
fond , pour être bien goûté , a souvent besoin de l'attrait 
de la forme. Sans doute un traité d'agronomie ou un mé- 
moire quelconque sur cette matière n'a pas besoin d'être 
couvert des fleurs d'une rhétorique prétentieuse, et rejette 
les futiles ornements. Ce qu'il faut ici avant tout, c'est la 
clarté et l'exactitude; mais ces qualités du style, plus 
rares qu'on ne le pense , les trouvera-t-on toujours sous la 
plume inexercée et aventureuse d'un homme illettré ? Per- 
dront-elles d'ailleurs de leur effet et de leur valeur par leur 



— 426 — 

association avec la dignité et la noblesse ; et la matière elle- 
même y perdra-t-elle de son importance et de son intérêt? 
Nos plus grands théoriciens modernes , en fait de science 
agronomique , les Olivier de Serre , les Jacques Valsères , 
les Lecouteux , les Léonce de Lavergne , les Gasparin ne 
sont pas seulement clairs et exacts, ils sont souvent 
élevés , riches et pompeux. Sous leur plume éloquente la 
matière se colore et s'anime , comme la toile sous le pin- 
ceau des grands peintres. Leurs devanciers les plus cé- 
lèbi'es chez les anciens , Palladius , Varon , Columelle , 
Caton , le sévère Caton lui-même , n'ont pas repoussé non 
plus d'une main superstitieuse et sauvage les beautés et 
les ornements de la diction. La riante poésie^ de son côté, 
a souvent prêté le charme de ses accents à l'enseignement 
du grand art de cultiver la terre. Témoin chez nous les 
traductions de Delille , les poèmes des Roucher, des St.- 
Lambert , des Gastel , des Vanière , quoique ce dernier 
n'ait pas écrit dans notre idiome. Thompson qui , chez les 
Anglais , a jeté quelques préceptes d'agriculture dans son 
poème descriptif c?es Saisons, peint en enthousiaste , en 
même temps qu'il pense en philosophe. Chez les Grecs 
le premier poète didactique, Hésiode, a fondé son im- 
mortalité sur son poème des travaux ce des jours; et les 
Géorgiques de Virgile sont regardées avec raison comme 
la plus belle partie de la couronne de ce prince des poètes 
latins. 

Ce puissant relief que l'Agriculture emprunte à la culture 
des lettres est devenu depuis plusieurs années, sinon im 
un besoin , du moins une sorte de titre d'honneur , ime 
sorte de décoration et de satisfaction de l'amour-proprc 
dans un grand nombre de nos campagnes , oîi a pénétré 
comme dans nos villes l'esprit de progrès. Nos riches cul- 
tivateurs , nos grands propriétaires , animés du désir de 



— 427 — 

mettre l'agriculture pratique en rapport avec les connais- 
sances acquises dans tous les genres, sont tous jaloux 
aujourd'hui de faire donner à leurs enfants une instruction 
littéraire développée. La plupart tiennent même à honneur 
à ce que leurs fils couronnent leurs études classiques par 
le premier de nos grades universitaires , et cela non point 
en cherchant à les lancer dans les carrières administra- 
tives ou dans celles que nous appelons libérales et lettrées, 
mais en les destinant à la continuation et au perfectionne- 
ment de leurs propres œuvres. 

Si l'Agriculture ne rejette pas l'alliance des lettres, elle 
repousse encore moins celle des sciences , ou plutôt eUe 
est elle-même la plus difficile peut-être et la plus étendue 
de toutes les sciences d'application. Car aucune d'elles 
ne se compose de notions plus diverses et plus approfon- 
dies. Enumérons en efi"et les connaissances indispensables 
au grand cultivateur, à l'agriculteur progressif : il faut 
d'abord qu'il ait étudié l'atmosphère considérée soit en 
elle-même, soit dans son influence climatéinque ; il doit 
connaître la nature des gaz, la pression de l'air, les ins- 
truments propres à déterminer l'humidité ou la séche- 
resse , la physiologie végétale , l'action de la température 
sur les plantes , les effets de l'électricité , les pronostics 
fournis par les astres , une foule de phénomènes météoro- 
logiques avec les lois qui les régissent et les causes qui 
les produisent , la composition et les facultés productives 
des différents sols , les procédés d'hydrodynamique ap- 
plicables aux irrigations et aux dessèchements, la struc- 
ture et la fonction des machines employées soit dans les 
champs, soit dans la ferme, être au besoin opérateur, 
constructeur et même inventeur. La géodésie doit lui être 
familière dans sa théorie et dans ses formules; il doit 
connaître ensuite la nature elles symptômes des différeiitfs 



— 428 — 

maladies des animaux domestiques , c'est-à-dire posséder 
l'art vétérinaire pour l'appliquer lui-même dans les cas 
urgents. Joignez à cela l'économie domestique, la con- 
naissance des lois de la production et de la consommation, 
puis celle des coutumes anciennes , des principes spéciaux 
de droit qui régissent sa province , de même qu'il devra 
bientôt posséder le code rural , qui va enfin doter notre 
agriculture d'une législation spéciale , comme notre com- 
merce possède la sienne. II faut encore qu'il joigne aux 
connaissances acquises la siii-eté du coup-d'œil , la promp- 
titude de l'exécution, la prévoyance des accidents que la 
science peut prévenir et de ceux même qu'elle est impuis- 
sante à conjurer. Il doit enfin savoir raisonner tout ce 
qu'il fait, soumettre à la rigueur du calcul les efl'ets des 
machines dont il fait usage , comprendre et approfondir 
tous les principes pour en faire une intelligente application. 
« Pas de pires fléaux, dit M. Gasparin , pour eux-mêmes 
» et pour les autres , que ces hommes légèrement sau- 
» poudrés de science , ayant appris des mots et non des 
» choses , et exposés sans cesse dans la pratique à faire 
» de fausses applications de principes mal compris , et à 
» décrier ainsi une science que l'on jugerait d'après leurs 
» erreurs et leur présomption. C'est une instruction plus 
» complète qu'il faut à ceux qui sont appelés , non à 
» montrer leur habileté dans l'exploitation limitée d'une 
» ferme, mais à diriger le mouvement agricole dans leur 
» coramime et dans leur pays. 

» Que l'Agriculture se garde donc de dire à l'avenir 
)) qu'elle se suffit à elle-même. Non , aucune branche des 
n connaissances humaines n'est indépendante des autres , 
)) celle-ci encore moins qui se meut au milieu de phéno- 
» mènes physiques, chimiques, mécaniques , dépendant 
» de sciences dont elle ne peut refuser le concours sans 



— 429 — 

» renoncer à diriger, à expliquer, à prévoir les accidents 
» qui détermineront ses succès ou ses revers. Privés du 
» secours des sciences accessoires , les faits agricoles ne 
» parlent plus qu'un langage équivoque et ne constituent 
» plus qu'un empirisme trompeur, que l'on décore fausse- 
» ment du nom de pratique. » 

Mais ce n'est pas assez pour le cultivateur de faire pro- 
duire la terre , et il ne jouira pas seul du produit de son 
travail et de sa savante industrie ; il en étendra la jouis- 
sance à son pays et aux pays étrangers , par la circulation, 
par les échanges , par les transactions qui assureront le 
développement de ses capitaux. De là la connexité entre 
l'agriculture et le commerce , connexité si intime aujour- 
d'hui dans notre département en particulier, où la culture 
plus répandue et plus intelligente de certaines plantes , 
de la betterave par exemple , est devenue pour le com- 
merce , malgré les fluctuations de ces dernières années , 
une cause si puissante de mouvement et d'expansion. 

Un grand homme d'État, Sully, appelait l'Agriculture 
et le Commerce les deux mamelles d'une nation. Il peignait 
par cette image leurs rapports ainsi que leur importance ; 
et si l'Académie ne les eût placés l'un auprès de l'autre à 
l'époque de son organisation , elle ne pourrait se dispenser 
de le faire aujourd'hui qu'ils se sont élevés l'un par 
l'autre à un si haut degré , aujourd'hui qu'ils exercent une 
si haute influence sur les destinées des nations , et qu'ils 
sont devenus deux puissances avec lesquelles il faut 
compter. Le temps n'est plus en efî"et où les grands 
seigneurs féodaux, les hommes d'épée, de robe et de cour 
n'avaient pas assez de dédain pour toutes ces petites gens 
qui travaillaient et qui trafiquaient. L'Agriculture a fait son 
chemin ; le Commerce a fait le sien ; et c'est lui maintenant 
qui, du haut de ses coffres-forts , pourrait jeter des regards 



— -430 - 

de pitié su?' les blasons , sur les pm-cliemins et sur les parti- 
cules (1). 

Ce que la science a fait pour l'Agriculture , elle l'a fait 
pour le Commerce et l'Imlustrie. Dans tous les arts mis à 
leur service , il n'existe point de procédé qu'elle ne reven- 
dique , point d'instrument dont elle n'ait tracé le modèle. 
N'est-ce pas sur la chimie que reposent la plupart des pro- 
cédés employés soit dans les apprêts et la coloration de 
nos tissus , soit dans l'analyse et la composition des li- 
quides, soit dans la combinaison ou la décomposition des 
métaux et des minéraux ? Et ces appareils compliqués et 
ingénieux qui peuplent nos usines et nos ateliers , ces 
rouages si délicats , ces machines dont le fonctionnement 
et le mécanisme sont si précis, si exacts, et qui multi- 
plient à un si haut point la puissance de l'homme , bien 
que l'habitude de les voir nous empêche de les admirer, 
ne sont-ils pas en réalité autant de savantes et sublimes 
inventions ? Sans les formes, les mouvements , les lois que 
la main de l'ingénieur a su leur donner, nous n'aurions 
jamais joui de cette aisance , de ces richesses , de ces 
splendeurs industrielles qui sont l'une des plus glorieuses 
conquêtes de notre siècle. 

C'est la science encore qui, mise au service de la navi- 
gation, a rapproché tant de peuples éloignés les uns des 
autres , échangeant aujourd'hui les productions de leur 
sol et de leur industrie. Par elle , la vapeur a supprimé les 
distances ; on monte dans un wagon comme dans un om- 
nibus; la Suisse n'est plus qu'une banlieue de Paris; et 
bientôt les marchands de la France et ceux de la Russie 
se donneront rendez-vous , d'une semaine à l'autre , dans 
les capitales respectives de ces deux empires. 

(1) T. N. Benard. 



— 431 — 

C'est la science enfin qui, dirigeant dans ses applications 
les plus hardies l'admirable agent que l'électricité nous 
fournit , transporte la parole écrite au-delà des mers atlan- 
tiques avec la rapidité de la pensée. Elle a , au moyen d'un 
mince fil de métal , uni l'ancien et le nouveau monde , et 
le négociant de l'Europe et celui de l'Amérique se donnent 
la main à travers les eaux. 

Les liens qui unissent le Commerce aux Belles-lettres ne 
sont pas moins étroits que ceux qui l'unissent à la Science. 
Le dieu du Commerce chez les Romains et chez les Grecs , 
Mercure , était aussi le dieu de l'éloquence. C'est chez la 
nation la plus commerçante et la plus industrielle de 
l'antiquité que se trouve le véi'itable berceau de toutes les 
littératures. Les Phéniciens , dont l'industrie éclata surtout 
dans la fabrication de leurs étoffes , dans la beauté de 
leurs teintures, et à qui est due la découverte de la 
pourpre , si hardis dans l'art de la navigation inconnu 
avant eux , et si riches qu'ils mettaient à leurs ancres , 
au lieu de plomb , l'argent dont ils étaient surchargés , les 
Phéniciens ont inventé 

cet art ingénieux 

De peindre la parole et de parler aux yeux. 

Ils en étaient encore à l'alphabet , et bientôt les voilà 
les premiers précepteurs du genre humain. La nation la 
plus commerçante de l'Europe moderne, l'Angleterre , est 
celle dont la littérature est la plus riche de son propre 
fonds , et doit le moins à l'imitation et à l'emprunt. Loin 
de sortir de la sphère du négociant, loin d'être pour lui 
une stérile et oiseuse distraction , la culture des lettres 
sert au contraire ses intérêts les plus positifs et les plus 
sérieux. Elle ajoute un nouveau lustre à sa fortune ; elle 
l'environne d'une considération nouvelle ; elle lui procure 



— 43i2 — 

plus d'autorité morale, plus d'ascendant persuasif, plus 
de moyens de confiance et d'insinuation légitime , plus de 
ressources et plus de tact pour rendre ses relations et sa 
correspondance agréables. Le grand négociant n'est pas 
seulement l'homme de son pays ; il connaît les mœurs , 
les intérêts , la législation , le génie , la langue et la litté- 
ratm'e des peuples avec lesquels il est en communication ; 
et si je voulais montrer, par des faits plus directement 
soumis à votre appréciation , que les études industrielles 
et commerciales ne sont pas incompatibles avec les tra- 
vaux littéraires , je trouverais dans plus d'une société sa- 
vante des preuves de mes assertions. Des hommes voués à 
l'honorable profession du commerce et de l'industrie ont 
souvent fourni aux mémoires de ces sociétés des écrits non 
moins distingués par la beauté du style que par la sagesse 
des vues et la solidité de la pensée. 

Une autre alliance contestée par beaucoup de personnes 
est celle de la littérature et des sciences exactes. La rigueur 
que celles-ci commandent est un obstacle, dit-on, aux 
libres élans du génie , et non-seulement elles dessèchent 
l'imagination , mais elles émoussent la sensibilité et al- 
tèrent le goût. Eh quoi ! Messieurs , était-elle éteinte l'i- 
magination de cet homme éloquent, de ce divin Platon, 
qui interdisait l'entrée de son école à quiconque était 
étranger à la géométrie? Pythagore , qui était philosophe 
et mathématicien, était aussi orateur et poète. N'avons- 
nous pas de lui ces beaux vers que l'antiquité a appelés 
vers dorés, xv^'^^'^ iT.ia1 L'ingénieux écrivain qui fixa le 
génie de notre langue , et que son panégyriste , M. Ville- 
main , appelle le créateur du style français , Pascal est 
aussi le créateur du calcul des probabilités , ou du moins 
il en a posé les premières bases , de même qu'il a déter- 
miné la pesanteur de l'atmosphère. Les éloquents éloges 



— 433 — 

des Boileau , des Racine , des Bossuet , des Massillon , 
enfin de soixante-dix académiciens différents par leur 
goût , par leur génie et par le genre de leurs ouvrages , 
n'ont été qu'un délassement de cet homme universel , de 
ce Dalerabert , qui a enrichi de tant de vérités nouvelles 
l'analyse algébrique et les hautes théories du calcul infini- 
tésimal. L'étude des mathématiques n'a pas empêché 
Fontenelle de ressusciter l'art de Théocrite et de rivaliser 
avec Quinault. Enfin Virgile nous dit dans ses vers har- 
monieux que les muses savantes sont le premier objet de 
son culte , et que sa plus grande ambition est d'aborder 
leur sanctuaire et d'être initié à leui's mystères. 

Qu'on n'aille donc pas confondre ici ce qui éteint le gé- 
nie avec ce qui souvent en prévient les écarts et en régu- 
larise la marche. Sans doute , comme le dit Lacroix dans 
son Essai sur l'enseignement, l'habitude de raisonner sur 
des matières où la plupart des termes rigoureusement 
définis n'ont pas besoin de synonymes, où les propositions 
sont circonscrites dans des hmites précises , où les images 
et les comparaisons embrassent toujours plus ou moins 
que l'idée qu'on se propose de peindre par leur secours , 
sans doute cette habitude semble devoir conduire à une 
manière d'écrire dépourvue des couleurs qui donnent du 
mouvement et de la vie au style. Mais l'imagination qu'on 
ne peut refuser aux hommes qui ont fait de grandes dé- 
couvertes dans quelque genre que ce soit, seulement 
comprimée par des détails sévères , retrouve toute sa cha- 
leur dès qu'il se présente des sujets qui la comportent ; et 
la nature parle toujours aux cœurs susceptibles de s'é- 
chauffer à son aspect et de saisir les nuances délicates du 
sentiment et de sa juste expression. Ce que le style perd 
en ornements, il le compense par la précision. En cher- 
chant l'exactitude et la netteté , on le soigne nécessaire- 



— 434 — 

nient , on parvient à éviter les répétitions trop fréquentes , 
le concours et la confusion des idées qui gêneraient l'action 
de l'intelligence , tandis que la rencontre du mot propre , 
l'évidence et la liaison des idées qui se touchent immédia- 
tement par les faces les plus analogues répandent une 
lumière qui plaît aux esprits solides. C'est le caractère émi- 
nent de la littérature française (1) que la justesse, la clarté, 
la proportion et l'ensemble y dominent toutes les autres 
qualités, et que la raison y a toujours la prééminence. 
Partout elle présente l'image de la règle , de la mesure , 
d'un sage tempérament entre toutes les facultés. Sa langue 
et son esprit même repoussent le caprice et le hasard , 
l'exagération et la fantaisie. C'est le triomphe de l'ordre 
et d'une sereine et majestueuse grandeur. 

Maintenant, Messieurs, l'Académie, qui ouvre ses portes 
aux sciences , aux lettres , à l'agriculture , au commerce , 
les fermera-t-elle aux beaux-arts, comme s'ils n'avaient au- 
cune part dans les causes du progrès intellectuel , comme 
si la science et eux ne se devaient mutuellement rien , 
comme s'ils étaient étrangers à la littérature et à l'his- 
toire dont ils sont la vivante illustration, comme si le 
souflQe du génie , le feu poétique n'étaient pour rien dans 
leurs inspirations? La seule poésie n'est pas celle qui s'é- 
crit et qui se parle. ApcUes , Michel-Ange , Mozart , sont 
poètes avec les couleurs , avec les notes , comme Homère 
et Virgile le sont avec les paroles. La peinture, la sculpture 
ne sont pas seulement des manifestations spontanées du 
sentiment , de douces ou vigoureuses images de la pensée 
et de l'impression de l'artiste. Sans la géométrie descrip- 
tive, sans la science de la perspective, elles ne produi- 
raient rien de régulier , rien de parfait. Sans doute pour 

(1) TntoY ( modèles de disconr? et d'allocutions). 



— 435 — 

obtenir ces formes et ces courbes , si poétiquement , si 
ingénieusement disposées , il n'a pas fallu appliquer les 
formules abstraites ni les théories de la haute analyse algé- 
brique; cependant, sous ces mêmes formes quel puissant 
calcul de génie , quel inextricable réseau de lignes pure- 
ment mathématiques ne se trouvent pas cachées ? De même 
dans la musique, cet art qui paraît tout à fait immatériel, 
quelles savantes et profondes combinaisons n'a-t-il pas 
fallu à nos grands compositeurs pour traduire en formes 
visibles ou palpables tous ces accens de l'âme , toutes ces 
nuances et ces variétés de sentiments , enfants de leurs 
brillantes imaginations ! Quelle puissance de conception 
pour agencer les innombrables ressorts de leurs morceaux 
à grand orchestre , pour tracer à chaque exécutant sa part 
dans un immense concert , pour obtenir enfin d'une foule 
d'individus , suivant chacun pas à pas la route qui lui est 
tracée , un tout sublime et harmonieux qui nous trans- 
porte souvent dans un monde nouveau, et nous fait oublier 
pour un moment les maux et les trop positives douleurs 
de la vie réelle ? 

Parlerai-je aussi de la statuaire , de cet art puissant qui 
assouplit le marbre rebelle aux caprices et aux exigences 
de la pensée , qui avec une matière inerte sait rendre la 
souplesse et la tiédeur de la vie , qui d'un bloc informe 
fait sortir une Vénus, ou qui assujettit le bronze à repro- 
duire sur nos places publiques les traits et les visages de 
nos grands hommes ? Parlerai-je enfin de l'architecture, à 
laquelle tant de cités importantes , la nôtre en particulier , 
doivent lem' assainissement, l'amélioration matérielle de 
la condition des classes laborieuses , et ces splendeurs 
nouvelles qui font l'admiration du voyageur? 

Les nations qui ont brillé du plus vif éclat dans les 
fastes de l'histoire , en sont redevables en grande partie 



— 436 — 

à leurs poètes, à leurs architectes, à leurs peintres (1); 
la Grèce, l'Italie moderne et celle du Moyen-âge leur 
doivent plus de la moitié de leur gloire. Les époques les 
plus néfastes de l'humanité sont celles où les pinceaux et 
les ciseaux des grands artistes furent brisés , où les lyres 
furent condamnées au silence. De même que le feu de la 
Vestale ne pouvait s'éteindre sans présager les éclats de 
la colère céleste , il semble que les plus effroyables catas- 
trophes doivent se déchaîner, quand le glorieux flambeau 
des arts vient à s'obscurcir, et qu'une vaste nuit va se 
répandre sur l'horizon de l'humanité. 

Jusqu'ici je n'ai envisagé les beaux-arts que sous un 
jour et à un point de vue purement profanes. Mais c'est 
surtout dans leurs rapports avec le culte divin que se ré- 
vèlent leurs beautés , et que se font goûter leurs plus 
suaves et leurs plus sublimes harmonies. Œuvre et mani- 
festation du sentiment religieux , ils l'inspirent en même 
temps qu'ils l'expriment; ils lui rendent ce qu'il a fait 
pour eux. Oh ! combien j'aime à m'abandonner à la puis- 
sance et au charme de leurs inspirations , au sein de ces 
superbes basiliques , glorieux témoignage de la foi de nos 
pères , et impérissables chefs-d'œuvre de l'architecture 
d'un autre âge, où tout concourt à ravir l'esprit d'admi- 
ration , à émouvoir le cœur , à élever l'àme vers Dieu , et 
la majestueuse hardiesse de l'édifice, et les décorations 
dont l'a enrichi le génie puissant des Rubens et des Ra- 
phaël , et l'harmonie si simple et si touchante des chants 
sacrés ? Oui , Messieurs , les beaux arts sont pour l'homme 
recueilli la source des pensées les plus graves et les plus 
élevées , de même qu'ils sont dans le monde la source de 
mille plaisirs aussi pures que variés. Ils annoblissent et 

(1) De BoisnENiEB , Étude» nur les beaux-arts , parM. F.-B. dt> Mei'cey. 



— 437 — 

charment nos loisirs, ils nous procurent un fructueux 
délassement après nos longs travaux; ils sont ce que Lé- 
gouvé a dit dans une autre comparaison , les fleurs qui 
ornent le déserf de la vie. Auxiliaires des lettres et des 
sciences, ils développent et communiquent le sentiment 
du beau. Principes de la sociabilité humaine , premiers 
éléments de la civilisation , ils ont transformé la scène du 
monde , doré les liens qui nous unissent , et multiplié les 
bienfaits de la nature. 

Empressons-nous donc de leur tendre une main amie. 
Que tous les genres de mérite , de talents utiles, de capa- 
cités réelles trouvent chez nous accueil et sympathie ; et 
confondons dans un même culte tout ce qui peut servir au 
bien-être physique de l'humanité , tout ce qui tend à ac- 
croître nos jouissances morales, tout ce qui contribue au 
développement et à l'ornement de l'intelligence. Si l'on a 
cru voir trop d'étendue et trop de diversité dans le cercle 
de nos travaux , si on leur a reproché le défaut de synthèse 
et d'ensemble , montrons qu'indépendamment des liens 
qui en réunissent les branches en un seul faisceau , il y a 
encore système d'unité par leur direction et leur objet , 
par l'harmonie, l'émulation et la solidarité des ti'avail- 
leurs. Par ce concert de vues et cette communauté d'ac- 
tion , nous continuerons de justifier notre dénomination , 
nous resterons dignes de notre titre auquel nous devons 
d'autant plus tenir qu'il a pour lui la sanction du temps. 
Les attributions qu'il représente ne sont pas récentes en 
effet; elles ont été conférées à nos devanciers par un de 
nos rois, il y a plus d'un siècle, et la dénomination elle- 
même a reçu ensuite l'approbation du gouvernement régé- 
nérateur, auquel l'Académie, supprimée avec les autres 
corps httéraires, a dû son rétabhssement. 

Messieurs , l'Empereur Napoléon I" a accepté le titre de 

29. 



— 438 — 

prolecteur de celte Compagnie , constituée et organisée 
comme elle l'est aujourd'hui. Un membre de sa famille, 
Joseph Bonaparte et le savant ministre Chaptal en ont été 
membres honoraires et correspondants. Un autre ministre 
de cette grande époque en a été membre titulaire , et il 
venait siéger dans ses séances publiques. Richement dotée 
sous nos rois , florissante sous le premier empire et sous 
les gouvernements qui l'ont suivi , elle a prouvé , par les 
travaux accomplis dans ses cinq classes , qu'elle compre- 
nait sa mission , et qu'elle avait à cœur de la remplir. Au 
sein de la paix qui succède aux splendeurs du triomphe , 
et dont la fermeté et la sagesse de l'Empereur assurent 
la durée à la France couronnée de toutes les gloires de la 
guerre , au sein de la paix par laquelle fleurissent les 
sciences , les lettres , les beaux arts et les sociétés vouées 
à leur culte, nous poursuivrons avec une constante ardeur 
notre but commun à tous , celui de servir les intérêts de 
notre département , et de concourir , dans toute la mesure 
de nos forces et de nos ressources , au maintien de la 
suprématie intellectuelle de notre belle patrie. 



COMPTE-RENDU 

DES 

TRAVAUX DE L'ACADÉMIE, 

Présenté dans la Séance du 8 Août 1859, 
Par m. ANSELIN, Secrétaike-Perpétuel. 



Messieurs , 

A la veille , peut-être , de résigner des fonctions dont le 
poids des années augmente le fardeau; je viens encore 
aujourd'hui vous présenter l'ensemble de vos travaux. — 
Mais en les parcourant ma vue s'arrête sur la réponse faite 
par notre honorable directeur (1), au discoui's de M. Vion, 
l'un de nos nouveaux collègues , qu'une immense douleur 
éloigne de cette séance (2). — Le directeur signalait parmi 
les titres nombreux du récipiendaire à nos suffrages , les 
fonctions de secrétaire d'une société savante , qu'il sut 
remplir avec une haute distinction. Pourquoi faut-il qu'a- 
vec tant de précision et de tact , il ait résumé Tes devoirs 
de ce poste périlleux, comme si lui-même l'avait occupé. 

(1) M. Hubert , dont la présidence pour l'anuée 1859 laisse de si ho- 
norables souvenirs. 

(2) M. Vion venait de perdre sa fille par un accident déplorable. 

29' 



— AAO — 

Écoutons-le : 

« ÎNetteté et précision dans les procès-verbaux des 
n séances ; exactitude , équité , impartialité bienveillante 
» dans les comptes-rendus des travaux; variété de con- 
)) naissances , rétlexions , vues neuves et personnelles , 
» mêlées à celles de l'auteur apprécié ; analyse substan- 
» tielle et consciencieuse , où les citations ne viennent pas 
» trop complaisamment alléger le travail de la rédaction ; 
» résume complet et rapide, qui représente en petit, mais 
» tout entière , l'œuvre analysée , et soit pour l'esprit ce 
» qu'est pour les yeux l'une des deux extrémités de cet 
» instrument d'optique qui , loin de grossir les objets , les 
)) réduit sans altérer leurs formes. » 

Telles seraient les qualités exigées. 

En présence d'un tel programme , Messieurs , le courage 
fait défaut ; et si l'accomplissement d'une seule des condi- 
tions qu'il impose pouvait nous sauver, nous nous atta- 
cherions à la bienveillante impartialité , comme à notre 
seule ancre de salut. Heureux qu'elle piit nous acquérir 
des droits à votre indulgence. Et puis le compte-rendu 
n'est pas un discours académique ; c'est un l'ecensement , 
fait en famille , des produits de la moisson. 

Au début de l'année. Messieurs, votre première pensée 
fut de remplir les vides que des pertes douloureuses ou 
des absences forcées avaient ouverts dans vos rangs. De 
ces pertes, la première qui vint vous affliger fut celle de 
M. le Premier Président Boullet. 

Bien qu'il n'appartînt plus à l'Académie que comme 
membre honoraire , dès 1828 il y siégeait comme titulaire ; 
et lorsque , fatigué par de longs travaux, il manifesta le 
désir de transformer ce dernier titre en relui que lui 
donnaient nos règlements , comme chef de la magistrature. 



— 441 — 

l'Académie insista pour le lui donner par élection ; défé- 
rence dont il se montra profondément touché. Tout entier 
aux devoirs de la vie judiciaire à laquelle il se consacra, 
il ne pût , qu'à de rares intervalles , payer son tribut acadé- 
mique; mais toujours ses ouvrages, sur de graves sujets, 
étaient frappés au coin d'une étude profonde , d'une haute 
raison et d'une grande pureté de style. 

S'il nous était donné de suivre M. Boullet dans sa 
carrière de magistrat , de rappeler son intégrité , son juge- 
ment droit et profond , son observation rigoureuse du 
devoir, cette abnégation de lui-même , qui l'entraînait 
luttant contre la mort , avec ce courage d'un noble [cœur, 
dont les derniers battements s'éteignirent sous la toge , 
jamais texte plus fécond d'éloges ne nous fut ofïert; mais 
nous ne pourrions approcher des paroles prononcées par 
M. le Procureur général, lorsqu'il installait dans ses hautes 
fonctions le digne successeur de M. Boullet. 

Cinq membres récemment élus sont venus réparer ces 
pertes et vous n'aurez qu'à vous applaudir de vos choix. 
Le parquet de la Cour impériale et le Barreau vous ont 
donné MM. Bécot et Mâlot. Dans le corps médical à qui 
vous devez tant de membres distingués , vos suffrages se 
sont portés sur M. le docteur Courtillier. M. l'abbé Corblet, 
l'un de vos plus éminents correspondants, n'a fait que 
vous appartenir d'une manière plus intime en recevant de 
vous la quahté de membre titulaire ; et en appelant M. 
Vion, chef d'institution, à prendre place parmi vous , vous 
avez voulu non-seulement récompenser un mérite incon- 
testé , mais prouver votre haute estime pour les membres 
du corps enseignant, qui savent comprendre et pratiquer 
les devoirs qu'impose l'importante mission de diriger la 
jeunesse dans la carrière des études, de former des hommes 
et des citoyens utiles. 



— Ai2 — 

Di'jà nous pouvons classer dans l'ordre de nos travaux , 
le discours de réception si remarquable de M. l'avocat 
général Bécot, et les développements de sa thèse en faveur 
de la prééminence qu'il donne aux lettres dans le culte de 
l'intelligence... 

<( Bien écrire , a dit Bufifon , c'est à la fois bien penser, 
» bien sentir et bien rendre ; c'est avoir en même temps 
)) de l'esprit, de l'âme et du goût. Le comte de Maistre, 
)i plas explicite à son tour, nous dit encore : La pensée et 
)) la parole sont deux magnifiques synonimes. » Ainsi 
pense M. Bécot. 

Nous ne saurions affirmer que cette prééminence des 
lettres , si bien présentée, ait inprimé une direction à vos 
travaux; mais vous pourrez remai'quer dans cet exposé, 
que , parmi vous , le culte des lettres un peu dominé 
depuis quelque temps peut-être par la marche imprimée 
aux sciences , a repris toute sa ferveur. 

Qui me délivrera des Grecs et des Romains? 

est une boutade due à cette époque où l'on voulait à toute 
force ramener la société moderne aux formes antiques ; 
mais dans ces dernières nous avons puisé des éléments 
qui, sagement modifiés, nous ont conduits à de bonnes 
institutions. Ainsi, dans les tribunaux criminels d'Athènes, 
connus sous le nom d'héliastes, nous retrouvons le germe 
de l'institution du Jury ; c'est-à-dire du jugement par le 
peuple. Vous avez encore suivi avec un grand intérêt 
M. Bécot dans l'exposé qu'il vous a fait de l'organisation , 
des principes et de la procédure de ces tribunaux Héliastes ; 
école de grands orateurs, agissant sur de grandes masses, 
remuant de grandes passions , mais auxquels il est doulou- 
reux d'avoir à reprocher les condamnations de Socrate et 



— U'A — 

de Phocion. Une chose vous a frappés dans ce mémoire, 
Messieurs , c'est la juste appréciation des causes de l'an- 
tagonisme qui se manifesta toujours chez les Athéniens , 
entre la classe pauvre et la classe opulente. M. Bécot en 
voit le germe dans l'esclavage. L'esclavage représentait 
le travail, et séparait les deux classes. Le riche n'avait pas 
besoin du pauvre pour l'emploi de ses capitaux; il faisait 
travailler l'esclave. Le pauvre comprenait qu'il ne tiendrait 
pas sa subsistance du riche. Descendre au rang de tra- 
vailleur, c'était descendre au rang d'esclave. De là ces 
luttes qui marquèrent de jours néfastes les plus beaux âges 
de la Grèce. 

Dans des études biogi'aphiques plus rapprochées de nos m. courtillie 
jours, M. CotJRTiLLiER, qui conçut l'heureuse idée d'une 
histoire de la Société médicale d'Amiens, vous a rappelé 
les longues et honorables carrières des Desjwez, des La- 
postolle , dont le souvenir nous est encore présent , mais 
qu'il ne faut pas laisser éteindre ou tomber dans l'oubli. 
Disons bien bas qu'un des premiers corps savants de l'Etat 
a repoussé la théorie de M. Lapostolle sur les paragrêles et 
parafoudres en corde de paiUe , dont la pratique a cepen- 
dant été adoptée avec succès dans le midi de la France et 
dans l'Italie , par l'instinct plus sûr du laboureur. 

Depuis longtemps M. l'abbé Corblet enrichit nos archives m. corblet, 
des productions d'une plume exercée et d'un zèle infati- 
gable dans les recherches historiques et archéologiques. 
Le fondateur du remarquable recueil de la Revue de l'Art 
chrétien , a solemnisé son entrée parmi nous en retraçant 
avec toute l'énergie que donne une conviction profonde , 
les bienfaits dont la Société humaine est redevable au 
christianisme. Il a mis en opposition avec un art, dont 
une si belle cause eut pu se passer , mais dont on sait tou- 
jours gré à l'auteur, les scènes révoltantes et barbares du 



— iU — 

paganisme , avec les préceptes et la pratique de la morale 
évangélique. 

Plus récemment, et dans un travail non moins étudié, 
d'un style toujours aussi élégant, M. l'abbé Corblet vous 
a présenté des considérations sur les etlets du protestan- 
tisme sur la philosophie, la littérature et les arts. Sans 
admettre en entier des conséquences qui pourraient peut- 
être paraître rigoureuses ; vous attendez la seconde partie 
de cette dissertation qui vous est promise , en notant dans 
la première les hautes qualités de style qui distinguent 
notre docte collaborateur. 

Si M. l'abbé Corblet met en relief les excès de la so- 
ciété payenne , M. l'abbé Berton, dans une dissertation 
littéraire sur les études mythologiques, tendrait à absoudre 
le paganisme de l'absurdité dont on serait en droit de 
l'accuser , si sa thégonie eut été réellement telle que les 
énormités qu'on offre aux étudiants , sous le nom de my- 
thologie , et qui ne sont qu'une parodie grotesque des 
croyances delà Grèce et de Rome. Si le paganisme eut été 
dans son origine aussi absurde que le présenteraient les 
ouvrages calqués sur les métamorphoses d'Ovide, on ne 
pourrait exphquer comment il aurait pris naissance. Il a 
dû là dans l'origine se rencontrer un symbolisme dont nous 
n'avons pas encore la clef, qu'on ne pourra trouver que 
dans les rapprochements raisonnes des cultes anciens. 
M. Berton a encore fait ici preuve de cette immense érudi- 
tion qui vous étonne et qui exclut toute idée d'examen 
superficiel dans les questions qu'il lui plaît de traiter. 

Si des profondeurs obscures de ce ciel symbohque et 
inconnu , nous voulons revenir aux magnificences réelles 
que la nature nous offre dans l'aspect de la voûte céleste , 
nous vous rappellerons , Messieurs , le beau spectacle que 
nous présenta l'année dernière la comète de Donati. Qui 



— 44o — 

de nous n'a suivi les phases de cet astre errant, l'immense 
développement acquis par la belle gerbe lumineuse qu'on 
vit diminuer avec l'astre lui-même à mesure qu'il s'éloi- 
gnait du soleil ? 

Frappés de la vue de ces grands phénomènes , leur con- 
templation nous conduit à la méditation , à la recherche 
des causes, poursuivies par quelques-uns à l'aide du calcul, 
par d'autres à l'aide d'hypothèses, ou reposant sur des 
données acquises déjà aux sciences. 

L'étendue , l'inflexion , les divers aspects des queues des 
comètes ont déjà donné naissance à bien des conjectm'cs , 
et sur ce point, disons-le , la conjecture est permise même 
par Arago, le plus grand ennemi peut-être des hypothèses. 

S'appuyant sur les belles expériences de MM. Quet et 
de la Rive , qui démontrent l'efTet de l'électro-aimant sur 
la lumière électrique dans le vide , M. Gand considère le 
soleil comme un aimant colossal, pouvant avoir, ainsi qu'il 
est reconnu dans certains cas, une force répulsive, dont 
l'influence chasserait dans la direction du rayon vecteur du 
soleil aux comètes , les émanations lumineuses de ces der- 
niers astres. Puis combinant les efi"ets de cette projection 
lumineuse d'une part, avec la marche rapide des comètes 
à leur périhélie , et d'autre part avec le temps nécessaire 
aux eflQuves lumineuses pour arriver à l'extrémité de la 
queue (c'est-à-dire à plusieurs millions de lieues) ; notre 
collègue en déduit l'inflexion de cette aigrette dont la di- 
rection est toujours opposée au soleil , et la courbure in- 
fléchie vers la partie du ciel abandonnée par la comète. 
Sans avoir poussé dans ses dernières limites un travail qui 
demande la sanction du calcul , M. Gand a voulu prendre 
date pour l'émission d'une hypothèse , que les progrès 
toujours ci'oissants de la science peuvent amener à l'état 
de vérité démontrée. 



— UQ — 

Et maintenant si la tête vous tourne un peu et qu'il vous 
plaise d'abaisser vos regards vers la terre , je pourrais 

DEMAusiLLY. Hvec M. De Marsilly, vous conduire dans la profondeur des 
mines où le travail incessant de l'homme va chercher ce 
combustible , moteur indispensable de toutes nos indus- 
tries; vous initier aux dangers des mineurs et vous faire 
apprécier avec cette exactitude rigoureuse , première con- 
dition des spéculations et des prospérités commerciales , 
les qualités , la composition et les valeurs relatives des 
diverses espèces de houilles qui alimentent les marchés du 
nord de la France ; avec M. De Marsilly encore je pourrais 
vous conduire , non à l'extraction de l'or , mais à l'appré- 
ciation des effets que l'introduction de l'or nouveau peut 
produire dans les relations commerciales et dans l'éco- 
nomie politique. 

M. MANCEL. Ce sujet est devenu aussi pour notre collègue M. Mancel, 
le texte de deux mémoires dans lesquels , sans combattre 
le système de M. De Marsilly, il s'en est éloigné en quel- 
ques points ; mais de l'étude de ces problèmes dont l'avenir 
garde encore les solutions , M. Mancel est revenu à une 
question d'une grande actualité et surtout d'un intérêt 
plus local. 11 s'agit du maintien ou de la levée des prohi- 
bitions pour l'entrée des produits étrangers. M. Mancel 
manifeste une préférence pour la levée des prohibitions 
avec un système de droit protecteur. Il a été vivement 
combattu par ]\LM. Péru-Lorel , De Marsilly et Mathieu. 

Dans cette lutte où les uns soutiennent les intérêts des 
consommateurs et de la liberté du commerce, où les autres 
défendent des intérêts qui touchent de plus près à la pros- 
périté de nos fabriques, il s'est produit respectivement des 
renseignements d'une utilité réelle, qui seront toujours 
bons à consulter et qui prouvent que l'Académie , constam- 
ment fidèle à sa mission , ne néali^e aucune des bran- 



— 447 — 



ches qui se rattachent à son institution. Je dois encore, 
Messieurs , signaler au nombre des travaux de notre actif 
collaborateur un dernier mémoire sur la situation de la 
baie de Somme , la probabilité de ses destinées futures et 
les moyens d'améliorer le port du Crotoy. 

Bien que j'aie fait pressentir la prédominance des lettres 
dans les travaux de l'année , vous voyez que les sciences 
y ont aussi leur grande part. Nous devons ajouter à celle 
qui leur est déjà faite , un mémoire des plus intéressants 
de M. Decharme , sur la construction d'un baromèti^e 
maxima et minima de son invention et dont il a transmis 
le modèle et les plans à la classe des sciences de l'Institut. 
Sans rien préjuger sur l'opinion de ce corps savant , nous 
pouvons dire que la construction d'un tel instrument, 
indispensable aux observations météorologiques , était vi- 
vement désirée. 

Toutes les personnes dont l'oreille n'est pas rebelle aux 
charmes de la musique , comprennent la mélodie , l'har- 
monie même fait encore sur elles sentir la puissance de ses 
accords ; mais les lois qui régissent cette dernière sont pour 
le plus grand nombre , un mystère , une science dont les 
abords paraissent plus ardus que les mathématiques. Vul- 
gariser cette science , la rendre accessible à tous , est un 
grand service rendu à l'art. M. Ueneux, fidèle à sa spécia- 
lité , vous a développés les principes simples sur lesquels 
repose le traité d'harmonie de Panseron. 

Enfin, Messieurs , vous avez bien voulu prêter votre 
attention à quelques considérations sur la géologie du dé- 
partement de l'Aisne , que vous a présentées votre secré- 
taire-perpétuel en les accompagnant de la production de 
fossiles et de dessins, dont la lithographie sera jointe à la 
dernière livraison de vos publications semestrielles. 

Rentrons maintenant dans le domaine de la littérature 



— -448 — 

et des beaux-arts. Dès l'année dernière, M. Dauphin avait 
exploré la vie et les œuvres de Théocrite , dont le nom est 
resté attaché à l'idylle, comme celui d'Anacréon à la 
chanson. — Est-ce donc à dire , reprend aujourd'hui M. 
Dauphin , que l'idylle soit condamnée à rester dans les 
limites tracées par Boileau dans les vers que vous savez : 

Telle qu'une bergère aux plus beaux jours de fête 

De superbes rubis ne pare point sa tête; 

Et sans mêler à l'or l'éclat des diamants , 

Cueille en un champ voisin ses plus beaux ornements ; 

Telle, aimable en son air mais humble dans son style , 

Doit éclater sans pompe une élégante idylle. 

Eh bien , non ! dit M. Dauphin ; l'idylle peut comporter 
des sujets élevés , héroïques même , pourvu qu'ils soient 
avec art encadrés dans des récits champêtres; et je vous 
le prouve Théocrite à la main. Ecoutez Vaventure d'Hylas 
à la fontaine i le combat d'Hercule contre le lion de Némée , 
et vous serez convaincu que la musc du poète Syracusain 
savait se prêter ù tous les genres.— Voulez-vous des pein- 
tures de mœurs antiques , des détails qui vous initient à 
la vie intime des peuples anciens, lisez la fête d'Adonis à 
Syracuse ; écoutez le caquetage et les petites médisances 
des dames syracusaines , et vos yeux se reporteront au 
titre de l'œuvre , pour bien vous assurer que la scène ne 
se passe pas à Paris. 

Hélas ! le proverbe italien : 

Tutto il mondo e fatto , corne la nostra famiglia , 

peut s'appliquer à tous les temps : passés , présents et 
futurs. 



— 449 — 

Vous avez donc applaudi aux études sur le poète et 
aux traductions de M. Dauphin. 

Les représentations scéniques dans les écoles, ont fourni 
à M. TiviER le texte d'un excellent rapport dans lequel , 
en remontant à l'origine de ces représentations , aujour- 
d'hui proscrites , il en signale les avantages et les incon- 
vénients. Il les montre à l'apogée de leur vogue ; à l'é- 
poque où les pensionnaires de St.-Cyr étaient, dans^s^Aer 
et Athalie , sous les yeux de Louis XIV et de sa cour, les 
interprêtes de Racine. 

Quand le nom de ces chefs-d'œuvre est prononcé , il 
semble qu'on n'en puisse détacher la pensée ; aussi 
voyons-nous bientôt M. Tivier, reprenant la plume, ra- 
mener notre attentiou sur Athalie ; et alors qu'on aurait 
pu supposer éteint tout intérêt de critique ou de louange , 
il vous montre l'œuvre sous un jour nouveau , rappelle 
les critiques dont il fut l'objet , et fait aux détracteurs 
modernes ou à ceux de l'époque , une guerre de détail , 
de laquelle ressort à chaque lutte partielle une beauté 
nouvelle. Puis , reportant votre attention sur les chœurs , 
étude trop négligée peut-être , M. Tivier apprécie le genre 
de poésie si bien adapté à chacun d'eux et qui caracté- 
rise la situation ; vous êtes restés convaincus , Messieurs , 
que de quelque côté qu'on tourne ce diamant , il en jaillit 
toujours un feu nouveau. 

Les loisirs faits à notre collègue M. Berville, nous l'ont 
ramené fidèle à ses traditions ; c'est-à-dire avec de bonne 
prose et de jolis vers , où nous remarquons la gracieuse 
traduction de la vi"^ pastorale de Virgile. Mais tous les 
yeux se tournant vers lui , le désignaient pour vme mission 
plus grave ; douce et pénible tout à la fois : celle d'être 
l'organe de votre sympathie et de vos regrets. Vous lui 
avez confié l'éloge de M. Marotte , dont la perte récente a 



— 4oO — 

porté le deuil dans ce corps où il comptait autant d'amis 
que de collègues; vous saviez à l'avance en quelles mains 
vous placiez ce dépôt sacré, et, d'avance aussi, l'auditoire 
vous sait gré du choix du panégyriste. 

Un autre monument , Messieurs , ne fera pas défaut à 
la mémoire de notre ami. Aucun portrait d'Henri Marotte 
n'existait ; mais avec ce pieux dévouement que, seuls l'art 
et l'amitié peuvent inspirer, une empreinte posthume, 
des souvenirs interrogés , ont conduit le ciseau de M. For- 
ceville , et il offre aujourd'hui à vos regards un buste vers 
lequel les yeux se tourneront avec émotion , pendant qu'un 
éloge, aussi vrai que senti, ira toucher vos cœui's. 

Mais vous le savez, Messieurs, déjà se prépare pour la 
prochaine année l'inauguration de la statue de Lhomond , 
sortie des mains de notre collègue, qui l'a placée sous le 
patronage de l'Académie. Sur la proposition de M. Force- 
ville un prix de 300 fr., dont il fait les frais, est proposé 
par l'Académie qui sera juge du concours, pour un éloge 
en prose de Lhomond. Vous comprenez , Messieurs, qu'à 
plus d'un titre M. Forceville a droit à des remerciements; 
vos procès-verbaux en consacrent l'expression , et je suis 
heureux de la reproduire ici. 

La perte de la liberté serait une douce chose si elle con- 
duisait à l'heureux dénouement célébré par M. Brel'il , 
dans la jolie pièce de vers qu'il intitule : Ma captivité. 

Dans un instant il éveillera votre intérêt et appellera 
vos sympathies sur l'homme obscur et modeste , chez 
lequel les instincts d'une riche organisation triomphèrent 
des obstacles matériels qu'opposait à leur développement 
le rang social et le manque de fortune ; la biographie 
d'Hector Crinon vous rappellera ces vers de notre poète , 
l'ai)!)*' Dolislo : 



— 454 — 

Peut-être qu'un Virgile , un Cicéron sauvage , 
Est chantre de paroisse ou maire de village. 

Si , dans notre classe des lettres , il est un membre dis- 
tingué, qu'on n'interpelle jamais en vain et qui répond 
non-seulement pour lui , mais encore pour les autres , 
c'est assurément M. Yvert. 

Suivant attentivement l'éclosion des œuvres littéraires ; 
observant avec soin les transformations qui caractérisent 
le siècle , vous lui devez de bons examens critiques , et 
cette année encore vous avez noté , comme une étude re- 
marquable, son travail sur la pièce d'Hélène Peyron, drame 
en vers de Bouilbet. 

Vous savez qu'il excelle aussi dans ces dialogues , pe- 
tites querelles domestiques entre nos monuments , et d'où 
jaillit toujours une critique fine et spirituelle. Vous avez 
donc cette année prêté encore une oreille attentive au 
dialogue entre le musée et le théâtre , entre la rue centrale 
et la ville. 

Toujours un peu porté à la satyre , prêt à saisir les traits 
caractéristiques de l'époque , notre collègue vous a, dans 
l'afficheur, offert un tableau de genre du coloris le plus 
vrai. 

Dans un morceau plus grave et plein de sentiment, 
M. Yvert a suivi les trois âges de la femme ; signalant les 
différentes phases d'une existence toute consacrée au 
])onheur de l'homme ou au soulagement de ses maux. 

Vous allez l'entendre , et vous verrez qu'il a bien com- 
pris la mission de la femme sur cette terre. 

Avant de terminer, je crois satisfaire à vos désirs , Mes- 
sieurs , en rappelant les noms des deux élèves du Lycée 
qui se sont montrés dignes du prix par vous institué en 



— 4oi> — 

faveur de l'élève qui répondrait le mieux aux examens 
oraux sur les sciences. 

Vous n'aviez fondé qu'un prix , mais une nouvelle dis- 
position universitaire a rappelé à concourir, avec la classe 
de réthorique, les classes supérieures. L'élève Lucas , d'A- 
miens , qui , l'année dernière , avait été couronné , a con- 
servé sa supériorité ; mais aussi le jeune Dumoulin, élève 
de réthorique , a suivi de près son prédécesseur. L'Aca- 
démie , d'accord avec l'autorité universitaire , a fait un 
rappel honorable du prix en faveur de Lucas , en y ajou- 
tant le don de livres scientifiques et a décerné la médaille 
au jeune Dumoulin. 

Vous avez donc encouragé deux avenirs , et je dois 
ajouter que les deux lauréats se sont montrés dignes de 
vos encouragements en recevant , à mérite presque égal , 
le titre de bachelier aux derniers examens. 

Il n'est , dit-on , point de plaisir qui ne coûte ; par- 
donnez-moi , Messieurs , de vous avoir fait payer un peu 
cher celui d'entendre nos collègues dont les lectures com- 
posent le véritable programme de la séance. Mais pour- 
quoi aussi l'année académique est-elle si bien remplie ; 
pourquoi chacun se montre-t-il empressé de payer son 
tribut ? Le public bienveillant qui s'intéresse à nos travaux 
doit pardonner à tant de zèle , dût-il en souffrir un peu'. 



ELOGE 

DE 

M. HENRI MAROTTE, 

PRONONCÉ 

Par M. BERVILLE, 

Dans la Séance publique du 21 Août 1859. 



Messieurs , 

Le 12 avril de cette année , une foule émue se pressait 
dans notre ville autour d'un cercueil sans ornement. Les 
administrations , les compagnies savantes , l'élite des ci- 
toyens s'étaient fait un pieux devoir de rendre hommage 
par leur présence à l'homme de bien qui n'était plus. Dans 
ce nombreux concours d'hommes de tout rang et de tout 
âge , pas un mot qui ne fût un éloge , pas un sentiment 
qui ne fiit un regret. Et pourtant, le héros de cette so- 
lennité touchante n'était ni l'héritier d'un nom illustre , ni 
un favori de la fortune , ni l'un des hauts dignitaires du 
Département ou de la Cité. Fils d'un simple aubergiste , 
longtemps humble employé, sa vie s'était écoulée dans 
des fonctions utiles , mais sans éclat. Depuis quelques 
années , retiré dans un réduit modeste , il venait d'y finir 
ses jours au sein d'une indigence volontaire, donnant tout 

30. 



— 454 — 

et ne se réservant rien. Et toute une population accourait 
à ses funérailles , non pour contempler quelque pompe 
mondaine , mais pour saluer en lui , avec la haute distinc- 
tion de l'intelligence , l'exquise bonté du cœur , l'intégrité 
de la vie , la candeur des mœurs , l'aimable simplicité du 
caractère ! 

Henry-Gabriel-Antoine Marotte naquit en cette ville le 
28 mai 1788. Son père y tenait, au haut de la rue des 
Jacobins , l'auberge du Soleil d'or. De bonnes études clas- 
siques développèrent ses heureuses dispositions. Pauvre , 
il lui fallait embrasser une carrière laborieuse ; il obtint 
un emploi dans les bureaux de la Préfecture. Lié dès ce 
temps avec Marotte , j'avais parlé pour lui à mon père , 
alors secrétaire-général , mais avec la timidité d'un jeune 
homme qui craint d'être indiscret , et j'ai souvenir qu'a- 
près quelques jours d'épreuve , mon père , qui se connais- 
sait en hommes, me dit avec l'accent d'un léger reproche : 
« Tu as été bien réservé en me parlant de ton camarade : 
c'est un de nos meilleurs sujets. » 

* La suite n'a pas démenti ce jugement. Quoique bien peu 
habile à se faire valoir , le jeune Marotte fut remarqué de 
tous les chefs d'aministration qui se succédèrent dans 
le Département. Son inteUigence , sa conduite , son assi- 
duité au travail le firent monter de grade en grade. De 
simple employé , il devint successivement Chef de bureau, 
GonseiUcr de Préfecture et enfin Secrétaire-général. Il 
n'eût même tenu qu'à lui d'aller plus haut. Frappés de 
son rare mérite , plusieurs préfets de la Somme , notam- 
ment, en 182G, M. de Tocqneville, et plus tard MM. Didier 
et Fumeroil d'Ardeuil l'invitèrent à les suivre , promettant 
de se charger de sa fortune administrative. Un instant il 
avait accepté , lorsque , prêt de partir , il vit ses parents 
en larmos. a Ah ! dit-il , mon départ vons afflige ; eh bien ! 



— 435 — 

ne pleurez plus; je reste avec vous et je ne vous quitterai 
jamais. » Ainsi dès lors ce noble cœur préludait à cette 
vie d'abnégation qu'il a continué jusqu'à ses derniers mo- 
ments. 

Et cependant cette foi'tune, qu'il n'avait pas voulu pour- 
suivre aux dépens de ses affections de famille , parut un 
instant venir elle-même au-devant de lui jusque dans sa 
ville natale. Une révolution avait éclaté : l'administration 
départementale se trouvait dissoute , et , par une cbance 
rare en temps de révolution , les premiers Commissaires 
qui vinrent provisoirement la réorganiser se trouvèrent 
être des hommes honorables et modérés. Le corps muni- 
cipal fut considté , et d'une voix unanime il émit le vœu 
qu'Henry Marotte fût investi des fonctions de Préfet. Qu'on 
juge si son cœ.ur dût être touché d'un tel témoignage de 
confiance, donné dans un tel moment. Le Préfet provisoire 
entra en fonctions aux applaudissements de tous. C'est un 
commun dicton qu'en France il n'y a rien de définitif que 
le provisoire, et cette fois du moins le Département n'au- 
rait pas demandé mieux que de voir ce dicton devenir une 
vérité. Il n'en fut pas ainsi. De nouveaux Commissaires 
survinrent, animés d'autres pensées. L'esprit de l'admi- 
nistration changea , et Marotte reprit sans se plaindre sa 
première position. 

Cette position , par quelles qualités , par quels services 
ne l'avait-il pas honorée !... Tous les jours au travail long- 
temps avant les autres, bien des soirs au travail longtemps 
après les autres , consacrant encore au travail une partie 
des jours que l'usage consacre au repos , affable et patient 
dans ses réceptions, scrupuleux dans ses examens, impar- 
tial et judicieux 4ans ses conclusions , il était devenu pour 
toute la contrée un objet d'affection et de respect. Dès 
1846, le Gouvernement, interprète de l'opinion publique, 

30* 



— 436 — 

l'avait décoré du ruban de la L»;gion-d'Honneur. Une in- 
firmité fâcheuse , et dont le progrès fiit rapide , interrom- 
pit trop tôt sa carrière administrative. Marotte perdit le 
sens de l'onïe , et l'heure de la retraite dût sonner préma- 
turément pour l'utile et laborieux fonctionnaire. Le jour 
où cette retraite fut annoncée fut un jour de deuil pour le 
Département. Ses mandataires ne voulurent pas que de 
si bons services restassent sans récompense, et sur la pro- 
position du Préfet , le Conseil général maintint au Secré- 
taire en retraite le traitement d'activité. Il n'eu devint pas 
plus riche, car , tant qu'il vécut, tout ce qu'il put posséder 
d'aisance fut pour d'autres que pour lui ; mais il en fut 
heureux, car il put continuer de répandre des bienfaits. 

D'autres n'ont trouvé que l'ennui dans la retraite. Mais 
Henry Marotte était prémuni d'avance contre un tel dan- 
ger. Dès sa jeunesse il avait cultivé avec succès la musique, 
les lettres et la poésie. Devenu maître de son temps, il 
put se livrer sans contrainte à ses goûts favoris. Son repos 
ne fut pas oisif: il ne fit que changer d'occupations , et le 
libre emploi de ces instants que le service public ne ré- 
clamait plus, c'est à vous surtout, Messieurs , qu'il a pro- 
fité. 

Admis en 1831 dans votre compagnie. Marotte n'avait 
cessé d'y apporter le tribut d'une collaboration active et 
fructueuse. Des rapports pleins de conscience et de lumièx'e, 
des poésies empreintes d'une aimable sensibilité , et qui 
plus d'une fois ont mérité d'être applaudies dans vos so- 
lennités annuelles , de bons travaux de statistique et de 
science administrative, tel fut le contingent par lui fourni 
à vos séances, et dont une grande partie occupe une place 
honorable dans vos Mémoires. Président à l'une de vos 
séances publiques, il y prononça un discours sur le Devoir , 
et tous convinrent qu'à personne mieux qu'à lui n'appar- 



— Abl — 

tenait de traiter un sujet pareil. Mais , longtemps enchaîné 
par le devoir même à des fonctions pénible , il n'avait pu 
donner à ces travaux que des instants épars et fugitifs. 
Dans les loisirs de la retraite, il put s'y livrer sans con- 
trainte. L'œuvre qu'il a laissée est considérable. Plusieurs 
volumes de mélanges, des poèmes qui sont loin d'être sans 
beautés , plusieurs comédies , deux opéras , la traduction 
en vers de trois comédies en prose de Molière {l'Amour 
médecin , le Sicilien ou l'Amour peintre , les Fourberies de 
Scapin) , exercice ingénieux dans lequel le traducteur a 
fait preuve de souplesse en reproduisant dans le cadre du 
verre le texte presque inaltéré de son admirable modèle , 
tels sont les éléments dont se compose la collection de ses 
ouvrages, presque tous inédits, mais dont un certain 
nombre a été lu dans vos séances. Dans ce recueil assez 
vaste , tout n'a pas sans doute la même valeur. Fruits d'un 
heureux instinct plutôt que d'une étude approfondie de 
l'art des vers , émanations d'une pensée discrète et pudi- 
bonde qui n'a pu se rectifier au contact de la pensée d'au- 
trui, ces pièces ne sont pas ex!emptes de quelques négli- 
gences et de quelques longueurs. Plusieurs autres ne sont 
que des esquisses ou des souvenirs tracés au courant de 
la plume. De loin en loin se décèle , même dans les meil- 
leures, quelque inexpérience des procédés de la haute 
versification , de celui notamment qui condense la pensée 
et resserre le discours pour lui donner plus de force. Mais, 
à côté des légers défauts que je n'ai pas craint de signaler, 
ce qu'on trouve surtout dans C3s volumes , ce sont des 
idées saines, des impressions douces, des sentiments élevés 
rendus en vers toujours naturels , souvent heureux. Il y 
aurait un choix à faire , peut-être quelques retouches à 
donner, mais de ce facile travail sortirait un livre dont la 
pubHcation serait, on peut le croire , accueillie avec un 



— 438 — 

véritable intérêt. Grâces soient ici rendues à l'honorable 
confrère , au digne ami de Marotte , à M. Edouard Gand 
qui , au prix d'une dépense assez forte , nous a conservé 
ces précieux manuscrits , et s'est empressé d'appeler sur 
eux l'attention de l'Académie ! 

Néanmoins , il faut le dire , quel que fut son penchant 
pour les lettres , la poésie n'occupait que le second rang 
dans les affections de notre confrère. Ses prédilections les 
plus vives étaient pour un art plus séduisant encore , et 
dans lequel ses progi'ès furent d'autant plus dignes de 
remarque qu'il ne les dut qu'à lui-même. L'éducation clas- 
sique avait pu lui ouvrir la voie à la composition littéraire : 
mais en musique , Marotte n'eut d'autre maître que la 
nature. Ce maître l'instruisit bien, et en quelques années, 
sans autre guide qu'une heureuse inspiration secondée 
par l'étude , l'élève parvint à lire avec facilité la musique 
de chant, à toucher le clavier, non en pianiste, mais assez 
du moins pour se rendre compte de ses pensées , à bien 
connaître l'harmonie , à composer des cantilènes non seu- 
lement correctes mais agréables , à se faire une idée de 
l'instrumentation, a parler de l'art en théoricien éclairé. 
C'est ce qu'il fit en deux circonstances qu'il me sera per- 
mis de rappeler. 

Un éminent compositeur né dans ce département et qui 
dirigea longtemps la chapelle impériale , Lesueur avait 
adressé à l'Académie d'Amiens la collection de ses œuvres 
reUgieuses. C'étaient onze grandes partitions à lire, à com- 
prendre sans le secours des voix et des instruments et par 
la seule puissance de la pensée , et puis à caractériser 
devant vous d'une manière intelligible pour tous , quoique 
beaucoup , dans une compagnie si complexe en ses attri- 
butions , eussent dii rester nécessairement étrangers aux 
notions de l'art musical. C'est à Marotte que ce travail fut 



— 459 — 

confié , et l'on a gardé souvenir de l'impression que pro- 
duisit son rapport. Deux mots peuvent l'exprimer : les 
savants approuvèrent et les ignorants comprirent. 

Une autre fois , arrivant l'échéance de son tribut d'aca- 
démicien, il entreprit d'expliquer les principes de l'accen- 
tuation et de la ponctuation musicales. Il prit pour point 
de départ la pensée de Grétry , qui ne veut voir dans le 
chant scénique qu'une traduction mélodieuse de la parole 
déclamée: système fort contestable selon moi, mais qui 
n'a pas empêché Grétry de composer de la musique char- 
mante ni Marotte d'écrire une excellente dissertation. 
N'empruntant à l'auteur du Tableau parlant que ce que sa 
théorie peut avoir de plausible , il s'unit à lui pour blâ- 
mer l'excès de l'instrumentation, cet accessoire si souvent 
abusif ou cette dernière ressource des compositeurs sans 
génie. Puis il déduit avec une clarté parfaite les conditions 
suivant lesquelles le sens musical se trouve complété ou 
suspendu. Enfin, pour couronnement à son exposition, il 
fait l'application de ces principes à divers morceaux de la 
Dame blanche , le gracieux et fin chef-d'œuvre de notre 
Boïeldieu. Un tel travail ne demandait pas seulement un 
musicien , mais un écrivain : Marotte s'y est montré l'un 
et l'autre. 

Les productions musicales qu'il nous a laissées sont, 
comme ses productions littéraires, en assez grand nombre : 
d'abord une collection de pièces détachées , romances , 
chansons, nocturnes , avec accompagnement de piano ; de 
plus , des fragments de deux opéras , dont il entreprit de 
composer la musique après en avoir composé les paroles , 
et dont la partition est écrite pour un orchestre complet. 
Assurément il ne faut point s'attendre à rencontrer dans 
ces essais, enfants d'une méditation solitaire, cette science 
profonde des effets qui ne s'acquiert que par une pratique 



— 460 — 

soutenue et par l'épreuve souvent répétée de l'exécution 
en public. Mais on y rencontre des chants heureux, des 
intentions fines , une harmonie , non pas savante , mais 
régulière et parfois ingénieuse , et dans les morceaux d'o- 
péras , une orchestration fort simple , mais disposée avec 
goût. C'est de la musique d'amateur, mais d'amateur bien 
doué et bien instruit des lois de la composition musicale. 

Heureux notre ami s'il avait pu goûter jusqu'à la fin ces 
pures jouissances que l'art donne à qui sait les sentir ! 
Hélas ! il est des infirmités doublement douloureuses. La 
perte d'un sens est toujours un malheur: mais un peintre 
aveugle , un musicien sourd !... On avait vu pourtant Bee- 
thoven, atteint d'une infirmité semblable , produire encore 
des chefs-d'œuvre qui ravissaient tout le monde , hormis 
leur auteur. Dans une sphère sans doute bien plus mo- 
deste , Marotte trouva du moins les mêmes consolations. 
Dans le silence du sens inspirateur, il fit appel au sens 
intime qu'animaient toujours ses souvenirs, et sourd , il 
continua d'écrire des chants que son oreille n'entendait 
plus, mais que sa pensée entendait encore. 

Telle fut , Messieurs , cette noble intelligence , qui , par 
un triple privilège, se signala tout à la fois dans les affaires, 
dans les lettres et dans les beaux-arts. Mais de quelles 
plus vives couleurs peindrai-je cette âme si pure , admi- 
rable composé de simplicité presque enfantine, de virile 
intégrité, de modestie extrême, de bienveillance et d'ab- 
négation? J'ai connu des hommes , en bien petit nombre , 
aussi bons qu'Henry Marotte : je n'en ai pas connu de 
meilleur. J'oserais même ici reprendre en lui un défaut , 
et ce serait le seul, l'exagération de la bonté. 

Jouissant d'un traitement médiocre , mais raisonnable , 
Marotte, avec ses goûts simples et son éloignement du 
monde , eût pu vivre dans une sorte d'aisance. Il se fit 



— 461 — 

une pauvreté volontaire au profit d'autrui. Confiné dans 
une mansarde à demi-meublée, sans feu l'hiver et presque 
sans habits , il aidait l'infortune , non de son superflu , 
comme d'autres bienfaiteurs honorables encore , mais de 
son nécessaire , et en se privant de tout , il se trouvait heu- 
reux , parce qu'il se privait pour obliger. Il soutenait les 
siens , il assistait les indigents , et à force de les assister , 
il se rendait indigent comme eux. Je n'ai point ici à re- 
chercher si quelques-uns de ces sacrifices n'eussent pas 
pu, n'eussent pas dû lui être épargnés : tout ce que j'ai 
à dire , c'est qu'il n'a jamais hésité à se les imposer. 

Dans cette vie de renoncement et de retraite , Marotte , 
il est vrai , s'était fait une société qui le consolait de bien 
des privations. Il vivait avec sa pensée , et sa pensée avait 
encore toute la fraîcheur de la jeunesse. Ni son imagina- 
tion ni son cœur n'avaient vieilli : c'était toujours la can- 
deur d'àme , la virginité d'impressions , les souriantes 
illusions , les naïfs enthousiasmes des premières années. 
Nul n'éprouva des ravissements plus purs en présence de 
la nature champêtre ; nul ne fut plus sensible aux intimes 
voluptés de la poésie et des arts. Religieux par éducation 
et par sentiment, sa religion avait pris la teinte de son 
caractère. Point de petitesse , d'affectation, d'intolérance. 
C'était une foi douce et tendi'e , une sereine aspiration 
vers le ciel. Dans ses longues promenades solitaires , au 
bord des eaux , dans le silence des bois , il aimait à s'en- 
tretenir avec Dieu , avec la nature , avec son cœur , si bien 
fait pour entrer en harmonie avec l'un et l'autre. Souvent 
sa méditation revêtait quelque forme poétique , et vous 
l'eussiez vu , au retour, confier au papier discret, trop dis- 
cret, les fruits de son heureuse extase , des vers qu'il 
n'avait pas faits , qui s'étaient faits d'eux-mêmes. Pourrai- 
je mieux couronner cet éloge , Messieurs, qu'eu vous con- 



— 462 — 

fiant quelqu'un de ces fragments où s'épanchaient à la 
fois son talent et son âme , quelque furtif échantillon de 
ces poésies composées pour lui seul , que le public ne 
devait jamais connaître, mais dont nul, j'en ai l'assu- 
rance , ne me reprochera d'avoir trahi le mystère ? 



CONTEMPLATION. 

L'astre du jour épanche sur le monde 
Le vif éclat de son flambeau vermeil. 
De ses rayons à grands flots je m'inonde... 
G doux plaisir 1... transport sans pareil 1 

A ce tableau réjouis-toi, mon âme; 
Viens l'admirer dans toute sa splendeur. 
Dieu dans mon sein verse un puissant dictame ; 
Savoure-s-en l'ineffable douceur. 

Tout ce qu'étale à nos yeux la nature , 
Lorsque pour nous revient l'aube du jour, 
Rappelle Dieu , source féconde et pure , 
Centre éternel de puissance et d'amour. 

En parcourant de la voiîle céleste 
L'immense éclat, la vaste profondeur, 
Nous y lisons un touchant manifeste, 
Gage assuré de future grandeur. 

N'oublions pas que Dieu, dans son ouvrage. 
Parle à nos cœurs aussi bien qu'à nos yeux ; 
Qu'il fit pour nous de la vie un voyage , 
Rude chemin dont le terme est aux cieux. 



— 463 — 

Quand nous voyons d'un palais magnifique 
Les nobles murs surgir à nos regards , 
Nous admirons ce dôme, ce portique, 
Ces ornements qu'ont prodigués les arts : 

Mais , disons-le , cette magnificence 
Perdrait beaucoup de son prix à nos yeux , 
Si la vertu, la douce bienfaisance 
N'y faisaient point accueil aux malheureux. 

Le firmament est ce palais auguste 
Ouvert au cœur digne de l'habiter. 
Près de son Dieu, c'est là que l'homme juste 
Après l'épreuve un jour doit s'abriter. 

L'astre du jour, c'est la vive lumière 
Dont le flambeau guide le voyageui-, 
Et lui fait voir, au bout de la carrière, 
L'asyle sûr imploré par son cœur. 




LES TROIS AGES. 

VERS LUS A L'ACADÉMIE, 

Dans sa Séance publique du 21 Août 1859, 
Par m. E. YVERT. 



-=«=^^î^^ S^Be»-^ 



Au clocher du couvent , lorsque la septième heure , 

Le soir, vient à sonner, de la sainte demeure 

J'aime à voir s'échapper ce groupe alerte et vif 

Que, pendant tout le jour, le travail tint captif; 

J'aime à voir ce troupeau de fillettes gentilles 

Que le plus tendre amour attend dans leurs familles. 

Loin de cet autre amour dont le zèle pieux 

Les gâtant un peu moins , les instruit d'autant mieux. 

Voici l'heureux moment où, selon l'habitude, 

Repos et liberté vont remplacer l'étude ; 

Où plumes et cahiers , où livres et crayons , 

Vont, jusqu'au lendemain, dormir sur des rayons, 

Dans le sein des casiers , dans le fond des pupitres , 

Contenant des progrès et la preuve et les titres. 

La porte s'est ouverte, et soudain les enfants 

S'élancent à Tenvi , joyeux et triomphants ; 

Plus d'un vieux serviteur, d'une lidèle bonne, 

Sont là pour recueillir cet essaim qui bourdonne, 

Et va , s'abandonnant à de prudentes mains , 

Se disperser bientôt par différents chemins , 

Afin de revenir, palpitant d'alégresse, 

Au toit qui lui promet des trésors do tendresse. 



— 4(iG — 

Les filles , au jeune âge , ont d'aimables façons , 
Des gestes gracieux que n'ont pas les garçons ; 
Leur enjouement est vif, et non pas sans mesure, 
Leur petit babillage est un joli murmure, 
Un doux gazouillement qui me semble pareil 
A celui des oiseaux saluant le soleil ; 
Aussi, quand la dernière, habile à disparaître, 
A fui, soigneusement je ferme ma fenêtre, 
Afin d'atténuer le vacarme effrayant 
Produit , non loin de moi , par l'escadron bruyant 
De bambins tapageurs qui , troupe ardente et folle . 
En bondissant, criant, s'échappe de l'école, 
Et qui se poursuivant , s'appelant , se frappant , 
Est de force à briser le plus ferme tympan. 
Les voyez-vous braver de tristes aventures. 
S'élancer à travers les chevaux, les voitures. 
Et, par des chocs soudains et justement maudits. 
Bousculer rudement les passants étourdis?... 



Les filles, en leurs jeux, comme en leurs caquetages. 

Comme en tous leurs ébats, se montrent bien plus sages 

Pour un père, à coup-sûr, deux fils sont précieux. 

Mais si l'un était fille, il s'en trouverait mieux. 

De grAce et de candeur, pur et touchant modèle, 

La fille, à ses parents, est constamment fidèle; 

Aux champs, à la cité, qu'il se soit établi. 

L'asile paternel est par elle embelli ; 

Elle en sent tout le charme, et son jeune courage 

Concourt, avec sa mère, à l'ordre du ménage. 

Mais le garçon, hélas! à peine bachelier, 

A-t-il brisé le joug qui pèse à l'écolier , 

A peine dix-huit ans , ornant son personnage , 

Ont-ils de favoris encadré son visage , 

Que du logis commun abjurant les loisirs. 

Ce n'est pins qu';in dehors <(u'il cherche ses plaisir?. 



— 467 — 

Il chérit ses parents , certes , je veux le croire , 

Mais leur maison , pour lui , n'est plus qu'un réfectoire ; 

Quand son estomac crie, il y porte ses pas, 

Il y mange, il y dort, mais il n'y reste pas. 

Le plus sage , celui qui jamais ne s'égare , 

Se délecte à fumer la pipe et le cigare, 

Ce qui n'empêche pas que partout fort bien vu , 

Riche de qualités et d'agréments pourvu, 

Il puisse, quelque jour, sans rester en arrière, 

Suivre honorablement une noble carrière, 

Et même parvenir à la célébrité 

Qui des talents hors ligne est le prix mérité. 

Mais, ne lui dites point, près de l'âlre qui brille. 

Qu'on ne peut être mieux qu'au sein de sa famille, 

Car, du ton le plus leste, il vous fera l'aveu 

Qu'au sein de sa famille il se divertit peu ; 

Qu'un refrain suranné dont le progrès se moque 

Ne saurait prévaloir sur les goûts de l'époque , 

Et que son fade auteur , moraliste importun , 

Quoiqu'on le cite encor n'a pas le sens commun. 

Alors qu'étourdîment il parle de la sorte , 

Faut-il que, contre lui, notre raison s'emporte? 

Non; souvent il se lasse au lieu de s'amuser; 

Eh bien! laissons au temps à le désabuser. 

Au temps dont les leçons tristes, mais salutaires. 

L'emportent quelquefois sur des avis austères. 

Car, nous-mêmes, hélas! forcés d'être indulgents. 

Nous avons tous été plus ou moins jeunes gens. 



Entre fille et garçon, telle est la différence; 

Elle peut expliquer certaine préférence 

Qui , sans nuire à l'amour que leur doit la maison , 

Sous le toît paternel a pourtant sa raison. 

L'un sait, par ses talents, la valeur qu'il déploie. 

Etre l'orgueil des sien?, mais l'antre on est la joie: 



— 40« — 

Et, lorsque bien loin d'eux, le tils, avec gai té , 
Va conquérir la gloire ou la prospérité, 
Toujours la retrouvant, nous voyons, dans la fille. 
Le plus bel ornement du foyer de famille, 
Jusqu'au jour solennel oii la main d'un époux 
Ravit à ce foyer son trésor le plus doux. 

Cet époux l'aime-t-il? l'aime-t-clle elle-même? 

Un tendre sentiment , par son charme suprême , 

Les a-t-il à jamais l'un à l'autre liés ? 

Est-ce l'amour enfin qui les a mariés? 

Il se peut; si j'en crois pourtant mes souvenances. 

L'hymen est plus souvent l'effet des convenances, 

Celui de deux apports qui , l'un à l'autre égal , 

Font, d'une double dot, un large capital; 

Loin d'écouter du cœur les plaintes importunes. 

Ce qu'on veut avant tout c'est l'accord des fortunes; 

On accumule l'or sur l'or; quant à l'amour, 

Peut-être un beau matin , viendra-t-il à son tour , 

Et méditera-t-il une vengeance atroce 

De n'avoir pas été premier garçon de noce. 

Disons-le , toutefois , consacrant les amours , 

L'hymen, si doux qu'il soit, n'est pas heureux toujours, 

Au feu des passions, à leur effervescence, 

Succède quelquefois la froide indifférence; 

Des défauts mutuels, inaperçus d'abord, 

Font, entre les époux, surgir un désaccord 

Que, moins prompts à s'unir, plus sûrs de se connaître. 

Sous le toit conjugal, ils n'auraient pas vu naître. 

L'amour porte , dit-on , un bandeau sur les yeux ; 
Pour lui c'est un malheur, et certe il vaudrait mieux 
Qu'il y vît clair, surtout, quand devenu plus sage, 
Il aspire, à son lour , à se mettre en ménage. 



— 469 — 

A savourer les biens si précieux , si doux 
Que la femme de cœur prodigue à son époux. 
Esclave du devoir, dans son indépendaiice , 
De sa maison heureuse elle est la providence; 
Elle sait, d'un mari qui pense ou qui voit faux, 
Prévenir les erreurs, corriger les défauts, 
Ne paraît exercer qu'un pouvoir subalterne, 
Et le laisse régner , pourvu qu'elle gouverne. 



L'Intérêt est le Dieu du monde , il est sa loi ; 
On l'a dit , répété bien longtemps avant moi , 
Et, cependant, au lieu d'afficher l'exigence, 
La Richesse devrait épouser l'Indigence , 
Et, réparant les torts d'un hasard rigoureux, 
Doubler , par ce moyen , le nombre des heureux : 
Elle agit au rebours ; constamment routinière , 
Comme l'eau , qui toujours va joindre la rivière , 
On la voit, sans jamais craindre un débordement. 
Courir et se mêler à son propre élément. 
Péniblement ému de ce fâcheux système , 
Sur lui le moraliste a lancé l'anathème , 
Mais l'usage adopté n'en suit pas moins son cours. 
Et, vieux comme le Monde , il durera toujours. 
Disons-le, cependant, sans être pessimiste, 
Ses résultats, parfois, ont un côté fort triste; 
Plus d'une jeune fille a payé chèrement 
Le droit de commander dans un appartement , 
D'y rendre des décrets sans que nul ne réclame , 
De s'entendre appeler du beau nom de Madame, 
De dire : mon mari , mot , on le sait trop bien , 
Qui promet de l'amour souvent plus qu'il n'en tient; 
Mais, grâce au mariage, on veut être complète, 
Etre femme, être libre, embellir sa toilette. 
Et posséder enfin l'appui d'un bras puissant 
Qui, lorsqu'on le demande, est quelquefois absent. 

31. 



— '(70 — 

N'importe, on ne veut pas ressembler à ces filles, 
Qui restant sans appui , sans liens , sans famille , 
Sont, dans l'isolement d'un triste célibat. 
Réduites à n'aimer qu'un roquet ou qu'un chat. 
Il en est toutefois dont la noble existence 
Consacre aux malheureux une sainte assistance; 
Dont la douce bonté , féconde en ses efîets , 
Récolte le bonheur en semant des bienfaits. 

Auprès de ce plaisir, qui n'est point éphémère, 

Il en est un plus vif, c'est celui d'être mère. 

Aux soins les plus actifs consacrant fous ses jours , 

On agrandit ainsi le champ de ses amours ; 

On aimait ses parents , son époux ; joie extrême ! 

Maintenant, avec eux, c'est un enfant qu'on aime; 

Un faible et bel enfant qui , frais et gracieux , 

Fait le double délice et du cœur et des yeux. 

Répandre sur les siens les trésors de son âme : 

Chérir, soigner, choyer, c'est le sort de la femme 

Le ciel et la nature, en lui donnant ce but, 

Ont voulu l'enrichir du plus doux attribut. 

Dès SCS plus jeunes ans , de tendresse occupée , 

Elle habille ;, elle pare et berce sa poupée ; 

Embelli, caresse, dorloté, ce jouet , 

Qui charme ses regards et comble son souhait , 

Dans ses petites mains est déjà le présage 

De quebju'autre haby plus criard et moins sage. 

Mais l'enfance, sa grâce et ses ébats joyeux 
Ramènent ma pensée au seuil religieux 
D'où j'ai vu s'élancer , en légères gazelles , 
En jolis papillons , d'aimables demoiselles. 
Consacrant au Seigneur leur culte et leur amour. 
Quelques-unes , pourtant , restent dans ce séjour , 
Et savent, imitant le zèle des apôtres. 
Prier pour le bonheur et le salut des autres. 



— 471 — 

Courbant devant l'aulel un front serein et pur, 

Pour elles le couvent est le port le plus sûr , 

Il les fait échapper aux orages du Monde , 

Aux erreurs d'une vie en chagrins si fécondfi. 

Sortent-elles parfois de l'asile pieux 

Qui suffit à leur cœur aussi bien qu'à leurs yeux, 

Sous un toit désolé ramenant l'espérance, 

C'est pour venir en aide à plus d'une souffrance. 

Du calme, de la paix, abjurant les douceurs, 

N'a-t-on pas vu souvent ces admirables sœurs 

Visiter les sillons, s'approcher des murailles 

Où gisaient des blessés tombés sous les mitrailles , 

Et s'acquittant pour eux du plus beau des mandats, 

Rendre à nos étendards d'héroïques soldais? 

Comme aux champs de Crimée, aux plaines d'Italie, 

Leur piété si douce au dévouement s'allie 

El fait briller aux yeux de la Divinité 

Cette double vertu : courage et charité. 

Au cloître, leur pieuse et féconde tendresse 

Instruit avec succès , élève une jeunesse 

Qui, plus tard, si, pour nous, venaient de mauvais jours, 

Saurait, par ses vertus, nous donner un secours, 

Le seul qui soit réel, le seul qui nous soutienne, 

Car l'ange d'ici-bas c'est la femme chrétienne- 




31' 



DES BASILIQUES PRIMITIVES 
DE ROME, 

Par M. l'Abbé J. GORBLET. 
( Séance du 23 Mars 1860. ) 



L'Art chrétien ne naquit point d'un seul jet. De même 
que la société païenne se transforma lentement sous l'em- 
pire des idées chrétiennes, l'Art devait passer par une 
nombreuse série de modifications avant d'atteindre l'idéal 
que réalisa le xiii'= siècle. Ce n'est que peu à peu qu'il se 
dégagea des souvenirs païens. Arrêté dans son essor par 
les influences de la décadence romaine , par la crainte 
des persécutions, par les invasions des barbares, par les 
fureurs des iconoclastes , par les fausses doctrines des 
Byzantins sur la prétendue laideur du Christ , l'Art ne 
pouvait point exprimer dans toute leur sublimité les sym- 
boles des nouvelles doctrines. Sans doute il trouvait , en 
naissant , d'admirables modèles d'architecture dans la 
Rome des Césars ; mais c'étaient là des monuments mili- 
taires ou civils où respirait seulement le génie politique du 
peuple roi. Quant à ses mommients religieux , ce n'étaient 
que des pastiches des étroits temples grecs , avec moins 
de goût et d'inspiration. Ce n'est donc qu'à la longue qu'un 
art nouveau pouvait se mettre en harmonie avec une ci- 
vilisation nouvelle. 



— 47i — 

Les premiers chrétiens tinrent d'abord leurs assemblées 
dans des maisons particulières. La salie à manger ( tricli- 
nium), deux fois plus longue que large, avait de vastes di- 
mensions qui devaient naturellement la faire choisir pour 
ces sortes de réunions. 

Quand la foi nouvelle eût conquis plus de liberté , elle 
s'abrita dans les basiliques civiles. On devait évidemment 
les préférer aux temples abandonnés par les Païens et que 
leur dimension exiguë rendait impropres aux exigences 
liturgiques. Les basiliques, d'ailleurs, n'ayant été con- 
sacrées qu'à des usages civils , étaient libres des souvenirs 
d'idolâtrie qui rendaient les temples païens odieux aux 
fidèles. 

D ne faudrait point cependant admettre d'une manière 
absolue que les Chrétiens reculèrent toujours devant la 
pensée de métamorphoser un temple païen en église. Un 
certain nombre de faits donnerait un démenti aune asser- 
tion aussi générale. A Rome, le panthéon d'Agrippa devint 
l'église de Tous-les-Saints; le temple de Vesta fut placé sous 
le vocable de la Madona del Sole ; le temple d'Antonin 
devint l'église San-Lorenzo in Miranda. En France , on a 
célébré les saints mystères dans le temple de Vienne, dans 
celui de Vernagues ( Bouches-du-Rhône ), et dans la maison 
carrée de Nîmes. 

Les basiliques civiles des Romains servaient tout à la 
fois de tribunal , de bourse et de bazar. On leur don- 
nait ce nom qui , en grec , signifie maison royale , parce- 
qu'elles attenaient ordinairement au palais des rois , ou 
bien parce qu'on y i-endait la justice en leur nom. On en 
comptait dix-huit à Rome ; la première parait avoir été 
érigée l'an 204 avant Jésus-Christ. Elles avaient la forme 
d'mi carré oblong terminé par un hémycicle ; un des côtés 
restait parfois ouvert, sans être muré, afin de laisser la 



— 475 — 

circulation pins libre. L'intérienr n'offrait que des murs 
lisses , n'ayant pour ornementation que des fenêtres semi- 
circulaires , entourées d'un simple filet, et quelques mo- 
dillons que terminaient les chevrons de la charpente du 
toît. Deux rangs parallèles de colonnes de granit , de por- 
phyre ou de marbre divisaient l'intérieur en trois parties , 
dans le sens de la longueur. Ces colonnades supportaient 
quelquefois une galerie supérieure régnant dans tout le 
pourtour, excepté du côté de l'hémycicle. Le tribunal était au 
fond de la basilique, dans le renfoncement circulaire nom- 
mé abside ; c'était la place du préteur, des centumvirs, des 
greffiers et des autres officiers de justice. Plus bas se trou- 
vaient les places assignées aux notaires et aux avocats. 
Les plaideurs se tenaient devant un endroit nommé 
transscptum, séparé du tribunal par une grille de clôture 
{cancellum). C'est de là qu'on a donné le titre de chance- 
liers aux dignitaires qui remplissent à peu près les mêmes 
fonctions que ceux qui se tenaient dans l'enceinte des 
cancelii. Les curieux et les marchands circulaient dans les 
nefs couvertes partiellement ou totalement par un toît , où 
des tuiles plates à large rebord étaient combinées avec 
des tuiles courbes. 

Les basihques se prêtaient facilement à la nouvelle des- 
tination qui leur fut assignée par les Chrétiens. Elles réu- 
nissaient la magnificence à l'utilité , et leur plan général 
était en harmonie avec les prescriptions des Constitutions 
apostoliques sur la forme que devaient avoir les églises. 
L'abside exhaussée devint le tiùbunal de l'évêque; un 
autel s'éleva à la place qu'occupaient les avocats. Ce 
sanctuaire resta séparé par le canccl de l'espace occupé 
jadis par les plaideurs et qui fut réservé au clergé. Les fi. 
dèles remplirent les nefs; une portion de la galerie cen- 
trale fut destinée aux catéchumènes , et les tribunes furent 



— 476 — 

affectées aux vierges et aux veuves qui consacraient leur 
vie aux bonnes œuvres. 

C'est ainsi que la Religion reçut la première hospitalité 
dans le temple des affaires , comme le rhéteur Ausonne le 
faisait remarquer à l'Empereur Gratien : Basilica olim 
negotiis plena , nunc votis pro tua sainte suceptis. 

Outre les basiliques publiques, judiciaires et foraines, il 
y en avait de privées qui faisaient partie du palais des 
grands personnages et où ils donnaient audience à leurs 
clients et à tous ceux qui venaient traiter avec eux d'af- 
faires publiques ou particulières. Ces monuments splen- 
dides, avec leurs vastes vestibules, leurs larges pérystiles , 
étaient encore plus convenables que les basiliques foraines, 
à la réunion d'une communauté religieuse ; et ce sont sans 
doute ceux qu'on a préférés , quand la libéralité du pos- 
sesseur les mit à la disposition des fidèles. C'est ainsi que 
la basilique de la famille de Lati'an fut consacrée au culte 
chrétien ; que celle d'un romain nommé Sicianus fut 
adaptée à la même destination. 

Les basiliques civiles ne restèrent point cependant les 
sanctuaires permanents de la Foi. La vénération pour le 
tombeau des martyrs en éloigna la communauté chrétienne 
dès qu'elle put agir avec liberté. L'endroit où quelque 
généreux confesseur de la Foi avait versé son sang, dé- 
termina le choix des fidèles pour la construction de nou- 
veaux édifiées, qui s'élevèrent d'ailleurs sur le même plan 
et avec les mêmes dispositions intérieures que les basi- 
liques civiles. Les plus importantes modifications archi- 
tecturales du type primitif furent l'adoption des arcades 
reposant sur des colonnes , disposition dont il n'existe 
aucun exemple dans l'antiquité ; l'extension donnée aux 
transsopts , qui donna à l'ensemble de l'église la forme 
d'une croix latine , et l'adjonction de Vntrium, esplanade 



— Ail — 

à ciel ouvert entourée de portiques. Plus tard , on bâtit 
des tours pour les cloches qui devaient convoquer les fi- 
dèles ; le chœur s'agrandit et empiéta sur l'espace jadis 
réservé au public ; enfin on y adjoignit des bâtiments 
accessoires pour l'habitation des prêtres et des clercs ; des 
écoles , des bibliothèques , des salles pour contenir les 
chartes et les vases liturgiques ; des logettes pour les pé- 
nitents, des cloîtres, des salles synodales, etc. 

Les basiliquos les plus complètes se composent : 1° d'un 
porche d'entrée ; 2° d'un atrium ; 3° d'un grand porche ; 
4» d'un narthex ; 3° de nefs comprenant le chœur ; 6° des 
transsepts et du sanctuaire ; 7° d'une ou plusieurs absides. 

Le porche d'entrée donnait accès dans l'atrium , espace 
découvert ordinairement planté d'arbres. Les profanes 
pouvaient pénétrer dans cette enceinte ; c'est là que les 
indigents venaient solliciter la charité et que les pénitents 
publics du premier degré imploraient les prières des fi- 
dèles. C'est là aussi qu'on enterrait les personnages de 
distinction , usage qui s'est perpétué dans le moyen-âge et 
qu'on retrouve encore aujourd'hui dans nos campagnes , 
où le cimetière avoisine souvent l'église. Il y avait dans 
l'atrium un ou plusieurs bassins { cantka?'us ) , où les fi- 
dèles se lavaient les mains avant d'entrer dans le temple ; 
nos bénitiers actuels , placés à l'entrée de l'église , sont un 
souvenir de ces lustrations. L'introduction du cantharus , 
de même que l'adjonction de l'atrium , fut inspirée par les 
réminiscences du temple de Jérusalem. On sait qu'il était 
prescrit aux juifs de se laver les mains avant d'entrer dans 
le sanctuaire , et que cette ablution était le symbole de la 
pureté intérieure que devaient conserver les croyans. Ce 
n'est guères qu'au vP siècle qu'on plaça dans l'intérieur de 
l'atrium le baptistère , réservoir d'eau protégé par un toît 
que soutenaient plusieurs colonnes et où les néophytes 



— 478 — 

recevaient le baptême. Antérieurement le baptistère était 
situé bors de l'atrium, dans les environs de la basilique. 
Il était ordinairement de forme octogone , parce que le 
nombre huit est le symbole de la régération , selon saint 
Ambroise , et celui de la résurrection , d'après saint Au- 
gustin. On descendait plusieurs marcbes pour aiTiver à la 
fontaine sacrée , pour montrer que le baptême est la sépul- 
ture du vieil homme , en même temps que la naissance 
spirituelle de l'âme. Les marches étaient au nombre de 
trois , pour rappeler les trois jours et les trois nuits que 
le Sauveur passa dans le tombeau. 

L'intérieur du baptistère contenait , en outre , des por- 
tiques , un ou plusieurs autels. Les sculptures , les pein- 
tures , les mosaïques représentaient des sujets en harmonie 
avec le baptême. On y voyait saint Jean-Baptiste versant 
l'eau du Jourdain sur la tête du Sauveur ; une colombe 
d'or suspendue sur les fonts indiquait que l'Esprit-Saint 
est la source de l'effusion des grâces. Les vases destinés à 
conserver les saintes huiles et à verser l'eau régénératrice 
avaient parfois la forme d'agneaux et de cerfs, pour re- 
présenter le divin agneau , dont le sang efface les péchés, 
et les âmes des fidèles qui désirent les eaux de la grâce 
avec autant d'ardeur que le cerf altéré recherche les fon- 
taines. 

La porte de l'atrium , c[ui s'ouvre dans l'axe des basi- 
liques et qu'on nommait porta speciosa, était encadrée 
dans un chambranle de marbre , au pied duquel sont 
couchés parfois deux lions. C'est là qu'on prononçait les 
ari'êts judiciaires , et c'est de cet usage qu'est venue l'ex- 
pression 7'eddere jusiiciam inter leones. On n'est point d'ac- 
cord sur la signification symbolique de ces animaux. 
Sarnelli y voit un emblème de la vigilance que les pasteurs 
doivent exercer sur les fidèles , parce qu'on supposait dans 



— 479 — 

l'antiquité que les lions dormaient les yeux ouverts ; 
d'autres y voient le symbole de l'orgueil du siècle et du 
prince des ténèbres domptés par le génie de l'Église. Les 
agneaux qu'ils broient parfois sous leur dent seraient les 
victimes des persécutions religieuses. Quand le lion reste 
calme sous le poids de la colonne ou sous les pieds des 
apôtres , il figurerait le pouvoir des princes humblement 
soumis au joug de la foi et se faisant gloire de défendre 
l'Église. D'autres enfin ont cru voir dans ces symboles de 
la force matérielle , la puissance spirituelle que Jésus- 
Christ a communiquée à sa divine épouse. Dans le midi de 
la France, des lions furent accolés aux portails jusque dans 
le cours du xii'= siècle. 

A partir du v^ siècle la porte principale fut précédée d'un 
porche ou corps de bâtiment en saillie , dont la charpente 
est soutenue par des colonnes. Ces colonnes sont imitées 
de l'antique et leurs chapiteaux sont liés deux à deux par 
des architraves ; le fond du porche est souvent décoré de 
peintures. 

Avant l'usage des porches , c'est-à-dire antérieurement 
au v^ siècle , on entrait par un vestibule intérieur nommé 
narthex ou pronaos , qui occupait la première travée de la 
nef. C'était alors la place réservée aux catéchumènes et 
aux pénitents de la classe des écoutants. 

Le sommet de la façade principale est occupé par un 
fronton , au centre duquel on voit souvent une ouverture 
circulaire nommée ocuiiis, qui fut l'origine des magnifiques 
rosaces du moyen-âge. Plus tard cet œil-de-bœuf fut percé 
dans la façade lisse qui s'étend au-dessous du fronton et où 
s'ouvrent trois fenêtres cintrées. Il a été quelquefois rem- 
placé par une croix grecque , comme dans la basilique de 
St. -Alexandre , à Lucques. La partie intéi'ieurc de la fa- 



— 480 — 

çade est percée de trois poi'tes. C'est surtout là que se 
déployait le luxe des mosaïques. 

Les faces latérales offrent une série de fenêtres sans ar- 
chivolte ni meneaux , dont les cintres sont formés de 
briques ou alternés avec des claveaux en pierre. A Saint- 
Laurent-hors-les-Murs, les fenêtres étaient closes avec 
des plaques de marbre percées d'ouvertures circulaires , 
où l'on avait fixé des morceaux de verre ou d'albâtre. Les 
toits s'appuient sur un entablement décoré de modillonsj 
leur charpente est fort simple. La façade postérieure for- 
mée d'une ou plusieurs absides , est rarement percée de 
fenêtres. 

La maîtresse-nef était séparée des collatéraux , non-seu- 
lement par des colonnes aux chapiteaux imités de l'an- 
tique, mais aussi par un petit mur d'appui. Les entreco- 
lonnements étaient fermés par des rideaux , pour rendre 
encore plus complète la séparation des deux sexes. Les 
hommes se plaçaient dans la nef droite , et les femmes 
dans le bas-côté j^fauche. Les catéchumènes qui ne devaient 
assister qu'à une partie de l'office , se tenaient à l'entrée 
de la galerie centrale. Dans quelques basiliques il y avait 
des galeries {triforium) au-dessus des bas-côtés qui étaient 
réservés, comme nous l'avons déjà dit , aux vierges et aux 
veuves. Mais cette disposition devait être assez rare : ou 
n'en voit que deux exemples à Rome. 

La nef était pavée en marbre et en mosaïques ; elle 
n'avait qu'un simple plafond en bois ; quelquefois même , 
comme à la basilique des Saints-Nerée-et-Achillée , l'ab- 
sence de plafond laisse voir à nu la charpente et la tuile. 

Le chœur était placé au milieu de la nef centrale et en- 
toui'é d'une balustrade : c'était la place du clergé. De 
chaque côté se trouvait une chaire peu élevée , mais fort 
large , construite en pierre ou en bois : c'était l'atnbon. On 



— 481 — 

lisait l'épître dans celui qui était à droite et l'évangile 
dans l'autre. C'était là aussi qu'on prononçait les instruc- 
tions , qu'on promulguait les censures et les ordonnances 
épiscopales , qu'on lisait les leçons de matines, etc. C'est 
près de la tribune gauche qu'on plaçait le cierge pascal 
sur une petite colonne. L'usage des ambons paraît avoir 
cessé vers le x^ siècle. Il fut remplacé par celui des jubés. 

Le sanctuaire était compris dans le transsept. Il était 
séparé du chœur par plusieurs marches , par le cancel ou 
chancel , espèce de balustrade en marbre richement tra- 
vaillée, et par des voiles en tapisseries qu'on ne levait qu'au 
moment de la communion. Cette clôture rappelle celle 
du Saint des Saints dans le temple de Salomon, comme 
l'appropriation générale de la basilique parait avoir été 
inspirée par le souvenir du temple hébreu , divisé en 
trois parties: le porche, le lieu saint et le Saint des Saints. 

L'autel , isolé au milieu du sanctuaire , n'était qu'une 
table de marbre placée, sans gradins, sur le sarcophage 
d'un martyr ou sur une confession, c'est-à-dire sur une cha- 
pelle souterraine où étaient déposés les restes d'un confes- 
seur de la Foi. C'est à cause de cet usage primitif que les 
autels ont pris la forme de sarcophage. C'est pour la même 
raison qu'on dépose actuellement des reliques sous les 
autels , et qu'à Rome on donne le nom de confessio au prin- 
cipal autel des éghses. 

L'autel était quelquefois surmonté d'un baldaquin nom- 
mé ciborium. C'était un petit édifice isolé , formé de quatre 
ou six colonnes correspondant aux angles de l'autel et 
portant une coupole ou un fronton destiné à le couvrir. 
Leur usage remonte au moins au temps de Justinien : ce 
prince ayant rebâti l'église de Sainte-Sophie , à Constan- 
tinople, y fit construire un magnifique ciborium dont la 
voûte était en argent et les colonnes en vermeil. Le 



— AB'l — 

moyen-âge devait faire un usage moins fréquent des cibo- 
r<M?« que l'époque latine; mais la Renaissance les remit 
en vogue sous le nom de baldaquin , avec quelques diffé- 
rences de formes. 

Derrière l'autel et dans l'abside centrale était le presby- 
terhm : c'est là qu'était la chaire [cathedra) d'où l'évêque 
dominait l'assemblée, et des sièges moins élevés pour 
les officiants. La cathedra était en bois ou en marbre 
et ressemblait aux chaises curules des Romains. Plus tard 
elle prit la forme d'un pliant en X et se garnit , aux 
montants qui se croisent, de têtes et de pieds d'animaux. 
Quand les collatéraux étaient terminés par une abside , 
celle de gauche [diaconicum) servait de trésor pour les 
vases sacrés , et l'autre [oblatorium ou sacrarium) recevait 
les oblations et les offrandes des fidèles. Au moyen-âge , 
le sacrarium fut remplacé par la crédence et le diaconicum 
par la sacristie. Les deux absides étaient closes au moyen 
de tentures. Dans plusieurs basiliques elles sont rempla- 
cées par un mur de refend : en ce cas , les oiîraudes des 
fidèles étaient déposées sur une table avoisinant l'autel. 

Ce qui nous reste des constructions primitives des basi- 
liques accuse une grande détérioration du goût romain. 
Les colonnes sont grêles , sans proportions, grossièrement 
exhaussées ; elles étaient trop faibles pour résister à la 
pression d'une voûte : aussi en était-on réduit à l'emploi 
de simples charpentes. Les chapiteaux sont tantôt moins 
larges que le fût qui les supporte , et tantôt trop en 
saillie. Les pieds droits , au lieu d'être couronnés par une 
imposte , soutenaient une corniche mal exécutée dont les 
modillons étaient distribués irrégulièrement. Quant aux 
matériaux , ils étaient mélangés sans choix et sans discer- 
nement , la pouzzolane à côté du vert antique , le tuf cal- 
caire à côté du marbre de Paros. Des mosaïques, dont la 



— 483 — 



principale matière était le verre, décoraient la partie supé- 
rieure de l'abside , l'arc de triomphe du sanctuaire et 
quelques autres parties de l'édifice. Les sujets étaient plus 
particulièrement empruntés à l'Ancien Testament; parmi 
ceux qui appartiennent à l'Évangile , on voit se reproduire 
plus fréquemment le Sauveur jugeant les hommes , les 
noces de Cana , le miracle de la multiplication des pains 
et quelques scènes mystérieuses de l'Apocalypse. 

Les églises de Rome qui remontent bien authentique- 
ment à Constantin sont au nombre de sept : Saint-Jean de 
Latran , Saint-Pierre du Vatican , Saint-Paul de la voie 
d'Ostio , Saint-Laurent hors les murs , Sainte-Croix en Jé- 
rusalem , l'église détruite des Saints-Marcellin-et-Pierre et 
Sainte-Agnès de la voie Nomentane. 

D'autres églises avaient été érigées à Rome antérieure- 
ment à cette époque. Sainte-Marie trans-Tiberim l'ut cons- 
truite en 224 par le pape saint Calixte , et rebâtie au iv« 
siècle avec des débris antiques ; Sainte Cécile in trastcvere 
fut consacrée par Urbain I" en 230 et rebâtie en 818 par 
saint Pascal. C'est également au m' siècle , au milieu 
même des persécutions , que furent érigées les églises de 
Saint-Pancrace et de Sainte-Prisca du Mont-Aventin. 

Quelques-unes de ces basiliques ont été complètement 
détruites; d'autres ont perdu leur antique physionomie 
en subissant des réparations successives. Saint-Laurent 
hors les mur» (vi^ siècle) , Sainte-Agnès (iv et vur siècle) , 
et Saint-Clément (ix" et xii^ siècle) sont celles dont le ca- 
ractère primordial a moins payé le tribut à la mode. 

La basiUque de Saint-Laurent fut élevée par Constantin, 
en l'an 330 , sur la sépulture du diacre-martyr. Elle fut re- 
construite au vi" siècle sur un plan plus vaste. Son por- 
tique est soutenu par six colonnes antiques. Vingt-deux 
colonnes de granit oriental divisent les trois nefs. Ses am- 



— 4H4 — 

bons sont les plus riches de Rome. L'édifice n'est éclairé 
que par des fenêtres placées au second étage et n'ayant 
qu'un mètre et demi de largeur. 

Sainte-Agnès de la voie Nomentane fût édifiée par Cons- 
tantin , au lieu où avait été enseveli le corps de la jeune 
martyre du cirque Agonal. Elle a été reconstruite en partie 
au VIII* siècle. On y descend par quarante-cinq degrés de 
marbre : c'est l'escalier qui conduisait jadis les fidèles au 
sépulcre de la Sainte. Les cliapslles latérales des absides 
mineures sont carrées ; des galeries régnent sur les colla- 
téraux ; des fenêtres sont percées au-dessus des galeries , 
comme dans les églises du moyen-âge. Les deux portiques 
superposés ont des colonnes antiques de brèche , dont les 
chapiteaux sont très-bien imités de l'antique , si toutefois 
elles ne sont pas de la même époque que leurs fûts. 

L'égïîse Saint-Laurent , malgré les diverses modifica- 
tions qu'elle a subies à diverses époques , a pu conserver 
dans son état primitif son atrium , son rez-de-chaussée , 
son chœur , son abside , ses trois ambons et son ciborium 
qui, comme un diadème aérien, couvre l'autel de son 
ombre. Sa chaire épiscopale est celle-là même où siégea 
saint Zozime, C'est le seul spécimen d'un monument com- 
plet dans toutes ses parties. Des mosaïques contempo- 
raines de l'édifice couvrent la voûte de la tribune ainsi 
que l'arc triomphal qui sépare le chœur de la nef. 

Eusèbe nous a laissé la description de l'église que saint 
Paulin fît reconstruire à Tyr , au commencement du n" 
siècle. Comme le même type basilical était universellement 
admis alors dans l'Occident et dans l'Orient , nous croyons 
utile de reproduire en partie cet intéressant passage , le 
plus ancien qui soit connu sur l'architecture chrétienne 
primitive : « Paulin , dans la réédification de son église , 
» dit l'éloquent panégyriste , non content d'accroître l'em- 



— 485 — 

'. placement primitif, en a fortifié l'enceinte comme d'un 
1) rempart au moyen d'un mur de clôture. Il a élevé son 
» vaste et sublime portique vers les rayons du soleil le- 
» vaut; voulant par là donner à ceux même qui n'aper- 
)) çoivent l'édifice que de loin , une idée des beautés qu'il 
)) renferme , et inviter par cet imposant spectacle ceux 
» qui ne partagent pas notre foi à visiter l'enceinte sacrée. 
» Toutefois , lorsque vous avez franchi le seuil du por- 
)) tique , il ne vous est pas licite encore d'avancer , avec 
)) des pieds impurs et souillés : entre le temple lui-même 
» et le vestibule qui vous reçoit, un grand espace en carré 
I) s'étend , orné d'un péristyle que forment quatre galeries 
)) soutenues de colonnes. Les entre-colonnements sont 
» garnis d'un treillis en bois qui s'élève à une hau- 
» teur modérée et convenable. Le milieu de cette cour 
n d'entrée est resté à découvert, afin qu'on y puisse jouir 
» de la vue du ciel et de l'éclatante lumière qu'y versent 
» les rayons du soleil. C'est là que Paulin a placé les sym- 
» boles de l'expiation, savoir les fontaines qui, situées 
» tout en face de l'église , fournissent une eau pure et 
» abondante , pour l'ablution, aux fidèles qui se préparent 
» à entrer dans le sanctuaire. Telle est la première en- 
)) ceinte, pi'opre à donner tout d'abord une idée de la 
» JDeauté et de la régularité de l'édifice , et offrant en 
» même temps une place convenable à ceux qui ont be- 
» soin de la première instruction. Au-delà, plusieurs ves- 
» tibules intérieurs préparent l'accès au temple lui-même, 
» sur la façade duquel trois portes s'ouvrent, tournées à 
» l'Orient. Celle du milieu , plus considérable que les deux 
» autres , en hauteur et en largeur, est munie de battants 
1) d'airain avec des liaisons en fer et ornée de riches 
» sculptures : les deux autres semblent deux nobles com- 
» pagnes données à une reine. Au-delà des portes, s'étend 



— 'iHC, — 

n l'éi^lisc elle-même , présentant deux galeries latérales 
» au-dessus desquelles ouvrent diverses fenêtres ornées 
I) de sculptures en bois du travail le plus délicat , et par 
» lesquelles une abondante lumière tombe d'en liant sur 
» tout l'édifice. Quanta la décoration de cette demeure 
» royale , Paulin a su y répandre une richesse , une opu- 
» lence véritablement colossale. Je ne m'arrêterai donc 
» point à décrire la longueur et la largeur de l'édifice , 
» son éclat splendide , son étendue prodigieuse , la beauté 
)) rayonnante des chefs-d'œuvre qu'il renferme , son faîte 
)) arrivant jusqu'au ciel et formé d'une précieuse char- 
1) pente de ces cèdres du Liban dont les divins oracles ont 
)> célébré la louange quand ils ont dit : Les bois du Seigneur, 
» les cèdres du Liban seront dans la joie. Parlerai-je del'ha- 
» bile et ingénieuse disposition de l'ouvrage entier, de 
» l'excellente harmonie de toutes les parties, lorsque déjà 
» ce que l'œil en contemple dépasse ce que l'oreille en 
» pourrait ouïr. Après avoir établi l'ensemble de l'édifice , 
n et dressé des trônes élevés pour ceux qui président , en 
)) même temps que des sièges de toutes parts pour les 
» fidèles , Paulin a construit le Saint des Saints , l'autel , 
» au milieu ; et pour rendre inaccessible ce lieu sacré , il 
» en a défendu l'approche , en plaçant à distance un nou- 
» veau treillis en bois , mais si merveilleux dans l'art qui 
» a présidé à son exécution , qu'à lui seul il offre un 
)■) spectacle digne d'admiration à tous ceux qui le consi- 
n dèrent. Le pavé même de l'église n'a point été négligé : 
» le marbre y décrit de riches compartiments. Sur les nefs 
» latérales de la basilique ouvrent de trés-amples salles 
» que Paulin , nouveau Salomon vraiment pacifique , a 
» fait construire pour l'usage de ceux qui doivent rece- 
» voir l'expiation et la purgation par l'eau et le Saint- 
» Esprit. » 



— 487 — 

Nous ne devons pas oublier de mentionner que quelques 
basiliques furent construites sur un plan circulaire , d'à - 
près le type du Saint-Sépulcre. La plus grande église de ce 
genre, actuellement debout , est St.-Étienne-le-Rond. Elle 
fut consacrée , à la fin du v siècle , par le pape Simplicius. 
Des antiquaires italiens ont élevé des doutes sur sa desti- 
nation primitive et veulent y voir un ancien temple païen, 
dédié au dieu Faune ; mais la différence de dimension des 
colonnes , la grossièreté de l'appareil , le maladroit ajus- 
tement des chapiteaux et des bases , et surtout l'absence 
d'harmonie dans l'ensemble , donnent un démenti formel 
à cette hypothèse. En Italie , comme jadis en France , on 
est trop disposé à confisquer au profit du Paganisme les 
premiers édifices des chrétiens ; un sentiment de filiale 
reconnaissance devrait au contraire nous engager à reven- 
diquer avec amour les premières manifestations de la foi 
de nos ancêtres. On s'imagine augmenter la valeur d'un 
monument en lui concédant quelques siècles de plus d'exis- 
tence , sans songer qu'on lui ravit la gloire bien autrement 
précieuse d'une sainte origine. 



3^» 



DE L'USAGE DES ANTENNES 

CHEZ LES INSECTES, 

Lu dans la Séance du 13 Janvier 1S(JU. 
Par M. J. GARNIER. 



La vie privée et , si nous osions nous servir de cette ex- 
pression, la vie intellectuelle des insectes est devenu un 
objet sérieux d'investigation pour les observateurs qui 
comprennent véritablement la science. L'étude du genre 
dévie, des habitudes, de l'industrie, du mode d'action 
et de propagation de ces petits animaux , est un champ 
aussi vaste que fécond à exploiter pour quiconque ne re- 
garde pas d'un œil indifférent les choses qui , pour être 
trop communes , n'en sont pas moins dignes de fixer l'at- 
tention. C'est d'ailleurs un sentiment dont on ne peut se 
défendre toutes les fois qu'on étudie ces êtres que le 
vulgaire méprise par préjugé ou par ignorance , mais dont 
l'étude a des charmes toujours nouveaux pour l'homme 
qui veut et qui sait les observer avec quelqu'assiduité. 
L'art de les trouver, de les prendre , de les élever , de les 
détruire, selon qu'ils sont utiles ou nuisibles , est en effet 
fondé sur la connaissance des habitudes et des lois aux- 
quelles est assujetti leur développement. 

Mais , pour éclaircir le moindre fait , il se présente des 
difficultés sans nombre , et souvent les expériences donnent 
des résultats si contradictoires ou si peu concluants , qu'il 



— iî)() — 

n'est point toujours permis de formuler une opinion pré- 
cise et de quelque valeur. C'est ce qui arrive surtout 
quand on recherche les fonctions de certaines parties , 
fussent-elles les plus apparentes et les plus développées , 
et par cela d'une utilité qui parait facilement appréciable , 
comme celle des antennes, par exemple, dont nous vou- 
lons quelques instants vous entretenir. 

Les fonctions de la vie de relation se composent , vous 
le savez , des actes par lesquels l'animal se met en rapport 
avec le monde extérieur. En dernière analyse fous ces actes 
se résolvent par des sensations perçues, et l'appareil chargé 
de cette perception, plus ou moins étendue selon le degré 
plus ou moins parfait de l'organisation de l'animal , est le 
système nerveux. Quand il occupe un rang élevé dans l'é- 
chelle zoologique , certaines parties de la surface de son 
corps se modifient, se transforment, de manière à lui 
donner ces perceptions, et ces parties modifiées sont appe- 
lées les organes des facultés dont il vient d'être question 
et que l'on désigne sous le nom de sens. 

L'étude de ces organes chez les insectes est loin d'être 
encore fort avancée ; et , malgré les recherches d'une foule 
de savants , on a reculé de fort peu les limites à cet égard 
des connaissances de Pline , qui n'osait leur attribuer 
d'autres sens que celui du toucher (1). Le siège delà sen- 
sibilité a lui-même été souvent transporté d'un point dans 
un autre, pour n'être pas encore établi d'une manière 
ni plus fixe ni plus positive aujourd'hui. Le rôle que l'on 
a fait jouer aux antennes , sous ce rapport , a été aussi 
varié qu'il était possible de le faire , puisque l'on en a fait 
successivement le siège du goût, de l'odorat, de l'ouïe et 
du toucher. 

(1) Pi.lNE, f/»v/. nat.. X, 70. 



— 491 — 

Les antennes , pei'mettez-nous de vous le rappeler , sont 
des appendices articulés , mobiles , rarement , pour ne 
point dire jamais rétractiles , composés d'un assez grand 
nombre d'articles plus ou moins développés, au nombre de 
deux , et placés sur le devant de la tête des insectes. Elles 
varient plus encore peut-être que les autres parties du 
corps par leur foi'rae et leur longueur ; aussi , dans la 
classification des espèces et dans l'entomologie descriptive, 
doit-on observer leur direction , leurs proportions , leur 
aspect général et la configuration des articles. Les règles 
invariêdîles auxquelles est soumis leur développement , la 
constance de la forme dans les difîërents genres , la diffé- 
rence de celles des mâles et des femelles , si grandes dans 
quelques espèces qu'on serait tenté d'en faire des espèces 
distinctes , prouve certainement qu'elles sont d'un usage 
de quelqu'importance pour ces animaux. 

L'articulation des antennes avec la tête a lieu par ime 
sorte de bulbe ou rotule lisse , reçu dans ime cavité ta- 
pissée d'une membrane plus ou moins épaisse , excepté 
vers le centre. Quant au bulbe , il est percé à son extré- 
mité d'une ouverture qui donne passage aux dernières 
divisions des muscles, qui se ramifient dans une substance 
molle et membraneuse aussi . remplissant la cavité tubu- 
laire que présente l'antenne , laquelle est perforée dans 
toute sa longueur. 

Nous ne nous arrêterons point plus longtemps sur ces dé- 
tails anatomiques, qui suffiront pour faire concevoir la rela- 
tion de ces appendices avec le système musculaire et ner- 
veux et leur parfaite mobilité dans tous les sens. Ajoutez à 
cela que cliaque segment se joint au précédent par une 
articulation et jouit d'un mouvement propre , et vous con- 
cevrez comment dès lors l'animal peut les fléchir et les 
mouvoir dan? toute? les direction*. 



— Ad 2 — 

Ne ■)[4ji^' dans cette grande diversité de loruics , dans 
cette organisation si compliquée et si complète , qu'un ca- 
price de la nature sans but d'utilité , serait à notre avis une 
pensée tout aussi triste qu'elle serait injuste. L'observation 
d'ailleurs nous à fait connaître plus d'un fait qui prouve- 
rait contre une pareille erreur , et quelque peu développés 
que nous paraissent les sens chez les insectes , et surtout 
le plus étendu chez la plupart des autres animaux , le 
toucher, qui rectifie chez nous les erreurs des autres sens, 
nous savons cependant qu'ils ont reçu en partage tous 
ceux que possèdent les animaux des ordres supérieurs. 

Quant à la vision, le siège en est parfaitement connu, et 
les derniers travaux de Muller , Dugès , Strauss , si bien 
analysés par M. Lacordaire , ont assis sur ses véritables 
bases la théorie de cette fonction. On sait en effet que la 
vision exige un véritable instrument de physique , et q^'un 
œil est toujours une chambre obscure dans laquelle l'image 
formée par une lentille convergente se peint sur un écran 
vivant et animé , qui transmet l'impression à un centre 
nerveux. Toutes les pièces essentielles d'un pareil instru- 
ment sont donc généralement faciles à reconnaître. 

n est difficile de ne pas être persuadé que les insectes 
jouissent du sens du goût , lorsqu'on voit une chenille , par 
exemple , goûter une plante et la refuser, et mourir sans 
plus toucher à l'aliment unique dont elle peut disposer ; 
quand on la voit aussi parfaitement distinguer et choisir, 
au milieu d'un amas de feuilles , celles dont elle veut faire 
et fait sa nourriture ordinaire. Croire avec Rudolphi que 
l'odorat seul peut ici la guider , serait aller un peu trop 
loin , puisqu'il faudrait alors ne reconnaître les fonctions 
qu'autant que l'on connaîtrait d'une manière positive les 
organes aux moyens desquels elles s'exercent ; ce serait 
presque nier les faits pour n'en pouvoir point expliquer 



— '(93 — 

!a cause. Lehmann a l'ait justice de cette opinion (1). La- 
treille , dans ses considérations générales sur les insectes , 
et MM. Lacordaire et Brullé , dans leur introduction à l'é- 
tude de l'entomologie , admettent d'une manière positive 
la dégustation chez les insectes. Lisons d'ailleurs le mé- 
moire de M. Gab. Pelletan sur la spécialité des fonctions 
des organes des sens , et nous serons convaincus que les 
hypothèses tendant à établir le contraire sont inadmis- 
sibles (2). Le siège du goût est prcsqu'unanimement fixé 
aujourd'hui dans la membrane qui tapisse la cavité buc- 
cale et la languette dans les broyeurs , dans la trompe 
chez les suceurs , tels que les abeilles , les guêpes , les 
mouches. On sait que l'organe du goût est surtout carac- 
térisé par un tissu spongieux, que les corps ont en général 
d'autant plus de saveur qu'ils sont plus solubles , et on 
trouve là un tissu facilement perméable et très-bien dis- 
posé pour s'imbiber des substances liquides. 

Les trois autres sens , l'ouïe , l'odorat et le toucher, ont 
été attribués aux antennes, soit qu'on en ait fait l'oi'gane 
d'une seule de ces fonctions, soit qu'on les leur ait ac- 
cordé toutes les trois simultanément. Examinons chacune 
de ces hypothèses et voyons ce qu'elles présentent d'ad- 
missible. 

La nature n'a point donné aux insectes le pouvoir de 
faire du bruit pour frapper l'air de sons vagues et inutiles. 
L'espèce de grognement que fait entendre la taupe-grillon 
ou courtillière , le bruissement de la sauterelle , le tinte- 
ment ou bourdonnement du cousin , sont nécessairement 
destinés à être entendus. On sait du reste que les mâles 
appellent ainsi leur compagne et que c'est un moyen de 

(1) Lehman. De scnsihus extemis animalium exsanguium. 

(2) Oiiiiples-reiidus de l'AciidiMnii^ des scii'uces, m. 



— '.9'< — 

rapprochement entre les deux sexes. Lorgaiie qui perçoil 
ces vibrations doit donc exister, quelque déguisé , quelque 
méconnaissable qu'il puisse être par la forme ou la place 
qu'il occupe. Les insectes peuvent bien, comme dit 
Lyonnet (1), avoir des oreilles partout ailleurs où l'on 
s'attendait de les trouver. 

Les inductions tirées de la distribution des nerfs dans 
les antennes ont conduit quelques naturalistes à y placer 
l'organe de l'ouïe. Ils en ont fait des cornets acoustiques 
toujours prêts à recevoir les sons et se dirigeant partout 
où des vibrations pouvaient être déterminées. L'analogie 
est aussi en faveur de ceux qui adoptent cette opinion. 
Les antennes sont le siège de l'ouïe chez les crustacés. Il 
est placé, comme l'ont démontré les expériences de M. 
Milne Edwards , à leur base externe , et les crustacés , on le 
sait, offrent de nombreux rapports avec les insectes ; les 
antennes occupent de plus la même place que les oreilles 
chez les vertébrés , et l'on voit un grand nombre d'insectes 
les dresser ou les baisser au moindre bruit. M. Dngès fait 
observer que , par leurs vibrations , elles facilitent la per- 
ception des sons et offrent ainsi une sorte de ressemblance 
avec le pavillon de l'oreille. Une autre considération 
ajoutée par M. Lacordaire , c'est le rapport presque cons- 
tant qui existerait entre l'étendue de la surface des an- 
tennes et les facultés vocales des diverses espèces. Cette 
attribution aux antennes de la faculté d'entendre n'est 
point nouvelle ; elle avait été émise au siècle dernier, et 
])on noml)re d'entomologistes et d'anatomistes de nos 
jours l'ont adoptée. Cuvier, dans son traité d'anatomie 
comparée (2), après avoir cité Strauss et Burmeister, qui 

(I ; Lyonnet , Théologie c/ev insectes , H , i".. 

i'i) r,l"ViKK. Ti-rilti- 't'ntioffirnio riiiniiirrc . \n , iS'i. 



— '<9o - 

partagent cet avis, et Siebold, qui décrit l'organe de 
l'ouïe comme placé dans le mesothorax des criquets, le 
place à son tour dans une cavité du crâne , à la base des 
antennes. Ces nerfs , ajoute-il , dans les insectes , sont 
toujours une des divisions des nerfs des antennes. 

Latreille ne partage point cette opinion , non plus que 
M. de Blainville , qui placent l'organe de l'audition , l'un 
dans deux petits trous situés au bord interne des yeux , 
l'autre dans deux ouvertures qu'il a découvertes à la partie 
postérieure de la tête. Sans rechercher quel est le siège de 
cette faculté , M. Duméril ne peut le placer dans les an- 
tennes par cette raison que des insectes privés d'antennes 
naturellement et d'autres auxquels on les a coupés , n'en 
perçoivent pas moins les sons ; qu'en outre il y a des in- 
sectes qui entendent très-bien , quoiqu'ils aient des an- 
tennes de très-petite dimension. Voilà ce me semble une 
réponse péremptoire aux raisons alléguées par M. La- 
cordaire. Il n'y a point impossibilité de soumettre à l'ex- 
périmentation les faits qui appuyent l'opinion de notre 
illustre compatriote ; ils sont faciles à vérifier et ils ont été 
vérifiés. Il est vrai , d'un autre côté , que cette opinion 
laisse indécise la question de savoir où est le siège de 
l'audition; mais tel n'est point le fait qui nous occupe, 
puisque nous recherchons seulement quel est l'usage des 
antennes. 

Il est donc constant que les antennes ne sont point des- 
tinées à l'audition. Les aranéides en etlet, qui en sont 
privées , entendent avec une délicatesse d'ouïe que l'on ne 
saurait contester, sans même parler des araignées mélo- 
manes qu'ont chantées les poètes , et de celle qui fut la 
compagne de l'académicien Pellisson. J'ajouterai à ces 
arguments une question à laquelle il me semble impossible 
de répondre dans la pn-mière hypothèse ; c'pst rellf-ci : 



— '(90 - 

Si l'on place dans les antennes le sié^e de l'audition , quel 
organe reçoit les vibrations ? Si , en eflfet , elles sont trans- 
mises directement au nerf antennaire renfermé dans leur 
intérieur, c'est un nouveau mode qui n'est guère favorable 
pour expliquer et la variété de formes que présentent ces 
appendices, et le rapport constant entre l'étendue de la 
surface et la faculté de faire entendi-e les sons. De plus , 
on ne rend ainsi aucun compte du développement si sou- 
vent inégal des antennes dans les deux sexes , dévelop- 
pement qui ne nous paraît avoir aucun rapport avec le 
besoin d'audition de l'insecte. 

Il est certain que les animaux articulés perçoivent les 
odeurs. Les abeilles , qui vont butiner à de grandes dis- 
tances , retrouveraient-elles si vite , malgré leur vue per- 
çante , le toît qui leur sert d'abri ? Verrait-on affluer sur 
les cadavres les nécrophages et les staphylins qui les 
rongent, et les moucbes, trompées par l'odeur des Phallus, 
confier à leur spathe stérile , les œufs qui ne peuvent 
trouver la vie qu'au sein des chairs corrompues , si ces 
insectes étaient privés de la puissance olfactive ? S'il n'y a 
point de difficulté à cet égard , il n'en est pas de même du 
siège de la fonction. 

L'organe de l'odorat , partout où on a pu l'observer, est 
une expansion de la peau devenue très-fine , très-abondante 
en vaisseaux et en nerfs , et humectée d'une viscosité qui 
permet le contact immédiat du dissolvant liquide ou gazeux 
qui contient la substance odorante. Baster le place à l'en- 
trée des trachées aériennes , soit à leur ouverture , soit 
dans toute leur étendue ; Huber, dans la cavité buccale ; 
MM. Cuvier, Duméril et Lacordaire se prononcent pour la 
première opinion ; on trouve là , en eft'et , une membrane 
molle , humide , propre à cette fonction ; mais Latreille , 
Jurine, de Blainville , Robincau Devoidy et Dugès , guidés 



— '.07 — 

par l'analogie ot aussi par quelques faits observés , placent 
ce sens , comme l'avaient fait Réaumur et Roesel , dans les 
antemies , dont les extrémités parfois amollies et vésicu- 
leuses semblent se prêter à cette perception. M. Lacor- 
daire combat cette attribution et s'étonne avec raison 
qu'on ait pu placer un sens qui exige une surface humide 
et spongieuse dans des organes toujours plus ou moins 
cornés , durs et raboteux. Ce serait là des raisons bonnes 
ù alléguer, si déjà l'on n'avait observé qu'en enlevant tout 
ou partie des antennes , on ne détruit pas pour cela la 
puissance olfactive de l'insecte. Cette expérience, que nous 
avons répétée plus d'une fois sur lesnécropliages, a toujours 
réussi. Les boutons des antennes ou les antennes entières 
arrachées , l'insecte retournait immédiatement au cadavre 
d'une taupe , dont il avait été un instant éloigné. Que si, à 
ces faits probants , on objecte la forme de lames et de 
]>ranchies qu'affectent souvent les antennes ; et , avec 
Latreille , le développement plus considéi'able de celles 
des espèces qui vivent de matières putrides et des mâles 
qui, occupés de la recherche des femelles, ont besoin 
d'un sens plus exquis , nous répondrons par d'autres ob- 
servations absolument contraires. Ainsi les mouches, dont 
les antennes se composent de poils simples , les anthrènes, 
dont la petite masse des antennes ne saurait être comparée 
à la longue série d'articles dont sont formées celles des 
capricornes , ni aux larges feuillets que déploient quelques 
lamelliornes, peuvent être opposés aux faits qui appuient 
ce système , car on ne saurait nier que les insectes que 
nous venons de nommer, ne jouissent pleinement et à un 
haut degré de la faculté de percevoir les odeurs. 

Reste donc le tact , le seul sens dont on puisse douer les 
antennes. Sont-elles réellement chargées de remplir ce 
rôle ? Gomme les insectes sont recouverts de téguments 



— 198 — 

plus ou moius (^pais et solides , le toucher ne peut être 
en général que fort obtus chez eux. Le perfectionnement 
et la localisation du toucher dans certaines parties , le 
siège enfin de ce que nous appelons le véritable tact et 
que nous distinguons du toucher véritablement passif, est 
grandement controversé. Les uns , avec Latreille et M, 
Marcel de Serres (1 ), l'ont placé dansles antennes , d'autres, 
M. Duméril avec Strauss, l'ont placé dans les pattes, plu- 
sieurs enfin dans les palpes. Nous ne pensons point qu'il 
faille faire de ce sens l'appareil d'un seul organe , mais 
que le tact peut appartenir à chacun de ceux qui viennent 
d'être nommés , et qu'il réside à la fois dans chacun d'eux, 
mais à des degrés divers. 

En ce qui concerne les antennes , quand elles sont 
très-courtes et formées d'une simple soie , elles nous pa- 
raissent peu propres au toucher; quand elles sont très- 
longues et que l'insecte est obligé de les porter couchées 
sur le dos , à la manière des chèvres , elles n'y sont guère 
mieux appropriées. Si donc on ne peut disconvenir que 
dans certains cas elles servent ou peuvent servir au toucher, 
nous ne saurions affirmer qu'elles soient exclusivement 
formées pour cette fonction , et nous les croyons destinées 
à un autre usage encore. 

Quant à ce qui est des palpes , la membrane dont elles 
sont revêtues les rend très-convenables à la faction ; leur 
forme est plus constante et elles ne subissent pas de mo- 
difications aussi profondes que les antennes ; elles doivent 
donc plus constamment remphr la fonction qui nous oc- 
cupe , et à laquelle d'ailleurs nous les voyons sans cesse 
exercées. 

Pour les pattes , elles sont phitôt destinées à la loco- 

(l) Annules du Mu.st-um irhi.sl. nat., xvii , ^^i^i fit suiv. 



— 499 — 

motion qu'au toucher, sans nier cependant qu'elles ne 
fournissent des notions sur les corps extérieurs. 

Telles sont les diverses opinions émises sur les fonctions 
d'un organe qui a excité longtemps l'attention des physio- 
logistes , dont on a entrevu quelques usages et dont on 
est loin encore de connaître le véritable rôle. 

La faculté tactile attribuée aux antennes , dit M. Lacor- 
daire (1), n'empêche nullement qu'elles ne puissent être 
le siège d'un autre sens plus spécial. Nous savons en effet 
que chez les vertébrés il peut acquérir une délicatesse 
telle qu'il supplée les autres sens et que les chauve-souris 
se dirigent dans les caves les plus obscures sans autre 
secours que celui des expansions dermiques qui constituent 
leurs aîles. Rien donc de plus facile à concevoir qu'un 
même organe servant à la fois au tact et à un autre sens. 
Telle est notre opinion à l'égard des antennes ; non ce- 
pendant que nous en fassions avec quelques-uns le siège 
d'un sixième sens. Cette hypothèse nous paraît du reste 
logiquement inadmissible , quelqu'exquise qu'on suppose 
la sensibilité de ces appendices , puisque nous ne pouvons 
nous rendre compte que des sensations que nous éprou- 
A'ons nous-mêmes. 

M. A. Percheron , dans un essai sur la valeur relative 
des organes dans les insectes (2), après avoir dit que la 
forme des antennes, qui varie à l'infini, indique une 
grande diversité dans les moyens par lesquels s'exécutent 
leurs fonctions , et avoué qu'il ne sait pas bien quelles 
elles sont, conclut de quelques détails qu'elles sont un 
des organes les plus essentiels et croit que , dans l'ordre 

(li Lacordaire, Introduction à renlomologie , ii, 22ô. 

{tj Comptes-rendus de l'Académie des sciences, xin , 1099. 



— .'iOO — 

(les valeurs, elles doivent venir aussitôt après les organes 
de la niandueation et avant ceux de la vue. 

Cuvier, qu'il faut toujours citer, soit qu'il s'agisse de 
l'anatomie ou de la physiologie des animaux , croit les an- 
tennes destinées à quelque genre de sensation dont nous 
n'avons pas d'idée , mais qui pourrait se rapporter à l'état 
de l'atmosphère. Cette opinion , bien qu'émise sous forme 
de doute, nous semble la vraie. Là est la fonction pri- 
maire de cet organe ; le tact ne sera dès-lors qu'un acte 
secondaire, comme nous voyons dans les vertébrés la 
trompe de l'éléphant servir de bras et ne point cesser d'être 
le siège de l'odorat. C'est donc la faculté de palper et de 
sonder l'air que nous considérons comme le but des an- 
tennes , et les raisonnements et les faits ne manqueront 
point à l'appui de cette assertion. 

La conservation des insectes , si frêles et généralement 
si délicats , exigeait nécessairement qu'ils pussent pres- 
sentir l'état et les variations de l'atmosphère et les per- 
cevoir. Or, cette sensibilité où peut elle résider ailleurs 
que dans les appendices placés sur leur tète comme deux 
vedettes pour transmettre les impressions qu'ils reçoivent. 
C'est à l'effet produit sur ces organes qu'ils présentent en 
avant qu'il faut attribuer la précaution de ces petits ani- 
maux à ne point s'exposer aux intempéries et le soin qu'ils 
ont de rester confinés dans leurs retraites si quelque chan- 
gement survient dans l'atmosphère et qui leur soit con- 
traire. Si ensuite on observe leur allure , qu'ils soient en 
repos ou en marche , on les voit agiter ces appendices à 
droite et à gauche , en avant ou en arrière , ou les épanouir 
comme les hannetons avant de s'élancer dans l'air. 

On expliquera dès-lors facilement l'expansion plus cou- 
sidérable des antennes des mâles , c'est que mas generans , 
vivifica7is , pler unique venerc vaga prurit, comme dit Va- 



— :iOi — 

bricius (1). Le mâle est voyageur, la femelle plus souvent 
sédentaire. Le développement des antennes était donc 
plus nécessaire à celui-ci qu'à celle-là. La pi-euve s'en 
trouve également dans les lépidoptères nocturnes, dont 
les femelles sont presque toujours lourdes , pai'esseuses , 
attachées sur la terre ou les branches des arbres qui ont 
nourri les chenilles , tandis que les mâles , vifs et légers , 
volent partout avec la plus grande rapidité. Ajoutons que, 
dans les espèces qui n'ont point d'aîles et qui ne quittent 
point la terre , le développement des antennes est précisé- 
ment en raison de cette immobilité, de cette habitude 
.sédentaire. 

Quelque hasardée que puisse paraître cette opinion, 
nous n'avons pas craint de la produire. Sans doute si nos 
expériences pouvaient toujours suivre la nature , sans la 
perdre de vue , sous quelque forme qu'elle se présente ou 
se cache à nous , si nous pouvions en toute occasion mettre 
ses procédés à découvert , sans doute il faudrait s'abstenir 
des conjectures, mais faut-il les supprimer pour les choses 
sur lesquelles nos yeux et nos instruments n'ont point de 
prise. Nous ne le croyons point. Les conjectures, en effet, 
ont été souvent la mère de l'expérience ; ce sont elles qui 
en ont fait naître l'idée, qui en donnent les moyens , qui 
y conduisent. Pour nous , sans attacher à ces quelques ré- 
flexions plus d'importance qu'elles n'en méritent, nous nous 
estimerons heureux si nous avons pu ne pas fatiguer votre 
attention et provoquer de la part de ceux de nos collègues 
qui s'occupent plus spécialement de physiologie, quelques 
nouvelles recherches tendant à confirmer ou à détruire 
l'hypothèse que nous n'avons pas craint d'avancer. 

(1) Fahricius, Philosophia insectorum. 

33. 



SUR LES ETUDES MYTHOLOGIQUES 

Par M. l'Abbé BERTON. 
( Lu dans la Séance du 10 Juin 1859. ) 



Ce que nous avons étudié sous le nom de mythologie , 
pendant notre enfance , n'est qu'une parodie grotesque 
des croyances de la Grèce et de Rome. Si le paganisme 
eût été, dès son origine, aussi ab?urde qu'ille paraît dans 
les ouvrages anciens et modernes, calqu('>s sur les Méta- 
morphoses d'Ovide , on ne pourrait expliquer comment il 
aurait pris naissance. 11 ne suffit donc pas de hausser les 
épaules au récit des aventures de Jupiter et d'Apollon ; la 
science doit rechercher la signification de ces fables, les- 
quelles, tout extravagantes qu'elles sont, peuvent, à la 
suite d'études bien dirigées , révéler à nos yeux , avec plus 
de vérité que les événements eux-mêmes , la physionomie 
exacte des anciens peuples. 

Ce n'est pas , il est vrai , chose facile que de découvrir 
le sens de ces fables ; car il était déjà perdu avant l'ère 
chrétienne , et les païens d'il y a deux mille ans étaient 
presque aussi embarrassés que nous pour expliquer leurs 
religions nationales. Evhémère prétendait que les dieux 
étaient des hommes déifiés , d'où l'on appelle évhémérisme 
le système qui donne l'apothéose comme l'origine princi- 
pale de l'idolâtrie. Les Néoplatoniciens au contraire , Pro- 
clus , Plotin , Jamblique , Porphyre , regardaient toutes les 



— odt — ' 

tables comme des allégories. Les Épicuriens prétendaient 
que toutes ces fables avaient été forgées sans but , et étaient 
le fruit de l'imagination des poètes. Les Pères de l'Église 
se sont partagés entre ces trois opinions. Ceux de l'É- 
glise latine inclinaient plutôt vers l'explication d'Évhé- 
mère , où vers celle de l'Épicurien Lucrèce ; quelques-uns , 
eomme Tertullien, donnaient encore aux démons une large 
part dans la formation des cultes païens. Plusieurs Pères 
grecs , comme Origène , saint Grégoire de Nazianze , se 
rapprochèrent du système allégorique des Alexandrins. 
Dans les temps modernes un grand nombre de théologiens 
ont soutenu une cinquième hypothèse ; selon Bossuet , Bo- 
chart , Huet , Guérin du Rocher , Delort de Lavaur , de Bo- 
vet, la mythologie n'est autre chose qu'une altération de 
l'histoire sainte. Les autres écrivains qui au siècle dernier, 
ou au commencement du nôtre , ont traité en France le 
même sujet , adoptent soit l'évliémérisme , comme Le- 
clerc , Banier , Larcher , Clavier , Petit-Radel , soit l'allé- 
gorie, comme Boulanger, Bailly, Dupuis, S'^-Croix , Ber- 
gier, Émeric David. 

En 1192, un membre de la société de St-Lazare, nommé 
Rrunet, publia un ouvrage intitulé: Parallèle des religions, 
et composé de cinq volumes in-i". C'est un recueil assez 
complet de ce qu'on savait à la fm du xviii'= siècle sur les 
religions de l'antiquité , et quelqu'arriéré que soit aujour- 
d'hui cet ouvrage, on le consulte encore avec fruit. Avant 
qu'il eiit paru , Tin Dictionnaire des cultes religieux, en trois 
volumes, avait été publié par Delacroix. M. Michaud l'a 
réimprimé en 1821 avec un supplément. Ce travail est en- 
core plus imparfait que celui de Brunet. L'Origine de tous les 
cultes , par Dupuis , offrait au moins , au milieu d'erreurs 
énormes , des aperçus pleins de sagacité, et appelait l'atten- 
tion sur une face importante de la mythologie, ses rap- 



— 503 — 

ports avec l'astronomie. Le dictionnaire que nous venons 
d'indiquer, ainsi que plusieurs ouvrages postérieurs sur 
les diverses religions , ne sont que des compilations , dans 
lesquelles aucune étincelle de génie ne vient compenser 
l'insuffisance de l'érudition. C'est dans cette catégorie qu'il 
faut ranger l'ouvrage de Grégoire , et celui qui a pour 
titre : Cérémonies et coutumes religieuses de tous les peuples 
du monde , représentées par des figures dessinées de la main 
de Bernard Picard et autres. 

Cependant l'Allemagne entrait dans la lice. Déjà Gœthe, 
Lessing , Winckelmann , Herder avaient pressenti l'impor- 
tance des études mythologiques. Au commencement de ce 
siècle , Mayer résuma ce que l'on savait sur cette matière, 
dans un dictionnaire bien préférable à ce qu'alors nous 
avions en France dans le même genre. Les ouvrages de 
Wagner, de Kanne , de Frédéric de Schlegel , de Gœrres , 
de Hug , de Creuzer , de Heeren , de Sclielling lui-même , 
vinrent bientôt transformer la mythologie, et la faire passer 
définitivement du domaine de la littérature légère dans 
celui des hautes sciences. La Symbolique de Creuzer surtout, 
pubhée sous le premier Empire , contribua puissamment 
à diriger sur les religions païennes l'attention des hommes 
studieux. 

Creuzer s'était proposé surtout d'expliquer le sens des 
symboles et des mythes, qui diffèrent , suivant lui , en ce que 
les premiers parlent aux yeux, et les seconds aux oreilles. 
Grand helléniste et grand latiniste , le professeur d'Hei- 
delberg exploita largement les auteurs grecs; mais dans 
ce secours il trouva un écueil , et se laissa égarer par les 
Stoïciens et les Néoplatoniciens , ses guides habituels. 
Comme eux , il crut voir partout des symboles d'idées phi- 
losophiques ; et tombant dans un excès opposé à celui de 
nos traducteurs d'Ovide , il s'attacha à justifier le paga- 



— 506 — 

iiisine comme doctrine, et à faire voir toutes les ressources 
que pouvaient y trouver les facultés religieuses de l'àme 
humaine. 

Ce point de vue, assez peu chrétien , comme on le voit , 
il! parut trop encore à plusieurs des chefs de rAllema,2;ne 
savante. Voss, G. Hermann, et Lobeck attaquèrent Greuzer 
avec une grande violence , lui reprochant de préparer , 
par son symbolisme , le triomphe du mysticisme et de la 
théocratie. Selon eux , aucun sens mystérieux n'est caché 
derrière les fables païennes. Ils sont en cela de l'opinion 
d'Épicure. 

Une assertion de Greuzer sur la mythologie grecque 
lui attira d'autres attaques. Selon lui, une époque théolo- 
gique a précédé en Grèce l'âge épique chanté par Homère. 
Des colonies oi'ientales , égyptiennes surtout . ont apporté 
cette religion dogmatique, dont l'épopée n'est qu'une dé- 
cadence. Buttman , Welcher , Schenk, Gerhard, Panofka 
combattirent cette thèse , et prouvèrent, les trois premiers 
liar les textes, les deux autres par les monuments, l'ori- 
ginalité de,la mythologie grecque. Ottfried Muller admit 
l'existence d'un culte pélasgique différent de celui des beaux 
siècles de la Grèce, mais il nia aussi le caractère théologique 
et oriental que Greuzer attribuait à ce culte primitif. Il n'y 
a selon lui, entre les Pélasges et les Orientaux, d'autres 
japports que ceux qui découlent de leur commune origine. 
Les dieux des Pélasges , Pan , Hermès , Vulcain , les Ga- 
bires , sont des dieux agricoles , industrieux , pasteurs ; 
ceux des Hellènes , des Doriens surtout , sont moins maté- 
riels. Apollon est le type du guerrier, comme Artémis , 
di! la vierge ; tt ces dieux nouveaux se font servir par les 
anciens dieux , relégués à un rang secondaire , comme les 
Pélasges sont réduits en servitude par les Doriens. Les 
dii'ux partagent Infortune de leurs adorateurs. 0. Muller, 



— 307 — 

qui a porté tant de sagacité dans l'étude de la mythologie 
grecque, a été cependant trop exclusif en niant les rapports 
d'Apollon et du soleil. Ce dieu s'est vengé cruellement , 
dit M. Welcher, faisant allusion à la mort d'O. iMuUer , 
mort causée par un coup de soleil reçu à Delphes en 1840. 
Preller a continué les travaux d'O. MuUer sur les varia- 
tions de la religion grecque (1). 

Les détails qui précèdent donnent une idée des progrès 
qu'ont accomplis les études mythologiques depuis la pu- 
blication de la Symbolique de Creuzer. Ces progrès n'ont 
pas été moins grands relativement aux Égyptiens, aux 
Hindous, et aux autres peuples, qu'ils ne l'ont été relati- 
vement aux Grecs. Aussi M. Guignault, en publiant en 
1823 le premier volume de la traduction de Creuzer (pu- 
blication achevée en 1832 avec le concours de MM. Maury 
et Vinet , et comprenant 10 vol. in-8'', avec 300 planches), 
a-t-il eu soin de compléter l'auteur allemand par des notes 
nombreuses qui font de l'édition française une œuvre ori- 
ginale. L'ouvrage auquel M. Guignault a attaché son nom 
forme ainsi un vaste répertoire des mythes de tous les 
peuples , et un résumé critique d'une foule de livres consacrés 
à l'étude de ces mythes. Il possède une haute valeur scien- 
tifique et doit être nécessairement consulté en première 

(1) Notons en passant, mais à titre de simple renseignement, 
les lignes suivantes, que nous trouvons dans un volume intitulé: 
Impressions de voyage, par le docteur Félix Maynard , p. 302: «Je 
ne veux pas quitter Thermia sans indiquer aux savants l'occasion 
d'élucider un point obscur de l'histoire des religions anciennes. 
Il serait possible, m'affirme un jeune Grec, passager sur notre 
paquebot , il serait possible , dis-je, de prouver à l'aide des ins- 
criptions qui peuvent être dt'cliiffrées sur les marbres de Paléo , et 
d'Hébréo-Castro, et sur ceux enlevés par les Russes , en 1770 , que les 
prêtres des Cyclades , ceux principalement voués au culte d'Apollon . 
ont eu des rapports directs avec les Druides de<^ forêts de la Celtique. » 



— 508 — 

ligne par tous ceux qui s'occupent de ces matières. 11 n'est 
pourtant pas irréprochable. Indépendamment d'une cer- 
taine confusion qui provient en partie du mode de publi- 
cation à lonjjçs intervalles , on y regrette l'absencf! de ce 
que j'appellerai la critique dogmatique. Il ne suffit pas de 
comparer entre eux les mythes des divers peuples , et d'en 
rechei'cher l'interprétation authentique, c'est-à-dire celle 
qui explique leur origine . 11 faut examiner jusqu'à quel point 
chaque culte a résolu d'une manière satisfaisante les pro- 
blèmes sur lesquels le Christianisme nous a révélé la vérité. 
Il est à remarquer en outre que le travail de M. Guignault 
se trouvera bientôt incomplet, et (|n'il l'est même déjà, 
par suite des progrès incessants des études mythologiques. 
Aussi les meilleurs esprits pensent et proclament tout haut 
que le moment est loin où l'on pourra réunir en un seul 
ouvrage des notions exactes sur tous les anciens cultes. 
Longtemps encore les savants devront borner toute leur 
ambition à éclairer , par des dissertations spéciales , quel- 
ques parties de ce vaste sujet. 

Un des écrivains les plus capables de faire avancer les 
études mythologiques, c'est M. Renan, à qui nous avons 
emprunté plusieurs des données qui précèdent. Nous aimons 
à reconnaître qu'il est ici des plus compétents. Nous regret- 
tons seulement qu'il afi'ecte de mettre sans cesse sur la même 
ligne le Catholicisme et les cultes païens. Blâmant M. Lobeck 
de son mépris pour les fables mythologiques, il s'écrie : 
« // ne sert de rien de chicaner les religions sur les absurdités 
quelles peuvent offrir au point de vue du bon sens ; c'est vouloir 
argumenter V amour, et prouver à la passion qu'elle est bien peu 
raisonnable. L'homme fait la vérité de ce qu'il croit , comme la 
beauté de ce qu'il aime. » Et plus loin il ajoute que le grotesque 
étant un des éléments de la vie humaine, doit se réfléchir 
dnns la religion. Ce qui l'amène à comparer à l'élément?'/- 



— 509 — 

dicule d'i paganisme les injures que les Napolitains parfois 
adressent à saint Janvier , comme il a comparé auparavant, 
quant à l'influence moralisatri'^e , les mystères d'Eleusis à 
la semaine sainte. Il va jusqu'à dire que les Pères de l'É- 
glise ont attaqué le paganisme avec des armes vollairiennes, 
et qu'en le condamnant à cause des excès récents qui le 
souillaient, ils ont fait comme celui qui jugerait le Catho- 
licisme d'après certains abus locaux. M. Renan oublie que 
les écrivains du xviip siècle se servaient des abus pour at- 
taquer la religion chrétienne en elle-même , tandis que les 
Pères attaquaient, dans les arguments dont il s'agit, non 
pas la mythologie primitive et épurée , mais le paganisme 
des derniers siècles , dont il avoue lui-même la niaiserie. 
M. Renan oublie en second lieu que les excès grossiers , 
dans lesquels vint s'abimer le paganisme, découlaient na- 
turellement de son principe , la divinisation de la créature, 
et peuvent ainsi lui être imputés justement , tandis que 
les abus, dont la société chrétienne est le théâtre, n'ont pas 
de plus grands ennemis que le code évangélique et l'au- 
torité qui en est gardienne. Enfin lorsqu'on présente les 
cultes païens comme l'image de notre nature, il peut y 
avoir là quelque chose de vrai ; mais la répulsion qu'ins- 
pire à certains hommes la religion chrétienne devrait leur 
faire comprendre que cette religion n'est pas l'œuvre de 
l'esprit humain , et que bien loin d'être purement et sim- 
plement faite à notre image , elle est au contraire le mo- 
dèle divin à l'image duquel notice nature doit se réformer. 
Tandis que M. Guignault commençait à importer en 
France les produits de l'érudition allemande , M. de Lamen- 
nais s'efforçait, dans le 3^ et le 4' volume de l'Essai sur 
Vindifférence , de défendre le système qui fait du consen- 
tement unanime le fondement de la certitude. En traitant 
ce sujet il était conduit tout naturellement à s'occuper des 



— nin — 

religions païennes. Il lui fallait montrer que le genre hu- 
main ne s'était jamais trompé sur la religion, et que les 
grandes vérités du christianisme avaient été crues en tous 
temps et en tous lieux , plus ou moins implicitement. Les 
deux vohimes dans lesquels M. de Lamennais soutient cette 
thèse , exagération d'une idée vraie , attestent d'immenses 
lectures; on y retrouve même de temps en temps quelques 
éclairs de génie, qui rappellent le premier volume de 
VEssai ; mais l'ensemble laisse trop à désirer. M. de La- 
mennais est trop exclusif en voulant expliquer uniquement 
par le culte des esprits (anges , démons , âmes des morts), 
l'origine de l'idolâtrie. Il tombe dans une méprise bien 
autrement grave quand il essaie de prouver que l'idolâtrie 
était non pas une erreur, mais seulement un crime ; qu'elle 
était un culte , non une doctrine ; et qu'ainsi les païens , 
en adorant les créatures , conservaient encore la notion 
du Créateur. D'abord, les ignorants qui se prosternaient 
devant les idoles ne voyaient rien au-delà ; ensuite , pour 
les savants , les religions païennes étaient des systèmes 
d'explication universelle , systèmes qui , loin d'être basés 
sur le monothéisme, aboutissaient presque tous à quel- 
qu'une des erreurs où va s'abîmer toute philosophie qui 
méconnaît le dogme delà création : le panthéisme, le 
dualisme ou l'athéisme. 

M. de Lamennais est tombé encore dans une autre 
erreur au sujet de l'idolâtrie. En ii 'attachant à prouver que 
le Christianisme possède seul les caractères d'unité , d'uni- 
versalité , etc., qui doivent appartenir à la vraie religion , 
il exagère l'indépendance des cultes idolâtres comparés 
entre eux , et il va jusqu'à nier qu'il y ait aucun rapport 
entre les divinités des différents peuples. Une erreur toute 
contraire a été soutenue par un écrivain très-recomman- 
dable et qui brille au pi-eniier rang parmi les philosophes 



— :>[[ — 

de ce siècle , M. Rianibour^jf. Dans son ouvrage intitulé : 
Rationalisme et ti^adition , au milieu de conseils fort sages 
sur la manière d'étudier la mythologie , il avance à la suite 
de Brucker que l'Egypte est le berceau de la religion de 
l'Inde. Ce n'est pas la seule méprise qu'on puisse lui re- 
procher. Il attribue à Bouddha la composition des Vidas , 
et l'établissement du culte brahmanique , se fondant sur le 
peu de différence qu'il y a entre la doctrine des Bouddhistes 
et celle des Brahmanes. 

Il y aurait , dans la revue qui nous occupe en ce mo- 
ment, une grave lacune , si nous ne disions rien de l'ou- 
vrage de Benjamin Constant sur la Religion. Cet ouvrage , 
où l'on trouve des vérités partielles élégamment exprimées, 
repose tout entier sur une erreur énorme , l'hypothèse de 
l'état sauvage primitif. Tous les véritables savants i-econ- 
naissent aujourd'hui , contre les philosophes panthéistes , 
qu'il faut voir dans l'état sauvage non un germe , mais un 
débris de société. Benjamin Constant n'avait du reste 
aucune des connaissances préliminaires sans lesquelles il 
est plus que téméraire d'entreprendre un ouvrage comme 
le sien. Les contradictions foisonnent dans son livre , 
parce qu'il s'inspire non des faits , mais d'idées préconçues 
qu'il adopte aveuglémant , sans examiner si elles ne sont 
pas incompatibles. Ainsi , après avoir pris sous sa respon- 
sabilité cet axiome cher aux rationalistes, que chaque re- 
ligion est bonne pour le temps où elle paraît, il veut ex- 
pliquer toutes les mythologies par la lutte de deux religions, 
l'une naturelle et primitive que perfectionnent les poètes, 
l'autre sacerdotale et théocratique qui supplante la pre- 
mière par des moyens illégitimes. Cette dernière théorie 
sépare deux choses qui ont toujours été unies. Aussi l'ap- 
plication, qu'en fait à la Grèce Benjamin Constant , ne 
soutient pas l'examen. Ottfried Muller a prouvé contre 



— 512 — 

Voss que la relii^ion des Pelasges était sacerdotale , 
quoique Creuzer se soit trompé en la croyant monothéiste. 
Les m>j>:tères sur lesquels Benjamin Constant veut appuyer 
sa théorie ne sont autre chose que cette ancienne rehgion, 
réduite à se cacher après la conquête, jusqu'à ce que les 
Hellènes, en s'y faisant initier, vinssent reconnaître la su- 
périorité religiense des vaincus. 

M. Edi^ard Quinet, dans son Gé7iie des religions, n'a 
guère fait que reprendre poétiquement la thèse du progrès 
continu , qui fait commencer le genre humain par le féti- 
chisme , pour le conduire insensiblement au monothéisme 
le plus épuré. 

M. Th. Bernard , qui a traduit de l'allemand le Diction- 
naire mythologique de Jacobi , a publié une étude sur les va- 
l'iations du polythéisme grec , étude qui n'est que le pro- 
logue d'un ouvrage plus considérable, et qui est malheu- 
reusement entachée du point de vue panthéistique. 

M. Prosper Leblanc, dans son livre intitulé : Des religions 
et de leur interprétation chrétienne , ne mérite pas ce der- 
nier reproche , mais il laisse à désirer au point de vue de la 
clarté et de la méthode . On ne peut cependant lui refuser une 
grande force de conception. Son travail se distingue moins 
par lasiireté de l'érudition que pnr l'originalité des aperçus. 

M. Félix Nève , profess(H]r à l'Université de Louvain , 
est connu par son Essai sur le mythe des Ribhavas. Dans 
plusieurs articles de revues, que nous avons consultés 
avec fruit , il a combattu avec succès l'hypothèse qui fait 
commencer l'idolâtrie par le fétichisme. 

M. Lefeljve , également professeur à l'Université de 
Louvain , est auteur d'un remarquable Essai sur l'origine , 
la nature et la chute de l'idolûtr e. 

M. Gougenot des Mousseaux a pujjlie sur le culte des 
pierres un ouvrage intitulé : Die» et les dieux ; monographie 



— 513 — 

des pierres-dieux et de leurs transformations. Là il montre 
avec une grande érudition que les bétyles du paganisme 
sont une corruption de ces pierres appelées beth-el , ou 
maison de Dii-u , dont les patriarchf s faisaient un signe de 
la présenr-e divine. Il passe successivement en revue et 
compaie entre eux tous les monuments de ce genre qu'on 
trouve en Asie , en Egypte , en Grèce, en Amérique, et 
dans les contrées occupées autrefois par les Druides. 

Un des livres les plus importants, qui ait paru depuis 
peu sur l'idolâtrie, est celui de M. François Chesnel , 
prêtre du diocèse de Quimper. Il est intitulé : Du paganisme, 
de son principe et de son histoire , et il roule sur des considé- 
rations générales. L'auteur commence par montrer que 
les découvertes modernes confirment l'ordre dans lequel le 
Livre de la Sagesse place les diverses phases de l'idolâtrie : 
d'abord adoration des forces de la nature, surtout de celles 
qui se rattachent aux phénomènes lumineux ; ensuite culte 
des morts et des animaux ; puis adoration des idoles pro- 
prement dites. Après un chapitre consacré au dogme de la 
création , vient une réfutation intéressante des théories 
rationalistes sur la naissance spontanée des religions et 
leur progrès indéfini. Nous n'entreprendrons pas d'analyser 
le reste de l'ouvrage ; il contient tant de choses qu'une ana- 
lyse exacte nous mènerait fort loin ; mais nous n'hésitons pas 
à en recommander la lecture à ceux qui aiment les profonds 
aperçus chaleureusement exprimés ; nous leur prédisons 
qu'ils y trouveront à la fois instruction et agrément. 

M""^ Laure Bernard est auteur d'un livre intitulé : Les my- 
thologies de tous les peuples racontées à la jeunesse. La pensée 
qui a dicté ce livre est fort louable , car nous manquons de 
livres classiques où la mythologie soit à la hauteur de 
la science moderne. Mais les allégories tiennent trop de 
place dans cet ouvrage , et d'un autre cAté il présente de 



— :. 1 'r — 

graves lacunes. La question de l'origine du paganisme y 
est à peine effleurée. 

M. l'abbé Bertrand, membre de la Société asiatique de 
Paris, a publié en quatre volumes un Dictionnaire de-; 
diverses religions, qui fait partie de la !'<= série de l'Ency- 
clopédie théologique. C'est un bon répertoire des travaux les 
plus récents sur la mythologie. 

Nous arrivons enfin à un homme qui a porté dans l'étude 
des religions païennes deux qualités rarement unies dans 
le même individu , l'érudition la plus vaste , et la critique 
la plus sûre, nous voulons parler de M. le baron d'Eckstein. 
Né à Copenhague , et élevé à Heidelberg , M. le baron 
d'Eckstein embrassa le Catholicisme en 1809, et vint se 
fixer en France sous la Restauration. Après avoir occupé 
plusieurs postes politiqu<;s importants , il fonda le Catho- 
lique , recueil mensuel, qui embrassait l'universalité des 
connaissances humaines. La collection de ce recueil , qui 
cessa de paraître en 1830, forme quarante-deux livraisons 
que M. le baron d'Eckstein a composées à peu près seul. 
Depuis , il a gardé le silence pendant vingt-cinq ans , sans 
.jamais cesser de se livrer à ses études favorites. Quelques 
articles récemment publiés dans VAthenœum , le Correspon- 
dant , le. Journal asiatique, la Revue archéologique , nous font 
espérer qu'il communiquera au public les trésors amas- 
sés pendant sa retraite. Malheureusement, M. le baron 
d'Eckstein n'a pas suffîsammentla conscience de ses forces, 
et le désir de mieux faire le porte à reculer sans cesse le 
moment de publier le fruit de ses recherches. Nous, qui par 
des circonstances particulières, avons été à même de 
constater tous les services qu'il peut rendre à la religion 
et à la science , nous désirons vivement qu'il aide de ses 
conseils et de ses lumières tant de jeunes gens que dévore 
l'amoui- de l'étude , mais qui ont besoin d'une direction. 



— 51") — 

M. le baron d'Eckstein qui connaît si parfaitement tous 
les côtés faibles des méthodes d'enseignement suivies en 
France , et qui sait si bien ce qu'il y aurait à faire pour 
donner au Christianisme des défenseurs de plus en plus 
dignes de son éternelle vérité, se décidera , nous l'espé- 
rons, à recommencer aujourd'hui ce qu'il a fait avec tant 
d'éclat sous la Restauration. Alors, il fut le seul, parmi 
les esprits supérieurs que la France possédait en foule , à 
savoir se dégager des partis et des systèmes. Toutes les 
autres publications de la même époque ont vieilli ; elles 
devaient leur vogue à des luttes qui ont cessé , à des 
passions qui sont refroidies. La collection du Catholique 
se relit encore avec plaisir , et l'on y trouve , presque à 
chaque page , des réflexions , des conseils qu'on croirait 
avoir été écrits il y a deux jours. Au milieu de l'acharne- 
ment des attaques qui se croisaient en 1828 , au milieu de 
l'animosité des plaidoiries , la voix du baron d'Eckstein 
était celle d'un juge impartial, lequel, insensible aux in- 
térêts éphémères qui s'agitent autour de lui , a les yeux 
toujours fixés sur la vérité qui ne passe point. Aujourd'hui 
sans doute, la situation n'est plus la même, et il n'aurait 
plus à intervenir dans des dissensions , des déchirements 
comme ceux qu'il trouva devant lui à l'époque de su 
première apparition dans le monde littéraire. Mais il y a 
aujourd'hui encore des tâtonnements à diriger , des hori- 
zons à ouvrir , des erreurs à combattre , des problêmes à 
résoudre, et des faux pas à prévenir , labeur aussi difficile 
que nécessaire, dans lequel l'homme éminent, dont nous 
parlons, trouverait encore, à la fin d'une carrière déjàbien 
remplie , un noble et vaste champ pour son ardeur. 



AUDIENCE DES HELIASTES 

A ATHÈNES, 

Lu dans la Séance du IS Janvier 1860, 
Pau m. bécot , Avocat-Uknéral. 

îi^ — ^ - 



Le Tribunal ordinaire pour juger les crimes à Athènes 
était celui des Héliastes. II y aurait sans contredit, au 
point de vue purement juridique , un certain intérêt à 
le voir fonctionner. La plupart des grandes i^ègles qui 
dominent aujourd'hui chez nous l'Action publique , tels 
que le jugement par les citoyens , la publicité des débats , 
la discussion libre , orale , contradictoire , y étaient ap- 
pliquées. Malgré ces analogies , toutefois , nos institutions 
criminelles n'ont pas leurs racines dans le droit attique ; 
elles sont sorties de nos traditions nationales ; la chaîne 
qui reliait Athènes à Rome et Rome à la Gaule fut rom- 
pue par l'invasion germanique. Mais, quels que soient à 
cet égard , entre la Grèce et la France , les rapports de 
filiation , toujours est-il vrai de dire qu'à plus de deux 
mille ans d'intervalle , ces peuples qui représentent dans 
son expression la plus haute , la civilisation de l'antiquité 
et celle des temps modernes, ont proclamé dans l'admi- 
nistration de la justice les mêmes formes et les mêmes 
principes tutélaires. Et si des différences profondes dans 
les conditions sociales des deux peuples enlèvent à cette 



— :.IH — 

l'tude une grande partie de son utilité pratique , l'intérêt 
historique reste tout entier. 

Le principe fondamental de la Justice criminelle à 
Athènes était le jugement par le peuple. L'Héliée (1) ou 
tribunal des Héliastes , correspondait aussi complètement 
qu'il est possible à cet esprit démocratique. Composé de 
la multitude , il siégeait sous le ciel , en plein soleil , 
i-hA/o?, et ce nom indiquait en même temps l'éclat de sa 
prééminence sur les autres juridictions. Chaque année, 
l'un des Archontes tirait au sort dans les tribus de la 
ville 6,000 citoyens qui devaient fournir des juges aux 
divers tiibunaux. Les seules conditions d'aptitude étaient 
l'âge de trente ans , une vie exempte de toute note d'in- 
famie , et de ne rien devoir au trésor public. Les 6,000 
élus du hasard étaient divisés en dix sections de 501 
membres chacune , ce nombre impair ayant pour objet 
de prévenir les partages. Comme les dix sections ne com- 
prenaient que 5,010 individus , il en restait 990 dispo- 
nibles pour parer aux éventualités des décès , des ab- 
sences , des incapacités survenues. Cette masse de juges 
formait l'Héliée. Suivant la nature des crimes, une section 
siégeait seule , ou bien plusieurs sections, et quelquefois 
même toutes les sessions , étaient réunies. La délégation 
du pouvotr judiciaire étant faite dans des proportions si 

(1) On peut voir sur l'organisation des Héliastes , Samuel Petit (Log. 
att.), notamment les dix titres du livre 4 où sont transcrits les textes 
des lois criminelles d'Athènes qui nous sont parvenues. — Sigonius (de 
Repu. Athen.), notamment les cinq chapitres du livre 3. Le chapitre IV 
traite De judiciis Heliœœ. — Dorsini (Fastes attiques). Filangieri-, 
livre 3, 2« part.j ch. 2. — Pierre Ayrault , l'ordre , formalité et ins- 
truction judiciaires chez les Grecs et les Romains. Barthélémy, chap. XV 
à XIX. — M. F. Hélie , Théorie du G. d'Instruction criminelle. — 
JF. f'nnvft , Revue fie législation , 1. 20. 



larges , le droit des délégués étant soumis à si peu de res- 
trictions , c'était véritablement le peuple qui siégeait lui- 
même. 

Pour apprécier, on le conçoit , la valeur de cette jus- 
tice , il faut non-seulement connaître les règles de procé- 
dure qui la dirigeaient, mais surtout l'esprit qui animait 
?,e nombreux personnel. 

Athènes n'avait jamais joui qu'à de fort rares et fort 
courts moments , d'un pouvoir pondéré. Ce fut à pro- 
prement parler une démagogie corrigée de temps à auti'e 
par des tyrans. A la fin du vr siècle avant notre ère (an 
.594), l'archonte Solon lui donna une Constitution qui 
divisait l'autorité entre le peuple , chargé de faire les lois, 
un Sénat annuel, chargé de les proposer, un Aréopage 
inamovible , chargé de veiller à leur conservation. Les 
prolétaires étaient alors exclus de toutes les fonctions 
executives , mais admissibles à toutes les fonctions judi- 
ciaires. Solon s'absenta pendant dix ans pour laisser 
s'affermir son ouvrage , et revint juste à point pour voir 
Pisisti'ate , favori de la multitude , usurper la toute puis- 
sance. Quelques années plus tard ( an 513 ) , Hipparque , 
fils et successeur de Pisistrate , est tué par Harmodius , et 
la Constitution reprend son empire. C'est alors qu'Athènes 
joua son grand rôle dans la guerre persique. Pour récom- 
penser les services militaires du peuple, Aristide (an 
474 ) le fit admettre aux magistratures executives , ce qui 
rompait l'équilibre de la Constitution. Bientôt Périclès 
s'empare du pouvoir qu'il exerce pendant quinze ans 
(de 444 à 429). Ce fut lui qui attribua un salaire comme 
droit d'assistance aux audiences des tribunaux. Nouvelle 
et considérable concession aux intérêts populaires. A la 
mort de Périclès, Athènes se trouvait engagée dans la 
guerre du Péloponèse ; elle dut se rendre aux armes de 



— :^20 — 

Sparte et accepter la domination des Trente ( an 404). Ce 
joug brisé au bout de buit mois par Thrasybule, une 
amnistie complète eflface les dissensions du passé , et la 
ville de Minerve est rendue à elle-même ; mais elle ne fut 
pas rendue à la sagesse. Elle va désormais suivre libre- 
ment son expansion démocratique sans entrave et sans 
point d'arrêt. 

A partir de ce moment aussi , l'bistoire de ses querelles 
intestines est dominée par un fait capital , par l'état de 
guerre permanent entre les pauvres et les riches. Les 
deux grandes factions de la ville se composent de ceux 
qui possèdent et de ceux qui ne possèdent pas. Le parti 
populaire et le parti oligarchique, au fond, ne représentent 
pas autre chose. D'ailleurs, cet antagonisme entre les 
deux classes de citoyens n'est pas propre à Athènes. On 
le retrouve dans toutes les républiques grecques (1). II 
ne faudrait pas l'imputer exclusivement à cette forme 
politique ni aux dispositions d'esprit particulières à cette 
race. Non. L'hostilité qu'on voit se reproduire partout 
a une cause plus précise et plus énergique. Cette cause , 
c'est l'esclavage. 

Le travail , confié à des mains serviles , était méprisé à 
Athènes (2). Or, c'est le travail qui , chez les nations mo- 
dernes , relie les hommes entre eux et les met dans une 
dépendance réciproque. Le riche ne peut féconder sa 
fortune que par l'activité du pauvre , et le pauvre utiliser 
ses bras que par le capital du riche. Ce qui fait la pros- 
périté de l'un fait le bien-être de l'autre. Ils concourent 

(1) Voir sur ce sujet le beau méaioire lu en avril 1851 par M. Trop- 
long devant les cinq Académies , sur les républiques d' Athènes et de 
Sparte ( Rev. de leg., 1851, t. II.) 

(2) Zénophon, Dit"- mémornbles. — Aristote , PoIHIqvf , I. 3^ cliap- 
IV-VIl. 



ensemble, comme deux forces sociales , à la création et à 
l'exploitation de la richesse , qui circule entre eux dans 
un perpétuel échange. Supposez que l'esclavage , repré- 
sentant la main-d'œuvre , s'interpose entre eux , le lien 
de solidarité est rompu : le riche est parqué dans sa ri- 
chesse , le pauvre dans sa pauvreté. Ils seront en présence 
l'un de l'autre , comme deux ennemis méfiants et jaloux , 
l'un gardant son ti'ésor, l'autre le convoitant. Le riche , 
sans doute , se passera du pauvre , parce qu'il aura l'es- 
clave , mais le pauvre, s'il ne consent pas à faire con- 
currence à l'esclave , n'aura d'autre ressource que de 
contraindre le riche à le nourrir. C'est exactement ce qui 
avait lieu à Athènes. La multitude était payée non-seule- 
ment pour venir à l'assemblée politique et à l'audience , 
mais pour assister aux jeux, aux fêtes publiques , aux in- 
nombrables cérémonies religieuses où la chair des vic- 
times lui était distribuée. Patrie , justice , religion , elle 
faisait argent de tout. Et d'où sortait cet argent ? Du trésor 
public. Et qui aUmentait le trésor? L'impôt prélevé sur les 
riches. La spoliation du riche était la condition de vie du 
pauvre. Il n'y avait par de conciliation possible entre leurs 
intérêts. Tous les pubhcistes de l'antiquité , même les plus 
modérés , tel que Zénophon . avouent que là où le peuple 
n'est pas le maître absolu, il est nécessairement asservi. 
On ne voit pas de milieu. Le seul remède imaginable eut 
été TaboUtion de l'esclavage , et , à ce point de vue pure- 
ment humain , on ne saurait trop bénir le Christianisme 
qui a tant contribué à déraciner cette fatale institution. 
On peut juger des funestes effets qu'elle produisait à 
Athènes , où les escclaves étaient aux hommes Hbres dans 
la proportion de quatre à un (1), envoyant les graves em- 

(1) O'api-ps i..'P i'hIciiIs do Bofckli {Ennmmc iiolitiqur ,/t.v Alhôik'n-yJ. 



barras qu'elle cause , les dangers même qu'elle fait couru' 
d(î nos jours à deux grandes nations. 

L'arme principale du prolétariat Athénien contre les 
gens riches lut l'administration de la Justice. Cette admi- 
nistration était établie en vue d'une répression énergique. 
Chez les Athéniens , au temps où nous a conduit l'aperçu 
historique qui précède , toute autorité résidait dans le 
peuple réuni en assemblée. Chaque citoyen y est dans 
l'exercice de ses fonctions. L'Assemblée , dite Ecclésie , 
décidait de tout, dominait tout , absorbait tout , la justice 
comme le reste. Non-seulement elle traitait elle-même 
les affaires de la politique , la paix et la guerre , la dis- 
cussion et le vote des lois , l'impôt , les ambassades ; sou- 
vent aussi elle évoquait les causes criminelles qui inté- 
ressaient profondément la République, ou ordonnaient 
des poursuites pour la punition de ces crimes. Son abso- 
lutisme , qui acceptait parfois en fait le contrôle modé- 
rateur de l'Aréopage, était en droit sans limites , sous le 
rapport judiciaire. L'Aréopage , composé des fonctionnaires 
sortis avec honneur des hauts emplois , pouvait dénoncer 
à l'Assemblée les attentats dirigés contre l'État , la saisir 
d'une accusation ; bien plus , il pouvait appeler d'une dé- 
cision de l'Assemblée à l'Assemblée elle-même , et lui 
demander, au nom de son omnipotence , de rapporter le 
lendemain ce qu'elle avaitjugé la veille. Le passage suivant 
de Démosthène sur la couronne contient en quelques mots 
de curieuses indications. 

<( Vous connaissez tous cet Antiphon qui , chassé d'A- 



on porte le noinbro des citoyens actils d'Athènes à 20,000, ce qui sup- 
pose une population libre de 100,000 Ames au moins , sans comprendre 
les étrangers qui étaient nombreux. Quant aux esclaves , ils n'allaient 
(►as. lians toute l'AMiquc, m moins de lOn.flon. 



— 0^3 — 

» thènes, y revint, ayant promis à Philippe de briiler 
n nos vaisseaux. Je le découvris caché dans le Pirée et 
» l'emmenai dans l'Assemblée. Alors Eschine , furieux de 
» jalousie, se mit à crier que j'exerçais des violences 
» dans un État libre, que j'outrageais les malheureux, 
)) que je violais l'asile des citoyens , et fit tant qu'on lâcha 
» le coupable. Et si l'Aréopage , instruit de cette afiaire 
» et voyant votre erreur, ne l'eût fait ressaisir et ramener 
)) devant vous , il échappait , grâce à ce déclamateur. Il 
)) fut mis à mort après avoir subi la question (1). » 

Ainsi , le peuple pouvait juger directement , juger sur 
la poursuite d'un citoyen de bonne volonté , comme l'était 
Démosthène, juger une seconde fois le même individu 
pour le même fait, sur la dénonciation de l'Aréopage , et 
condamner celui qu'il avait déjà absous (2). Cette auto- 
cratie judiciaire n'avait pas de bornes, et en raison du 
pouvoir souverain dont elle émanait, n'en devait pas 
avoir. On conçoit cependant que le peuple , réuni en 
masse , ne pouvait , à cause de sa masse même , exercer 
sa juridiction que dans des cas rares , exceptionnellement 
graves , en face d'un véritable péril public. 

C'est pour le remplacer, dans le cours journalier des 
choses, qu'étaient établis les Tribunaux criminels , parti- 
cuhèrement celui des Héliastes , organisé à son image. 

L'Aréopage de son côté , par l'âge et le nombre de ses 
membres , était peu propre à remplir habituellement un 
rôle actif dans la recherche des crimes. Aussi, dans l'ordre 
ordinaire , tout ce qui appartient à l'administration de la 
justice était confié à des magistrats spéciaux , les Archontes, 

(1) Traduction de M. Plougoulm. 

(2) Montesquieu trouve que c'était là une admirable loi. ( li-yi. <les L., 
i. 1, ••liap. V.) 



— S2i — 

dont les uns avaient charge de composer et de pré- 
sider les juridictions pénales , les autres de recevoir 
les dénonciations , d'autoriser et de régulariser les 
poursuites. 

Mais les Archontes non plus que l'Aréopage n'exerçaient 
pas l'Action publique , c'est-à-dire , qu'ils n'avaient pas 
compétence pour traduire les prévenus devant les tribu- 
naux , pour soutenir contre eux l'accusation dans les 
débats de l'audience , pour demander au juge leur con- 
damnation. 

A qui donc était confiée l'Action publique , la fonction 
d'accuser ? Le voici. 

Les Athéniens ne connaissaient guère que dans les livres 
des philosophes , ces sentiments de sohdarité et de pro- 
tection réciproque qui unissent intimement aujourd'hui 
les hommes d'une même nation. Parmi eux, l'indépen- 
dance , ou , si l'on veut , l'isolement de l'individu , était 
plus complète. A chacun le soin de sauvegarder ses inté- 
rêts. De là l'idée dominante dans leur législation de laisser 
à la personne blessée par un délit, la charge d'en déférer, 
à ses risques et périls , l'auteur aux tribunaux. Mais à côté 
de cette règle s'en plaçait une autre qu'ils puisaient éga- 
lement dans leurs mœurs. Vivant exclusivement de la vie 
pubhque , extérieure , livrés tout entiers à la société poli- 
tique , représentée par l'État , cette souveraineté collective 
qu'ils exerçaient en commun , leur composait un patri- 
moine dont ils étaient fort jaloux. Aussi distinguaient-ils 
avec soin parmi les divers crimes , ceux qui portaient at- 
teinte à la chose publique , la chose de tous , et ceux qui 
ne lésaient directement que des intérêts individuels. Cette 
distinction entre l'offence faite à l'État et celle faite à l'in- 
dividu , entre les crimes publics et les crimes privés, était 
fondamentale, c'était la base de la procédure criminelle.. 



Les crimes privés restaient dans le domaine privé , l'Ac- 
tion publique ne s'en occupait pas , et nous n'avons pas à 
nous en occuper. 

Les crimes publics, au contraire, qui, en blessant ou 
non des droits particuliers , étaient réputés de nature à 
troubler la sûreté de tous , tels que le meurtre , l'incendie, 
le vol dans les gymnases et les bains, l'offence aux dogmes 
religieux , l'attaque contre les principes de la Démocratie, 
ces crimes et beaucoup d'autres , dont la loi donnait la 
nomenclature , relevaient de l'Action publique. 

Or , l'un de ces crimes avait-il été commis , deux hypo- 
thèses se présentaient , suivant qu'il avait ou n'avait pas 
porté une ofltense directe à un individu en propre. 

Dans le premier cas , le citoyen lésé pouvait , par pré- 
férence à tout autre , poursuivre criminellement l'auteur 
du méfait , et d'ordinaire , il le poursuivait. C'était une 
note d'infamie parmi les Athéniens que de s'abstenir. On 
sait que Démosthène souffleté par Midias , avait consenti 
à prix d'argent, paraît-il , à ne pas le déférer aux tribu- 
naux: (( Ta tête, lui disait Eschine à cette occasion, est 
une ferme que tu exploites (1). » 

Si d'ailleurs la victime avait péri, si elle se trouvait en 
état d'incapacité , si elle était esclave , la loi transmettait 
son action aux héritiers, au tuteur , au maître. 

Or, l'individu qui, offensé par un crime public , pour- 
suivait l'offenseur devant la juridiction criminelle , rem- 
plissait l'office d'accusateur et son action suffisait seule 
pour autoriser le juge à prononcer la peine. 

Mais venait-il, par un motif quelconque, intérêt, crainte, 
impuissance , à s'abstenir, alors tout Athénien jouissant 
de ses droits civiques , sans autre titre ni condition , pou- 

(1) Escliitic contir (:ii'si|iluiii 



vait s'emparer de la poursuite, se substitlier à la personno 
lésée , et se porter à sa place accusateur. C'était là l'Action 
populaire. Et « ce concours , selon l'expression de M. F. 
Hélie , était un ministère public que la loi déposait entre 
les mains de chacun des membres de la société (1). » 

Enfin, aucun citoyen ne se présentait-il? Cette absten- 
tion , ou plutôt cette désertion fort rare d'un devoir ci- 
vique , était dénoncée par les Archontes à l'Assemblée du 
peuple qui désignait un de ses Orateurs pour soutenir 
l'accusation (2). Ces Orateurs, nommés e-jv^yoious ou fij-ofà;, 
étaient au nombre de dix, élus chaque année par le peuple. 
Bien que de droit la tribune fut accessible à tout citoyen , 
ils en avaient de fait une espèce de monopole. Accrédités 
dans l'esprit de la multitude , chargés habituellement dans 
la cité de la discussion des décrets , et au dehors de repré- 
senter Athènes dans les ambassades , ils étaient revêtus 
d'un caractère quasi-ofBciel dans ce gouvernement d'opi- 
nion. Celui d'entre eux qui, dans une circonstance donnée, 
recevait le mandat de se porter accusateur, devenait en 
réalité dans cette cause particulière un magistrat du mi- 
nistère pubhc , tel que nous l'entendons aujourd'hui. Mais 
le mandat qu'il avait reçu expirait avec la poursuite , et il 
ne remplissait qu'accidentellement des fonctions pour les- 
quelles il n'y avait point de fonctionnaire permanent. 

Dans notre seconde hypothèse , c'est-à-dire dans le cas 
où le crime public n'avait individuellement porté préjudice 
à personne , il ne pouvait être question de partie plai- 
gnante, et les organes possibles de l'accusation se rédui- 
saient alors à deux , le Citoyen ou l'Orateur : celui-cj 



(1) Théorie du rode, d'instr. crim.^ t. f , j). 161. 
l-i.) rt.MnosthiTif. \"- hnriiitr/)!,' r,,„fr,' .ir/s-fr,,fifn„. 



- o^7 " 

n'intervenait qu'à défaut de l'autre , et dans les conditions 
ijue nous venons d'indiquer. 

L'Action populaire est une des institutions les plus 
remarquables de la législation attique. Elle reposait sur 
cette idée, que tout citoyen en propre était réputé souffrir 
de ce qui nuisait à la patrie ; idée grande et belle en soi , 
qui découlait de la souveraineté du peuple. Cette obser- 
vation , qui a été souvent faite , parait juste (1). Mais elle 
n'explique pas pourquoi les Athéniens n'établirent pas une 
magistrature en permanence, analogue à celle de plu- 
.sieurs nations modernes , pour l'exercice du droit d'accu- 
sation. Le principe de la souveraineté populaire et l'iden- 
tification du citoyen avec la patrie n'empêchaient pas la 
délégation annuelle de pouvoirs dans l'ordre administatif, 
militaire , religieux , dans l'ordre judiciaire même en la 
personne des Archontes: pourquoi ne l'aurait-on pas ad- 
mise dans le droit d'accuser ? Il y avait à cela des raisons 
qui tenaient surtout aux mœurs. 

L'esprit ombrageux et égalitaire des Athéniens n'aurait 
pas souffert une magistrature qui leur eût paru une cen- 
sure armée du glaive, une menace incessante à leur liberté; 
magistrature qui , pour être efficace , doit reposer long- 
temps dans les mêmes mains ; qui , par l'obligation de 
rechercher les crimes et d'en recueillir les preuves , est 
souvent dans la nécessité , quelle que soit sa réserve , de 
faire entrer l'inquisition au foyer domestique ; dont le 
premier devoir, l'impartialité;, lui impose de n'être d'au- 
cun parti dans la cité , de s'isoler des factions ; qui a 
besoin , sous peine d'inaction et de paralysie , d'être ga- 
rantie contre les conséquences de ses erreurs ; qui soit si 



(1) Moutesquieu, 1. 6, chap. vin. Filangifri, 1. 3. Meyer, t. ii, diap, 
XV, Mnnfjin. t. r-. ]>. ',. M. F. \M>V]p. hnir. iTlnvu.. t. r'". p. â». 



— :r2H — 

complètement incorruptible , que le soupçon de corruption 
ne puisse venir l'atteindre ; qui ne donne rien au caprice, 
à la mobilité des opinions , et fasse de la loi pour le 
coupable une sorte de fatalité inévitable ; en un mot , qui 
exige des conditions que les Athéniens ne pouvaient pré- 
senter, des sacrifices qu'ils n'étaient pas d'humeur à subir, 
des immunités qu'ils n'accordaient pas. Dans leur anxiété 
de voir usurper le pouvoir , ils avaient souvent réduit à 
quelques mois, à quelques jours, à un jour même, comme 
pour les Proèdres , l'exercice des fonctions publiques. 
Livrés à de perpétuelles dissentions , la justice était pour 
eux subordonnée à la politique , et l'une ne pouvait plus 
que l'autre connaître l'imparlialité au milieu de ces ci- 
toyens, incessamment acharnés à se disputer les honneurs 
et les emplois par la brigue et parla violence. Ils faisaient 
du Tribunal une succursale de la Tribune. La vénalité fut 
portée à un tel point parmi eux que, comprenant le danger 
de mettre la conscience d'un magistrat unique en lutte 
prolongée avec ses convoitises , ils comptèrent davantage 
sur l'intégrité de la passion , et organisèrent l'Action po- 
pulaire. Ils redoutaient tellement dans les procès l'in- 
fluence d'une magistrature officielle et réguhére , qu'ils 
n'accordaient aux présidents dans la direction des débats, 
que le pouvoir strictement nécessaire à l'accomphssement 
des formalités matérielles. On peut dire aussi que l'inter- 
vention habituelle d'un agent chargé en titre de diriger 
l'action publique , eut apporté dans les discussions judi- 
ciaires un certain esprit de tradition , de régie , de dignité, 
tandis qu'ils y cherchaient, qu'ils y voulaient un spectacle, 
et que l'attrait en était d'autant plus grand pour eux que 
la licence y était plus grande. Enfin, leur vie à ciel ouvert, 
les plaçant perpétuellement sous les yeux les uns des 
autres. ••iilev;\il ;'i chacun .Ff-nx cette sorte d'autorité 



— r>2^ — 

morale dont l'organe du ministère public a besoin et qu'il 
puise de nos jours dans une existence recueillie. Leur 
promiscuité permanente dans l'Agora détruisait en eux 
tout respect de l'individu. Les plaidoyers qu'ils nous ont 
laissés, sans parler des compositions tbéâtrales et sati- 
riques, montrent à quel point ils en étaient dépourvus. 
La pudeur pour eux n'avait de signification en aucun sens. 

Il nous paraît que des considérations de cette nature 
durent fixer à Athènes la forme de l'accusation en dehors 
d'un ministère unipersonnel. L'Action populaire était bien 
appropriée à la composition de l'Héliée. C'est dans ce tri- 
bunal que la multitude faisait sentir surtout sa prépondé- 
rance numérique. C'est là qu'elle pesait sans contrepoids. 
Pour occuper la tribune à l'Ecclésie , il fallait certaines 
aptitudes naturelles ; pour entrer au sénat , il fallait subir 
un examen ; pour siéger à l'Aréopage , il fallait avoir rem- 
pli avec honneur des magistratures; pour exercer les hautes 
fonctions militaires, administratives, sacerdotales, il fallait 
posséder une fortune indépendante , car tous ces emplois 
étaient gratuits : pour être juge il suffisait d'avoir trente 
ans. La foule intronisée dans l'Héliée donnait libre car- 
rière à ses haines et à ses engouements , à ses proscrip- 
tions et à ses faveurs. Son despotisme était inévitable. Qui 
pouvait se dire à l'abri de l'Action populaire et de la juri- 
diction des Héliastes ? 

Cette masse de jugeurs avait un intérêt marqué à voir 
se multiplier les procès. D'abord , chaque juge à l'audience 
recevait trois oboles, ou neufs sols, comme chaque citoyen 
à l'Ecclésie ; c'était le même jeton de présence , le service 
civique étant le même. De plus, l'amende et la confiscation 
des biens étaient des peines qui devaient presque inévi- 
tablement frapper l'accusé ou l'accusateur. Or , le fisc , 
f'est-à-dire le peuple , en profitait. C'était la ressource 



— :).•{(> — 

habituelle des coffros vides de l'État. Les Héliastes se 
chargeaient de les épuiser comme citoyens et de les rem- 
plir comme juges. Athènes avait eu le soin de se réserver 
le jugement de tous les crimes commis dans ses colonies , 
ce qui était aussi conforme aux intérêts de ses prolétaires 
qu'à son droit de souveraineté . Indépendamment des crimes 
ordinaires , qui devaient être peu nombreux à raison du 
chiffre de la population, il y en avait d'autres , infiniment 
plus multipliés , qui tenaient à la forme de ce gouverne- 
ment: accusations contre ceux qui se rendaient coupables 
d'impiété ou pervertissaient la jeunesse par leurs doc- 
trines ; contre ceux qui gardaient le célibat et donnaient 
l'exemple de l'immoralité; contre ceux qu'on suspectait 
d'oligarchie; ceux qui avaient fui les charges publiques, 
ou qui avaient usurpé la qualité de citoyen ; contre le gé- 
néral qui n'avait pas obtenu les succès qu'on attendait de 
lui ; contre les ambassadeurs et les fonctionnaires de toute 
sorte qu'on soupçonnait de prévarication ; contre les ora- 
teurs qui faisaient des propositions contraires aux lois ; et 
tant d'autres accusations du même genre. Chacune d'elles, 
en cas d'acquittement, pouvaient donner lieu à un nouveau 
procès contre l'accusateur. L'orateur Aristophon se vantait 
d'avoir essuyé 75 accusations et d'en avoir toujours triom- 
phé. Un autre orateur, Démades, avait été 17 fois con- 
damné; Démosthènes , maintes fois poursuivi. 

Toutes ces qualifications de crimes , fort élastiques de 
soi, se prêtaient merveilleusement à la dispute. Les Athé- 
niens qui aimaient les subtiles discussions et les assauts 
de paroles , montraient peu de scrupule quand leur in- 
térêt était en jeu. Le sophisme est admirable pour aveu- 
gler la conscience. Cette foule qui encombrait tout le 
jour le Pnyx et l'Agora , avide de licence . affamée de 
plaisirs , ne consentant à subir aucun joug , pas même 



celui de la persuasion , également ingouvernable et in- 
capable de se gouverner, était susceptible de beaux élans, 
mais aussi d'odieux calculs. Pourquoi ne se serait-elle 
pas servi de l'Action populaire comme elle se servait 
de l'ostracisme et n'aurait-elle pas pourvu à sa subsis- 
tance par un moyen judiciaire quand elle assurait sa do- 
mination par un moyen politique ? Pourquoi ne pas con- 
damner les uns parce qu'ils étaient riches , quand on 
proscrivait les autres parce qu'ils portaient ombrage? Des 
sycopliantes , coureurs de populacité , amenaient des vic- 
times à l'Héliée. Ils épiaient l'heure propice pour traîner 
devant les tribunaux de la multitude un rival en défaveur, 
un grand citoyen en discrédit. Ainsi périrent Socrate et 
Phocion. Leurs accusateurs à tous deux furent, à leur 
tour, poursuivis comme calomniateurs , et punis. On sait 
que les Athéniens n'eurent que trop souvent l'occasion 
d'accorder cette expiation posthume aux erreurs de l'Action 
populaire. 

Disons d'un mot que la condition fondamentale qui 
manquait à la justice des Héliastes , c'était le désintéres- 
sement et l'impartialité. 

Si toutefois , comme on peut le croire , l'Action popu- 
laire eût pour but de garantir plutôt la siireté de l'État 
que celle des individus , il faut convenir qu'elle atteignait 
pleinement ce résultat. Tout démontre qu'à Athènes on 
avait bien plus à prémunir les innocents contre la licence 
des accusations qu'à stimuler contre les coupables le zèle 
des accusateurs. L'Action populaire était appropriée au 
gouvernement le plus démocratique qu'on ait connu. Elle 
fleurit au moins pendant quatre siècles , au milieu de cette 
famille de l'Attique si admirablement douée par l'esprit, 
sur ce petit territoire , peu fertile , mais l)rillant d'une 
pure lumière, où la main de Dieu semblait avoir scmc à 



— 53:> — 

profusion les germes du génie. Certes , il y avait une ga- 
rantie pour la République dans cette surveillance de tous 
par tous , dans cette inquisition mutuelle qui , pour rendi-e 
le glaive des lois inévitable , le plaçait d'abord dans la 
main de celui qui avait le plus directement souffert de la 
violation des lois, qui, à son défaut, l'offrait à tous les 
citoyens , et , en cas d'abstention de leur part , cas bien 
rare , l'imposait à un accusateur de son choix. 

D'un autre côté, si on se reporte aux harangues qui 
obtenaient le plus de succès près des Héliastes , on ne 
saurait méconnaître la haute culture intellectuelle de cette 
époque. A la même audience de l'Héliée, ont pu assister 
comme juges ou comme spectateurs , Platon et Aristote (1^ 
Zénocrate , disciple de Platon , Diogène et Antisthène son 
rival , les généraux Phocion , Ipbicrate et Thimothée , 
Démosthène et son ami Hypéride , le peintre Euphranor, 
le sculpteur Praxitèle, Zénophon, Ménandre , Isocrate. 
A l'époque où brillaient de tels noms , si l'administration 
de la justice criminelle était infectée d'un vice radical , on 
doit supposer que le peuple athénien avait du moins ap- 
porté dans les formes de la procédure un certain degré de 
perfection qui correspondait avec quelque exactitude à sa 
supériorité dans la philosophie , dans les lettres , dans les 
arts. 

Voici les principales phases de cette procédure : 
Celui qui voulait se porter accusateur, remettait par 
écrit son accusation à l'Archonte. Cet acte , d'ordinaire 
fort bref , se composait essentiellement de trois parties : 
la première énonçant les noms de l'accusatsur et de l'ac- 
cusé ; la seconde , la nature du crime ; la troisième , la 

t 

11) Arinfotc vint se fixer à Atlit-iuv en 'Mil, ii l'ilgo de 18 ans. 



— y.y.i - 

peine à laquelle concluait la partie poursuivante. L'acte 
d'accusation dressé contre Socrate était ainsi conçu : 

<( Mélitus , fils de Mélitus du bourg de Pitlios , accuse 
» par serment Socrate , fils de Sophronisque du bourg 
» d'Alopèse ; 

» Socrate est coupable de ne pas reconnaître les dieux 
» de la République et de mettre à leur place des extra- 
» vagances démoniaques. Il est coupable de corrompre 
» les jeunes gens; 

<( Peine de mort. (1). » 

D'autres accusateurs pouvaient se joindre aux rédac- 
teurs de l'acte , et concourir avec lui aux poursuites. 
Ainsi, à Mélitus, qui était un poète tragique, se réunirent 
Lycon , l'un des dix orateurs du peuple , et Anytus , qui 
avait puissamment contribué à l'expulsion des Trente. 

Sur le vu de l'acte d'accusation , l'Archonte examinait 
si l'accusateur avait qualité pour exercer l'action. Il man- 
dait également l'accusé pour apprécier les exceptions 
qu'il pourrait faire valoir. Cette comparution devant l'Ar- 
chonte s'appelait avaxfi^/ç. Le magistrat ordonnait que 
l'acte d'accusation resterait affiché jusqu'au jugement à la 
porte du tribunal de l'Héliée. Il recevait le serment par 
lequel l'accusateur s'engageait à poursuivre l'affaire , et il 
exigeait de lui le dépôt d'un cautionnement qui , en cas 
de désistement des poursuites , était confisqué. 

L'accusé n'était pas soumis à la détention préventive , 
pourvu qu'il fournît caution. Criton servit de caution à 
Socrate qui , comme on sait, demeura libre pendant tout 

(1) C'est la formule conservée par Diogène Laërce (L. II, cli. 40) 
L'accusation est un peu différemment rapportée par Platon, dans 
V Apologie de Socrate , et pai' Zénophon dans son apologie des faits 
mëmordhles de Sorrnte. 



— O.'VI — 

le cours de son procès (1). La liberté provisoire était de 
droit. Les Archontes même , en entrant en charge , de- 
vaient jurer de ne procéder à l'arrestation d'aucun ci- 
toyen avant la condamnation (2). Les Grecs trouvaient 
dans l'emprisonnement quelque chose d'ignoble et de 
servile. Ils réservaient d'ordinaire cette mesure , comme 
peine ou comme précaution, aux esclaves, aux ennemis 
vaincus et aux débiteurs du trésor ; car le fisc avait ses 
privilèges. D'ailleurs , la détention préalable eîit été une 
sorte d'antinomie , car l'accusé , à part certains crimes 
de lése-majesté populaire , avait toujours la faculté , quelle 
que fût la peine requise contre lui , de quitter Athènes 
avant la condamnation , en se soumettant à un exil per- 
pétuel et à la confiscation de ses biens. D'autre part, 
comme il n'existait pas dans la législation attique de ma- 
gistrats chargés de l'information , c'était à l'accusateur 
d'y pourvoir ; l'accusé avait naturellement le droit de 
contre - enquête : comment , emprisonné , aurait - il pu 
l'exercer ? (3) 

n restait donc libre comme l'accusateur. L'Archonte, 
après les avoir entendus l'un et l'autre , leur impartissait 
un délai pour préparer respectivement leurs moyens, et 
fixait en conséquence le jour où ils auraient à compa- 
raître , avec leurs témoins, à l'audience des Héliastes. 

Il convoquait immédiatement les juges. Cette première 
convocation avait pour objet , non pas de faire prononcer 
sur l'accusation, mais, d'abord, de choisir parmi les 
6,000 inscrits de la liste générale et annuelle , ceux qui 
siégeraient dans l'afTaire ; ensuite , de statuer sur les 

(1) Platou, Apologie. 

(2) Démosthènes coufre Tiiiianme. 

(â) DpmoîJthène? contre Tiinonalc — coiilri' Arislocrafp. 



causes d'empêchement qui pourraient se présenter ; enfin, 
de faire prêter serment. 

Le nombre des juges , avons-nous dit , était variable 
suivant la nature des accusations. Il y avait simplement 
lieu, de la part de l'Archonte , à indiquer d'après la loi 
les sections appelées à siéger, et à remplacer par un tirage 
au sort , parmi les 990 membres garclés en réserve , les 
juges appartenant à ces sections qui se trouveraient , 
par une cause quelconque , dans l'impossibilité de prendre 
part au jugement. 

En dehors de ces cas individuels d'excuse ou d'incapa- 
cité survenues, les juges devaient être acceptés par les 
parties tels que le sort les leur donnait. Il ne paraît pas en 
effet que le droit de récusation fiit admis : ce droit eiit été 
incompatible avec le principe qui faisait directement le 
peuple juge (I). 



(1) Toutefois, Pierre Ayrault peuse que des récusations étaient 
exercées (p. 159). Il cite à l'appui de cette opinion quatre autorités : 
Platon, apologie de Socrate. — Cicéron, Pro Balbo. — Lucien au 
livre Discoteria. — Démosthènes , dans la première harangue contre 
Aristogiton. Il n'indique pas les passages de ces auteurs sur lesquels 
il s'appuie. Quant à Platon et à Cicéron, nous ne trouvons rien qui jus- 
tifie l'assertion d'Ayrault. Sigonius donne deux extraits de Lucien et de 
Démosthènes , tirés des ouvrages cités par Ayrault et auxquels celui-ci 
sans doute faisait allusion. Le passage seul de Démosthènes indique un 
choix fait parmi les juges. Il dit en s' adressant à eux : Sorte lecti, deinde 
sublecti estis , sic enim jubet lex , suivant la traduction de Sigonius ; 
c'est dans le texte : On eAaytrE ht aTtixXyi^a^yin' rauTix yupol vàf4,ot 
?.'.yo(tri)i. — Ce passage pourrait s'expliquer en ce sens qu'il y avait 
réellement deux tirages, deux choix du sort, sorte lecti, le premier 
pour la composition de la liste générale des 6,000 ; le second pour le 
remplacement, dans les sections qui devaient siéger, des noms de ceux 
qui se trouvaient empêchés. Mais ce double tirage n'a pas de rapjiort 
avec la récusation. 



— 5;i6 — 

L'Archonte, ayant composé ce qu'on appellerait au- 
jourd'hui le jury de jugement , procédait à la réception du 
serment. Les Héliastes le prêtaient suivant cette formule , 
conservée par Samuel Petit : 

(I Je prononcerai d'après les lois et les décrets du peuple 
» d'Athènes. Je ne recevrai de présent ni par moi-même, 
» ni par l'entremise de personne. — Nul autre n'en 
» recevra à ma connaissance. — Je n'ai pas moins de 
)) trente ans. — J'écouterai d'une même attention l'accu- 
» sateur et l'accusé. — Je prononcerai sur l'objet même 
» du procès. — Je le jure par Jupiter, Neptune et Gérés. 
» — Je prie ces divinités de me perdre avec ma famille , 
» si je viole mon serment; si j'y suis fidèle, qu'ils me 
» comblent de prospérité ! » 

Le serment prêté , les juges se dispersaient pour se 
réunir à l'audience , au jour indiqué par l'Archonte. 

Il peut paraître singulier qu'ils fussent ainsi désignés à 
l'avance et exposés à se voir circonvenus par les parties ; 
mais cette mesure était à peu près indispensable. Il était 
de règle , en effet , que le procès devait se terminer le jour 
même où il était porté devant le tribunal (1). Or, l'opé- 
ration matérielle de la prestation de serment par des 
milliers déjuges eîit absorbé un temps trop considérable. 
Quant aux sollicitations et à la brigue , elles étaient en 
quelque sorte un élément constitutif de cette justice toute 
populaire et d'opinion. 

Quoiqu'il en soit , dans l'intervalle qui s'écoulait depuis 
la comparution devant l'Archonte jusqu'au jour du juge- 
ment , l'accusateur et l'accusé recherchaient leurs té- 
moins , se procuraient des pièces à conviction et pi'océ- 

(1) Platon , Apnloyifi de Socrafe. 



— 337 — 

daient , sous l'autorité de ce magistrat , aux saisies et aux 
opérations qui importaient à leur cause (1). 

Il n'existait pas à Athènes de fonctions correspondantes 
à celles de nos juges d'instruction. C'était aux parties d'y 
pourvoir. Les diflScultés qu'elles venaient à rencontrer en 
recueillant leurs preuves , chacune de son côté , étaient 
soumises à l'Archonte qui avait autorisé les poursuites. 

Tels étaient les préliminaires de l'audience ; elle com- 
mençait de grand matin et devait finir avant le coucher 
du soleil. Il est vraisemblable qu'elle se tenait sous un de 
ces vastes portiques dont parle Vitruve (2), fort nombreux 
à Athènes , et composés d'un espace à ciel ouvert , entouré 
d'un double rang de colonnes de marbre , qui soutenaient 
des galeries circulaires , de sorte que la lumière y entrait 
de tous les côtés , tandis que l'assistance était à l'abri. Les 
lois criminelles étaient gravées sur ces colonnes. Les sol- 
dats Scythes , mercenaires au service de la République , 
maintenaient l'ordre. L'Archonte , président , portait sur 
la tête une couronne de myrthe. Sa personne, durant ses 
fonctions, était sacrée. Il parait avoir eu pour l'assister 
dans son ministère des auxiliaires appelés naptJ'pouV. Les 
juges pouvaient tenu* à la main une baguette recourbée , 
qui était comme l'emblème de leur dignité et rappelait le 
sceptre des anciens rois qui rendaient la justice à Athènes. 
Lorsque la séance s'ouvrait , l'enceinte était purifiée par 
un sacrifice , et le hérault récitait une formule de vœux en 
faveur de la cité et d'imprécations contre ceux qui trahi- 
raient leurs devoirs. L'accusateur, l'accusé et les orateurs 
qui devaient prendre la parole, prêtaient serment : l'un , 



(1) Démosthènes contre Olympiadore. 

(2) AyrhU., I.S, 1, ' 



— :i;5s — 

que son accusation était fondée ; l'autre qu'elle était fausse , 
les derniers , qu'ils parleraient conformément à la vérité. 

L'accusateur lisait alors l'acte d'accusation. Le fait en 
litige était ainsi posé, défini et limité. C'est ce que l'on 
nommait «vro^-s.-it/.. La loi interdisait d'en sortir. 

Sous un autre rapport , l'expérience avait fait recon- 
naître la nécessité de donner au développement de la dis- 
cussion des bornes infranchissables. Confier au président 
le soin de maintenir ou de retirer à son gré la parole aux 
parties , c'eût été lui permettre de favoriser l'une ou 
l'autre. 11 était donc établi que l'audience serait divisée en 
trois périodes : la première accordée à l'attaque , la seconde 
à la défense , la troisième consacrée au vote et au pro- 
noncé du jugement. Le temps était mesuré par une clep- 
sydre , sorte d'horloge d'où l'eau s'écoulait uniformément. 
Quelques-unes des plaidoiries qui sont parvenues jusqu'à 
nous , n'avaient pu durer dans la même affaire moins de 
dix heures. Cependant les entraves chronométriques ap- 
portées à l'éloquence des orateurs , sont un sujet fréquent 
de réclamations : on les entend se plaindre qu'ils vont 
manquer d'eau; qu'ils n'en auront jamais assez pour tout 
dire ; quelquefois aussi ils déclarent en avoir de reste , 
tant leur cause est sûre , et ils autorisent généreusement 
leur adversaire à en prendre sur leur part. 

Lorsque l'accusateur avait formulé r«vrO|f.of(a, il déve- 
loppait les charges à l'appui. Le champ le plus vaste lui 
était ouvert pour sa démonstration. Athènes ne connaissait 
pas ce qu'on a nommé la théorie des preuves légales. Elle 
acceptait tous les éléments de conviction et les confiait tous 
à l'appréciation souveraine des juges. 

L'audition des témoins , dans cette procédure essentiel- 
lement orale et publique , était d'une importance capitale. 
Ils ne devaient pas se présenter deux-mêmes , spontané- 



— 539 — 

ment , mais à la requête des parties , qui les taisaient ci- 
ter par un officier public. En cas de refus de comparaître , 
ils étaient passibles d'une amende de 1,000 dracbmes (4) 
(environ 450 fr.). Pourvu qu'ils comparussent, ils pou- 
vaient se borner à dire qu'ils ne savaient rien , et cette dé- 
claration , fût-elle évidemment mensongère, ne leur faisait 
pas encourir de poursuites en faux témoignage (2). Ils 
n'étaient interpellés ni par le président ni par les parties. 
Leur liberté et leur initiative devaient être complètes. 

Ils ne venaient pas , au commencement des débats, dé- 
filer en ordre devant les juges et apporter sans intervalle 
leurs témoignages. Leur rôle était concerté à l'avance avec 
l'accusateur ou l'accusé qui les avait appelés. Lorsque 
l'accusateur, qui parlait le premier, avait besoin , dans le 
cours de la discussion, d'un de ses témoins , il s'interrom- 
pait et le faisait intervenir. Le témoin s'avançait alors vers 
l'autel (3), prêtait serment et fournissait ses déclarations. 
Il devait en être tenu note , afin, dit Démosthènes , qu'on 
ne pût les altérer en les commentant (4) ; et l'usage s'était 
introduit que chaque témoin prît soin , avant de se pré- 
senter, de rédiger et de remettre lui-même par écrit sa 
déposition au grelfier. Le témoignage oral s'appelait 
tiuprvfixv et le témoignage écrit £)c,««prup<av. Il arrivait sou- 
vent , lorsqu'on était à court d'eau , qu'on se bornait à lire 
ees derniers témoignages , et à en provoquer la confirma- 
tion verbale de la part du déclarant. Ainsi les juges pro- 
nonçaient toujours testibus non testimoniis. 

(1) Eschine in Timnrchum. 

(2) Platon , Lois , XI. 

(3) Cum quidam Athenis , ut mos Grœrorum est ,juroiido ruiisa 

ad aras accederet ( Cicéron , Prà Balbo, §. V.) 

(4) Deiixit'me haraiipue roiitro Stéphane 



— o^O — 

En même temps que l'accusateur évoquait à sa conve- 
nance les témoins à charge , il faisait passer sous les yeux 
des Héliastes les pièces à conviction que ses recherches 
avait pu lui proeurer. 

Après avoir parcouru la série de ses preuves , il lui était 
loisible , si la clepsydre coulait encore pour lui, d'appeler 
à son aide quelque orateur de profession, qui reprenait les 
charges et complétait sa tâche. Le plus souvent c'étaient 
les accusateurs adjoints qui lui prêtaient le concours de 
leur parole. 

Le rôle de la défense se déroulait ensuite parallèlement, 
dans le même ordre et par les mêmes moyens. L'accusé 
tenait presque toujours à honneur de se défendre lui- 
même , et comme il y aurait eu quelque honte chez les 
Athéniens à manquer de talent , il achetait , au besoin , 
aux hommes du métier , un discours qu'il récitait de mé- 
moire. Ses avocats étaient ensuite entendus. 

Le débat était directement établi entre l'accusateur et 
l'accusé , sans l'intermédiaire modérateur des magistrats. 
Le président, impassible , laissait tout dire , n'intervenait 
pas. L'action appartenait moins à la société qu'à la partie 
poursuivante. Celle-ci l'exerçant à ses risques , il parais- 
sait juste qu'elle en eût la libre disposition. 

Aussi n'était-ce qu'à elle seule qu'il appartenait d'inter- 
peller l'accusé. Elle pouvait l'interroger comme elle vou- 
lait , quand elle voulait , revenir itérativement à la charge 
contre lui^ le presser avec véhémence, le circonvenir cap- 
tieusement , et se permettre , comme partie , en vue de le 
déconcerter ou de le surprendre , des stratagèmes que la 
dignité d'un juge ne saurait employer. Les Athéniens, 
d'ailleurs , avaient senti que si l'Archonte se mêlait aux dé- 
bats , il y mettrait nécessairement le poids de son opinion, 
Ils considéraient comme impossible qu'un homme discute 



— :ai — 

sans laisser voir ce qu'il pense. Ils réduisirent donc le 
président au silence pour être siirs de son impartialité. 
N'admettant pas à l'audience cette direction officielle et 
supérieure , que nous trouvons aujourd'hui si naturelle , si 
indispensable , ils sacrifiaient tout à la liberté de discus- 
sion , sauf à comprendre la vérité même dans le sacrifice. 

Ils ne se dissimulaient sans doute pas les inconvénients 
de cette accusation sans contrôle ; et ils avaient pris des 
mesures pour y porter remède ; mais la nature même des 
mesures , en indiquant le mal , révèle le but définitif que 
se proposait la loi. L'accusateur ne sera-t-il pas guidé par 
de mauvaises passions , la haine , l'envie , vices naturels 
des républiques? S'il n'obtenait pas pour son accusation la 
cinquième partie des sufi'rages exprimés par les juges , il 
était frappé lui-même d'une peine grave. Ne se laissera-t-il 
pas aller par corruption , crainte , défaillance , à déserter 
l'accusation ? 11 devait au début du procès , comme nous 
l'avons dit, déposer un cautionnement qui, en cas d'aban- 
don des poursuites , était attribué au fisc. Mais se dévoue- 
t-on , nonobstant ses périls , au rôle onéreux d'accusateur? 
La loi attribue au dévouement, en cas de succès , une por- 
tion des biens confisqués du condamné. 

Ces stimulants et ces palliatifs combinés devaient ame- 
ner un résultat inévitable : on punit l'accusateur téméraire, 
soit; on punit l'accusateur indolent, bien; mais n'est-ce 
pas le réduire , dans l'un et l'autre cas , à chercher par 
tous les moyens,. avec ou sans conviction, avec ou sans 
loyauté , le triomphe de son accusation ? Il faut qu'il écrase 
l'accusé, son salut est à ce prix. Ce n'est pas avec impar- 
tialité , c'est avec l'instinct de la conservation qu'il attaque 
son adversaire , son ennemi. 

Ce qui , dans un autre ordre de faits , doit choquer aussi 
nos idées actuelles, c'est la coutume suivie devant les Hé- 



liastes de plaider et de s'interpeller avant d'avoir recueilli 
tous les témoignages. Rien, en apparence de plus con- 
traire au bon sens , surtout en l'absence d'une information 
préalable. Cette marcbe , favorable d'ailleurs à l'action des 
orateurs, était peut-être commandée par une raison toute 
spéciale. La Grèce , en effet , comme toute l'antiquité , 
connaissait l'usage de la torture. Atbènes l'avait fait entrer 
dans sa procédure criminelle , non comme un moyen nor- 
mal de preuve appliqué aux accusés , mais comme une 
condition nécessaire à la déposition des esclaves. Avait-on 
besoin des déclarations d'un de ces hommes , on ne l'en- 
tendait pas comme témoin , car il n'y a pas de témoins 
sans serment, et faire serment c'est attester les Lois, les 
Dieux et la Patrie. On ne pouvait donc considérer la parole 
de l'esclave que comme un document quelconque, et, pour 
lui donner l'autorité dont elle était susceptible , on sou- 
mettait le malheureux aux tourments. Les cris que lui 
arrachait la soufirance n'étaient pas sans doute la voix 
d'un citoyen, la torture n'avait pas cette puissance, mais 
c'était la voix d'un être servile à laquelle le mal physique 
apportait une sorte de garantie, de même que la contrainte 
morale du serment en apporte une au témoignage des 
hommes libres. 11 y avait de la liberté à l'esclavage la dif- 
férence de l'âme au corps. La question appliquée à un in- 
dividu , inhumanité à part , n'est en général qu'un faux rai- 
sonnement; on suppose que cet individu cache une pensée 
et on veut le contraindre à la produire. S'il parle cepen- 
dant, n'est-ce pas la douleur qui a menti? Chez les Athé- 
niens, on ne partait pas de la supposition que l'esclave 
savait la vérité et la celait : avant même de la lui de- 
mander, on lui imposait une sorte de préparation , on le 
soumettait à la formalité du supplice ; c'était moins un 
sophisme qu'on faisait à son égard, qu'un rit^ judiciaire 



— oi3 — 

ou social qu'on accomplissait sur sa personne (1). Or, il 
fallait au moins , avant d'appliquer l'esclave à la torture , 
qu'on en vît la nécessité au procès. Ce n'était pas au début 
de l'audience qu'on pouvait recourir à de pareilles me- 
sures. A ce moment encore on ne savait rien , faute d'une 
instruction impartiale ; il n'y avait que les assertions con- 
tradictoires des adversaires. A mesure que la discussion 
se déroulait , la lumière se faisait , les moyens s'élucidaient 
de part et d'autre , et il devenait enfin possible d'apprécier 
l'opportunité du recours suprême à la question : apprécia- 
tion absolument impossible avant qu'on eût plaidé. Des 
considérations de ce genre avaient pu contribuer à faire 
intervertir dans les débats d'audience l'ordre qui main- 
tenant nous paraît le seul conforme à la raison. 

C'était une chose d'importance que de savoir à quel 
moment on recevrait les dépositions : les esclaves , si 
nombreux à Athènes, jouaient nécessairement un rôle 

(1) Ce que nous disons ici paraîtra choquaut ; ou uous demaudera 
des cautions. Ou peut voir le traité fondamental sur cette matière du 
jurisconsulte allemand Reitemeier, De origine et ratione quœstionis per 
tormenta apud Greecos et Romanos. Dans un article de la Revue de le'gis- 
lation, t. IV, M. Nicias Gaillard s'exprime ainsi : « A Athènes , ainsi 
que plus tard à Rome , les esclaves n'avaient pas le droit de déposer 
en justice : Servis testimoniis dictio ne esto. Leur témoignage donné 
librement était rejeté comme indigne ; mais la loi admettait ce témoi- 
gnage quand il leur était arraché par les tourments. La torture était 
pour les esclaves ce que le serment était pour les hommes libres : un 
moyen d'aCBrmer la sincérité de leur déposition. » — M. F. Elie 
( Théorie du Code d'inst. crim., 1. 1 , p. 25), dit en termes équivalents : 
« On avait établi que le témoignage des esclaves serait , non point 
» reçu à titre de témoignage , mais arraché à titre de déclaration , pai' 
» les tourments de la question. Il semblait qu'il n'y eût que le fouet 
» et la roue qui pussent faire sortir la vérité de ces lèvres abjectes , et 
» que leurs dépositions ne pussent prendre quelque valeur qu'avec la 
» sanction des supplices. » 



considérable dans les procès criminels. On ne saurait 
même douter que les hommes libres , dans certains cas , 
ne fussent passibles de la question. Au rapport de Plu- 
tarque , on délibéra d'y soumettre Phocion. « Il y en eût, 
» dit-il , qui demandèrent qu'avant d'être exécuté , il serait 
» appliqué à la torture ; on ordonna même d'apporter la 
» roue ; on fit venir les questionnaires et l'exécuteur (1). » 

Phocion , plus qu'octogénaire , quarante-cinq fois promu 
au commandement des armées d'Athènes , toujours heu- 
reux dans ses expéditions , un des hommes les plus vei- 
tueux de l'antiquité , soumis à cette cruelle ignominie ! 
Elle lui fut épargnée , grâce peut-être à la présence d'esprit 
d'un assistant qui dit à l'accusateur : « Mais si nous 
» donnons la torture à Phocion , que pourrons-nous donc 
» te donner à toi ? » 

La question était infligée le plus souvent par la roue et 
les verges , quelquefois par la suspension du supplicié à 
une échelle , par l'introduction de vinaigre dans ses na- 
rines , par l'application de briques brûlantes sur son corps. 
Elle avait nécessairement lieu en public sous les yeux des 
juges , car c'était à eux personnellement à tout voir, à 
tout apprécier, et rien ne pouvait se faire hors leur pré- 
sence , dans le secret. L'appareil de ces supplices devait 
jeter une teinte lugubre sur l'audience des Héliastes et 
l'anxiété dans leur âme ; car l'efficacité même de la torture 
était dès lors controversée. Démosthène en préconise l'em- 
ploi (2) , Aristote s'en défie (3). 

Toujours est-il que .par ce moyen de preuve comme par 
tous les autres , la conviction des Héliastes se formait en 

(1) Vie de Phocion. 

(2) Contre Evergus et Mnfi.sybule. 
(•■») lihet.. liv. a, chap. \vi. 



— UTi — 

face même de la réalité, sous l'impression directe des faits 
et des discussions d'audience , sans aucune formule sacra- 
mentelle , sans entrave d'aucune sorte. 

Les débats finis , l'Archonte en prononçait la clôture. 
Il faisait immédiatement procéder à deux votes successifs : 
l'un sur le crime , l'autre sur la peine. La question de cul- 
pabilité était résolue par une alternative , sans moyen 
terme possible. A cet effet, deux boules , l'une blanche , 
l'autre noire, étaient distribuées à chacun des juges. Ceux- 
ci déposaient l'une d'elles dans une urne. C'était le vote 
secret par oui ou par non , et la décision se formait à la 
simple majorité. L'Archonte dépouillait le scrutin sur l'au- 
tel. Si le nombre de boules blanches surpassait ou égalait 
celui des noires , il y avait acquittement ; dans le cas con- 
traire , condamnation. Le Président annonçait l'un ou 
l'autre résultat par une ligne plus ou moins longue qu'il 
traçait ostensiblement sur une tablette de cire. 

La culpabilité déclarée , un débat s'ouvrait presque tou- 
jours sur la peine , les lois d'Athènes n'ayant attaché qu'à 
un petit nombre de crimes des pénalités préfixes et inva- 
riable. L'accusateur proposait donc la sienne et l'accusé 
disait lui-même celle qu'il pensait avoir encourue. Après 
discussion entre les orateurs, les juges décidaient au 
moyen de bulletins de vote. La peine qui réunissait le 
plus de suffrages était prononcée par l'Archonte. 

Les peines dont la loi autorisait l'application étaient : 
la Mort , qui s'infligeait de diverses manières , suivant la 
nature du crime et la qualité du condamné , par la corde , 
le glaive , le bâton , la noyade , la précipitation dans un 
gouffre , mais le plus habituellement par le poison. — 
L'Exil , qu'on peut regarder comme la peine typique chez 
les Athéniens , et à laquelle les condamnés pouvaient 
presque toujours recourir pour en éviter de plus graves. 



— ft/lii — 

— La Détention perpétuelle , qui était fort rare. — L'Em- 
prisonnement temporaire, également peu en usaf^e. — 
L'Amende , prononcée dans un grand nombre de cas , 
comme répression principale, et, dans d'autres, comme 
répression accessoire. — La Confiscation des biens , con- 
séquence de la Mort et de l'Exil. — La Dégradation , qui 
découronnait en quelque sorte le citoyen de ses droits, en 
lui laissant la possession matérielle de sa patrie , de sa 
iortune et de sa liberté. — Enfin l'Esclavage, réservé aux 
étrangers seuls. 

Le condamné était aussitôt remis aux mains des Onze ; 
magistrats élus dans chacune des dix tribus de la ville , 
pour l'exécution des jugements , et auxquels s'adjoignait 
un greffier. 

Telle était dans son ensemble la procédure des Hé- 
liastes. Si la voix du peuple mérita jamais d'être divinisée, 
ce ne fut pas quand elle parla par la bouche de ces juges. 
L'organisation criminelle d'Athènes , appropriée et subor- 
donnée à la domination démocratique , ne répondait pas 
;'i l'idée que les modernes se font de la justice. Mais à côté 
de ses défauts , de ses vices , de ses iniquités , elle eût sa 
splendeur. Prenons-là maintenant pour ce qu'elle était 
dans les mœurs grecques , ne la regardons plus aux aus- 
tères clartés de cette lumière qui depuis s'est faite dans 
les âmes. 

L'Héliée , s'il fut un instrument de règne pour la plèbe, 
fut aussi la plus grande école oratoire, et ses leçons n'ont 
pas été stériles pour le monde. Ce n'est que la liberté qui 
développe l'émulation , ce n'est que l'émulation qui dé- 
veloppe le génie. Surexciter l'homme en l'exerçant , en 
l'agitant , accroître sa puissance par l'action et ramasser 
ses forces par la discipline , tel était le but suprême des 
institutions grecques. On raconte que le jeune Thucydide, 



— ,1'M 



qui entendait Hérodote lire son histoire à l'assembléo 
d'Olympie , fut transporté d'enthousiasme et fondit en 
larmes. C'était l'étincelle de sa vocation qui s'allumait. 
Comme Démosthène, dans sa seizième année , assistait 
à une belle plaidoirie de l'orateur Callistrate , il ressentit 
un frémissement mêlé de joie et de jalousie secrète. C'était 
aussi son démon familier qui se remuait en lui pom' la 
première fois. Ainsi la révélation se faisait parmi ces 
hommes de l'un à l'autre ; ils se passaient le flambleau. 
L'éloquence sous toutes ses formes était leur grande étude, 
leur grande passion. Elle a jeté sur leur pays une gloire 
immortelle , et , a certains jours , elle éleva au-dessus do 
lui-même et monta jusqu'à l'héroïsme , ce peuple léger. 
Ces jours furent rares , sans doute , mais il n'y a que des 
moments dans la vie des peuples , comme dans celle des indi- 
vidus (1). Et longtemps après , lorsque Athènes , d'abord 
asservie à la Macédoine , puis à Rome , était dégoûtée des 
aventures de la guerre et de la politique , sa vraie gran- 
deur lui restait encore. Dans le iv^ siècle de notre ère , 
siècle des combats de l'esprit et des triomphes de la reli- 
gion révélée , on la retrouve toujours fidèle au culte de 
l'éloquence. Elle est remplie alors d'églises chrétiennes et 
de temples païens , d'anciens gymnases et de nouvelles 
écoles, où accourt comme autrefois la jeunesse de l'Eu- 
rope et de l'Asie. C'est, là que se pressent autour des 
chaires apostoliques, les prosélytes du Dieu unique qui 
détrône partout les faux dieux; foule de disciples purs , 
enthousiastes , mystiques , qui fournira de grands prédi- 
cateurs à l'Église militante et de saints pontifes aux sièges 
épiscopaux. Athènes partage alors avec Antioche et Alexan- 
drie la gloire de nourrir des Pères de l'Égiise , dont l'élo- 

(1) M. Thifrs. Ilisfoire rh la Rpn,/„fio/> , liv. 3'i. 



— :>4H — 

quence ne le cédait pas à celle des orateurs de l'Héliée : 
Saint Grégoire de Nazianze reçut les mêmes traditions 
oratoires que Démosthène, et au même lieu. Si l'appli- 
cation eut un but différent, si l'intérêt se spiritualisa, si 
le sentiment s'éleva de la terre au ciel , l'œuvre de notre 
religion ne s'en fit pas moins, selon l'i^xemple qu'en avait 
donné son divin fondateur, par la parole. 

Cette influence d'Athènes s'est répandue au delà , à tra- 
vers les âges , et, en France surtout , elle s'est fait profon- 
dément sentir dans la chaire, dans les tribunaux, dans les 
assemblées délibérantes. Quelle que soit en effet son appli- 
cation , l'éloquence ne change pas. Elle reste soumise aux 
mêmes principes , immuable dans sa nature , éternelle 
dans sa source. Et pourquoi ? C'est que l'orateur n'a d'autre 
puissance sur les hommes et d'autre point d'appui pour 
les remuer , que leurs passions , leurs vertus , leurs be- 
soins , leurs désirs , leurs craintes , leurs espérances , leurs 
intérêts , enfin , ce mot étant pris dans son acception la 
plus large. Or, les mobiles qui nous poussent sont limités, 
invariables, et la permanence des mêmes émotions et de 
la même logique dans l'homme fait que l'éloquence d'il y 
a deux mille ans est encore celle d'aujourd'hui. L'instru- 
ment que touche l'orateur est étendu sans doute, il est 
puissant , il est sonore , c'est tout le cœur et tout l'esprit 
de l'homme; mais aussi il est fixe et ne peut recevoir 
aucune modification dans son étendue , sa puissance , sa 
sonorité. Le personnel de l'Hélice , par sa com2iosition 
même, était un instrument éminemment propre à rendre, 
sous des mains habiles, tous les sons humains, et les 
maîtres qui surent le faire vibrer sont restés des modèles , 
toujours jeunes , toujours actuels. On les étudie encore 
avec grand profit. Pour citer deux noms, un illustre avocat 
anglais, lord Biougham est le plus savant et le plus curieux 



— 549 — 

commentateur de Démosthènes , et , chez nous , un magis- 
trat qui a jeté tant d'éclat dans les fonctions du ministère 
public , M. Plougoulm , a donné une traduction , qui sera 
définitive , d'une partie des œuvres de l'orateur grec. 

On sait d'ailleurs que la plupart des discours de Démos- 
thènes étaient destinés aux Héliastes. 




3C. 



APPRECIATION D'ATHALIB , 

Par m. TIVIER , 

Lue dans la Séance du 27 Mai 1859. 

Messieurs, 

Vous avez accueilli quelques pages consacrées à l'éloge 
de Racine, avec une bienveillance qui m'autorise à revenir 
sur ce sujet. Je me propose de les compléter aujourd'hui 
par une appréciation d'Atbalie. Je ne me dissimule pas la 
difficulté de l'entreprise. Tous les critiques ont proclamé 
à l'envi la perfection et la supériorité de cette tragédie 
dont Voltaire écrivait à Scipion Maffei : « La France se 
glorifie d'Athalie , c'est le chef-d'œuvre de notre théâtre , 
et celui de la poésie. » Après de pareils témoignages le 
mieux serait de garder le silence et de se rappeler ce mot 
de Geoffx'oy : « Dans une pièce aussi excellente , le com- 
» mentaire ne peut être souvent qu'une suite de formules 
» d'admiration : le critique qui essaie d'entrer dans l'expli- 
)) cation de ces beautés toujours nouvelles , se transforme 
» insensiblement en panégyriste. » Essayons toutefois 
malgré ce redoutable avertissement : notre devise semble 
m'y engager: « Tentanda via est. n Après tout la route, 
quoique battue, laisse encore quelques points inexplorés. 
Il est possible de relever des erreurs chez certaines cri- 
tiques , de trouver que les autres auraient pu mettre la 
vérité dans un jour plus complet. Je vais essayer de le 



faire après avoir remarqué que si je n'accepte pas sans 
contrôle tous les jugements des admirateurs de Racine , 
j'adhère par avance et sans réserve à leur conclusion. 

Je ne rappellerai pas la mauvaise fortune d'Athalie , du 
vivant de son auteur. De pareilles erreurs sont plutôt sans 
doute une surprise de l'opinion , qu'une injustice prémé- 
ditée. Que Fontenelle , trop partial pour la gloire de son 
oncle et trop sensible au souvenir d'un épigramme, ait 
usé de représailles dont sa mémoire seule a souffert ; que 
Lamothe , ce prosateur spirituel qui rimait malgré Mi- 
nerve, se soit vengé sur un grand poète des rigueurs do 
la poésie , ce sont là des effets trop communs de l'amour 
propre. Il paraît difficile d'aller plus loin, d'admettre une 
conspiration d'écrivains jaloux, coalisés 

pour diffamer le chef-d'œuvre nouveau 

et s'assurant la complicité du public. Geoffroy , en nous, 
dénonçant ce complot, avoue qu'Atlialie n'est point un 
ouvrage composé pour une scène profane. Il pense « que 
» Racine a voulu nous y laisser un monument de sa piété 
» et de la hauteur à laquelle pouvait atteindre le génie 
n guidé par la l'eligion. » S'il en est ainsi, nous pouvons 
demander à l'élévation même du sujet les causes de l'in- 
succès de la pièce , et nous expliquer en partie sa disgrâce 
par des préventions analogues à celles qui accueillirent 
le Polyeucte de Corneille. 

Si Racine trouva ses contemporains indifférents ou pré- 
venus, le siècle suivant et le nôtre devaient lui faire justice 
et réparation , trop tard il est vrai pour le consoler et lui 
rendre la foi dans son génie. Voltaire , dont j'ai cité plus 
haut le témoignage , ne se démentit qu'à la fin de sa car- 
rière , lorsque son peu de sympathie pour les hébreux le 
rendait moins sensible aux beautés d'une tragédie tirée 



— 353 — 

de leur histoire. Encore, en condamnant le sujet, ne 
cessa-t-il de reconnaître le mérite de l'exécution. 

Laliarpe se montra plus juste : tout passionné qu'il était 
pour la gloire de son maître et bien qu'il acceptât ses 
opinions en disciple fidèle et privilégié , il en appela de 
Voltaire aigri par la polémique à Voltaire n'écoutant que 
son goût et son admiration ; il s'efforça d'échapper au 
préjugé dont celui-ci avait subi l'influence, mais il n'y 
parvint qu'à demi. Sans condamner le sujet, il prend un 
parti plus regrettable encore, il l'excuse, et son apologie 
trahit l'embarras d'un professeur peu sûr des sentiments 
de l'auditoire. Il loue Racine avec contrainte , en faisant 
bien des l'éserves et réduit presque son mérite à la mise 
en œuvre d'une matière ingrate. « Le sujet, dit-il, est un 
» de ces tableaux qui ne peuvent exister que par un pres- 
)) tige unique de coloris ; l'intervention divine qui forme 
» le nœud est un de ces moyens qui n'ont qu'une valeur 
)) proportionnée à la main qui s'en sert. Mis en œuvre par 
i) un autre il pouvait tout au plus faire excuser Joad. » 
Le caractère des principaux personnages ne lui semble pas 
moins compromettant pour le succès de la pièce. 11 ne 
s'agit plus ici « d'un héros , d'un politique habile , <( mais 
« d'un pontife enfermé dans son temple ; d'un enfant au 
sort duquel il faut s'intéresser pendant cinq actes. » La- 
harpe a presque peur de cet enfant. Le charme du premier 
âge lui paraît « un moyen tragique , intermédiaire entre 
le sublime et le ridicule. >< Ce gros mot de ridicule para- 
lyse son enthousiasme. Il en craint l'application pour lui , 
c'est visible , pour l'auteur et même pour les spectateurs ; 
il les rassure par l'exemple d'Athahe elle-même contre la 
crainte qu'ils auraient de céder à leur attendrissement. 
Voilà des craintes assurément peu fondées et des précau- 
tions bien superflues ! Ailleurs Laharpe atténue l'effet dc.« 



— :,'M — 

allusions qui nous reportent aux récits de la Bible. Il y 
constate un grand talent d'expression pour sauver des 
détails « révoltants, mais nécessaires à la couleur locale. » 
Il ne trouve guère à louer , dans le songe d'Athalie que 
(( la variété des objets déciùts » et la manière dont il mo- 
tive les allées et venues des personnages. L'enthousiasme 
religieux de Joad et la perversité de Mathan rentrent aussi 
dans ce système de combinaisons dramatiques. L'hésita- 
tion d'Athalie suspendue entre le remords et la vengeance 
appartient encore à ce mécanisme ingénieux ; elle permet 
de conduire l'action jusqu'au cinquième acte. Abner est 
un plénipotentiaire choisi d'après toutes les règles de la 
diplomatie théâtrale. Le dénouement est suffisamment 
vraisemblable : (( Athalie semble se jeter dans le péril , Joad 
a moins l'air de l'y attirer que de l'y laisser tomber , et la 
catastrophe parait im ouvrage du ciel. » En résumé, la 
pièce excelle en qualités négatives ; c'est un chef-d'œuvre 
de construction , un modèle d'équilibre , un tour de force 
pour ajuster le sujet à la scène et le faire passer sans trop 
d'encombre sous le voile de l'expression. 

Ce sont , il faut l'avouer , des appréciations de ce genre 
qui ont autorisé les défenseurs outrés du romantisme et 
certains écrivains actuels à ne trouver dans la tragédie 
classique et l'esprit français d'autres qualités que la mé- 
thode et l'exactitude du style. C'est à travers Laharpe que 
l'on a jugé Racine quand on a voulu en faire le plus mé- 
thodique des arrangeurs et le plus compassé des écrivains, 
quand on a vanté son esprit pour nier son génie , et trans- 
formé en purisme son admirable pureté. Sans méconnaître 
le mérite ni contester l'autorité de Laharpe , avouons que 
sa critique peu étendue, minutieuse et parfois pédantesque 
a produit des réactions funestes même aux renommées 
dont il s'était constitué le défenseur et l'arbitre. 



Geofli'oy , dans ses feuilletons du journal de l'empire , 
ne perdit jamais l'occasion de louer Athalie; mais il eut 
aussi le tort d'en louer trop exclusivement les mérites 
extérieiu-s et l'agencement heureux. « Si les règles de l'art 
dramatique , dit-il quelque part, pouvaient se perdre , on 
les retrouverait là » Pour lui, comme pour Labarpe, Athalie 
est surtout un ensemble d'inventions dont il faut avant 
tout justifier la vraisemblance et l'enchaînement. Si les 
mœurs et les croyances des Juifs prêtent au reproche , il 
demande grâce pour le poète qui devait , en peintre cons- 
ciencieux, se boi'uer aies reproduire. Toutefois, en em- 
pruntant à Labarpe ces procédés d'une critique purement 
défensive et qui sent moins qu'elle ne dispute , Geoflfroy 
comprenait mieux la grandeur de la pièce. D y signalait 
l'acteur suprême dont la main dirige les événements et les 
conduit à leur but. Il avait mieux saisi la liaison et l'im- 
portance de toutes les parties , et blâme justement son 
devancier d'avoir trouvé le troisième acte vide ; il y montre 
l'action se hâtant vers la catastrophe , par l'aveuglement 
de Mathan pressé du désir de venger ses anciennes in- 
jures accrues d'un nouvel outrage , et la résolution de 
Joad qui, pressentant le péril, se résout à hâter une crise 
au début de laquelle l'assistance divine descend visible- 
ment sur lui. 

Athalie trouva dans Lemei"cier, poète et critique à la 
fois, un appréciateur encore plus éclairé. Il ne demande 
point grâce pour un sujet réputé barbare; il ne réduit 
point la pièce à n'être qu'un assemblage de faits grossiers 
ingénieusement combinés , de traditions choquantes dissi- 
mulées sous une décoration artificielle. Pénétrant au cœur 
de la tragédie , il comprit et fit bien voir qu'en ôtant l'es- 
prit divin du milieu des personnages qu'il inspire ou qu'il 
aveugle, on la réduisait à n'avoir plus de sens. A ce ressort 



— 356 — 

principal , il rattachait très-bien toutes les situations , tous 
les caractères et toutes les scènes : il en signalait la par- 
faite concordance et l'étroite connexité; il montrait l'ac- 
tion , tantôt subissant la brusque impulsion des péripéties 
les plus frappantes , tantôt se déroulant avec la plus irré- 
sistible logique sous l'influence d'une double fatalité , celle 
des passions humaines et de la volonté divine : tantôt, 
s 'arrêtant dans une espèce de calme terrible, comme celui 
qui précède les explosions d'un violent orage , calme né- 
cessaire pour manifester l'activité divine dans l'inaction 
et le recueillement de l'homme. Cette pensée si juste , 
il la rend d'une manière vive et sensible en disant, à 
propos du quatrième acte : « Les mesures du pontife 

sont prises, il doit être maintenant oisif, s'il 

triomphe , sa victoire sera tout à fait miraculeuse. » 
Lemercier signale encore dans Athalie des passions aussi 
vives que partout ailleurs, quoique prises dans une région 
plus élevée; il y admire la grandeur des situations, la 
beauté de ces groupes admirables que la peinture pour- 
rait prendre tout formés sur la scène pour les trans- 
porter dans ses compositions. Le style lui paraît empreint 
des couleurs de la Bible sans rien perdre de sa mesure. 
Il a compris la solennité d'un drame fondé sur l'interven- 
tion directe de la Providence, la majesté de son prophète 
et la sauvage grandeur d'Athalie. Il ne lui manque que 
d'avoir mieux saisi la valeur historique et morale du 
peuple juif, la gravité des intérêts engagés dans la cause 
de Joas , et la puissance de l'inspiration religieuse qui 
n'était pas chez Racine un eftet de l'imagination, mais se 
répandait de son cœur dans ses vers. 

Lemercier appartenait au parti des novateurs. Ses leçons 
et ses exemples inauguraient la croisade romantique. 
C'est . ihose singulière ! aux partisans de cette école qu'il 



— 337 — 

faut demandei' la plus complète et la plus haute appré- 
ciation d'Athalie. Schlegel , si dédaigneux pour notre 
système dramatique , si prévenu contre Boileau , Racine 
et Molière , si partial pour le théâtre étranger, a parfaite- 
ment compris et mis en relief le caractère d'une tragédie 
où « l'esprit prophétique prête ses ailes au génie de la 
» poésie. » 11 a touché d'une main sûre le ressort caché 
qui fait mouvoir toutes les parties de cette auguste com- 
position. Il nous y montre : » sur la terre , le combat du 
» vice et de la vertu ; dans le ciel , l'œil vigilant de cette 
» Providence qui , du centre rayonnant d'une gloire inac- 
» cessible , décide du sort des mortels. » Il a senti le 
souffle divin qui circule dans toute la pièce , et le pouvoir 
d'une inspiration qui, sortant de l'àme du poète, « attes- 
n tait la sincérité de ses sentiments religieux. » 

C'est également dans l'àme et la foi de Racine que M. 
S'^-Beuve a trouvé le secret des plus rares beautés de son 
dernier ^ouvrage. Quand ce critique si savant et si dé- 
licat n'était encore que le jeune et vaillant champion du 
romantisme , la grande réputation d'Athalie lui semblait 
surfaite ; il ne jugeait pas l'œuvre si complète et si déses- 
pérante qu'on l'avait bien voulu dire. II n'y trouvait, pas 
a l'essence de la poésie hébraïque » qu'il faisait consister 
alors en détails archéologiques. Il cherchait dans le temple 
d'Israël la mer de bronze et les chérubins qui en eussent 
peuplé la solitude ; il voulait que l'imagination pénétrât 
dans celui de Baal pour y entrevoir 

Cent idoles de jaspe aux têtes de taureaux , 
et 

Les dieux d'airain posant leurs mains sur leurs genoux. 
Depuis , en revoyant ses premiers portraits litiéraires 



— o58 — 

il a fait justice de ses propres exigences et reconnu de 
bonne grâce qu'il avait pris le fonds pour la forme , la mise 
en scène pour la pensée intime. Il a loué Racine de n'avoir 
pas caché sous ce vain luxe de décorations et d'images le 
Dieu invisible et présent dont l'unité toute spirituelle eût 
disparu sous la multitude des symboles ; il a su gré au 
poète d'avoir supprimé tout ce qui amuse les yeux , pour 
ramener tout à cette unité d'impression , la moins con- 
testée de celles que réclame la tragédie. 

L'un des derniers historiens de notre littérature , M. 
Nisard , ajoute aux observations des commentateui's qui 
l'ont précédé, de nouvelles et importantes remarques. 11 
signale , comme source de l'intérêt , la lutte de l'usur- 
pation et du droit , de la reUgion et de l'idolâtrie. 11 nous 
montre , dans les soupçons d'Athalie , dans les tourments 
de son âme aigrie et bouleversée , c'est-à-dire dans une 
cause toute morale, le vrai sujet de la pièce. 11 y voit le 
trouble croissant de scène en scène et le spectateur do- 
miné par une émotion toujours plus vive, marcher de pré- 
visions en certitudes, comme un homme qui verrait se 
réaliser chacun de ses pressentiments. En admirant l'ad- 
mirable et profonde connexité de toutes les scènes , il jus^ 
tifie cette observation par laquelle s'ouvre son analyse : 
« Athalie est une de ces pièces toutes faites , comme les 
aimait Racine. » 

Je m'attache à ce dernier mot pour en tirer, par voie 
d'explication, la pensée qui me préoccupe et qui mo semble 
avoir été méconnue , ou , du moins , plutôt indiquée qu'ap- 
profondie par les différents critiques dont je viens de 
recueillir les opinions. 

Athalie estune tragédie toute faite; assurément: mais eu 
quel sens ? A-t-on voulu dire que le récit biblique présente 
un événement digne d'intérêt , un nombre suffisant de pcr- 



— :i;)9 — 

sonnages capables d'inspirer la terreur ou la pitié , pou- 
vant former des groupes et des contrastes heureux; qu'on 
y trouve une action bien ménagée et la matière de cinq 
actes bien remplis? On peut l'entendre ainsi, mais cette 
interprétation laisserait en dehors le principal avantage 
du sujet et la source vraiment unique d'inspiration qu'il 
oflfrait au génie de Racine. C'était une tragédie toute faite 
que le drame d'Athalie , parce qu'il répondait à ses con- 
victions , parce qu'il devait lui communiquer cette flamme 
secrète , cette secousse intérieure de l'âme sans laquelle 
il n'y a point de poésie. Un exemple éclaircira cette pensée. 
Un juge excellent en matière de beaux arts et de poésie , 
M. Vitet , voulant rendre compte des mérites différents de 
deux peintres illustres , Lesueur et Poussin , caractérisait 
ainsi la manière propre à chacun d'eux : « Chez Lesueur 
» l'expression est intime ; on la sent comme concentrée 
» dans l'intérieur même des personnages , elle se reflète 
» ensuite sur les physionomies , descend dans les gestes , 
» dans les attitudes et pénètre enfin dans toutes les parties 
» de la composition. 

» Chez Poussin elle est surtout dans la pantomime, 
» l'attitude , la liaison et l'ajustement des figures , l'or- 
» donnance de la composition. EUe procède de ce qui est 
» extérieur et résulte de la combinaison du tout (1). » 

S'il est vrai que la poésie ressemble à la peinture u ut 
pictura poesis , n aucune image ne me parait plus propre 
à exprimer l'idée qu'on doit se faire du véritable procédé 
de Racine , opposée à celle que nous en donnent certains 
commentateurs. Comme Lesueur, Racine procède de l'in- 
térieur à l'extérieur ; il part d'une idée dominante et l'ex- 
prime successivement dans tous les détails de sa compo- 

(1) Lesuei^b , yiai-M. Vitet ; nei'ite rle^ (Ickt nvmiir"^ , 3n juin 1S4I. 



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